Jusqu’ici, cette question d’une morale limitée par le bon sens n’avait
pas grande importance. Elle n’arrêtait pas le développement de certaines
aspirations, de certaines forces qu’on a toujours considérées comme les
plus belles et les plus nobles qui se trouvent dans l’homme. Les
religions achevaient l’œuvre interrompue. Aujourd’hui, sentant le danger
de ses bornes, la morale du bon sens qui voudrait devenir la morale
générale, cherche à s’étendre autant que possible du côté de la justice
et de la générosité, à trouver, dans un intérêt supérieur, des raisons
d’être désintéressées, afin de combler une partie de l’abîme qui la
sépare de ces forces et de ces aspirations indestructibles. Mais il y a
des points qu’elle ne saurait outrepasser sans se nier, sans se détruire
dans sa source même. A partir de ces points où commencent précisément
les grandes vertus inutiles, quel guide nous reste-t-il?
X
Nous verrons tout à l’heure s’il est possible de répondre à cette
question. Mais en admettant même que par delà les plaines de la morale
du bon sens, il n’y ait plus, qu’il ne doive plus jamais y avoir de
guide, ce ne serait pas une raison pour nous inquiéter de l’avenir moral
de l’humanité. L’homme est un être si essentiellement, si nécessairement
moral, que, lorsqu’il nie toute morale, cette négation même est déjà le
noyau d’une morale nouvelle. La morale est, peut-on dire, sa folie
spécifique. A la rigueur, l’humanité n’a pas besoin de guide. Elle
marche un peu moins vite, mais presque aussi sûrement par les nuits que
personne n’éclaire. Elle porte en elle sa lumière dont les orages
tordent mais ravivent la flamme. Elle est, pour ainsi dire, indépendante
des idées qui croient la conduire. Il est, au demeurant, curieux et
facile de constater que ces idées périodiques ont toujours eu assez peu
d’influence sur la somme de bien et de mal qui se fait dans le monde. Ce
qui a seul une influence véritable, c’est le flot spirituel qui nous
porte, qui a des flux et des reflux, mais qui semble gagner lentement,
conquérir on ne sait quelle chose dans l’espace. Ce qui importe plus
que l’idée, c’est le temps qui s’écoule autour d’elle; c’est le
développement d’une civilisation, qui n’est que l’élévation de
l’intelligence générale à un moment donné de l’histoire. Si demain, une
religion nous était révélée, prouvant scientifiquement et avec une
certitude absolue, que chaque acte de bonté, de sacrifice, d’héroïsme,
de noblesse intérieure, nous apporte immédiatement après notre mort une
récompense indubitable et inimaginable, je doute que le mélange de bien
et de mal, de vertus et de vices au milieu de quoi nous vivons, subisse
un changement que l’on puisse apprécier. Faut-il nous rappeler un
exemple probant? Au moyen âge, il y eut des moments où la foi était
absolue et s’imposait avec une certitude qui répond exactement à nos
certitudes scientifiques. Les récompenses promises au bien, comme les
châtiments menaçant le mal, étaient, dans la pensée des hommes de ce
temps, pour ainsi dire aussi tangibles que le seraient ceux de la
révélation dont je parlais plus haut. Pourtant, nous ne voyons pas que
le niveau du bien se soit élevé. Quelques saints se sacrifiaient pour
leurs frères, portaient certaines vertus, choisies parmi les plus
discutables, jusqu’à l’héroïsme; mais la masse des hommes continuait à
se tromper, à mentir, à forniquer, à voler, à s’envier, à s’entre-tuer.
La moyenne des vices n’était pas inférieure à celle d’à présent. Au
contraire, la vie était incomparablement plus dure, plus cruelle et plus
injuste, parce que le niveau de l’intelligence générale était plus bas.