Je viens de trouver à l’instant, dans un coin inculte de l’olivaie, un
superbe pied de Loroglosse à odeur de bouc (_Loroglossum hircinum_),
variété que, je ne sais pour quelle cause (peut-être est-elle
extrêmement rare en Angleterre), Darwin n’a pas étudiée. C’est
assurément de toutes nos Orchidées indigènes, la plus remarquable, la
plus fantastique, la plus stupéfiante. Si elle avait la taille des
Orchidées américaines, on pourrait affirmer qu’il n’existe pas de plante
plus chimérique. Figurez-vous un thyrse, dans le genre de celui de la
Jacinthe, mais un peu plus haut. Il est symétriquement garni de fleurs
hargneuses, à trois cornes, d’un blanc verdâtre pointillé de violet
pâle. Le pétale inférieur orné à sa naissance de caroncules bronzées, de
moustaches mérovingiennes, et de bubons lilas de mauvais augure,
s’allonge interminablement, follement, invraisemblablement, en forme de
ruban tire-bouchonné, de la couleur que prennent les noyés après un mois
de séjour dans la rivière. De l’ensemble, qui évoque l’idée des pires
maladies et paraît s’épanouir dans on ne sait quel pays de cauchemars
ironiques et de maléfices, se dégage une affreuse et puissante odeur de
bouc empoisonné qui se répand au loin et décèle la présence du monstre.
Je signale et décris ainsi cette nauséabonde Orchidée, parce qu’elle
est assez commune en France, qu’on la reconnaît aisément et qu’elle se
prête fort bien, en raison de sa taille et de la netteté de ses organes,
aux expériences que l’on voudrait faire. Il suffit en effet d’introduire
dans la fleur, en la poussant soigneusement jusqu’au fond du nectaire,
la pointe d’une allumette, pour voir se succéder, à l’œil nu, toutes les
péripéties de la fécondation. Frôlée au passage, la pochette ou
_rostellum_ s’abaisse, découvrant le petit disque visqueux (le
Loroglosse n’en a qu’un) qui supporte les deux tiges à pollen. Aussitôt
ce disque agrippe violemment le bout de bois, les deux loges qui
renferment les boulettes de pollen s’ouvrent longitudinalement, et quand
on retire l’allumette, son extrémité est solidement coiffée de deux
cornes divergentes et rigides que terminent des boules d’or.
Malheureusement, on ne jouit pas ici, comme dans l’expérience avec
l’_Orchis latifolia_, du joli spectacle qu’offre l’inclination graduelle
et précise des deux cornes. Pourquoi ne s’abaissent-elles point? Il
suffit de pousser l’allumette coiffée dans un nectaire voisin pour
constater que ce mouvement serait inutile, la fleur étant beaucoup plus
grande que celle de l’_Orchis maculata_ ou _latifolia_, et le cornet à
nectar disposé de telle sorte que, lorsque l’insecte chargé des masses
polliniques y pénètre, ces masses arrivent exactement à la hauteur du
stigmate qu’il s’agit d’imprégner.
Ajoutons qu’il importe, pour que l’expérience réussisse, de choisir une
fleur bien mûre. Nous ignorons quand elle l’est; mais l’insecte et la
fleur le savent, car celle-ci n’invite ses hôtes nécessaires, en leur
offrant une goutte de nectar, qu’au moment où tout son appareil est prêt
à fonctionner.