déjeuné seule, Dieu sait comment--(elle n'avait pas grand
appétit),--après avoir fait dehors les courses indispensables, sa
journée terminée, elle rentrait vers quatre heures, et s'installait à
sa fenêtre, ou près du feu, avec son ouvrage et son minet. Parfois,
elle trouvait un prétexte pour ne pas sortir du tout; elle était
heureuse quand elle pouvait rester enfermée, surtout l'hiver, lorsqu'il
neigeait. Elle avait horreur du froid, du vent, de la boue, de la pluie,
étant elle aussi une petite chatte très propre, délicate et
douillette. Elle eût mieux aimé ne pas manger que sortir pour chercher
son déjeuner, quand par hasard les fournisseurs l'oubliaient. En ce
cas, elle grignotait une tablette de chocolat, ou un fruit du buffet.
Elle se gardait bien de le dire à Arnaud. C'étaient là ses escapades.
Alors, pendant ces journées de lumière à demi-éteinte, et
quelquefois aussi pendant de beaux jours ensoleillés,--(au dehors, le
ciel bleu resplendissait, le bruit de la rue bourdonnait autour de
l'appartement dans le silence et l'ombre: c'était comme un mirage qui
enveloppait l'âme),--installée dans son coin préféré, son tabouret
sous les pieds, son tricot dans les mains, elle s'absorbait, immobile,
tandis que ses doigts marchaient. Elle avait près d'elle un de ses
livres aimés. Un de ces humbles volumes à couverture rouge, une
traduction de romans anglais. Elle lisait très peu, à peine un
chapitre par jour; et le volume, sur ses genoux, restait longtemps
ouvert à la même page, ou même ne s'ouvrait point; elle le
connaissait déjà; elle le rêvait. Ainsi, les longs romans de Dickens
et de Thackeray se prolongeaient pendant des semaines, dont sa rêverie
faisait des années. Ils la berçaient de leur tendresse. Les gens
d'aujourd'hui, qui lisent vite et mal, ne savent plus la force
merveilleuse qui rayonne des livres que l'on boit lentement. Mme Arnaud
n'avait aucun doute que la vie de ces êtres de romans ne fût aussi
réelle que la sienne, Il en était à qui elle eût voulu se dévouer:
la tendre jalouse lady Castlewood, l'amoureuse silencieuse, au cœur
maternel et virginal, lui était une sœur; le petit Dombey était son
cher petit garçon; elle était Dora, la femme-enfant, qui va mourir;
elle tendait les bras vers ces âmes d'enfants, qui traversent le monde
avec des yeux braves et purs; autour d'elle, passait un cortège
d'aimables gueux et d'originaux inoffensifs, poursuivant leurs chimères
ridicules et touchantes,--et à leur tête, l'affectueux génie du bon
Dickens, riant et pleurant à ses rêves. À ces moments, quand elle
regardait par la fenêtre, elle reconnaissait parmi les passants telle
silhouette chérie ou redoutée du monde imaginaire. Derrière les murs
des maisons, elle devinait les mêmes vies. Si elle n'aimait pas à
sortir, c'était qu'elle avait peur de ce monde, plein de mystères.
Elle apercevait autour d'elle des drames qui se cachent, des comédies
qui se jouent. Ce n'était pas toujours une illusion. Dans son
isolement, elle était parvenue à ce don d'intuition mystique, qui fait
voir dans les regards qui passent bien des secrets de leur vie d'hier et
de demain, qu'ils ignorent souvent. Elle mêlait à ces visions
véridiques des souvenirs romanesques, qui les déformaient. Elle se
sentait noyée dans cet immense univers. Il lui fallait rentrer chez
elle, pour reprendre pied.
Mais qu'avait-elle besoin de lire ou de voir les autres? Elle n'avait
qu'à regarder en elle. Cette existence pâle, éteinte--vue du
dehors,--comme elle s'illuminait, du dedans! Quelle vie pleine! Que de
souvenirs, de trésors, dont nul ne soupçonnait l'existence!...
Avaient-ils jamais eu quelque réalité?--Sans doute, ils étaient
réels, puisqu'ils l'étaient pour elle... Ô pauvres vies, que
transfigure la baguette magique du rêve!
