la vie, la lumière, son humble tâche, le petit coin du sol où l'on
enfonce ses racines! Ce qu'on ne peut avoir en horizons, s'efforcer de
l'avoir en profondeur et en hauteur, comme un arbre à l'étroit qui
monte vers le soleil!
--Oui. Et d'abord, s'aimer les uns les autres. Si l'homme voulait sentir
davantage qu'il est le frère de la femme, et non pas seulement sa
proie, ou qu'elle doit être la sienne! S'ils voulaient, tous les deux,
dépouiller leur orgueil et penser, chacun, un peu moins à soi, et un
peu plus à l'autre!... Nous sommes faibles: aidons-nous. Ne disons pas
à celui qui est tombé: «Je ne te connais plus.» Mais: «Courage,
ami. Nous sortirons de là.»
Ils se turent, assis devant le foyer, le petit minet entre eux, tous
trois immobiles, absorbés, et regardant le feu. La flamme, près de
s'éteindre, caressait de son battement d'aile le fin visage de Mme
Arnaud, que rosissait une exaltation intérieure qui ne lui était pas
coutumière. Elle s'étonnait de s'être ainsi livrée. Jamais elle n'en
avait tant dit. Jamais plus elle n'en dirait tant.
Elle posa sa main sur celle de Christophe, et dit:
--Que faites-vous de l'enfant?
C'était à cela qu'elle pensait, depuis le commencement. Elle parlait,
elle parlait, elle était une autre femme, elle était comme grisée.
Mais à cela seul elle pensait. Dès les premiers mots de Christophe,
elle s'était bâti un roman dans son cœur. Elle pensait à l'enfant
que la mère avait laissé, au bonheur de l'élever, de tresser autour
de cette petite âme ses rêves et son amour. Et elle se disait:
--Non, c'est mal, je ne dois pas me réjouir de ce qui est le
malheur des autres.
Mais c'était plus fort qu'elle. Elle parlait, elle parlait, et
son cœur silencieux était baigné d'espoir.
Christophe dit:
--Oui, sans doute, nous y avons pensé. Le pauvre petit! Ni Olivier,
ni moi ne sommes capables de l'élever. Il faut les soins d'une femme.
J'avais songé qu'une amie voudrait bien nous aider...
Mme Arnaud respirait à peine.
Christophe dit:
--Je voulais vous en parler. Et puis, Cécile est venue justement,
tout à l'heure. Quand elle a su la chose, quand elle a vu l'enfant,
elle était si émue, elle a montré tant de joie, elle m'a dit:
«Christophe...»
Le sang de Mme Arnaud s'arrêta; elle n'entendit pas la suite; tout
se brouilla devant ses yeux. Elle avait envie de crier:
--Non, non, donnez-le-moi!...
Christophe parlait. Elle n'entendait pas ce qu'il disait. Mais
elle fit effort sur elle-même. Elle pensa aux confidences de Cécile.
Elle pensa:
--Elle en a plus besoin que moi. Moi, j'ai mon cher Arnaud... et
puis toutes mes choses... Et puis, je suis plus vieille...
Et elle sourit, et dit:
--C'est bien.
Mais la flamme du foyer s'était éteinte; et aussi la roseur
du visage. Et sur le cher visage las, il n'y avait plus que
l'expression habituelle de bonté résignée.
--Mon amie m'a trahi.
Sous cette pensée, Olivier succombait. En vain, Christophe le
secouait rudement, par affection.
--Que veux-tu? disait-il. Une trahison d'ami, c'est une épreuve
journalière, comme la maladie, la pauvreté, la lutte avec les sots. Il
faut être armé contre elle. Si on ne peut y résister, c'est qu'on
n'est qu'un pauvre homme.
--Ah! c'est tout ce que je suis. Je n'y mets pas d'orgueil...
Un pauvre homme, oui, qui a besoin de tendresse et qui meurt, s'il
ne l'a plus.
