La situation du jeune ménage ne s'était pas améliorée; elle avait

même empiré. Jacqueline mourait d'ennui... Combien la femme est seule!

Hors l'enfant, rien ne la tient; et l'enfant ne suffit pas à la tenir

toujours: car lorsqu'elle est vraiment femme, et non pas seulement

femelle, lorsqu'elle a une âme riche et une vie exigeante, elle est

faite pour tant de choses, qu'elle ne peut accomplir seule, si on ne lui

vient en aide!... L'homme est beaucoup moins seul, même quand il l'est

le plus: son monologue suffit à peupler son désert; et quand il est

seul à deux, il s'en accommode mieux, car il le remarque moins, il

monologue toujours. Et il ne se doute pas que le son de cette voix qui

continue imperturbablement de parler dans le désert, rend le silence

plus terrible et le désert plus atroce pour celle qui est auprès de

lui, et pour qui toute parole est morte que l'amour ne vivifie point. Il

ne le remarque pas; il n'a pas, comme la femme, mis sur l'amour sa vie

entière comme enjeu: sa vie est ailleurs occupée... Qui occupera la

vie de la femme et son désir immense, ces myriades ardentes de forces

qui depuis quarante siècles que dure l'humanité se brûlent inutiles,

offertes en holocauste à deux seules idoles: l'amour éphémère, et la

maternité, cette sublime duperie, qui est refusée à des milliers

d'entre les femmes, et ne remplit jamais que quelques années de la vie

des autres?

Jacqueline se désespérait. Elle avait des secondes d'effroi,

qui la transperçaient comme des épées. Elle pensait:

--«Pourquoi est-ce que je vis? Pourquoi est-ce que je suis née?»

Et son cœur se tordait d'angoisse.

--«Mon Dieu, je vais mourir! Mon Dieu, je vais mourir!»

Cette pensée la hantait, la poursuivait la nuit. Elle rêvait

qu'elle disait:

--«Nous sommes en 1889.»

--«Non, lui répondait-on. En 1909».

Elle se désolait d'avoir vingt ans de plus qu'elle ne croyait.

--«Cela va être fini, et je n'ai pas vécu! Qu'ai-je fait de ces

vingt ans? Qu'ai-je fait de ma vie?»

Elle rêvait qu'elle était _quatre_ petites filles. Elles étaient

toutes quatre couchées dans la même chambre, en des lits séparés.

Toutes quatre avaient la même taille, et la même figure; mais l'une

avait huit ans, l'autre quinze, l'autre vingt, l'autre trente. Il y

avait une épidémie. Trois étaient déjà mortes. La quatrième se

regardait dans la glace; et elle était saisie d'épouvante; elle se

voyait, le nez pincé, les traits tirés... elle allait mourir

aussi,--et alors ce serait fini...

--«...Qu'ai-je fait de ma vie?...»