Mme Arnaud remontait le cours des années, jusqu'à sa petite enfance;
chacune des grêles fleurettes de ses espoirs évanouis refleurissait en
silence... Premier amour d'enfant pour une jeune fille, dont le charme
l'avait fascinée dès le premier regard; elle l'aimait, comme on aime
d'amour, quand on est infiniment pur; elle mourait d'émotion, à se
sentir touchée par elle; elle eût voulu baiser ses pieds, être sa
fille, se marier avec elle: l'idole s'était mariée, n'avait pas été
heureuse, avait eu un enfant qui était mort, était morte... Autre
amour, vers douze ans, pour une fillette de son âge qui la tyrannisait,
une blondine endiablée, rieuse, autoritaire, qui s'amusait à la faire
pleurer et qui ensuite la couvrait de baisers; elles formaient ensemble
mille projets romanesques pour l'avenir: celle-là s'était faite
Carmélite, brusquement, sans que l'on sût pourquoi; on la disait
heureuse... Puis, une grande passion pour un homme beaucoup plus âgé.
De cette passion, personne n'avait rien su, pas même celui qui en
était l'objet. Elle y avait dépensé une ardeur de dévouement, des
trésors de tendresse... Puis, une autre passion: on l'aimait, cette
fois. Mais par une timidité singulière, une défiance de soi, elle
n'avait pas osé croire qu'on l'aimât, laissé voir qu'elle aimait. Et
le bonheur avait passé, sans qu'elle l'eût saisi... Puis... Mais que
sert de conter aux autres ce qui n'a de sens que pour soi! Tant de menus
faits, qui avaient pris une signification profonde: une attention d'ami;
un gentil mot d'Olivier, dit sans qu'il y prît garde; les bonnes
visites de Christophe et le monde enchanté qu'évoquait sa musique; un
regard d'inconnu: oui, même, chez cette excellente femme, honnête et
pure, des infidélités involontaires de pensée qui la troublaient et
dont elle rougissait, qu'elle écartait faiblement, et qui lui faisaient
tout de même,--étant si innocentes,--un peu de soleil au cœur... Elle
aimait bien son mari, quoiqu'il ne fût pas tout à fait celui qu'elle
rêvait. Mais il était bon; et un jour qu'il lui avait dit:
--Ma chère femme, tu ne sais pas tout ce que tu es pour moi. Tu
es toute ma vie...
Son cœur s'était fondu; et, ce jour-là, elle s'était sentie unie à
lui, tout entière, pour toujours. Chaque année les avait attachés
plus étroitement l'un à l'autre. Ils avaient fait de beaux rêves
ensemble. Rêves de travaux, de voyages, d'enfants. Qu'en était-il
advenu?... Hélas!... Mme Arnaud les rêvait encore. Il y avait un petit
enfant, auquel elle avait si souvent, si profondément songé, qu'elle
le connaissait presque comme s'il était là. Elle y avait travaillé,
des années, sans cesse l'embellissant de ce qu'elle voyait de plus
beau, de ce qu'elle aimait de plus cher... Silence!...
C'était tout. C'étaient des mondes. Combien de tragédies ignorées,
même des plus intimes, au fond des vies les plus calmes, les plus
médiocres en apparence! Et la plus tragique:--_qu'il ne se passe rien_
dans ces vies d'espoirs, qui crient désespérément vers ce qui est
leur droit, leur bien promis par la nature, et refusé,--qui se
dévorent dans une angoisse passionnée,--et qui n'en montrent rien au
dehors!
Mme Arnaud, pour son bonheur, n'était pas occupée que d'elle-même. Sa
vie ne remplissait qu'une part de ses rêveries. Elle vivait aussi la
vie de ceux qu'elle connaissait, ou qu'elle avait connus, elle se
mettait à leur place, elle pensait à Christophe, à son amie Cécile.
Elle y pensait aujourd'hui. Les deux femmes s'ôtaient prises
d'affection l'une pour l'autre. Chose curieuse, des deux c'était la
robuste Cécile qui avait besoin de s'appuyer sur la fragile Mme Arnaud.