--Ta vie n'est pas finie: il y a d'autres êtres à aimer.
--Je ne crois plus à aucun. Il n'y a pas d'amis.
--Olivier!
--Pardon. Je ne doute pas de toi. Quoiqu'il y ait des moments où
je doute de tout... de moi... Mais toi, tu es fort, tu n'as besoin
de personne, tu peux te passer de moi.
--Elle s'en passe encore mieux.
--Tu es cruel, Christophe.
--Mon cher petit, je te brutalise; mais c'est pour que tu te
révoltes. Que diable! c'est honteux, de sacrifier ceux qui t'aiment,
et ta vie, à quelqu'un qui se moque de toi.
--Que m'importent ceux qui m'aiment! C'est elle que j'aime.
--Travaille! Ce qui t'intéressait autrefois...
--... ne m'intéresse plus. Je suis las. Il me semble que je suis sorti
de la vie. Tout m'apparaît loin, loin... Je vois, mais je ne comprends
plus... Penser qu'il y a des hommes qui ne se lassent point de
recommencer, chaque jour, leur mécanisme d'horloge, leur tâche
insipide, leurs discussions de journaux, leur pauvre chasse au plaisir,
des hommes qui se passionnent pour ou contre un ministère, un livre,
une cabotine... Ah! que je me sens vieux! Je n'ai ni haine, ni rancune,
contre qui que ce soit: tout m'ennuie. Je sens qu'il n'y a rien...
Écrire? Pourquoi écrire? Qui vous comprend? Je n'écrivais que pour un
être; tout ce que j'étais, je l'étais pour lui... Il n'y a rien. Je
suis fatigué, Christophe, fatigué. Je voudrais dormir.
--Eh bien, dors, mon petit. Je te veillerai.
Mais c'était ce qu'Olivier pouvait le moins. Ah! si celui qui souffre
pouvait dormir des mois, jusqu'à ce que sa peine s'efface de son être
renouvelé, jusqu'à ce qu'il soit un autre! Mais nul ne peut lui faire
ce don; et il n'en voudrait pas. La pire souffrance lui serait d'être
privé de sa souffrance. Olivier était comme un fiévreux, qui se
nourrit de sa fièvre. Une véritable fièvre, dont les accès
reparaissaient, aux mêmes heures, surtout le soir, à partir du moment
où la lumière tombe. Et le reste du temps, elle le laissait brisé,
intoxiqué par l'amour, rongé par le souvenir, ressassant la même
pensée, pareil à un idiot qui remâche la même bouchée sans pouvoir
l'avaler, toutes les forces du cerveau pompées par la seule idée fixe.
Il n'avait pas la ressource, comme Christophe, de maudire son mal, en
calomniant de bonne foi celle qui en était cause. Plus clairvoyant et
plus juste, il savait qu'il avait sa part de responsabilité et qu'il
n'était pas le seul à souffrir: Jacqueline aussi était victime;--elle
était sa victime. Elle s'était livrée à lui: qu'en avait-il fait?
S'il n'était pas de force à la rendre heureuse, pourquoi l'avait-il
liée à lui? Elle était dans son droit, en rompant les liens qui la
meurtrissaient.
--Ce n'est pas sa faute, pensait-il. C'est la mienne. Je l'ai
mal aimée. Pourtant, je l'aimais bien. Mais je n'ai pas su l'aimer,
puisque je n'ai pas su me faire aimer.
