A ces preuves d’intelligence, la vanité un peu puérile de l’homme oppose
l’objection traditionnelle: oui, elles créent des merveilles, mais ces
merveilles demeurent éternellement les mêmes. Chaque espèce, chaque
variété a son système, et, de générations en générations, n’y apporte
nulle amélioration sensible. Il est certain que depuis que nous les
observons, c’est-à-dire depuis une cinquantaine d’années, nous n’avons
pas vu le _Coryanthes macrantha_ ou les _Catasétidées_ perfectionner
leur piège; c’est tout ce que nous pouvons affirmer, et c’est vraiment
insuffisant. Avons-nous seulement tenté les expériences les plus
élémentaires, et savons-nous ce que feraient au bout d’un siècle les
générations successives de notre étonnante Orchidée baigneuse placées
dans un milieu différent, parmi des insectes insolites? Du reste, les
noms que nous donnons aux genres, espèces et variétés finissent par nous
tromper nous-mêmes, et nous créons ainsi d’imaginaires types que nous
croyons fixés, alors qu’ils ne sont probablement que les représentants
d’une même fleur qui continue de modifier lentement ses organes selon
de lentes circonstances.
Les fleurs précédèrent les insectes sur notre terre; elles durent donc,
quand ceux-ci apparurent, adapter aux mœurs de ces collaborateurs
imprévus toute une machinerie nouvelle. Ce fait seul, géologiquement
incontestable, parmi tout ce que nous ignorons, suffit à établir
l’évolution, et ce mot un peu vague ne signifie-t-il pas, en dernière
analyse, adaptation, modification, progrès intelligent?
Du reste, pour ne pas recourir à cet événement préhistorique, il serait
facile de grouper un grand nombre de faits qui démontreraient que la
faculté d’adaptation et de progrès intelligents n’est pas exclusivement
réservée à l’espèce humaine. Sans revenir sur les chapitres détaillés
que j’ai consacrés à ce sujet dans _La Vie des Abeilles_, je rappellerai
simplement deux ou trois détails topiques qui s’y trouvent cités. Les
abeilles, par exemple, ont inventé la ruche. A l’état sauvage et
primitif et dans leur pays d’origine, elles travaillent à l’air libre.
C’est l’incertitude, l’inclémence de nos saisons septentrionales qui
leur donna l’idée de chercher un abri dans le creux des rochers ou des
arbres. Cette idée de génie rendit au butinage et aux soins du «couvain»
les milliers d’ouvrières autrefois immobilisées autour des rayons afin
d’y maintenir la chaleur nécessaire. Il n’est pas rare, surtout dans le
Midi, que durant les étés exceptionnellement doux, elles retournent à
ces mœurs tropicales de leurs ancêtres[E].
Autre fait: transportée en Australie ou en Californie, notre abeille
noire change complètement ses habitudes. Dès la seconde ou la troisième
année, ayant constaté que l’été est perpétuel, que les fleurs ne font
jamais défaut, elle vit au jour le jour, se contente de récolter le miel
et le pollen indispensables à la consommation quotidienne, et son
observation récente et raisonnée l’emportant sur l’expérience
héréditaire, elle ne fait plus de provisions. Dans le même ordre
d’idées, Büchner mentionne un trait qui prouve également l’adaptation
aux circonstances, non pas lente, séculaire, inconsciente et fatale,
mais immédiate et intelligente: à la Barbade, au milieu des raffineries
où pendant toute l’année elles trouvent le sucre en abondance, elles
cessent complètement de visiter les fleurs.
Rappelons enfin l’amusant démenti qu’elles donnèrent à deux savants
entomologistes anglais: Kirby et Spence. «Montrez-nous, disaient-ils, un
seul cas où, pressées par les circonstances, elles aient eu l’idée de
substituer l’argile ou le mortier à la cire et à la propolis, et nous
conviendrons qu’elles sont capables de raisonner.»
A peine avaient-ils exprimé ce désir assez arbitraire, qu’un autre
naturaliste, André Knight, ayant enduit d’une espèce de ciment fait de
cire et de térébenthine l’écorce de certains arbres, observa que ses
abeilles renonçaient entièrement à récolter la propolis et n’usaient
plus que de cette substance nouvelle et inconnue qu’elles trouvaient
toute préparée et en abondance aux environs de leur logis. Au surplus,
dans la pratique apicole, quand il y a disette de pollen, il suffit de
mettre à leur disposition quelques pincées de farine, pour qu’elles
comprennent immédiatement que celle-ci peut leur rendre les mêmes
services et être employée aux mêmes usages que la poussière des
anthères, bien que la saveur, l’odeur et la couleur soient absolument
différentes.
Ce que je viens de rappeler au sujet des abeilles, pourrait, je pense,
_mutatis mutandis_, se vérifier dans le royaume des fleurs. Il suffirait
probablement que l’admirable effort évolutif des nombreuses variétés de
la Sauge, par exemple, fût soumis à quelques expériences et étudié plus
méthodiquement que n’est capable de le faire le profane que je suis. En
attendant, parmi bien d’autres indices qu’il serait facile de réunir,
une curieuse étude de Babinet sur les céréales nous apprend que
certaines plantes, transportées loin de leur climat habituel, observent
les circonstances nouvelles et en tirent parti, exactement comme font
les abeilles. Ainsi, dans les régions les plus chaudes de l’Asie, de
l’Afrique et de l’Amérique, où l’hiver ne le tue pas annuellement,
notre blé redevient ce qu’il devait être à l’origine; une plante vivace
comme le gazon. Il y demeure toujours vert, s’y multiplie par la racine
et n’y porte plus d’épis ni de graines. Quand, de sa patrie tropicale et
primitive, il est venu s’acclimater dans nos contrées glacées, il lui a
donc fallu bouleverser ses habitudes et inventer un nouveau mode de
multiplication. Comme le dit excellemment Babinet, «l’organisme de la
plante, par un inconcevable miracle, a semblé pressentir la nécessité de
passer par l’état de graine, pour ne pas périr complètement pendant la
saison rigoureuse».