XII

Dans les sciences exactes, où il semble qu’elles devraient être d’abord

détrônées, l’imagination et la raison mystique, c’est-à-dire cette

partie de notre raison qui s’étale au-dessus du bon sens, ne conclut pas

et fait une part énorme et légitime aux hésitations et aux possibilités

de l’inconnu, notre imagination, dis-je, et notre raison mystique ont

encore une place d’honneur. En esthétique, elles règnent à peu près sans

partage. Pourquoi faudrait-il leur imposer silence dans la morale, qui

occupe une région intermédiaire entre les sciences exactes et

l’esthétique? Il n’y a pas à se le dissimuler, si elles cessent de venir

en aide au bon sens, si elles renoncent à prolonger son œuvre, tout le

sommet de notre morale s’affaisse brusquement. A partir d’une certaine

ligne que dépassent les héros, les grands sages et même la plupart des

simples gens de bien, tout le haut de notre morale est le fruit de notre

imagination et appartient à la raison mystique. L’homme idéal, tel que

le forme le bon sens le plus éclairé et le plus étendu, ne répond pas

encore, ne répond même pas du tout à l’homme idéal de notre imagination.

Celui-ci est infiniment plus haut, plus généreux, plus noble, plus

désintéressé, plus capable d’amour, d’abnégation, de dévouement et de

sacrifices nécessaires. Il s’agit de savoir lequel a tort ou raison,

lequel a le droit de survivre. Ou plutôt, il s’agit de savoir si quelque

fait nouveau nous permet de nous faire cette demande et de mettre en

question les hautes traditions de la morale humaine.

L'intelligence des fleurs · 第 50 / 118 题