Ainsi, il s'accusait; et peut-être avait-il raison. Mais il ne sert pas
à grand'chose de faire le procès du passé: cela n'empêcherait point
de le recommencer, si c'était à recommencer; et cela empêche de
vivre. L'homme fort est celui qui oublie le mal qu'on lui a fait,--et
aussi, hélas! celui qu'il a fait, dès l'instant qu'il s'est rendu
compte qu'il ne peut le réparer. Mais l'on n'est pas fort par raison,
on l'est par passion. L'amour et la passion sont deux parents
éloignés; rarement ils vont ensemble. Olivier aimait; il n'était fort
que contre lui-même. Dans l'état de passivité où il était tombé,
il offrait prise à tous les maux. Influenza, bronchite, pneumonie
s'abattirent sur lui. Il fut malade, une partie de l'été. Christophe,
aidé de Mme Arnaud, le soigna avec dévouement; et ils réussirent à
enrayer la maladie. Mais contre le mal moral, ils étaient impuissants;
et ils sentaient peu à peu la fatigue déprimante de cette tristesse
perpétuelle et le besoin de la fuir.
Le malheur fait tomber dans une étrange solitude. Les hommes en ont une
horreur instinctive. On dirait qu'ils ont peur qu'il ne soit contagieux:
à tout le moins, il ennuie; on se sauve de lui. Qu'il est peu d'êtres
qui vous pardonnent de souffrir! C'est toujours la vieille histoire des
amis de Job. Eliphaz de Theman accuse Job d'impatience. Baldad de Suli
soutient que les malheurs de Job sont la peine de ses péchés. Sophar
de Naamath le taxe de présomption. «_Et à la fin, Elin fils de
Barachel de Buz de la famille de Ram, entra dans une grande colère, et
se fâcha contre Job, parce que Job assurait qu'il était juste devant
Dieu._»--Peu de gens vraiment tristes. Beaucoup d'appelés, peu
d'élus. Olivier était de ceux-ci. Comme disait un misanthrope, «il
paraissait se complaire à être maltraité. On ne gagne rien à ce
personnage d'homme malheureux: on se fait détester.»
Olivier ne pouvait parler de ce qu'il sentait à personne, même à ses
plus intimes. Il s'apercevait que cela les assommait. Même son cher
Christophe était impatienté de cette peine tenace. Il se savait trop
maladroit à y porter remède. Pour dire la vérité, cet homme au cœur
généreux, qui avait fait pour son compte l'épreuve de la souffrance,
ne parvenait pas à sentir la souffrance d'Olivier. Telle est
l'infirmité de la nature humaine! Soyez bon, pitoyable, intelligent,
ayez souffert mille morts: vous ne sentirez pas la douleur de votre ami
qui a mal aux dents. Si la maladie se prolonge, on est tenté de trouver
que le malade exagère ses plaintes. Combien plus, lorsque le mal est
invisible, au fond de l'âme! Celui qui n'est pas en cause trouve
irritant que l'autre se fasse tant de bile pour un sentiment qui ne lui
importe guère. Et enfin, l'on se dit, pour mettre sa conscience en
repos:
--Qu'y puis-je? Toutes les raisons ne servent de rien.
Toutes les raisons, cela est vrai. On ne peut faire du bien qu'en aimant
celui qui souffre, en l'aimant bêtement, sans chercher à le
convaincre, sans chercher à le guérir, en l'aimant et en le plaignant.
L'amour est le seul baume aux blessures de l'amour. Mais l'amour n'est
pas inépuisable, même chez ceux qui aiment le mieux; ils n'en ont
qu'une provision limitée. Quand les amis ont dit ou écrit une fois
tout ce qu'ils ont pu trouver de paroles d'affection, quand à leurs
propres yeux ils ont fait leur devoir, ils se retirent prudemment, ils
font le vide autour du patient, ainsi que d'un coupable. Et comme ils ne
sont pas sans une honte secrète de l'aider aussi peu, ils l'aident de
moins en moins; ils cherchent à se faire oublier, à oublier
eux-mêmes. Et si le malheur importun s'obstine, si un écho indiscret
pénètre jusqu'à leur retraite, ils en viennent à juger sévèrement
cet homme sans courage, qui supporte mal l'épreuve. Soyez sûrs que
s'il succombe, il se trouvera au fond de leur pitié sincère cette
sentence dédaigneuse:
--Le pauvre diable! J'avais de lui une meilleure opinion.
