C’est dans notre raison, consciente ou non, que se forme notre morale.
On pourrait, à ce point de vue, y marquer trois régions. Tout au bas, la
partie la plus lourde, la plus épaisse et la plus générale, que nous
appellerons le «sens commun». Un peu plus haut, s’élevant déjà aux idées
d’utilité et de jouissance immatérielles, ce qu’on pourrait nommer le
«bon sens», et enfin, au sommet, admettant, mais contrôlant aussi
sévèrement que possible les revendications de l’imagination, des
sentiments et de tout ce qui relie notre vie consciente à l’inconsciente
et aux forces inconnues du dedans et du dehors, la partie indéterminée
de cette même raison totale à laquelle nous donnerons le nom de «raison
mystique».
V
Il n’est pas besoin d’exposer longuement la morale du «sens commun», du
bon gros sens commun qui se trouve en chacun de nous, dans les meilleurs
comme dans les pires; et qui s’édifie spontanément sur les ruines de
l’idée religieuse. C’est la morale du quant à soi, de l’égoïsme pratique
et cubique, de tous les instincts et de toutes les jouissances
matérielles. Qui part du «sens commun», considère qu’il n’a qu’une
certitude: sa propre vie. Dans cette vie, allant au fond des choses, il
n’est que deux maux réels: la maladie et la pauvreté; et deux biens
véritables et irréductibles: la santé et la richesse. Toutes les autres
réalités, heureuses ou malheureuses, en découlent. Le reste, joies et
peines qui naissent des sentiments, des passions, est imaginaire,
puisqu’il dépend de l’idée que nous nous en faisons. Notre droit à jouir
n’est limité que par le droit pareil de ceux qui vivent en même temps
que nous; et nous avons à respecter certaines lois établies dans
l’intérêt même de notre paisible jouissance. A la réserve de ces lois,
nous n’admettons aucune contrainte; et notre conscience, loin d’entraver
les mouvements de notre égoïsme, doit, au contraire, approuver leurs
triomphes, attendu que ces triomphes sont ce qu’il y a de plus conforme
aux devoirs instinctifs et logiques de la vie.
Voilà la première assise, le premier état, de toute morale naturelle.
C’est un état que beaucoup d’hommes, après la mort complète des idées
religieuses, ne dépasseront plus.