Au fond, cette grande fille joyeuse et bien portante était moins forte
qu'elle n'en avait l'air. Elle passait par une crise. Les cœurs les
plus tranquilles ne sont pas à l'abri des surprises. Un sentiment très
tendre s'était insinué en elle; elle ne voulait point le reconnaître
d'abord; mais il avait grandi jusqu'à ce qu'elle fût forcée d'en
convenir:--elle aimait Olivier. Les manières douces et affectueuses du
jeune homme, le charme un peu féminin de sa personne, ce qu'il avait de
faible et de livré, tout de suite l'avaient attirée:--(une nature
maternelle aime qui a besoin d'elle).--Ce qu'elle avait ensuite appris
des chagrins du ménage lui avait inspiré pour Olivier une pitié
dangereuse. Sans doute, ces raisons n'eussent pas suffi. Qui peut dire
pourquoi un être s'éprend d'un autre? Ni l'un ni l'autre n'y est pour
rien, souvent; c'est l'heure: elle livre par surprise un cœur qui n'est
point sur ses gardes à la première affection qui se trouve sur son
chemin.--Dès le moment qu'elle ne put en douter, Cécile s'efforça
courageusement d'arracher l'aiguillon d'un amour qu'elle jugeait
coupable et absurde; elle se fit souffrir longtemps, et elle ne guérit
point. Personne ne s'en fût douté: elle mettait sa vaillance à avoir
l'air heureuse. Mme Arnaud était seule à savoir ce qu'il lui en
coûtait. Cécile venait poser sa tête à la nuque robuste sur la mince
poitrine de Mme Arnaud. Elle versait quelques larmes en silence, elle
l'embrassait, et puis elle s'en allait en riant. Elle avait une
adoration pour cette frêle amie, en qui elle sentait une énergie
morale et une foi supérieure à la sienne. Elle ne se confiait pas.
Mais Mme Arnaud savait deviner à demi-mot. Le monde lui semblait un
malentendu mélancolique. Impossible de le résoudre. On ne peut que
l'aimer, avoir pitié, rêver.
Et quand la ruche des rêves bourdonnait trop en elle, quand la tête
lui tournait, elle allait à son piano, et laissait ses mains frôler
les touches, au hasard, à voix basse, pour envelopper de la lumière
apaisée des sons le mirage de la vie...
Mais la brave petite femme n'oubliait pas l'heure des devoirs
journaliers; et quand Arnaud rentrait, il trouvait la lampe allumée, le
souper prêt, et la figure pâlotte et souriante de sa femme qui
l'attendait. Et il ne se doutait point des voyages qu'elle avait faits.
Le difficile avait été de maintenir ensemble, sans heurts, les deux
vies: la vie quotidienne, et l'autre, la grande vie de l'esprit, aux
horizons lointains. Ce ne fut pas toujours aisé. Heureusement, Arnaud
vivait, lui aussi, une vie en partie imaginaire, dans les livres, les
œuvres d'art, dont le feu éternel entretenait la flamme tremblante de
son âme. Mais il était, ces dernières années, de plus en plus
préoccupé par les petits tracas de sa profession, les injustices, les
passe-droits, les ennuis avec ses collègues ou avec ses élèves; il
était aigri; il commençait à parler de politique, à déblatérer
contre le gouvernement et contre les Juifs; il rendait Dreyfus
responsable de ses mécomptes universitaires. Son humeur chagrine se
communiqua un peu à Mme Arnaud. Elle approchait de la quarantaine. Elle
passait par un âge, où sa force vitale était troublée, cherchait son
équilibre. Il se fit dans sa pensée de grandes déchirures. Pendant un
temps, ils perdirent l'un et l'autre toute raison d'exister: car ils
n'avaient plus où attacher leur toile d'araignée. Si faible que soit
le support de réalité, il en faut un au rêve. Tout support leur
manquait. Ils ne trouvaient plus à s'appuyer l'un sur l'autre. Au lieu
de l'aider, il s'accrochait à elle. Et elle se rendait compte qu'elle
ne suffisait pas à le soutenir: alors, elle ne pouvait plus se soutenir
elle-même. Seul, un miracle était capable de la sauver. Elle
l'appelait...
Il vint des profondeurs de l'âme. Mme Arnaud sentit sourdre de son
cœur solitaire le besoin sublime et absurde de créer malgré tout,
malgré tout de tisser sa toile à travers l'espace, pour la joie de
tisser, s'en remettant au vent, au souffle de Dieu, de la porter là où
elle devait aller. Et le souffle de Dieu la rattacha à la vie, lui
trouva des appuis invisibles. Alors, le mari et la femme recommencèrent
tous deux de filer patiemment la magnifique et vaine toile de leurs
songes, faite du plus pur de leur sang.
Mme Arnaud était seule, chez elle... Le soir venait.