Elle se réveillait en larmes; et le cauchemar ne s'effaçait point avec

le jour, le cauchemar était le jour. Qu'avait-elle fait de sa vie? Qui

la lui avait volée?... Elle se prenait à haïr Olivier, complice

innocent--(innocent! qu'importe, si le mal est le même!)--complice de

la loi aveugle qui l'écrasait. Elle se le reprochait après, car elle

était bonne; mais elle souffrait trop; et cet être lié contre elle,

qui étouffait sa vie, bien qu'il souffrît aussi, elle ne pouvait

s'empêcher de le faire souffrir davantage, afin de se venger. Ensuite,

elle était plus accablée, elle se détestait; et elle sentait que si

elle ne trouvait pas un moyen de se sauver, elle ferait plus de mal

encore. Ce moyen, elle le cherchait, à tâtons, autour d'elle; elle se

raccrochait à tout, comme quelqu'un qui se noie; elle essayait de

s'intéresser à quelque chose, une œuvre, un être, qui fût en

quelque sorte sa chose, son œuvre, son être. Elle tâchait de

reprendre un travail intellectuel, elle apprenait des langues

étrangères, elle commençait un article, une nouvelle, elle se mettait

à peindre, à composer... En vain: elle se décourageait, dès le

premier jour. C'était trop difficile. Et puis, «des livres, des

œuvres d'art! Qu'est-ce que cela? Je ne sais pas si je les aime, je ne

sais pas si cela existe...»--Certains jours, elle causait avec

animation, elle riait avec Olivier, elle semblait se passionner pour ce

qu'ils disaient, elle cherchait à s'étourdir... En vain: brusquement,

l'agitation tombait, le cœur se glaçait, elle se cachait, sans larmes,

sans souffle, atterrée.--Elle avait réussi en partie son œuvre avec

Olivier. Il devenait sceptique, il se mondanisait. Elle ne lui en savait

aucun gré; elle le trouvait faible comme elle. Presque tous les soirs,

ils sortaient; elle promenait à travers les salons parisiens son ennui

angoissé, que nul ne devinait sous l'ironie de son sourire toujours

armé. Elle cherchait qui l'aimât et la soutînt au-dessus du

gouffre... En vain, en vain, en vain. À son appel désespéré, rien ne

répondait. Le silence.

Elle n'aimait point Christophe; elle ne pouvait souffrir ses manières

rudes, sa franchise blessante, surtout son indifférence. Elle ne

l'aimait point; mais elle avait le sentiment que lui, du moins, il

était fort,--un roc au-dessus de la mort. Et elle voulait s'agripper à

ce roc, à ce nageur dont la tête dominait les flots, ou le noyer avec

elle...

Et puis, ce n'était plus assez d'avoir séparé son mari de ses amis:

il fallait les lui prendre. Les femmes les plus honnêtes ont parfois un

instinct qui les pousse à tenter jusqu'où va leur pouvoir, et à aller

au delà. Dans cet abus de pouvoir, leur faiblesse se prouve sa force.

Et quand la femme est égoïste et vaine, elle trouve un plaisir mauvais

à voler au mari l'amitié de ses amis. La tâche est bien aisée: il

suffit de quelques œillades. Il n'est guère d'homme, honnête ou non,

qui n'ait la faiblesse de mordre à l'hameçon. Si ami que soit l'ami,

il pourra bien éviter l'action, mais en pensée toujours il trompera

l'ami. Et si celui-ci s'en aperçoit, c'est fini de leur amitié: ils ne

se regardent plus avec les mêmes yeux.--La femme qui joue à ce jeu

dangereux, en reste là, le plus souvent, elle n'en demande pas plus:

elle les tient tous les deux, désunis, à sa merci.

Christophe remarquait les gentillesses de Jacqueline; elles ne le

surprenaient point. Quand il avait de l'affection pour quelqu'un, il

avait une tendance naïve à trouver naturel d'en être aimé aussi sans

arrière-pensée. Il répondait joyeusement aux avances de la jeune

femme; il la trouvait charmante; il s'amusait de tout son cœur, avec

elle; et il la jugeait si favorablement qu'il n'était pas loin de

croire qu'Olivier était bien maladroit s'il ne réussissait pas à

être heureux.

Il les accompagna dans une tournée de quelques jours qu'ils firent en

automobile; et il fut leur hôte dans une maison de campagne que les

Langeais avaient en Bourgogne,--une vieille maison de famille, que l'on

gardait à cause de ses souvenirs, mais où l'on n'allait guère. Elle

était isolée au milieu des vignes et des bois; l'intérieur était

délabré, les fenêtres mal jointes; on y respirait une odeur de moisi,

de fruits mûrs, d'ombre fraîche et d'arbres à résine chauffés par

le soleil. À vivre avec Jacqueline, côte à côte, pendant une suite

de jours, Christophe se laissait peu à peu envahir par un sentiment

insinuant et doux, qui ne l'inquiétait point; il éprouvait une

jouissance innocente, mais nullement immatérielle, à la voir, à

l'entendre, à frôler ce joli corps, et à boire le souffle de sa

bouche. Olivier, un peu soucieux, se taisait. Il ne soupçonnait point;

mais une inquiétude vague l'oppressait, qu'il eût rougi de s'avouer;

pour s'en punir, il les laissait seuls ensemble, souvent. Jacqueline

lisait en lui, et elle était touchée; elle avait envie de lui dire:

--Va, ne t'afflige pas, m'ami. C'est encore toi que j'aime le mieux.

Mais elle ne le disait point; et ils se laissaient aller tous trois à

l'aventure: Christophe ne se doutant de rien, Jacqueline ne sachant pas

ce qu'elle voulait au juste, et s'en remettant au hasard de le lui faire

savoir, Olivier seul, prévoyant, pressentant, mais par pudeur

d'amour-propre et d'amour, ne voulant pas y penser. Lorsque la volonté

se tait, l'instinct parle; en l'absence de l'âme, le corps va son

chemin.

