Il n’est pas facile de faire comprendre, sans figures, le mécanisme
extraordinairement complexe de l’Orchidée; j’essayerai néanmoins d’en
donner une idée suffisante, à l’aide de comparaisons plus ou moins
approximatives, tout en évitant autant que possible l’emploi des termes
techniques, tels que _rétinacle_, _labellum_, _rostellum_, _pollinies_,
etc., qui n’évoquent aucune image précise chez les personnes peu
familières avec la Botanique.
Prenons l’une des Orchidées les plus répandues dans nos contrées,
l’_Orchis maculata_, par exemple, ou plutôt, car elle est un peu plus
grande et par conséquent d’observation plus facile, l’_Orchis
latifolia_, l’_Orchis à larges feuilles_, vulgairement appelée
_Pentecôte_. C’est une plante vivace qui atteint de trente à soixante
centimètres de hauteur. Elle est assez commune dans les bois et les
prairies humides, et porte un thyrse de petites fleurs rosâtres qui
s’épanouissent en mai et en juin.
La fleur type de nos Orchidées représente assez exactement une gueule
fantastique et béante de dragon chinois. La lèvre inférieure très
allongée et pendante, en forme de tablier dentelé ou déchiqueté, sert de
pied-à-terre ou de reposoir à l’insecte. La lèvre supérieure s’arrondit
en une sorte de capuchon qui abrite les organes essentiels; tandis qu’au
dos de la fleur, à côté du pédoncule, s’abaisse une espèce d’éperon ou
de long cornet pointu qui renferme le nectar. Chez la plupart des
fleurs, le stigmate ou organe femelle est une petite houppe plus ou
moins visqueuse qui, patiente, au bout d’une tige fragile, attend la
venue du pollen. Dans l’Orchidée, cette installation classique est
devenue méconnaissable. Au fond de la gueule, à la place qu’occupe la
luette dans la gorge, se trouvent deux stigmates étroitement soudés,
au-dessus desquels s’élève un troisième stigmate modifié en un organe
extraordinaire. Il porte à son sommet une sorte de pochette, ou plus
exactement de demi-vasque qu’on appelle le _rostellum_. Cette
demi-vasque est pleine d’un liquide visqueux, dans lequel trempent deux
minuscules boulettes d’où sortent deux courtes tiges chargées à leur
extrémité supérieure d’un paquet de grains de pollen soigneusement
ficelé.
Voyons maintenant ce qui se produit lorsqu’un insecte pénètre dans la
fleur. Il se pose sur la lèvre inférieure, étalée pour le recevoir, et,
attiré par l’odeur du nectar, cherche à atteindre, tout au fond, le
cornet qui le contient. Mais le passage est, à dessein, très rétréci; et
sa tête en s’avançant heurte forcément la demi-vasque. Aussitôt
celle-ci, attentive au moindre choc, se déchire suivant une ligne
convenable, et met à nu les deux boulettes enduites du liquide visqueux.
Ces dernières en contact immédiat avec le crâne du visiteur s’y
attachent et s’y collent solidement, de façon que, lorsque l’insecte
quitte la fleur, il les emporte et, avec elles, les deux tiges qu’elles
soutiennent et que terminent les paquets de pollen ficelés. Voilà donc
l’insecte coiffé de deux cornes droites, en forme de bouteille à
Champagne. Artisan inconscient d’une œuvre difficile, il visite une
fleur voisine. Si ses cornes demeuraient rigides, elles iraient
simplement frapper de leurs paquets de pollen les paquets de pollen dont
les pieds trempent dans la vasque vigilante, et du pollen qui se
mêlerait au pollen ne naîtrait aucun événement. Ici éclate le génie,
l’expérience et la prévoyance de l’Orchidée. Elle a minutieusement
calculé le temps nécessaire à l’insecte pour pomper le nectar et se
rendre à la fleur prochaine et elle a constaté qu’il lui fallait en
moyenne trente secondes. Nous avons vu que les paquets de pollen sont
portés sur deux courtes tiges qui s’insèrent dans les boulettes
visqueuses; or, aux points d’insertion se trouvent, sous chaque tige, un
petit disque membraneux dont la seule fonction est, au bout de trente
secondes, de contracter et de replier chacune de ces tiges, de manière
qu’elles s’inclinent en décrivant un arc de 90°. C’est le résultat d’un
nouveau calcul, non plus dans le temps, cette fois, mais dans l’espace.
Les deux cornes de pollen qui coiffent le messager nuptial, sont
maintenant horizontales et pointent en avant de sa tête, si bien que,
quand il entrera dans la fleur voisine, elles iront exactement frapper
les deux stigmates soudés que surplombe la demi-vasque.
Ce n’est pas tout, et le génie de l’Orchidée n’est pas encore au bout de
sa prévoyance. Le stigmate qui reçoit le choc du paquet de pollen est
enduit d’une substance visqueuse. Si cette substance était aussi
énergiquement adhésive que celle que renferme la petite vasque, les
masses polliniques, leur tige rompue, s’y englueraient et y
demeureraient fixées tout entières, et leur destinée serait close. Il ne
faut pas que cela arrive; il importe de ne pas épuiser en une seule
aventure les chances du pollen, mais de les multiplier autant que
possible. La fleur qui compte les secondes et mesure les lignes, est
chimiste par surcroît et distille deux espèces de gommes: l’une
extrêmement agrippante et durcissant immédiatement au contact de l’air,
pour coller les cornes à pollen sur la tête de l’insecte, l’autre très
diluée, pour le travail du stigmate. Celle-ci est juste assez prenante
pour dénouer ou déranger un peu les fils ténus et élastiques qui
enveloppent les grains de pollen. Quelques-uns de ces grains y adhèrent,
mais la masse pollinique n’est pas détruite; et quand l’insecte visitera
d’autres fleurs, elle continuera presque indéfiniment son œuvre
fécondante.
Ai-je exposé tout le miracle? Non, il faudrait encore appeler
l’attention sur maint détail négligé; entre autres sur le mouvement de
la petite vasque qui, après que sa membrane s’est rompue pour démasquer
les boulettes visqueuses, relève immédiatement son bord inférieur, afin
de garder en bon état, dans le liquide gluant, le paquet de pollen que
l’insecte n’aurait pas emporté. Il y aurait lieu de noter aussi la
divergence très curieusement combinée des tiges polliniques sur la tête
de l’insecte, ainsi que certaines précautions chimiques, communes à
toutes les plantes, car de très récentes expériences de Gaston Bonnier
semblent prouver que chaque fleur, afin de maintenir intacte son espèce,
sécrète des toxines qui détruisent ou stérilisent tous les pollens
étrangers. C’est, à peu près, tout ce que nous voyons; mais ici, comme
en toutes choses, le véritable et grand miracle commence où s’arrête
notre regard.