VIII

Un des traits de notre temps, c’est la confiance de plus en plus grande

et presque exclusive que nous accordons à ces parties de notre

intelligence que nous venons d’appeler le sens commun et le bon sens. Il

n’en fut pas toujours ainsi. Autrefois l’homme n’asseyait sur le bon

sens qu’une portion assez restreinte et la plus vulgaire de sa vie. Le

reste avait ses fondements en d’autres régions de notre esprit,

notamment dans l’imagination. Les religions, par exemple, et avec elles

le plus clair de la morale dont elles sont les sources principales,

s’élevèrent toujours à une grande distance de la minuscule enceinte du

bon sens. C’était excessif; il s’agit de savoir si l’excès actuel et

contraire n’est pas aussi aveugle. L’énorme développement qu’ont pris

dans la pratique de notre vie certaines lois mécaniques et

scientifiques, nous fait accorder au bon sens une prépondérance à quoi

il reste à prouver qu’il ait droit. La logique apparemment irréductible,

mais peut-être illusoire, de quelques phénomènes que nous croyons

connaître, nous fait oublier l’illogisme possible de millions d’autres

phénomènes que nous ne connaissons pas encore. Les lois de notre bon

sens sont le fruit d’une expérience insignifiante quand on la compare à

ce que nous ignorons. «Il n’y a pas d’effet sans cause», dit notre bon

sens, pour prendre l’exemple le plus banal. Oui, dans le petit cercle de

notre vie matérielle, cela est incontestable et suffisant. Mais dès que

nous sortons de ce cercle infime, cela ne répond plus à rien, attendu

que les notions de cause et d’effet sont l’une et l’autre

inconnaissables dans un monde où tout est inconnu. Or, notre vie, dès

qu’elle s’élève un peu, sort à chaque instant du petit cercle matériel

et expérimental, et par conséquent du domaine du bon sens. Même dans le

monde visible qui lui sert de modèle en notre esprit, nous n’observons

point qu’il règne sans partage. Autour de nous, dans ses phénomènes les

plus constants et les plus familiers, la nature n’agit pas toujours

selon notre bon sens. Quoi de plus insensé que ses gaspillages

d’existences? Quoi de plus déraisonnable que ces milliards de germes

aveuglément prodigués pour arriver à la naissance hasardeuse d’un seul

être? Quoi de plus illogique que l’innombrable et inutile complication

de ses moyens (par exemple dans la vie de certains parasites et la

fécondation des fleurs par les insectes), pour arriver aux buts les plus

simples? Quoi de plus fou que ces milliers de mondes qui périssent dans

l’espace sans accomplir une œuvre? Tout cela dépasse notre bon sens et

lui montre qu’il n’est pas toujours d’accord avec la vie générale, et

qu’il se trouve à peu près isolé dans l’univers. Il faut qu’il raisonne

contre lui-même et reconnaisse que nous n’avons pas à lui donner, dans

notre vie qui n’est pas isolée, la place prépondérante où il aspire. Ce

n’est pas à dire que nous l’abandonnerons là où il nous est utile; mais

il est bon de savoir qu’il ne peut suffire à tout, n’étant presque rien.

De même qu’il existe hors de nous un monde qui le dépasse, il en existe

un autre en nous qui le déborde. Il est à sa place et fait une humble et

saine besogne dans son petit village; mais qu’il ne prétende pas à

devenir le maître des grandes villes et le souverain des mers et des

montagnes. Or, les grandes villes, les mers et les montagnes occupent en

nous infiniment plus d’espace que le petit village de notre existence

pratique. Il est l’accord nécessaire sur un certain nombre de vérités

inférieures, parfois douteuses mais indispensables et rien de plus. Il

est une chaîne plutôt qu’un soutien. Souvenons-nous que presque tous

nos progrès se sont faits en dépit des sarcasmes et des malédictions

avec lesquels il accueillit les hypothèses déraisonnables mais fécondes

de l’imagination. Parmi les flots mouvants et éternels d’un univers sans

bornes, ne nous attachons donc point à notre bon sens comme à l’unique

roc de salut. Liés à ce roc immobile à travers tous les âges et toutes

les civilisations, nous ne ferions rien de ce que nous devrions faire;

nous ne deviendrions rien de ce que nous pouvons peut-être devenir.

L'intelligence des fleurs · 第 47 / 118 题