Un soir, après dîner, la nuit leur sembla si belle,--nuit sans lune,

étoilée,--qu'ils voulurent se promener dans le jardin. Olivier et

Christophe sortirent de la maison. Jacqueline monta dans sa chambre,

pour prendre un châle. Elle ne redescendait point. Christophe, pestant

contre les éternelles lenteurs des femmes, rentra pour la

chercher.--(Depuis quelque temps, sans qu'il y prît garde, c'était lui

qui jouait le mari.)--Il l'entendit qui venait. La pièce où il était

entré avait ses volets clos; et l'on ne voyait rien.

--Allons! arrivez donc, Madame-qui-n'en-finit-jamais, cria gaiement

Christophe. Vous usez les miroirs, à force de vous y regarder.

Elle ne répondit pas. Elle s'était arrêtée. Christophe eut l'impression

qu'elle était dans la chambre; mais elle ne bougeait point.

--Où êtes-vous? dit-il.

Elle ne répondit pas. Christophe se tut aussi: il allait en tâtonnant

dans l'ombre; et un trouble le prit. Il s'arrêta, le cœur battant. Il

entendit tout près le souffle léger de Jacqueline. Il fit encore un

pas et s'arrêta de nouveau. Elle était près de lui, il le savait,

mais il ne pouvait plus avancer. Quelques secondes de silence.

Brusquement, deux mains qui saisissent les siennes et l'attirent, une

bouche sur sa bouche. Il l'étreignit. Sans un mot, immobiles.--Leurs

bouches se déprirent, s'arrachèrent l'une à l'autre. Jacqueline

sortit de la chambre. Christophe, frémissant, la suivit. Ses jambes

tremblaient. Il resta un instant appuyé au mur, attendant que le

battement de son sang s'apaisât. Enfin, il les rejoignit. Jacqueline

causait tranquillement avec Olivier. Ils marchaient, de quelques pas en

avant. Christophe les suivait, écrasé. Olivier s'arrêta pour

l'attendre. Christophe s'arrêta aussi. Olivier l'appela amicalement.

Christophe ne répondit pas. Olivier, connaissant l'humeur de son ami et

les silences capricieux où il se verrouillait parfois à triple tour,

n'insista point et continua sa marche avec Jacqueline. Et Christophe,

machinalement, continuait de les suivre, à dix pas, comme un chien.

Quand ils s'arrêtaient, il s'arrêtait. Quand ils marchaient, il

marchait. Ainsi, ils firent le tour du jardin, et rentrèrent.

Christophe remonta dans sa chambre, et s'enferma. Il n'alluma point. Il

ne se coucha point. Il ne pensait point. Vers le milieu de la nuit, le

sommeil le prit, assis, les bras, la tête appuyés sur la table. Il

s'éveilla, une heure après. Il alluma sa bougie, rassembla

fiévreusement ses papiers, ses effets, fit sa valise, se jeta sur son

lit, et dormit jusqu'à l'aube. Alors, il descendit avec son bagage, et

partit. On l'attendit, toute la matinée. On le chercha, tout le jour.

Jacqueline, cachant sous l'indifférence un frémissement de colère,

affecta avec une ironie insultante de compter son argenterie. Le

lendemain soir seulement, Olivier reçut une lettre de Christophe:

«_Mon bon vieux, ne m'en veux pas d'être parti comme un fou. Fou, je

le suis, tu le sais. Qu'y faire? Je suis ce que je suis. Merci de ton

affectueuse hospitalité. C'était bien bon. Mais vois-tu, je ne suis

pas fait pour la vie avec les autres. Pour la vie même, je ne sais pas

trop si je suis fait. Je suis fait pour rester dans mon coin, et aimer

les gens--de loin: c'est plus prudent. Quand je les vois de trop près,

je deviens misanthrope. Et c'est ce que je ne veux pas être. Je veux

aimer les hommes, je veux vous aimer tous. Oh! comme je voudrais vous

faire du bien à tous! Si je pouvais faire que vous fussiez--que tu

fusses heureux! Avec quelle joie je donnerais en échange tout le

bonheur que je puis avoir!... Mais cela m'est interdit. On ne peut que

montrer le chemin aux autres. On ne peut pas faire leur chemin, à leur

place. Chacun doit se sauver soi-même. Sauve-toi! Sauvez-vous! Je

t'aime bien._

Christophe.

_Mes respects à madame Jeannin._»

«Madame Jeannin» lut la lettre, les lèvres serrées, avec un

sourire de mépris, et dit sèchement:

--Eh bien, suis son conseil. Sauve-toi.

