XXII

Mais, sans nous attarder à mille petites ruses très variées, terminons

ces contes de fées par l’étude des appâts du _Coryanthes macrantha_. En

vérité, nous ne savons plus exactement à quelle sorte d’être nous avons

affaire. La stupéfiante Orchidée a imaginé ceci: sa lèvre inférieure ou

_labellum_ forme une espèce de grand godet dans lequel des gouttes d’une

eau presque pure, sécrétée par deux cornets situés au-dessus, tombent

continuellement; quand ce godet est à demi plein, l’eau s’écoule d’un

côté par une gouttière. Toute cette installation hydraulique est déjà

fort remarquable; mais voici où commence le côté inquiétant, je dirai

presque diabolique de la combinaison. Le liquide que sécrètent les

cornets et qui s’accumule dans la vasque de satin, n’est pas du nectar,

et n’est nullement destiné à attirer les insectes; il a une mission bien

plus délicate, dans le plan réellement machiavélique de l’étrange fleur.

Les insectes naïfs sont invités par les parfums sucrés que répandent les

excroissances charnues dont nous avons parlé plus haut, à prendre place

dans le piège. Ces excroissances se trouvent au-dessus du godet, en une

sorte de chambre où donnent accès deux ouvertures latérales. La grosse

abeille visiteuse,--la fleur étant énorme ne séduit guère que les plus

lourds hyménoptères, comme si les autres éprouvaient quelque honte à

pénétrer en d’aussi vastes et somptueux salons,--la grosse abeille se

met à ronger les savoureuses caroncules. Si elle était seule, son repas

terminé, elle s’en irait tranquillement, sans même effleurer le godet

plein d’eau, le stigmate et le pollen: et rien n’arriverait de ce qui

est requis. Mais la sage Orchidée a observé la vie qui s’agite autour

d’elle. Elle sait que les abeilles forment un peuple innombrable, avide

et affairé, qu’elles sortent par milliers aux heures ensoleillées, qu’il

suffit qu’un parfum vibre comme un baiser au seuil d’une fleur qui

s’ouvre, pour qu’elles accourent en foule au festin préparé sous la

tente nuptiale. Voici donc deux ou trois butineuses dans la chambre

sucrée; le lieu est exigu, les parois sont glissantes, les invitées

brutales. Elles se pressent, se bousculent, si bien que l’une d’elles

finit toujours par choir dans le godet qui l’attend sous le repas

perfide. Elle y trouve un bain inattendu; y mouille consciencieusement

ses belles ailes diaphanes, et malgré d’immenses efforts, ne parvient

plus à reprendre son vol. C’est bien là que la guette la fleur

astucieuse. Il n’existe, pour sortir du godet magique, qu’une seule

ouverture, la gouttière qui déverse au dehors le trop-plein du

réservoir. Elle est tout juste assez large pour livrer passage à

l’insecte dont le dos touche d’abord la surface gluante du stigmate,

puis les glandes visqueuses des masses de pollen qui l’attendent le long

de la voûte. Il s’échappe ainsi, chargé de la poudre adhésive, entre

dans une fleur voisine, où recommence le drame du repas, de la

bousculade, de la chute, de la baignade et de l’évasion, qui met

forcément en contact avec l’avide stigmate le pollen importé.

Voilà donc une fleur qui connaît et exploite les passions des insectes.

On ne saurait prétendre que tout ceci n’est qu’interprétations plus ou

moins romanesques; non, les faits sont d’observation précise et

scientifique, et il est impossible d’expliquer d’autre façon l’utilité

et la disposition des divers organes de la fleur. Il faut accepter

l’évidence. Cette ruse incroyable et efficace est d’autant plus

surprenante, qu’elle ne tend pas à satisfaire ici le besoin de manger,

immédiat et urgent, qui aiguise les plus obtuses intelligences: elle n’a

en vue qu’un idéal lointain: la propagation de l’espèce.

Mais pourquoi, dira-t-on, ces complications fantastiques qui

n’aboutissent qu’à grandir les dangers du hasard? Ne nous hâtons pas de

juger et de répondre. Nous ignorons tout des raisons de la plante.

Savons-nous les obstacles qu’elle rencontre du côté de la logique et de

la simplicité? Connaissons-nous, au fond, une seule des lois organiques

de son existence et de sa croissance? Quelqu’un qui nous verrait du haut

de Mars ou de Vénus nous évertuer à la conquête de l’air, se demanderait

de même: pourquoi ces appareils informes et monstrueux, ces ballons, ces

aéroplanes, ces parachutes, quand il serait si simple d’imiter les

oiseaux et de munir les bras d’une paire d’ailes suffisantes?

L'intelligence des fleurs · 第 30 / 118 题