XIX

N’est-ce pas exactement ainsi, par des riens, par des reprises, des

retouches successives que progressent les inventions humaines? Nous

avons tous suivi, dans la plus récente de nos industries mécaniques, les

perfectionnements minimes mais incessants de l’allumage, de la

carburation, du débrayage, du changement de vitesse. On dirait vraiment

que les idées viennent aux fleurs de la même façon qu’elles nous

viennent. Elles tâtonnent dans la même nuit, elles rencontrent les mêmes

obstacles, la même mauvaise volonté, dans le même inconnu. Elles

connaissent les mêmes lois, les mêmes déceptions, les mêmes triomphes

lents et difficiles. Il semble qu’elles ont notre patience, notre

persévérance, notre amour-propre; la même intelligence nuancée et

diverse, presque le même espoir et le même idéal. Elles luttent comme

nous, contre une grande force indifférente qui finit par les aider. Leur

imagination inventive suit non seulement les mêmes méthodes prudentes et

minutieuses, les mêmes petits sentiers fatigants, étroits et contournés,

elle a aussi des bonds inattendus qui mettent tout à coup au point

définitif, une trouvaille incertaine. C’est ainsi qu’une famille de

grands inventeurs, parmi les Orchidées, une étrange et riche famille

américaine, celle des Catasétidées, a, d’une pensée hardie, brusquement

bouleversé un certain nombre d’habitudes qui lui semblaient sans doute

trop primitives. D’abord, la séparation des sexes est absolue; chacun

d’eux a sa fleur particulière. Ensuite, la pollinie ou, en d’autres

termes, la masse ou le paquet de pollen, ne trempe plus sa tige dans une

vasque pleine de gomme, y attendant, un peu inerte, et en tous cas

privée d’initiative, le bon hasard qui doit la fixer sur la tête de

l’insecte. Elle est repliée sur un puissant ressort, dans une sorte de

loge. Rien n’attire spécialement l’insecte du côté de cette loge. Aussi

bien les superbes Catasétidées n’ont-elles pas compté, comme les

Orchidées vulgaires, sur tel ou tel mouvement du visiteur; mouvement

dirigé et précis, si vous voulez, mais néanmoins aléatoire. Non, ce

n’est plus seulement dans une fleur admirablement machinée, c’est dans

une fleur animée et, au pied de la lettre, sensible, que pénètre

l’insecte. A peine s’est-il posé sur le magnifique parvis de soie

cuivrée, que de longues et nerveuses antennes qu’il doit forcément

effleurer portent l’alarme dans tout l’édifice. Aussitôt se déchire la

loge où est retenue captive, sur son pédicelle replié que soutient un

gros disque visqueux, la masse de pollen, divisée en deux paquets.

Brusquement dégagé, le pédicelle se détend comme un ressort, entraînant

les deux paquets de pollen et le disque visqueux, qui sont violemment

projetés au dehors. A la suite d’un curieux calcul balistique, le disque

est toujours lancé en avant, et va frapper l’insecte auquel il adhère.

Celui-ci, étourdi du choc, ne pense plus qu’à quitter au plus vite la

corolle agressive et à se réfugier dans une fleur voisine. C’est tout ce

que voulait l’Orchidée américaine.

L'intelligence des fleurs · 第 27 / 118 题