Dans cet égoïsme universel, quel ineffable bien peut faire une simple
parole de tendresse, une attention délicate, un regard qui a pitié et
qui vous aime! On sent alors le prix de la bonté. Et que tout le reste
est pauvre, à côté!... Elle rapprochait Olivier de Mme Arnaud, plus
que de son Christophe. Cependant Christophe s'obligeait à une patience
méritoire; il lui cachait, par affection, ce qu'il pensait de lui. Mais
Olivier, avec l'acuité de son regard que la souffrance affinait,
apercevait le combat qui se livrait en son ami, et combien sa tristesse
lui était à charge. C'était assez pour l'écarter à son tour de
Christophe, et lui souffler l'envie de lui crier:
--Va-t'en!
Ainsi, le malheur sépare souvent les cœurs qui s'aiment. Comme le
vanneur trie le grain, il range d'un côté ce qui veut vivre, de
l'autre ce qui veut mourir. Terrible loi de vie, plus forte que l'amour!
La mère qui voit mourir son fils, l'ami qui voit son ami se
noyer,--s'ils ne peuvent les sauver, n'en continuent pas moins de se
sauver soi-mêmes, ils ne meurent pas avec eux. Et pourtant, ils les
aiment mille fois mieux que leur vie...
Malgré son grand amour, Christophe était obligé de fuir Olivier. Il
était trop fort, il se portait trop bien, il étouffait dans cette
peine sans air. Qu'il était honteux de lui! Il enrageait de ne pouvoir
rien pour son ami; et comme il avait besoin de se venger sur quelqu'un,
il en voulait à Jacqueline. En dépit des paroles clairvoyantes de Mme
Arnaud, il continuait de la juger durement, comme il sied à une âme
jeune, violente et entière, qui n'a pas encore assez appris de la vie,
pour n'être pas impitoyable envers ses faiblesses.
Il allait voir Cécile et l'enfant qui lui avait été confié. Cécile
était transfigurée par sa maternité d'emprunt; elle paraissait toute
jeune, heureuse, affinée, attendrie. Le départ de Jacqueline n'avait
pas fait naître en elle un espoir inavoué de bonheur. Elle savait que
le souvenir de Jacqueline éloignait d'elle Olivier plus encore que
Jacqueline présente. D'ailleurs, le souffle qui l'avait troublée
était passé: c'était un moment de crise, que la vue de l'égarement
de Jacqueline avait contribué à dissiper; elle était rentrée dans
son calme habituel, et elle ne comprenait plus très bien ce qui l'en
avait fait sortir. Le meilleur de son besoin d'aimer trouvait à se
satisfaire dans l'amour de l'enfant. Avec le merveilleux pouvoir
d'illusion--d'intuition--de la femme, elle retrouvait celui qu'elle
aimait, au travers de ce petit être; ainsi, elle l'avait faible et
livré, tout à elle: il lui appartenait; et elle pouvait l'aimer,
passionnément l'aimer, d'un amour aussi pur que l'étaient le cœur de
cet innocent et ses limpides yeux bleus, gouttelettes de lumière... Non
qu'il ne se mêlât à sa tendresse un regret mélancolique. Ah! ce
n'est jamais la même chose qu'un enfant de notre sang!... Mais c'est
bon, tout de même.
Christophe regardait maintenant Cécile avec d'autres yeux. Il
se rappelait un mot ironique de Françoise Oudon:
--Comment se fait-il que toi et Philomèle, qui seriez si bien
faits pour être mari et femme, vous ne vous aimiez pas?
Mais Françoise, mieux que Christophe, en savait la raison: quand on est
un Christophe, il est rare qu'on aime qui peut vous faire du bien; on
aime plutôt qui peut vous faire du mal. Les contraires s'attirent; la
nature cherche sa destruction, elle va à la vie intense qui se brûle,
de préférence à la vie prudente qui s'économise. Et l'on a raison,
quand on est un Christophe, dont la loi n'est pas de vivre le plus
longtemps possible, mais le plus fort.
