amie, sans pouvoir découvrir qui elle était, venait de la reconnaître
dans la figure du jeune saint Jean qui lui souriait dans le miroir.
Ils causaient du passé. Ce qu'ils disaient, Christophe ne le savait
guère. Pas plus qu'on ne la voit, on n'entend celle qu'on aime. Et
quand on l'aime bien, on ne songe même point qu'on l'aime. Christophe
ne s'en doutait pas. Elle était là: c'était assez. Le reste
n'existait plus...
Grazia s'arrêta de parler. Un jeune homme très grand, assez beau,
élégant, la figure rasée, la tête chauve, l'air ennuyé et
méprisant, considérait Christophe à travers son monocle, et, déjà,
s'inclinait avec une politesse hautaine.
--Mon mari, dit-elle.
Le bruit du salon reparut. La lumière intérieure s'éteignit.
Christophe, glacé, se tut, et répondant au salut, il se retira
aussitôt.
Ridicules et dévorantes exigences de ces âmes d'artistes et des lois
enfantines qui régissent leur vie passionnée! Cette amie, qu'il avait
négligée jadis quand elle l'aimait, et à qui il n'avait plus pensé
depuis des années, à peine la retrouvait-il qu'il lui semblait qu'elle
était à lui, qu'elle était son bien, et que si un autre l'avait
prise, c'est qu'on la lui avait volée: elle-même n'avait pas le droit
de se donner à un autre. Christophe ne se rendait pas compte de ce qui
se passait en lui. Mais son démon créateur s'en rendait compte pour
lui, et enfanta, ces jours-là, certains de ses plus beaux chants de
douloureux amour.
Assez longtemps il resta sans la revoir. La peine et la santé d'Olivier
l'obsédaient. Un jour enfin, retrouvant l'adresse qu'elle lui avait
laissée, il se décida.
En montant l'escalier, il entendit des marteaux d'ouvriers qui
clouaient. L'antichambre était en désordre, encombrée de caisses et
de malles. Le valet répondit, que la comtesse n'était pas visible.
Mais comme Christophe déçu se retirait après avoir remis sa carte, le
domestique courut après lui, et le fit rentrer en s'excusant.
Christophe fut introduit dans un salon, dont les tapis étaient enlevés
et roulés. Grazia vint au-devant de lui, avec son lumineux sourire, la
main tendue dans un élan de joie. Toutes les sottes rancunes
s'évanouirent. Il saisit cette main dans le même élan de bonheur, et
il la baisa.
--Ah! dit-elle, je suis heureuse que vous soyez venu! le craignais
tant de partir, sans vous avoir revu!
--Partir, vous allez partir!
L'ombre, de nouveau, retomba.
--Vous le voyez, dit-elle, montrant le désordre de la chambre;
à la fin de la semaine, nous aurons quitté Paris.
--Pour longtemps?
Elle fit un geste:
--Qui le sait?
Il fit effort pour parler. Sa gorge était contractée.
--Où allez-vous?
--Aux États-Unis. Mon mari y est nommé premier secrétaire d'ambassade.
--Et ainsi, ainsi, fit-il... (Ses lèvres tremblaient)... c'est
fini?
--Mon ami! dit-elle, émue de son accent... Non, ce n'est pas fini.
--Je vous ai retrouvée seulement pour vous perdre!
Il avait les larmes aux yeux.
--Mon ami, répéta-t-elle.
Il mit la main sur ses yeux, et se détourna, pour cacher son émotion.
--Ne soyez pas triste, dit-elle, en lui posant la main sur sa main.
À ce moment encore, il pensa à la petite fille d'Allemagne. Ils
se turent.
--Pourquoi êtes-vous venu si tard? demanda-t-elle enfin. J'ai
cherché a vous voir. Vous n'avez jamais répondu.
--Je ne savais point, je ne savais point, fit-il... Dites-moi, c'est
vous qui tant de fois m'êtes venue en aide, sans que j'aie pu
deviner?... C'est à vous que je dois d'avoir pu retourner en Allemagne?
C'est vous qui étiez mon bon ange, qui veilliez sur moi?
Elle dit:
--J'étais heureuse de pouvoir quelque chose pour vous. Je vous
dois tant!