La sonnette de la porte retentit. Mme Arnaud, réveillée de sa songerie
avant l'heure habituelle, tressaillit. Elle rangea soigneusement son
ouvrage, et alla ouvrir. Christophe entra. Il était très ému. Elle
lui prit affectueusement les mains.
--Qu'avez-vous, mon ami? demanda-t-elle.
--Ah! dit-il, Olivier est revenu.
--Revenu?
--Ce matin, il est arrivé, il m'a dit: «Christophe, viens à mon
secours!» Je l'ai embrassé. Il pleurait. Il m'a dit: «Je n'ai plus
que toi. Elle est partie.»
Mme Arnaud, saisie, joignit les mains, et dit:
--Les malheureux!
--Elle est partie, répéta Christophe. Partie avec son amant.
--Et son enfant? demanda Mme Arnaud.
--Mari, enfant, elle a tout laissé.
--La malheureuse! redit Mme Arnaud.
--Il l'aimait, dit Christophe, il l'aimait uniquement. Il ne se
relèvera pas de ce coup. Il me répète: «Christophe, elle m'a
trahi... ma meilleure amie m'a trahi.» J'ai beau lui dire:
«Puisqu'elle t'a trahi, c'est qu'elle n'était pas ton amie. Elle est
ton ennemie. Oublie-la, ou tue-la!»
--Oh! Christophe, que dites-vous! c'est horrible!
--Oui, je sais, cela vous paraît à tous une barbarie préhistorique:
tuer! Il faut entendre votre joli monde parisien protester contre les
instincts de brute qui poussent le mâle à tuer sa femelle qui le
trompe, et prêcher l'indulgente raison! Les bons apôtres! Il est beau
de voir s'indigner contre le retour à l'animalité ce troupeau de
chiens mêlés. Après avoir outragé la vie, après lui avoir enlevé
tout son prix, ils l'entourent d'un culte religieux... Quoi! cette vie
sans cœur et sans honneur, cette matière, un battement de sang dans un
morceau de chair, voilà ce qui leur semble digne de respect! Ils n'ont
pas assez d'égards pour cette viande de boucherie, c'est un crime d'y
toucher. Tuez l'âme, si vous voulez, mais le corps est sacré...
--Les assassins de l'âme sont les pires assassins; mais le crime
n'excuse pas le crime, et vous le savez bien.
--Je le sais, mon amie. Vous avez raison. Je ne pense pas ce
que je dis... Qui sait! Je le ferais, peut-être.
--Non, vous vous calomniez. Vous êtes bon.
--Quand la passion me tient, je suis cruel comme les autres. Voyez comme
je viens de m'emporter!... Mais lorsqu'on voit pleurer un ami qu'on
aime, comment ne pas haïr qui le fait pleurer? Et sera-t-on jamais trop
sévère pour une misérable qui abandonne son enfant pour courir après
un amant?
--Ne parlez pas ainsi, Christophe. Vous ne savez pas.
--Quoi! vous la défendez?
--Je la plains.
--Je plains ceux qui souffrent. Je ne plains pas ceux qui font
souffrir.
--Eh! croyez-vous qu'elle n'ait pas souffert, elle aussi? Croyez-vous
que ce soit de gaieté de cœur qu'elle ait abandonné son enfant, et
détruit sa vie? Car sa vie aussi est détruite. Je la connais bien peu,
Christophe. Je ne l'ai vue que deux fois, et seulement en passant; elle
ne m'a rien dit d'amical, elle n'avait pas de sympathie pour moi. Et
pourtant, je la connais mieux que vous. Je suis sûre qu'elle n'est pas
mauvaise. Pauvre petite! Je devine ce qui a pu se passer en elle...
--Vous, mon amie, dont la vie est si digne, si raisonnable!...