Christophe cependant, moins pénétrant que Françoise, se disait que
l'amour est une force inhumaine. Il met ensemble ceux qui ne peuvent se
souffrir. Il rejette ceux qui sont de même sorte. Ce qu'il inspire est
peu de chose, au prix de ce qu'il détruit. Heureux, il dissout la
volonté. Malheureux, il brise le cœur. Quel bien fait-il jamais?
Et comme il médisait ainsi de l'amour, il vit son sourire tendre
et ironique, qui lui disait:
--Ingrat!
Christophe n'avait pu se dispenser de venir encore à une soirée de
l'ambassade d'Autriche. Philomèle chantait les _lieder_ de Schubert, de
Hugo Wolf, et de Christophe. Elle était heureuse de son succès et de
celui de son ami, maintenant fêté par l'élite. Même dans le grand
public, le nom de Christophe s'imposait; les Lévy-Cœur n'avaient plus
le droit de feindre de l'ignorer. Ses œuvres étaient jouées aux
concerts; il avait une pièce reçue à l'Opéra-Comique. D'invisibles
sympathies s'intéressaient à lui. Le mystérieux ami, qui plus d'une
fois avait travaillé pour lui, continuait de seconder ses désirs. Plus
d'une fois, Christophe avait senti cette main affectueuse, qui l'aidait
en ses démarches: quelqu'un veillait sur lui, et se cachait
jalousement. Christophe avait tâché de le découvrir; mais il semblait
que l'ami se fût dépité de ce que Christophe n'eût pas cherché plus
tôt à le connaître, et il restait insaisissable. Christophe était
distrait d'ailleurs par d'autres préoccupations: il pensait à Olivier,
il pensait à Françoise; le matin même, il venait de lire dans un
journal qu'elle était tombée gravement malade à San Francisco: il se
la représentait seule dans une ville étrangère, dans une chambre
d'hôtel, se refusant à voir personne, à écrire à ses amis, serrant
les dents, attendant, seule, la mort.
Obsédé par ces pensées, il évitait le monde; et il s'était retiré
dans un petit salon à l'écart. Adossé au mur, dans un retrait à demi
dans l'ombre, derrière un rideau de plantes vertes et de fleurs, il
écoutait la belle voix de Philomèle, élégiaque et chaude, qui
chantait _Le Tilleul_ de Schubert; et la pure musique faisait monter la
mélancolie des souvenirs. En face de lui, au mur, une grande glace
reflétait les lumières et la vie du salon voisin. Il ne la voyait pas:
il regardait en lui; et il avait devant les yeux un brouillard de
larmes... Soudain, comme le vieil arbre de Schubert qui frissonne, il se
mit à trembler, sans raison. Il resta quelques secondes ainsi, très
pâle, sans bouger. Puis, le voile de ses yeux se dissipant, il vit
devant lui, dans la glace, «l'amie» qui le regardait... L'amie? Qui
était-elle? Il ne savait rien de plus, sinon qu'elle était l'amie, et
qu'il la connaissait; et, les yeux attachés à ses yeux, appuyé contre
le mur, il continuait de trembler. Elle souriait. Il ne voyait ni le
dessin de son visage et de son corps, ni la nuance de ses yeux, ni si
elle était grande ou petite, et comment habillée. Une seule chose il
voyait: la divine bonté de son sourire compatissant.
