IX

Jusqu’ici, cette question d’une morale limitée par le bon sens n’avait

pas grande importance. Elle n’arrêtait pas le développement de certaines

aspirations, de certaines forces qu’on a toujours considérées comme les

plus belles et les plus nobles qui se trouvent dans l’homme. Les

religions achevaient l’œuvre interrompue. Aujourd’hui, sentant le danger

de ses bornes, la morale du bon sens qui voudrait devenir la morale

générale, cherche à s’étendre autant que possible du côté de la justice

et de la générosité, à trouver, dans un intérêt supérieur, des raisons

d’être désintéressées, afin de combler une partie de l’abîme qui la

sépare de ces forces et de ces aspirations indestructibles. Mais il y a

des points qu’elle ne saurait outrepasser sans se nier, sans se détruire

dans sa source même. A partir de ces points où commencent précisément

les grandes vertus inutiles, quel guide nous reste-t-il?

X

Nous verrons tout à l’heure s’il est possible de répondre à cette

question. Mais en admettant même que par delà les plaines de la morale

du bon sens, il n’y ait plus, qu’il ne doive plus jamais y avoir de

guide, ce ne serait pas une raison pour nous inquiéter de l’avenir moral

de l’humanité. L’homme est un être si essentiellement, si nécessairement

moral, que, lorsqu’il nie toute morale, cette négation même est déjà le

noyau d’une morale nouvelle. La morale est, peut-on dire, sa folie

spécifique. A la rigueur, l’humanité n’a pas besoin de guide. Elle

marche un peu moins vite, mais presque aussi sûrement par les nuits que

personne n’éclaire. Elle porte en elle sa lumière dont les orages

tordent mais ravivent la flamme. Elle est, pour ainsi dire, indépendante

des idées qui croient la conduire. Il est, au demeurant, curieux et

facile de constater que ces idées périodiques ont toujours eu assez peu

d’influence sur la somme de bien et de mal qui se fait dans le monde. Ce

qui a seul une influence véritable, c’est le flot spirituel qui nous

porte, qui a des flux et des reflux, mais qui semble gagner lentement,

conquérir on ne sait quelle chose dans l’espace. Ce qui importe plus

que l’idée, c’est le temps qui s’écoule autour d’elle; c’est le

développement d’une civilisation, qui n’est que l’élévation de

l’intelligence générale à un moment donné de l’histoire. Si demain, une

religion nous était révélée, prouvant scientifiquement et avec une

certitude absolue, que chaque acte de bonté, de sacrifice, d’héroïsme,

de noblesse intérieure, nous apporte immédiatement après notre mort une

récompense indubitable et inimaginable, je doute que le mélange de bien

et de mal, de vertus et de vices au milieu de quoi nous vivons, subisse

un changement que l’on puisse apprécier. Faut-il nous rappeler un

exemple probant? Au moyen âge, il y eut des moments où la foi était

absolue et s’imposait avec une certitude qui répond exactement à nos

certitudes scientifiques. Les récompenses promises au bien, comme les

châtiments menaçant le mal, étaient, dans la pensée des hommes de ce

temps, pour ainsi dire aussi tangibles que le seraient ceux de la

révélation dont je parlais plus haut. Pourtant, nous ne voyons pas que

le niveau du bien se soit élevé. Quelques saints se sacrifiaient pour

leurs frères, portaient certaines vertus, choisies parmi les plus

discutables, jusqu’à l’héroïsme; mais la masse des hommes continuait à

se tromper, à mentir, à forniquer, à voler, à s’envier, à s’entre-tuer.

La moyenne des vices n’était pas inférieure à celle d’à présent. Au

contraire, la vie était incomparablement plus dure, plus cruelle et plus

injuste, parce que le niveau de l’intelligence générale était plus bas.

L'intelligence des fleurs · 第 48 / 118 题