Mais, sans nous attarder à mille petites ruses très variées, terminons
ces contes de fées par l’étude des appâts du _Coryanthes macrantha_. En
vérité, nous ne savons plus exactement à quelle sorte d’être nous avons
affaire. La stupéfiante Orchidée a imaginé ceci: sa lèvre inférieure ou
_labellum_ forme une espèce de grand godet dans lequel des gouttes d’une
eau presque pure, sécrétée par deux cornets situés au-dessus, tombent
continuellement; quand ce godet est à demi plein, l’eau s’écoule d’un
côté par une gouttière. Toute cette installation hydraulique est déjà
fort remarquable; mais voici où commence le côté inquiétant, je dirai
presque diabolique de la combinaison. Le liquide que sécrètent les
cornets et qui s’accumule dans la vasque de satin, n’est pas du nectar,
et n’est nullement destiné à attirer les insectes; il a une mission bien
plus délicate, dans le plan réellement machiavélique de l’étrange fleur.
Les insectes naïfs sont invités par les parfums sucrés que répandent les
excroissances charnues dont nous avons parlé plus haut, à prendre place
dans le piège. Ces excroissances se trouvent au-dessus du godet, en une
sorte de chambre où donnent accès deux ouvertures latérales. La grosse
abeille visiteuse,--la fleur étant énorme ne séduit guère que les plus
lourds hyménoptères, comme si les autres éprouvaient quelque honte à
pénétrer en d’aussi vastes et somptueux salons,--la grosse abeille se
met à ronger les savoureuses caroncules. Si elle était seule, son repas
terminé, elle s’en irait tranquillement, sans même effleurer le godet
plein d’eau, le stigmate et le pollen: et rien n’arriverait de ce qui
est requis. Mais la sage Orchidée a observé la vie qui s’agite autour
d’elle. Elle sait que les abeilles forment un peuple innombrable, avide
et affairé, qu’elles sortent par milliers aux heures ensoleillées, qu’il
suffit qu’un parfum vibre comme un baiser au seuil d’une fleur qui
s’ouvre, pour qu’elles accourent en foule au festin préparé sous la
tente nuptiale. Voici donc deux ou trois butineuses dans la chambre
sucrée; le lieu est exigu, les parois sont glissantes, les invitées
brutales. Elles se pressent, se bousculent, si bien que l’une d’elles
finit toujours par choir dans le godet qui l’attend sous le repas
perfide. Elle y trouve un bain inattendu; y mouille consciencieusement
ses belles ailes diaphanes, et malgré d’immenses efforts, ne parvient
plus à reprendre son vol. C’est bien là que la guette la fleur
astucieuse. Il n’existe, pour sortir du godet magique, qu’une seule
ouverture, la gouttière qui déverse au dehors le trop-plein du
réservoir. Elle est tout juste assez large pour livrer passage à
l’insecte dont le dos touche d’abord la surface gluante du stigmate,
puis les glandes visqueuses des masses de pollen qui l’attendent le long
de la voûte. Il s’échappe ainsi, chargé de la poudre adhésive, entre
dans une fleur voisine, où recommence le drame du repas, de la
bousculade, de la chute, de la baignade et de l’évasion, qui met
forcément en contact avec l’avide stigmate le pollen importé.
Voilà donc une fleur qui connaît et exploite les passions des insectes.
On ne saurait prétendre que tout ceci n’est qu’interprétations plus ou
moins romanesques; non, les faits sont d’observation précise et
scientifique, et il est impossible d’expliquer d’autre façon l’utilité
et la disposition des divers organes de la fleur. Il faut accepter
l’évidence. Cette ruse incroyable et efficace est d’autant plus
surprenante, qu’elle ne tend pas à satisfaire ici le besoin de manger,
immédiat et urgent, qui aiguise les plus obtuses intelligences: elle n’a
en vue qu’un idéal lointain: la propagation de l’espèce.
Mais pourquoi, dira-t-on, ces complications fantastiques qui
n’aboutissent qu’à grandir les dangers du hasard? Ne nous hâtons pas de
juger et de répondre. Nous ignorons tout des raisons de la plante.
Savons-nous les obstacles qu’elle rencontre du côté de la logique et de
la simplicité? Connaissons-nous, au fond, une seule des lois organiques
de son existence et de sa croissance? Quelqu’un qui nous verrait du haut
de Mars ou de Vénus nous évertuer à la conquête de l’air, se demanderait
de même: pourquoi ces appareils informes et monstrueux, ces ballons, ces
aéroplanes, ces parachutes, quand il serait si simple d’imiter les
oiseaux et de munir les bras d’une paire d’ailes suffisantes?