--Moi, Christophe. Oui, vous ne savez pas, vous êtes bon, mais vous
êtes un homme, un homme dur, comme tous les hommes, malgré votre
bonté,--un homme durement fermé à tout ce qui n'est pas vous. Vous ne
vous doutez pas de celles qui vivent auprès de vous. Vous les aimez, à
votre façon; mais vous ne vous inquiétez pas de les comprendre. Vous
êtes si facilement satisfaits de vous-mêmes! Vous êtes persuadés que
vous nous connaissez... Hélas! Si vous saviez quelle souffrance c'est
parfois pour nous de voir, non que vous ne nous aimez point, mais
comment vous nous aimez, et que voilà ce que nous sommes pour ceux qui
nous aiment le mieux! Il y a des moments, Christophe, où nous nous
enfonçons les ongles dans la paume pour ne pas crier: «Oh! ne nous
aimez pas, ne nous aimez pas! Tout, plutôt que de nous aimer
ainsi!»... Connaissez-vous cette parole d'un poète: «Même dans sa
maison, au milieu de ses enfants, la femme, entourée d'honneurs
simulés, endure un mépris mille fois plus lourd que les pires
misères»? Pensez à cela, Christophe...
--Ce que vous dites me bouleverse. Je ne comprends pas bien.
Mais ce que j'entrevois... Alors, vous-même...
--J'ai connu ces tourments.
--Est-ce possible?... N'importe! Vous ne me ferez pas croire
que vous eussiez jamais agi comme cette femme.
--Je n'ai pas d'enfant, Christophe. Je ne sais pas ce que j'aurais
fait, à sa place.
--Non, cela ne se peut pas, j'ai foi en vous, je vous respecte
trop, je jure que cela ne se peut pas.
--Ne jurez pas! J'ai été bien près de faire comme elle... J'ai de la
peine, de détruire la bonne idée que vous avez de moi. Mais il faut
que vous appreniez un peu à nous connaître, si vous ne voulez pas
être injuste.--Oui, j'ai été à deux doigts d'une folie pareille. Et
si je ne l'ai point faite, vous y êtes pour quelque chose. Il y a de
cela deux ans. J'étais dans une période de tristesse qui me rongeait.
Je me disais que je ne servais à rien, que personne ne tenait à moi,
que personne n'avait besoin de moi, que mon mari aurait pu se passer de
moi, que c'était pour rien que j'avais vécu... J'étais sur le point
de me sauver, de faire Dieu sait quoi! Je suis montée chez vous...
Est-ce que vous vous souvenez?... Vous n'avez pas compris pourquoi je
venais. Je venais vous faire mes adieux... Et puis, je ne sais pas ce
qui s'est passé, je ne sais pas ce que vous m'avez dit, je ne me
rappelle plus exactement... mais je sais qu'il y a certains mots de
vous... (vous ne vous doutiez pas...) ... ils m'ont été une
lumière... Il suffisait de la moindre chose, a ce moment, pour me
perdre ou me sauver... Quand je suis sortie de chez vous, je suis
rentrée chez moi, je me suis enfermée, j'ai pleuré tout le jour... Et
après, c'était bien: la crise était passée.
--Et aujourd'hui, demanda Christophe, vous le regrettez?
--Aujourd'hui? dit-elle. Ah! si j'avais fait cette folie, je
serais au fond de la Seine. Je n'aurais pu supporter cette honte,
et le mal que j'aurais fait à mon pauvre homme.
--Alors, vous êtes heureuse?
--Oui, autant qu'on peut être heureux, en cette vie. C'est une chose si
rare, d'être deux qui se comprennent, qui s'estiment, qui savent qu'ils
sont sûrs l'un de l'autre, non par une simple croyance d'amour qui est
souvent une illusion, mais par l'expérience d'années passées
ensemble, d'années grises, médiocres, même avec--surtout avec le
souvenir de ces dangers que l'on a surmontés. À mesure que l'on
vieillit, cela devient meilleur.
Elle se tut, et brusquement rougit.
--Mon Dieu, comment ai-je pu raconter?... Qu'est-ce que j'ai
fait?... Oubliez, Christophe, je vous en prie! Personne ne doit
savoir...
--Ne craignez rien, dit Christophe, en lui serrant la main.
C'est une chose sacrée.
Mme Arnaud, malheureuse d'avoir parlé, se détourna un moment.
Puis, elle dit:
--Je n'aurais pas dû vous raconter... Mais, voyez-vous, c'était pour
vous montrer que même dans les ménages les plus unis, même chez les
femmes... que vous estimez, Christophe..., il y a de ces heures, non pas
seulement d'aberration, comme vous dites, mais de souffrance réelle,
intolérable, qui peuvent conduire à des folies et détruire toute une
vie, voire deux. Il ne faut pas être trop sévère. On se fait bien
souffrir, même quand on s'aime le mieux.
--Faut-il donc vivre seuls, chacun de son côté?
