Le «bon sens», lui, un peu moins matériel, un peu moins animal, regarde
les choses d’un peu plus haut et voit par conséquent un peu plus loin.
Il remarque bientôt que l’avare «sens commun» mène dans sa coquille une
vie obscure, étroite et misérable. Il observe que l’homme, non plus que
l’abeille, ne saurait demeurer solitaire; et que la vie qu’il partage
avec ses semblables, pour s’épanouir librement et complètement, ne se
peut réduire à une lutte sans justice et sans pitié, ni à un simple
échange de services âprement compensés. Dans ses rapports avec autrui,
il part encore de l’égoïsme; mais cet égoïsme n’est plus purement
matériel. Il considère encore l’utilité, mais l’admet déjà spirituelle
ou sentimentale. Il connaît des joies et des peines, des affections et
des antipathies dont les objets peuvent se trouver dans l’imagination.
Ainsi entendu, et capable de s’élever à une certaine hauteur au-dessus
des conclusions de la logique matérielle,--sans perdre de vue son
intérêt,--il paraît à l’abri de toutes les objections. Il se flatte
d’occuper solidement tous les sommets de la raison. Il fait même
quelques concessions à ce qui n’est pas sensiblement du domaine de
celle-ci, je veux dire aux passions, aux sentiments et à tout
l’inexpliqué qui les entoure. Il faut bien qu’il les fasse, sinon, les
caves obscures où il s’enfermerait ne seraient guère plus habitables que
celles où s’abêtit le morne «sens commun». Mais ces concessions mêmes
appellent l’attention sur l’illégitimité de ses prétentions à s’occuper
de morale dès que celle-ci dépasse les pratiques ordinaires de la vie
quotidienne.