VI

Le «bon sens», lui, un peu moins matériel, un peu moins animal, regarde

les choses d’un peu plus haut et voit par conséquent un peu plus loin.

Il remarque bientôt que l’avare «sens commun» mène dans sa coquille une

vie obscure, étroite et misérable. Il observe que l’homme, non plus que

l’abeille, ne saurait demeurer solitaire; et que la vie qu’il partage

avec ses semblables, pour s’épanouir librement et complètement, ne se

peut réduire à une lutte sans justice et sans pitié, ni à un simple

échange de services âprement compensés. Dans ses rapports avec autrui,

il part encore de l’égoïsme; mais cet égoïsme n’est plus purement

matériel. Il considère encore l’utilité, mais l’admet déjà spirituelle

ou sentimentale. Il connaît des joies et des peines, des affections et

des antipathies dont les objets peuvent se trouver dans l’imagination.

Ainsi entendu, et capable de s’élever à une certaine hauteur au-dessus

des conclusions de la logique matérielle,--sans perdre de vue son

intérêt,--il paraît à l’abri de toutes les objections. Il se flatte

d’occuper solidement tous les sommets de la raison. Il fait même

quelques concessions à ce qui n’est pas sensiblement du domaine de

celle-ci, je veux dire aux passions, aux sentiments et à tout

l’inexpliqué qui les entoure. Il faut bien qu’il les fasse, sinon, les

caves obscures où il s’enfermerait ne seraient guère plus habitables que

celles où s’abêtit le morne «sens commun». Mais ces concessions mêmes

appellent l’attention sur l’illégitimité de ses prétentions à s’occuper

de morale dès que celle-ci dépasse les pratiques ordinaires de la vie

quotidienne.

L'intelligence des fleurs · 第 45 / 118 题