Dans les sciences exactes, où il semble qu’elles devraient être d’abord
détrônées, l’imagination et la raison mystique, c’est-à-dire cette
partie de notre raison qui s’étale au-dessus du bon sens, ne conclut pas
et fait une part énorme et légitime aux hésitations et aux possibilités
de l’inconnu, notre imagination, dis-je, et notre raison mystique ont
encore une place d’honneur. En esthétique, elles règnent à peu près sans
partage. Pourquoi faudrait-il leur imposer silence dans la morale, qui
occupe une région intermédiaire entre les sciences exactes et
l’esthétique? Il n’y a pas à se le dissimuler, si elles cessent de venir
en aide au bon sens, si elles renoncent à prolonger son œuvre, tout le
sommet de notre morale s’affaisse brusquement. A partir d’une certaine
ligne que dépassent les héros, les grands sages et même la plupart des
simples gens de bien, tout le haut de notre morale est le fruit de notre
imagination et appartient à la raison mystique. L’homme idéal, tel que
le forme le bon sens le plus éclairé et le plus étendu, ne répond pas
encore, ne répond même pas du tout à l’homme idéal de notre imagination.
Celui-ci est infiniment plus haut, plus généreux, plus noble, plus
désintéressé, plus capable d’amour, d’abnégation, de dévouement et de
sacrifices nécessaires. Il s’agit de savoir lequel a tort ou raison,
lequel a le droit de survivre. Ou plutôt, il s’agit de savoir si quelque
fait nouveau nous permet de nous faire cette demande et de mettre en
question les hautes traditions de la morale humaine.