N’est-ce pas exactement ainsi, par des riens, par des reprises, des
retouches successives que progressent les inventions humaines? Nous
avons tous suivi, dans la plus récente de nos industries mécaniques, les
perfectionnements minimes mais incessants de l’allumage, de la
carburation, du débrayage, du changement de vitesse. On dirait vraiment
que les idées viennent aux fleurs de la même façon qu’elles nous
viennent. Elles tâtonnent dans la même nuit, elles rencontrent les mêmes
obstacles, la même mauvaise volonté, dans le même inconnu. Elles
connaissent les mêmes lois, les mêmes déceptions, les mêmes triomphes
lents et difficiles. Il semble qu’elles ont notre patience, notre
persévérance, notre amour-propre; la même intelligence nuancée et
diverse, presque le même espoir et le même idéal. Elles luttent comme
nous, contre une grande force indifférente qui finit par les aider. Leur
imagination inventive suit non seulement les mêmes méthodes prudentes et
minutieuses, les mêmes petits sentiers fatigants, étroits et contournés,
elle a aussi des bonds inattendus qui mettent tout à coup au point
définitif, une trouvaille incertaine. C’est ainsi qu’une famille de
grands inventeurs, parmi les Orchidées, une étrange et riche famille
américaine, celle des Catasétidées, a, d’une pensée hardie, brusquement
bouleversé un certain nombre d’habitudes qui lui semblaient sans doute
trop primitives. D’abord, la séparation des sexes est absolue; chacun
d’eux a sa fleur particulière. Ensuite, la pollinie ou, en d’autres
termes, la masse ou le paquet de pollen, ne trempe plus sa tige dans une
vasque pleine de gomme, y attendant, un peu inerte, et en tous cas
privée d’initiative, le bon hasard qui doit la fixer sur la tête de
l’insecte. Elle est repliée sur un puissant ressort, dans une sorte de
loge. Rien n’attire spécialement l’insecte du côté de cette loge. Aussi
bien les superbes Catasétidées n’ont-elles pas compté, comme les
Orchidées vulgaires, sur tel ou tel mouvement du visiteur; mouvement
dirigé et précis, si vous voulez, mais néanmoins aléatoire. Non, ce
n’est plus seulement dans une fleur admirablement machinée, c’est dans
une fleur animée et, au pied de la lettre, sensible, que pénètre
l’insecte. A peine s’est-il posé sur le magnifique parvis de soie
cuivrée, que de longues et nerveuses antennes qu’il doit forcément
effleurer portent l’alarme dans tout l’édifice. Aussitôt se déchire la
loge où est retenue captive, sur son pédicelle replié que soutient un
gros disque visqueux, la masse de pollen, divisée en deux paquets.
Brusquement dégagé, le pédicelle se détend comme un ressort, entraînant
les deux paquets de pollen et le disque visqueux, qui sont violemment
projetés au dehors. A la suite d’un curieux calcul balistique, le disque
est toujours lancé en avant, et va frapper l’insecte auquel il adhère.
Celui-ci, étourdi du choc, ne pense plus qu’à quitter au plus vite la
corolle agressive et à se réfugier dans une fleur voisine. C’est tout ce
que voulait l’Orchidée américaine.