--Quoi donc? demanda-t-il. Je n'ai rien fait pour vous.
--Vous ne savez pas, dit-elle, ce que vous avez été pour moi.
Elle parla du temps où, fillette, elle le rencontra chez son oncle
Stevens, et où elle eut, par lui, par sa musique, la révélation de
tout ce qu'il y a de beau dans le monde. Et peu à peu, s'animant
doucement, elle lui raconta, par brèves allusions transparentes et
voilées, ses émotions d'enfant, la part qu'elle avait prise aux
chagrins de Christophe, le concert où il avait été sifflé et où
elle avait pleuré, et la lettre qu'elle lui écrivit et à laquelle il
ne répondit jamais: car il ne l'avait pas reçue. Et Christophe, en
l'écoutant, de bonne foi projetait dans le passé son émotion
présente et la tendresse qui le pénétrait pour le tendre visage qui
était penché vers lui.
Ils causaient innocemment, avec une joie affectueuse. Et Christophe, en
parlant, prit la main de Grazia. Et brusquement, ils s'arrêtèrent tous
deux: car Grazia s'aperçut que Christophe l'aimait. Et Christophe s'en
aperçut aussi...
Autrefois, Grazia avait aimé Christophe sans que Christophe s'en
souciât. Maintenant, Christophe aimait Grazia; et Grazia n'avait plus
pour lui qu'une paisible amitié: elle aimait un autre. Comme il arrive
souvent, il avait suffi que l'une des deux horloges de leurs vies fût
en avance sur l'autre pour que toute leur vie, à tous deux, fût
changée...
Grazia retira sa main, que Christophe ne retint point. Et ils
restèrent, un moment, interdits, sans parler.
Et Grazia dit:
--Adieu.
Christophe répéta sa plainte:
--Et ainsi, c'est fini?
--C'est mieux sans doute, que les choses soient ainsi.
--Ne nous reverrons-nous pas, avant votre départ?
--Non, dit-elle.
--Quand nous reverrons-nous?
Elle fit un geste de doute mélancolique.
--Alors, à quoi bon, dit Christophe, à quoi bon nous être revus?
Mais au reproche de ses yeux, il répondit aussitôt:
--Non, pardon, je suis injuste.
--Je penserai toujours à vous, dit-elle.
--Hélas! fit-il, je ne puis même pas penser à vous. Je ne sais
rien de votre vie.
Tranquillement, elle lui décrivit en quelques mots sa vie habituelle,
et comment ses journées se passaient. Elle parlait d'elle et de
son mari, avec son beau sourire affectueux.
--Ah! dit-il jalousement, vous l'aimez?
--Oui, dit-elle.
Il se leva.
--Adieu.
Elle se leva aussi. Alors seulement, il remarqua qu'elle était
enceinte. Et cela lui fit au cœur une impression inexprimable de
dégoût, de tendresse, de jalousie, de pitié passionnée. Elle
raccompagna jusqu'à l'entrée du petit salon. À la porte, il se
retourna, s'inclina vers les mains de l'amie, et les baisa longuement.
Elle ne bougeait point, les yeux à demi fermés. Enfin, il se releva,
et, sans la regarder, il sortit rapidement.
... _E chi allora m'avesse domandato
di cosa alcuna, la mia risponsione
sarebbe stata solamente AMORE,
con viso vestito d'umiltà..._
Jour de la Toussaint. Lumière grise et vent froid, au dehors.
Christophe était chez Cécile. Cécile était près du berceau de
l'enfant, sur lequel se penchait Mme Arnaud, qui était venue, en
passant. Christophe rêvait. Il sentait qu'il avait manqué le bonheur;
mais il ne songeait pas à se plaindre: il savait que le bonheur
existait... Soleil, je n'ai pas besoin de te voir pour t'aimer! Pendant
ces longs jours d'hiver où je grelotte dans l'ombre, mon cœur est
plein de toi; mon amour me tient chaud: je sais que tu es là...
Et Cécile aussi rêvait. Elle contemplait l'enfant, et finissait par
croire qu'il était son enfant. Ô pouvoir béni du rêve, imagination
créatrice de la vie! La vie... Qu'est-ce que la vie? Elle n'est pas ce
que la froide raison et ce que nos yeux la voient. La vie est ce que
nous la rêvons. La mesure de la vie, c'est l'amour.
