XIII

Ce fait nouveau, où le trouverons-nous? Parmi toutes les révélations que

la science vient de nous faire, en est-il une seule qui nous autorise à

retrancher quelque chose de l’idéal que nous proposait Marc-Aurèle, par

exemple? Le moindre signe, le moindre indice, le moindre pressentiment

éveille-t-il le soupçon que les idées mères qui jusqu’ici ont conduit le

juste, doivent changer de direction; et que la route des bonnes volontés

humaines soit une fausse route? Quelle découverte nous annonce qu’il est

temps de détruire en notre conscience tout ce qui dépasse la stricte

justice, c’est-à-dire ces vertus innommées qui, par delà celles qui sont

nécessaires à la vie sociale, paraissent des faiblesses et font

cependant du simple honnête homme le véritable et profond homme de bien?

Ces vertus-là, nous dira-t-on, et une foule d’autres qui ont toujours

formé le parfum des grandes âmes, ces vertus-là seraient sans doute à

leur place dans un monde où la lutte pour la vie ne serait plus aussi

nécessaire qu’elle ne l’est actuellement sur une planète où ne s’est

pas encore achevée l’évolution des espèces. En attendant, la plupart

d’entre elles désarment ceux qui les pratiquent en face de ceux qui ne

les pratiquent point. Elles entravent le développement de ceux qui

devraient être les meilleurs, au profit des moins bons. Elles opposent

un idéal excellent, mais humain et particulier, à l’idéal général de la

vie; et cet idéal plus restreint est forcément vaincu d’avance.

L’objection est spécieuse: d’abord, cette soi-disant découverte de la

lutte pour la vie, où l’on cherche la source d’une morale nouvelle,

n’est au fond qu’une découverte de mots. Il ne suffit pas de donner un

nom inaccoutumé à une loi immémoriale pour légitimer une déviation

radicale de l’idéal humain. La lutte pour la vie existe depuis qu’existe

notre planète; et pas une de ses conséquences ne s’est modifiée, pas une

de ses énigmes ne s’est éclaircie, le jour que l’on crut en prendre

conscience en l’ornant d’une appellation qu’un caprice du vocabulaire

changera peut-être avant un demi-siècle. Ensuite, il convient de

reconnaître que si ces vertus nous désarment parfois devant ceux qui

n’en ont pas la notion, elles ne nous désarment qu’en de bien misérables

combats. Certes, l’homme trop scrupuleux sera trompé par celui qui ne

l’est pas; l’homme trop aimant, trop indulgent, trop dévoué souffrira

par celui qui l’est moins; mais est-ce cela qui peut s’appeler une

victoire du second sur le premier? En quoi cette défaite atteint-elle la

vie profonde du meilleur? Il y perdra quelque avantage matériel; mais il

perdrait bien plus à laisser en friche toute la région qui s’étend par

delà la morale du bon sens. Qui enrichit sa sensibilité enrichit son

intelligence; et ce sont là les forces proprement humaines qui finissent

toujours par avoir le dernier mot.

L'intelligence des fleurs · 第 51 / 118 题