Ce fait nouveau, où le trouverons-nous? Parmi toutes les révélations que
la science vient de nous faire, en est-il une seule qui nous autorise à
retrancher quelque chose de l’idéal que nous proposait Marc-Aurèle, par
exemple? Le moindre signe, le moindre indice, le moindre pressentiment
éveille-t-il le soupçon que les idées mères qui jusqu’ici ont conduit le
juste, doivent changer de direction; et que la route des bonnes volontés
humaines soit une fausse route? Quelle découverte nous annonce qu’il est
temps de détruire en notre conscience tout ce qui dépasse la stricte
justice, c’est-à-dire ces vertus innommées qui, par delà celles qui sont
nécessaires à la vie sociale, paraissent des faiblesses et font
cependant du simple honnête homme le véritable et profond homme de bien?
Ces vertus-là, nous dira-t-on, et une foule d’autres qui ont toujours
formé le parfum des grandes âmes, ces vertus-là seraient sans doute à
leur place dans un monde où la lutte pour la vie ne serait plus aussi
nécessaire qu’elle ne l’est actuellement sur une planète où ne s’est
pas encore achevée l’évolution des espèces. En attendant, la plupart
d’entre elles désarment ceux qui les pratiquent en face de ceux qui ne
les pratiquent point. Elles entravent le développement de ceux qui
devraient être les meilleurs, au profit des moins bons. Elles opposent
un idéal excellent, mais humain et particulier, à l’idéal général de la
vie; et cet idéal plus restreint est forcément vaincu d’avance.
L’objection est spécieuse: d’abord, cette soi-disant découverte de la
lutte pour la vie, où l’on cherche la source d’une morale nouvelle,
n’est au fond qu’une découverte de mots. Il ne suffit pas de donner un
nom inaccoutumé à une loi immémoriale pour légitimer une déviation
radicale de l’idéal humain. La lutte pour la vie existe depuis qu’existe
notre planète; et pas une de ses conséquences ne s’est modifiée, pas une
de ses énigmes ne s’est éclaircie, le jour que l’on crut en prendre
conscience en l’ornant d’une appellation qu’un caprice du vocabulaire
changera peut-être avant un demi-siècle. Ensuite, il convient de
reconnaître que si ces vertus nous désarment parfois devant ceux qui
n’en ont pas la notion, elles ne nous désarment qu’en de bien misérables
combats. Certes, l’homme trop scrupuleux sera trompé par celui qui ne
l’est pas; l’homme trop aimant, trop indulgent, trop dévoué souffrira
par celui qui l’est moins; mais est-ce cela qui peut s’appeler une
victoire du second sur le premier? En quoi cette défaite atteint-elle la
vie profonde du meilleur? Il y perdra quelque avantage matériel; mais il
perdrait bien plus à laisser en friche toute la région qui s’étend par
delà la morale du bon sens. Qui enrichit sa sensibilité enrichit son
intelligence; et ce sont là les forces proprement humaines qui finissent
toujours par avoir le dernier mot.