XVI

Il n’est pas facile de faire comprendre, sans figures, le mécanisme

extraordinairement complexe de l’Orchidée; j’essayerai néanmoins d’en

donner une idée suffisante, à l’aide de comparaisons plus ou moins

approximatives, tout en évitant autant que possible l’emploi des termes

techniques, tels que _rétinacle_, _labellum_, _rostellum_, _pollinies_,

etc., qui n’évoquent aucune image précise chez les personnes peu

familières avec la Botanique.

Prenons l’une des Orchidées les plus répandues dans nos contrées,

l’_Orchis maculata_, par exemple, ou plutôt, car elle est un peu plus

grande et par conséquent d’observation plus facile, l’_Orchis

latifolia_, l’_Orchis à larges feuilles_, vulgairement appelée

_Pentecôte_. C’est une plante vivace qui atteint de trente à soixante

centimètres de hauteur. Elle est assez commune dans les bois et les

prairies humides, et porte un thyrse de petites fleurs rosâtres qui

s’épanouissent en mai et en juin.

La fleur type de nos Orchidées représente assez exactement une gueule

fantastique et béante de dragon chinois. La lèvre inférieure très

allongée et pendante, en forme de tablier dentelé ou déchiqueté, sert de

pied-à-terre ou de reposoir à l’insecte. La lèvre supérieure s’arrondit

en une sorte de capuchon qui abrite les organes essentiels; tandis qu’au

dos de la fleur, à côté du pédoncule, s’abaisse une espèce d’éperon ou

de long cornet pointu qui renferme le nectar. Chez la plupart des

fleurs, le stigmate ou organe femelle est une petite houppe plus ou

moins visqueuse qui, patiente, au bout d’une tige fragile, attend la

venue du pollen. Dans l’Orchidée, cette installation classique est

devenue méconnaissable. Au fond de la gueule, à la place qu’occupe la

luette dans la gorge, se trouvent deux stigmates étroitement soudés,

au-dessus desquels s’élève un troisième stigmate modifié en un organe

extraordinaire. Il porte à son sommet une sorte de pochette, ou plus

exactement de demi-vasque qu’on appelle le _rostellum_. Cette

demi-vasque est pleine d’un liquide visqueux, dans lequel trempent deux

minuscules boulettes d’où sortent deux courtes tiges chargées à leur

extrémité supérieure d’un paquet de grains de pollen soigneusement

ficelé.

Voyons maintenant ce qui se produit lorsqu’un insecte pénètre dans la

fleur. Il se pose sur la lèvre inférieure, étalée pour le recevoir, et,

attiré par l’odeur du nectar, cherche à atteindre, tout au fond, le

cornet qui le contient. Mais le passage est, à dessein, très rétréci; et

sa tête en s’avançant heurte forcément la demi-vasque. Aussitôt

celle-ci, attentive au moindre choc, se déchire suivant une ligne

convenable, et met à nu les deux boulettes enduites du liquide visqueux.

Ces dernières en contact immédiat avec le crâne du visiteur s’y

attachent et s’y collent solidement, de façon que, lorsque l’insecte

quitte la fleur, il les emporte et, avec elles, les deux tiges qu’elles

soutiennent et que terminent les paquets de pollen ficelés. Voilà donc

l’insecte coiffé de deux cornes droites, en forme de bouteille à

Champagne. Artisan inconscient d’une œuvre difficile, il visite une

fleur voisine. Si ses cornes demeuraient rigides, elles iraient

simplement frapper de leurs paquets de pollen les paquets de pollen dont

les pieds trempent dans la vasque vigilante, et du pollen qui se

mêlerait au pollen ne naîtrait aucun événement. Ici éclate le génie,

l’expérience et la prévoyance de l’Orchidée. Elle a minutieusement

calculé le temps nécessaire à l’insecte pour pomper le nectar et se

rendre à la fleur prochaine et elle a constaté qu’il lui fallait en

moyenne trente secondes. Nous avons vu que les paquets de pollen sont

portés sur deux courtes tiges qui s’insèrent dans les boulettes

visqueuses; or, aux points d’insertion se trouvent, sous chaque tige, un

petit disque membraneux dont la seule fonction est, au bout de trente

secondes, de contracter et de replier chacune de ces tiges, de manière

qu’elles s’inclinent en décrivant un arc de 90°. C’est le résultat d’un

nouveau calcul, non plus dans le temps, cette fois, mais dans l’espace.

Les deux cornes de pollen qui coiffent le messager nuptial, sont

maintenant horizontales et pointent en avant de sa tête, si bien que,

quand il entrera dans la fleur voisine, elles iront exactement frapper

les deux stigmates soudés que surplombe la demi-vasque.

Ce n’est pas tout, et le génie de l’Orchidée n’est pas encore au bout de

sa prévoyance. Le stigmate qui reçoit le choc du paquet de pollen est

enduit d’une substance visqueuse. Si cette substance était aussi

énergiquement adhésive que celle que renferme la petite vasque, les

masses polliniques, leur tige rompue, s’y englueraient et y

demeureraient fixées tout entières, et leur destinée serait close. Il ne

faut pas que cela arrive; il importe de ne pas épuiser en une seule

aventure les chances du pollen, mais de les multiplier autant que

possible. La fleur qui compte les secondes et mesure les lignes, est

chimiste par surcroît et distille deux espèces de gommes: l’une

extrêmement agrippante et durcissant immédiatement au contact de l’air,

pour coller les cornes à pollen sur la tête de l’insecte, l’autre très

diluée, pour le travail du stigmate. Celle-ci est juste assez prenante

pour dénouer ou déranger un peu les fils ténus et élastiques qui

enveloppent les grains de pollen. Quelques-uns de ces grains y adhèrent,

mais la masse pollinique n’est pas détruite; et quand l’insecte visitera

d’autres fleurs, elle continuera presque indéfiniment son œuvre

fécondante.

Ai-je exposé tout le miracle? Non, il faudrait encore appeler

l’attention sur maint détail négligé; entre autres sur le mouvement de

la petite vasque qui, après que sa membrane s’est rompue pour démasquer

les boulettes visqueuses, relève immédiatement son bord inférieur, afin

de garder en bon état, dans le liquide gluant, le paquet de pollen que

l’insecte n’aurait pas emporté. Il y aurait lieu de noter aussi la

divergence très curieusement combinée des tiges polliniques sur la tête

de l’insecte, ainsi que certaines précautions chimiques, communes à

toutes les plantes, car de très récentes expériences de Gaston Bonnier

semblent prouver que chaque fleur, afin de maintenir intacte son espèce,

sécrète des toxines qui détruisent ou stérilisent tous les pollens

étrangers. C’est, à peu près, tout ce que nous voyons; mais ici, comme

en toutes choses, le véritable et grand miracle commence où s’arrête

notre regard.

L'intelligence des fleurs · 第 24 / 118 题