--C'est encore pis pour nous. La vie de la femme qui doit vivre seule,
lutter comme l'homme (et souvent contre l'homme), est quelque chose
d'affreux, dans une société qui n'est pas faite à cette idée, et qui
y est, en grande partie, hostile...
Elle resta silencieuse, le corps légèrement penché en avant, les yeux
fixés sur la flamme du foyer; puis, elle reprit doucement, de sa voix
un peu voilée, qui hésitait par instants, s'arrêtait, puis continuait
son chemin:
--Pourtant, ce n'est pas notre faute: quand une femme vit ainsi, ce
n'est pas par caprice, c'est qu'elle y est forcée; elle doit gagner son
pain et apprendre à se passer de l'homme, puisqu'il ne veut pas d'elle
quand elle est pauvre. Elle est condamnée à la solitude, sans en avoir
aucun des bénéfices: car, chez nous, elle ne peut, comme l'homme,
jouir de son indépendance, le plus innocemment, sans éveiller le
scandale: tout lui est interdit.--J'ai une petite amie, professeur dans
un lycée de province. Elle serait enfermée dans une geôle sans air
qu'elle ne serait pas plus seule et plus étouffée. La bourgeoisie
ferme ses portes à ces femmes qui s'efforcent de vivre en travaillant;
elle affiche pour elles un dédain soupçonneux; la malveillance guette
leurs moindres démarches. Leurs collègues du lycée de garçons les
tiennent à l'écart, soit parce qu'ils ont peur des cancans de la
ville, soit par hostilité secrète, ou par sauvagerie, l'habitude du
café, des conversations débraillées, la fatigue après le travail du
jour, le dégoût, par satiété, des femmes intellectuelles.
Elles-mêmes, elles ne peuvent plus se supporter, surtout si elles sont
forcées de loger ensemble, au collège. La directrice est souvent la
moins capable de comprendre les jeunes âmes affectueuses, que
découragent les premières années de ce métier aride et cette
solitude inhumaine; elle les laisse agoniser en secret, sans chercher à
les aider; elle trouve qu'elles sont des orgueilleuses. Nul ne
s'intéresse à elles. Leur manque de fortune et de relations les
empêche de se marier. La quantité de leurs heures de travail les
empêche de se créer une vie intellectuelle qui les attache et les
console. Quand une telle existence n'est pas soutenue par un sentiment
religieux ou moral exceptionnel,--(je dirai même, anormal, maladif: car
il n'est pas naturel de se sacrifier totalement),--c'est une mort
vivante...--À défaut du travail de l'esprit, la charité offre-t-elle
plus de ressources aux femmes? Que de déboires elle réserve à celles
qui ont une âme trop sincère pour se satisfaire de la charité
officielle ou mondaine, des parlottes philanthropiques, de ce mélange
odieux de frivolité, de bienfaisance et de bureaucratie, de cette
façon de jouer avec la misère, entre deux flirts, en papotant! Quand
l'une d'elles, écœurée, à l'incroyable audace de se risquer seule au
milieu de cette misère qu'elle ne connaît que par ouï-dire, quelle
vision pour elle! presque impossible à supporter! C'est un enfer. Que
peut-elle pour y venir en aide? Elle est noyée dans cet océan
d'infortunes. Elle lutte cependant, elle s'efforce de sauver
quelques-uns de ces malheureux, elle s'épuise pour eux, elle se noie
avec eux. Trop heureuse, si elle a réussi à en sauver un ou deux! Mais
elle, qui la sauvera? Qui s'inquiète de la sauver? Car elle souffre,
elle aussi, de la souffrance des autres et de la sienne; à mesure
qu'elle donne sa foi, elle en a moins pour elle; toutes ces misères
s'accrochent à elle; et elle n'a rien à quoi se tenir. Personne ne lui
tend la main. Et parfois, on lui jette la pierre... Vous avez connu,
Christophe, cette femme admirable qui s'était donnée à l'œuvre de
charité la plus humble et la plus méritoire: elle recueillait chez
elle les prostituées des rues qui viennent d'accoucher, les
malheureuses filles dont l'Assistance publique ne veut pas, ou qui ont
peur de l'Assistance publique; elle s'efforçait de les guérir
physiquement et moralement, de les garder avec leurs enfants, de
réveiller chez elles le sentiment maternel, de leur refaire un foyer,
une vie de travail honnête. Elle n'avait pas trop de toutes ses forces
pour cette tâche sombre, pleine de déboires et d'amertume,--(on en
sauve si peu, si peu veulent être sauvées! Et tous ces petits enfants
qui meurent! Ces innocents, condamnés en naissant!...)--Cette femme qui
avait pris sur elle toute la douleur des autres, cette innocente qui
expiait volontairement le crime de l'égoïsme humain,--comment
croyez-vous qu'on la jugeât, Christophe? La malveillance publique
l'accusait de gagner de l'argent avec son œuvre, et même avec ses
protégées. Elle dut quitter le quartier, partir, découragée...--Jamais
vous n'imaginerez assez la cruauté de la lutte qu'ont à livrer les
femmes indépendantes contre la société d'aujourd'hui, conservatrice
et sans cœur, qui est moribonde, et qui dépense le peu d'énergie
qui lui reste à empêcher les autres de vivre.
