Un des traits de notre temps, c’est la confiance de plus en plus grande
et presque exclusive que nous accordons à ces parties de notre
intelligence que nous venons d’appeler le sens commun et le bon sens. Il
n’en fut pas toujours ainsi. Autrefois l’homme n’asseyait sur le bon
sens qu’une portion assez restreinte et la plus vulgaire de sa vie. Le
reste avait ses fondements en d’autres régions de notre esprit,
notamment dans l’imagination. Les religions, par exemple, et avec elles
le plus clair de la morale dont elles sont les sources principales,
s’élevèrent toujours à une grande distance de la minuscule enceinte du
bon sens. C’était excessif; il s’agit de savoir si l’excès actuel et
contraire n’est pas aussi aveugle. L’énorme développement qu’ont pris
dans la pratique de notre vie certaines lois mécaniques et
scientifiques, nous fait accorder au bon sens une prépondérance à quoi
il reste à prouver qu’il ait droit. La logique apparemment irréductible,
mais peut-être illusoire, de quelques phénomènes que nous croyons
connaître, nous fait oublier l’illogisme possible de millions d’autres
phénomènes que nous ne connaissons pas encore. Les lois de notre bon
sens sont le fruit d’une expérience insignifiante quand on la compare à
ce que nous ignorons. «Il n’y a pas d’effet sans cause», dit notre bon
sens, pour prendre l’exemple le plus banal. Oui, dans le petit cercle de
notre vie matérielle, cela est incontestable et suffisant. Mais dès que
nous sortons de ce cercle infime, cela ne répond plus à rien, attendu
que les notions de cause et d’effet sont l’une et l’autre
inconnaissables dans un monde où tout est inconnu. Or, notre vie, dès
qu’elle s’élève un peu, sort à chaque instant du petit cercle matériel
et expérimental, et par conséquent du domaine du bon sens. Même dans le
monde visible qui lui sert de modèle en notre esprit, nous n’observons
point qu’il règne sans partage. Autour de nous, dans ses phénomènes les
plus constants et les plus familiers, la nature n’agit pas toujours
selon notre bon sens. Quoi de plus insensé que ses gaspillages
d’existences? Quoi de plus déraisonnable que ces milliards de germes
aveuglément prodigués pour arriver à la naissance hasardeuse d’un seul
être? Quoi de plus illogique que l’innombrable et inutile complication
de ses moyens (par exemple dans la vie de certains parasites et la
fécondation des fleurs par les insectes), pour arriver aux buts les plus
simples? Quoi de plus fou que ces milliers de mondes qui périssent dans
l’espace sans accomplir une œuvre? Tout cela dépasse notre bon sens et
lui montre qu’il n’est pas toujours d’accord avec la vie générale, et
qu’il se trouve à peu près isolé dans l’univers. Il faut qu’il raisonne
contre lui-même et reconnaisse que nous n’avons pas à lui donner, dans
notre vie qui n’est pas isolée, la place prépondérante où il aspire. Ce
n’est pas à dire que nous l’abandonnerons là où il nous est utile; mais
il est bon de savoir qu’il ne peut suffire à tout, n’étant presque rien.
De même qu’il existe hors de nous un monde qui le dépasse, il en existe
un autre en nous qui le déborde. Il est à sa place et fait une humble et
saine besogne dans son petit village; mais qu’il ne prétende pas à
devenir le maître des grandes villes et le souverain des mers et des
montagnes. Or, les grandes villes, les mers et les montagnes occupent en
nous infiniment plus d’espace que le petit village de notre existence
pratique. Il est l’accord nécessaire sur un certain nombre de vérités
inférieures, parfois douteuses mais indispensables et rien de plus. Il
est une chaîne plutôt qu’un soutien. Souvenons-nous que presque tous
nos progrès se sont faits en dépit des sarcasmes et des malédictions
avec lesquels il accueillit les hypothèses déraisonnables mais fécondes
de l’imagination. Parmi les flots mouvants et éternels d’un univers sans
bornes, ne nous attachons donc point à notre bon sens comme à l’unique
roc de salut. Liés à ce roc immobile à travers tous les âges et toutes
les civilisations, nous ne ferions rien de ce que nous devrions faire;
nous ne deviendrions rien de ce que nous pouvons peut-être devenir.