Et ce sourire subitement évoqua en Christophe un souvenir disparu de sa
petite enfance... Il avait six à sept ans, il était à l'école, il
était malheureux, il venait d'être humilié et battu par des camarades
plus âgés et plus forts, tous se moquaient de lui, et le maître
l'avait injustement puni; accroupi dans un coin, délaissé, tandis que
les autres jouaient, il pleurait tout bas. Une petite fille
mélancolique qui ne jouait pas avec les autres,--(il la revoyait en ce
moment, lui qui n'y avait jamais pensé, depuis: elle était courte de
taille, la tête grosse, les cheveux et les cils d'un blond tout à fait
blanc, les yeux d'un bleu très pâle, les joues larges et blêmes, les
lèvres gonflées, la figure un peu bouffie, et de petites mains
rouges),--elle était venue près de lui, elle s'était arrêtée, son
pouce dans sa bouche, et l'avait regardé pleurer; puis, elle avait mis
sa menotte sur la tête de Christophe, et elle lui avait dit,
timidement, précipitamment, avec le même sourire compatissant:
--Ne pleure pas!...
Alors, Christophe n'y avait plus tenu, il avait éclaté en sanglots,
appuyant son nez contre le tablier de la petite qui répétait,
d'une voix tremblante et tendre:
--Ne pleure pas...
Elle était morte, quelques semaines après; quand avait lieu cette
scène, elle devait être déjà sous la main de la mort... Pourquoi
pensait-il à elle, en ce moment? Il n'y avait aucun rapport entre cette
petite morte oubliée, humble fillette du peuple en une lointaine ville
allemande, et l'aristocratique jeune dame qui le regardait maintenant.
Mais il n'est qu'une seule âme pour tous; et bien que les millions
d'êtres semblent différents entre eux comme les mondes qui roulent
dans le ciel, c'est le même éclair d'amour qui resplendit, à la fois,
dans les cœurs séparés par les siècles. Christophe venait de
retrouver la lueur qu'il avait vu passer sur les lèvres décolorées de
la petite consolatrice...
Cela ne dura qu'une seconde. Un flot de monde bloqua la porte et cacha
à Christophe la vue de l'autre salon. Il se renfonça dans l'ombre,
hors de l'atteinte du miroir; il craignait que son trouble ne fût
remarqué. Mais quand il fut plus calme, il voulut la revoir. Il avait
peur qu'elle ne fût partie. Il entra dans le salon; et, au milieu de la
foule, il la retrouva aussitôt, quoiqu'elle ne fût plus de même
qu'elle lui était apparue dans la glace. Maintenant, il la voyait de
profil, assise dans un cercle de dames élégantes; un coude sur le bras
du fauteuil, le corps un peu penché, la tête appuyée sur sa main,
elle écoutait les causeries, avec un sourire intelligent et distrait;
elle avait les traits du jeune saint Jean, les yeux à demi fermés,
souriant à sa pensée, dans _la Dispute_ de Raphaël...
Alors, elle leva les yeux, le vit, et ne fut pas étonnée. Et il
vit que son sourire était pour lui. Il la salua, ému, et il
s'approcha d'elle.
--Vous ne me reconnaissez pas? dit-elle.
À cet instant, il la reconnut:
--Grazia... dit-il[9].
Au même moment, l'ambassadrice, qui passait, se félicitait que la
rencontre, depuis longtemps cherchée, se fût enfin produite; et elle
présentait Christophe à «la comtesse Berény». Mais Christophe
était si ému qu'il n'entendait même pas; et il ne remarquait point ce
nom étranger. C'était toujours pour lui sa petite Grazia.
Grazia avait vingt-deux ans. Elle était mariée, depuis un an, à un
jeune attaché d'ambassade autrichien, noble, de grande famille,
apparenté à un premier ministre de l'empereur, snob, viveur,
élégant, prématurément usé, dont elle s'était sincèrement
éprise, et qu'elle aimait encore, tout en le jugeant. Son vieux papa
était mort. Son mari avait été nommé à l'ambassade de Paris. Par
les relations du comte Berény, par son charme et son intelligence
propre, la timide fillette qu'un rien effarouchait était devenue une
des jeunes femmes le plus en vue, dans la société parisienne, sans
faire aucun effort pour cela, et sans en être gênée. C'est une grande
force d'être jeune et jolie, et de plaire, et de savoir qu'on plaît.
