XI

Essayons maintenant de jeter quelques lueurs sur le troisième état de

notre morale. Ce troisième état, ou, si l’on veut, cette troisième

morale embrasse tout ce qui s’étend depuis les vertus du bon sens,

nécessaires à notre bonheur matériel et spirituel, jusqu’à l’infini de

l’héroïsme, du sacrifice, de la bonté, de l’amour, de la probité et de

la dignité intérieure. Il est certain que la morale du bon sens, bien

que de quelques côtés, du côté de l’altruisme, par exemple, elle puisse

s’avancer assez loin, manquera toujours un peu de noblesse, de

désintéressement, et surtout de je ne sais quelles facultés capables de

la mettre directement en rapport avec le mystère incontestable de la

vie.

S’il est probable, comme nous l’avons insinué, que notre bon sens ne

répond qu’à une portion minime des phénomènes, des vérités et des lois

de la nature, s’il nous isole assez tristement dans ce monde, nous avons

en nous d’autres facultés merveilleusement adaptées aux parties

inconnues de l’univers, et qui semblent nous avoir été données tout

exprès pour nous préparer, sinon à les comprendre, du moins à les

admettre et à en subir les grands pressentiments: c’est l’imagination et

le sommet mystique de notre raison. Nous avons beau faire et beau dire,

nous n’avons jamais été, nous ne sommes pas encore une sorte d’animal

purement logique. Il y a en nous, au-dessus de la partie raisonnante de

notre entendement, toute une région qui répond à autre chose, qui se

prépare aux surprises de l’avenir, qui attend les événements de

l’inconnu. Cette partie de notre esprit que j’appellerai imagination ou

raison mystique, dans les temps où nous ne savions pour ainsi dire rien

des lois de la nature, nous a précédés, a devancé nos connaissances

imparfaites; et nous a fait vivre moralement, socialement et

sentimentalement à un niveau bien supérieur à celui de ces

connaissances. A présent que nous avons fait faire à ces dernières

quelques pas dans la nuit, et qu’en ces cent années qui viennent de

s’écouler nous avons débrouillé plus de chaos qu’en mille siècles

antérieurs, à présent que notre vie matérielle semble sur le point de

se fixer et de s’assurer, est-ce une raison pour que cette faculté cesse

de nous précéder ou pour la faire rétrograder vers le bon sens? N’y

aurait-il pas, au contraire, de très sérieux motifs de la pousser plus

avant, afin de rétablir les distances normales et l’avance

proportionnelle? Est-il juste que nous perdions confiance en elle?

Peut-on dire qu’elle ait empêché un progrès humain? Peut-être nous

a-t-elle plus d’une fois trompés; mais ses erreurs fécondes, en nous

forçant à faire du chemin, nous ont révélé plus de vérités, dans le

détour, que n’en eût jamais soupçonné le piétinement sur place du bon

sens trop timide. Les plus belles découvertes, en biologie, en chimie,

en médecine, en physique, sont presque toutes parties d’une hypothèse

fournie par l’imagination ou la raison mystique, hypothèse que

confirmèrent les expériences du bon sens, mais que celui-ci, adonné à

d’étroites méthodes, n’eût jamais entrevue.

L'intelligence des fleurs · 第 49 / 118 题