--Ma pauvre amie, ce n'est pas le lot seulement des femmes. Nous
connaissons tous ces luttes. Je connais aussi le refuge.
--Lequel?
--L'art.
--Bon pour vous, non pour nous. Et même parmi les hommes, combien
sont-ils, ceux qui peuvent en profiter?
--Voyez notre amie Cécile. Elle est heureuse.
--Qu'en savez-vous? Ah! que vous avez vite fait de juger! Parce qu'elle
est vaillante, parce qu'elle ne s'attarde pas sur ce qui l'attriste,
parce qu'elle le cache aux autres, vous dites qu'elle est heureuse! Oui,
elle est heureuse d'être bien portante et de pouvoir lutter. Mais vous
ne savez pas ses luttes. Croyez-vous qu'elle était faite pour cette vie
décevante de l'art? L'art! Quand on pense qu'il y a de pauvres femmes
qui aspirent à la gloire d'écrire, ou de jouer, ou de chanter, comme
au faîte au bonheur! Faut-il qu'elles soient dénuées de tout,
qu'elles ne sachent plus à quelle affection se prendre!... L'art!
qu'avons-nous à faire de l'art, si nous n'avons tout le reste, avec? Il
n'y a qu'une chose au monde qui peut faire oublier tout le reste, tout
le reste: c'est un cher petit enfant.
--Et quand on l'a, vous voyez qu'il ne suffit même pas.
--Oui, pas toujours... Les femmes ne sont pas très heureuses. Il est
difficile d'être une femme. Beaucoup plus que d'être un homme. Vous ne
vous en doutez pas assez. Vous, vous pouvez vous absorber en une passion
d'esprit, en une activité. Vous vous mutilez, mais vous en êtes plus
heureux. Une femme saine ne le peut pas sans souffrance. Il est inhumain
d'étouffer une partie de soi-même. Nous, quand nous sommes heureuses
d'une façon, nous regrettons l'autre façon. Nous avons plusieurs
âmes. Vous, vous n'en avez qu'une, plus vigoureuse, souvent brutale, et
même monstrueuse. Je vous admire. Mais ne soyez pas trop égoïstes!
Vous l'êtes beaucoup, sans vous en douter. Vous nous faites bien du
mal, sans vous en douter.
--Que faire? Ce n'est pas notre faute.
--Non, ce n'est pas votre faute, mon bon Christophe. Ce n'est ni votre
faute, ni la nôtre. Au bout du compte, voyez-vous, c'est que la vie
n'est pas du tout une chose simple. On dit qu'il n'y a qu'à vivre d'une
façon naturelle. Mais qu'est-ce qui est naturel?
--C'est vrai. Rien n'est naturel dans notre vie. Le célibat n'est pas
naturel. Le mariage ne l'est pas non plus. Et l'union libre livre les
faibles à la rapacité des forts. Notre société même n'est pas une
chose naturelle; nous l'avons fabriquée. On dit que l'homme est un
animal sociable. Quelle bêtise! Il a bien fallu qu'il le devînt, pour
vivre. Il s'est fait sociable pour son utilité, sa défense, son
plaisir, sa grandeur. Cette nécessité l'a amené à souscrire certains
pactes. Mais la nature regimbe et se venge de la contrainte. La nature
n'a pas été faite pour nous. Nous tâchons de la réduire. C'est une
lutte: il n'est pas étonnant que nous soyons souvent battus. Comment
sortir de là?--En étant forts.
--En étant bons.