Et c'est une force non moins grande d'avoir un cœur tranquille, très
sain et très serein, qui trouve son bonheur dans l'accord harmonieux de
ses désirs et de sa destinée. La belle fleur de vie s'était
épanouie; mais elle n'avait rien perdu de la calme musique de son âme
latine, nourrie de la lumière et de la paix puissante de la terre
italienne. Tout naturellement, elle avait pris dans le monde de Paris un
ascendant: elle ne s'en étonnait point, et savait en user pour les
œuvres artistiques ou charitables qui recouraient à elle; de ces
œuvres elle laissait à d'autres le patronage officiel: car, bien
qu'elle sût tenir son rang, elle avait conservé de son enfance un peu
sauvage dans la villa solitaire au milieu des champs, une secrète
indépendance, que le monde fatiguait tout en l'amusant, mais qui savait
déguiser son ennui sous l'aimable sourire d'un cœur bon et courtois.
Elle n'avait pas oublié son grand ami Christophe. L'enfant, que
brûlait en silence un innocent amour, sans doute n'existait plus. La
Grazia d'à présent était une femme très sensée et nullement
romanesque. Elle avait une douce ironie pour les exagérations de sa
tendresse enfantine. Elle ne laissait pourtant point d'être émue par
ces souvenirs. La pensée de Christophe était associée aux heures les
plus pures de sa vie. Elle n'entendait pas son nom sans plaisir; et
chacun de ses succès la réjouissait, comme si elle y avait part: car
elle les avait pressentis. Dès son arrivée à Paris, elle avait
cherché à le revoir. Elle l'avait invité, en ajoutant sur la lettre
d'invitation son ancien nom de jeune fille. Christophe n'y avait pas
fait attention, et il avait jeté l'invitation au panier, sans
répondre. Elle ne s'en était pas offensée. Elle avait continué de
suivre, sans qu'il le sût, ses travaux et même un peu sa vie. C'était
elle, dont la main bienfaisante l'avait secouru, dans la campagne
récente menée contre lui par les journaux. La proprette Grazia n'avait
guère de rapports avec le monde de la presse; mais quand il s'agissait
de rendre service à un ami, elle était capable d'enjôler, avec une
malicieuse rouerie, les gens qu'elle aimait le moins. Elle invita le
directeur du journal qui menait la meute des aboyeurs; et, en moins de
rien, elle lui tourna la tête; elle sut flatter son amour-propre; elle
le séduisit si bien, tout en lui en imposant, qu'elle n'eut besoin que
de quelques mots, négligemment jetés, d'étonnement méprisant sur les
attaques dont Christophe était l'objet, pour que la campagne
s'arrêtât net. Le directeur supprima l'article injurieux qui allait
paraître le lendemain; et quand le chroniqueur s'informa des motifs de
la suppression, il lui lava la tête. Il fit plus: il donna ordre à un
de ses gens à-tout-faire de fabriquer dans la quinzaine un article
enthousiaste sur Christophe; l'article fut fabriqué, enthousiaste et
stupide, à souhait. Ce fut aussi Grazia qui eut l'idée d'organiser à
l'ambassade des auditions d'œuvres de son ami, et qui, sachant qu'il
patronnait Cécile, aida la jeune chanteuse à se faire connaître.
Enfin, par ses relations avec le monde diplomatique allemand, elle
commença tout doucement, avec une habileté tranquille, à éveiller
l'intérêt du pouvoir pour Christophe banni d'Allemagne; et peu à peu,
elle détermina un mouvement d'opinion afin d'obtenir de l'Empereur un
décret qui rouvrît les portes de son pays à un grand artiste qui
l'honorait. S'il était prématuré d'attendre pour l'instant cet acte
de grâce, elle réussit du moins à ce qu'on fermât les yeux sur le
voyage de quelques jours qu'il fit dans sa ville natale.