Essayons maintenant de jeter quelques lueurs sur le troisième état de
notre morale. Ce troisième état, ou, si l’on veut, cette troisième
morale embrasse tout ce qui s’étend depuis les vertus du bon sens,
nécessaires à notre bonheur matériel et spirituel, jusqu’à l’infini de
l’héroïsme, du sacrifice, de la bonté, de l’amour, de la probité et de
la dignité intérieure. Il est certain que la morale du bon sens, bien
que de quelques côtés, du côté de l’altruisme, par exemple, elle puisse
s’avancer assez loin, manquera toujours un peu de noblesse, de
désintéressement, et surtout de je ne sais quelles facultés capables de
la mettre directement en rapport avec le mystère incontestable de la
vie.
S’il est probable, comme nous l’avons insinué, que notre bon sens ne
répond qu’à une portion minime des phénomènes, des vérités et des lois
de la nature, s’il nous isole assez tristement dans ce monde, nous avons
en nous d’autres facultés merveilleusement adaptées aux parties
inconnues de l’univers, et qui semblent nous avoir été données tout
exprès pour nous préparer, sinon à les comprendre, du moins à les
admettre et à en subir les grands pressentiments: c’est l’imagination et
le sommet mystique de notre raison. Nous avons beau faire et beau dire,
nous n’avons jamais été, nous ne sommes pas encore une sorte d’animal
purement logique. Il y a en nous, au-dessus de la partie raisonnante de
notre entendement, toute une région qui répond à autre chose, qui se
prépare aux surprises de l’avenir, qui attend les événements de
l’inconnu. Cette partie de notre esprit que j’appellerai imagination ou
raison mystique, dans les temps où nous ne savions pour ainsi dire rien
des lois de la nature, nous a précédés, a devancé nos connaissances
imparfaites; et nous a fait vivre moralement, socialement et
sentimentalement à un niveau bien supérieur à celui de ces
connaissances. A présent que nous avons fait faire à ces dernières
quelques pas dans la nuit, et qu’en ces cent années qui viennent de
s’écouler nous avons débrouillé plus de chaos qu’en mille siècles
antérieurs, à présent que notre vie matérielle semble sur le point de
se fixer et de s’assurer, est-ce une raison pour que cette faculté cesse
de nous précéder ou pour la faire rétrograder vers le bon sens? N’y
aurait-il pas, au contraire, de très sérieux motifs de la pousser plus
avant, afin de rétablir les distances normales et l’avance
proportionnelle? Est-il juste que nous perdions confiance en elle?
Peut-on dire qu’elle ait empêché un progrès humain? Peut-être nous
a-t-elle plus d’une fois trompés; mais ses erreurs fécondes, en nous
forçant à faire du chemin, nous ont révélé plus de vérités, dans le
détour, que n’en eût jamais soupçonné le piétinement sur place du bon
sens trop timide. Les plus belles découvertes, en biologie, en chimie,
en médecine, en physique, sont presque toutes parties d’une hypothèse
fournie par l’imagination ou la raison mystique, hypothèse que
confirmèrent les expériences du bon sens, mais que celui-ci, adonné à
d’étroites méthodes, n’eût jamais entrevue.