Christophe regardait Cécile, dont le visage rustique aux larges yeux
rayonnait de la splendeur de l'instinct maternel,--plus mère que la
vraie mère. Et il regardait la tendre figure fatiguée de Mme Arnaud.
Il lisait sur ces traits, comme en un livre émouvant, les douceurs et
les souffrances, cachées de cette vie d'épouse, qui, sans que l'on en
soupçonne rien, est parfois aussi riche en douleurs et en joies que
l'amour de Juliette ou d'Ysolde. Mais avec plus de grandeur
religieuse...
_Socia rei humanæ atque divinæ..._
Et il pensait que, pas plus que la foi ou le manque de foi, ce ne sont
les enfants ou le manque d'enfants qui font le bonheur ou le malheur de
celles qui se marient et de celles qui ne se marient pas. Le bonheur est
le parfum de l'âme, l'harmonie du cœur qui chante. Et la plus belle
des musiques de l'âme, c'est la bonté.
Olivier entra. Ses mouvements étaient calmes; une sérénité nouvelle
éclairait ses yeux bleus. Il sourit à l'enfant, serra la main a
Cécile et à Mme Arnaud, et se mit à causer tranquillement. Ils
l'observaient avec un étonnement affectueux. Il n'était plus le même.
Dans l'isolement où il s'était enfermé avec son chagrin, comme la
chenille dans le nid qu'elle s'est filé, après un dur travail il avait
réussi à dépouiller sa peine comme une coque vide. Nous raconterons,
plus loin, comment il avait cru trouver une belle cause à laquelle
faire le don de sa vie, qui ne l'intéressait plus que pour la
sacrifier; et, comme c'est la loi, du jour où il avait fait dans son
cœur un acte de renoncement à la vie, elle s'était rallumée. Ses
amis le regardaient. Ils ne savaient point ce qui s'était passé, et
ils n'osaient le lui demander; mais ils sentaient qu'il s'était
délivré, et qu'il n'y avait plus en lui ni regret, ni amertume, pour
quoi que ce fût, contre qui que ce fût.
Christophe, se levant, alla au piano, et dit à Olivier:
--Veux-tu que je te chante une mélodie de Brahms?
--De Brahms? dit Olivier. Tu joues maintenant de ton vieil ennemi?
--C'est la Toussaint, dit Christophe. Jour de pardon pour tous.
Il chanta, à mi-voix, pour ne pas réveiller l'enfant, quelques
phrases d'un vieux lied populaire de Souabe:
... _Für die Zeit, wo du g'liebt mi hast
Da dank'i dir schön,
Und i wünsch', dass dir's anderswo
Besser mag geh'n..._
(«_Pour le temps où tu m'as aimé, je te remercie, et je souhaite
qu'ailleurs ce soit mieux pour toi..._»)
--Christophe! dit Olivier.
Christophe le serra sur sa poitrine.
--Va, mon petit, lui dit-il, nous avons le bon lot.
Ils étaient assis tous les quatre, près de l'enfant qui dormait.
Ils ne parlaient point. Et à qui leur eût demandé quelle était
leur pensée,--_le visage vêtu d'humilité, ils eussent répondu
seulement_:
--_Amour._
[Footnote 5: _La Foire sur la Place._]
[Footnote 6: _La Révolte._]
[Footnote 7: Copie textuelle.]
[Footnote 8: _Le Matin._]
[Footnote 9: _La Foire sur la Place._]
_La Révolte_ et _La Foire sur la Place_ ont été publiées d'abord,
aux _Cahiers de la quinzaine_, dirigés par Charles Péguy,--la
première, en trois livraisons des 18 novembre, 16 décembre 1906 et 6
janvier 1907;--la seconde, en trois livraisons des 22 et 29 mars 1908.
_Antoinette_ a paru, aux _Cahiers de la quinzaine_, le 5 avril 1908.
_Dans la Maison_, en deux livraisons des 21 et 28 février 1909. _Les
Amies_, en deux livraisons des 30 janvier et 13 février 1910.
TABLE
ANTOINETTE
DANS LA MAISON
LES AMIES
End of Project Gutenberg's Jean-Christophe Volume 3 (of 4), by Romain Rolland