IV

C’est dans notre raison, consciente ou non, que se forme notre morale.

On pourrait, à ce point de vue, y marquer trois régions. Tout au bas, la

partie la plus lourde, la plus épaisse et la plus générale, que nous

appellerons le «sens commun». Un peu plus haut, s’élevant déjà aux idées

d’utilité et de jouissance immatérielles, ce qu’on pourrait nommer le

«bon sens», et enfin, au sommet, admettant, mais contrôlant aussi

sévèrement que possible les revendications de l’imagination, des

sentiments et de tout ce qui relie notre vie consciente à l’inconsciente

et aux forces inconnues du dedans et du dehors, la partie indéterminée

de cette même raison totale à laquelle nous donnerons le nom de «raison

mystique».

V

Il n’est pas besoin d’exposer longuement la morale du «sens commun», du

bon gros sens commun qui se trouve en chacun de nous, dans les meilleurs

comme dans les pires; et qui s’édifie spontanément sur les ruines de

l’idée religieuse. C’est la morale du quant à soi, de l’égoïsme pratique

et cubique, de tous les instincts et de toutes les jouissances

matérielles. Qui part du «sens commun», considère qu’il n’a qu’une

certitude: sa propre vie. Dans cette vie, allant au fond des choses, il

n’est que deux maux réels: la maladie et la pauvreté; et deux biens

véritables et irréductibles: la santé et la richesse. Toutes les autres

réalités, heureuses ou malheureuses, en découlent. Le reste, joies et

peines qui naissent des sentiments, des passions, est imaginaire,

puisqu’il dépend de l’idée que nous nous en faisons. Notre droit à jouir

n’est limité que par le droit pareil de ceux qui vivent en même temps

que nous; et nous avons à respecter certaines lois établies dans

l’intérêt même de notre paisible jouissance. A la réserve de ces lois,

nous n’admettons aucune contrainte; et notre conscience, loin d’entraver

les mouvements de notre égoïsme, doit, au contraire, approuver leurs

triomphes, attendu que ces triomphes sont ce qu’il y a de plus conforme

aux devoirs instinctifs et logiques de la vie.

Voilà la première assise, le premier état, de toute morale naturelle.

C’est un état que beaucoup d’hommes, après la mort complète des idées

religieuses, ne dépasseront plus.

L'intelligence des fleurs · 第 44 / 118 题