Mais au moment où Olivier tendait la main pour reprendre la

lettre, Jacqueline froissa le papier, le jeta par terre; et deux

grosses larmes jaillirent de ses yeux. Olivier lui saisit la main:

--Qu'as-tu? demandait-il, ému.

--Laisse-moi! cria-t-elle, avec colère.

Elle sortit. Sur le seuil de la porte, elle cria:

--Égoïstes!

Christophe avait fini par se faire des ennemis de ses protecteurs

du _Grand Journal._ C'était facile a prévoir. Christophe avait

reçu du ciel cette vertu célébrée par Gœthe: «la non-reconnaissance».

«_La répugnance à se montrer reconnaissant, écrivait Gœthe

ironiquement, est rare et ne se manifeste que chez des hommes

remarquables qui, sortis des classes les plus pauvres, ont été à

chaque pas forcés d'accepter des secours presque toujours empoisonnés

par la grossièreté du bienfaiteur..._»

Christophe ne pensait pas qu'il fût obligé de s'avilir, pour un

service rendu, ni--ce qui était le même pour lui--d'abdiquer sa

liberté. Il ne prêtait pas ses bienfaits à tant pour cent, il les

donnait. Ses bienfaiteurs l'entendaient un peu différemment. Ils furent

choqués dans le sentiment moral très élevé qu'ils avaient des

devoirs de leurs débiteurs, que Christophe refusât d'écrire la

musique d'un hymne stupide, pour une fête-réclame organisée par le

journal. Ils lui firent sentir l'inconvenance de sa conduite. Christophe

les envoya promener. Il acheva de les exaspérer, par le démenti brutal

qu'il infligea, peu après, à des assertions que le journal lui avait

prêtées.

Alors, commença une campagne contre lui. On usa de toutes armes. On

ressortit une fois de plus de l'arsenal aux chicanes la vieille machine

de guerre, qui a servi tour à tour à tous les impuissants contre tous

les créateurs, et qui n'a jamais tué personne, mais dont l'effet est

immanquable sur les imbéciles: on l'inculpa de plagiat. On alla

découper dans son œuvre et dans celle des collègues obscurs des

passages artificieusement choisis et maquillés; et l'on prouva qu'il

avait volé ses inspirations à d'autres. On l'accusa d'avoir voulu

étouffer de jeunes artistes. Encore s'il n'avait eu affaire qu'à ceux

dont le métier est d'aboyer, à ces critiques nabots qui grimpent sur

les épaules du grand homme, et qui crient:

--Je suis plus grand que toi!

Mais non, les hommes de talent s'attaquent entre eux: chacun cherche à

se rendre insupportable à ses confrères; et pourtant, comme dit

l'autre, le monde est assez vaste pour que chacun puisse travailler en

paix; et chacun a déjà dans son propre talent un ennemi assez rude.

Il se trouva en Allemagne des artistes jaloux, pour fournir des armes à

ses ennemis, au besoin pour en inventer. Il s'en trouva en France. Les

nationalistes de la presse musicale--dont plusieurs étaient des

étrangers--lui jetèrent sa race à la tête comme une insulte. Le

succès de Christophe avait beaucoup grandi; et, la mode s'en mêlant,

on concevait qu'il irritât, par ses exagérations, même des hommes

sans parti pris,--à plus forte raison, les autres. Christophe avait

maintenant, dans le public des concerts, parmi les gens du monde et les

écrivains des jeunes revues, d'enthousiastes partisans qui, quoi qu'il

fît, s'extasiaient, déclarant volontiers que la musique n'existait pas

avant lui. Certains expliquaient ses œuvres, et y trouvaient des

intentions philosophiques, dont il était ébahi. D'autres y voyaient

une révolution musicale, l'assaut donné aux traditions, que Christophe

respectait. Ce n'eût servi de rien qu'il protestât. Ils lui eussent

démontré qu'il ne savait pas ce qu'il avait écrit. Ils s'admiraient,

en l'admirant. Aussi, la campagne contre Christophe rencontra-t-elle de

vives sympathies parmi ses confrères, qu'exaspérait ce «battage»,

dont il était innocent. Ils n'avaient pas besoin de ces raisons pour

n'aimer pas sa musique: la plupart éprouvaient, à son égard,

l'irritation naturelle de celui qui n'a point d'idées et les exprime

sans peine, selon les formules apprises, contre celui qui est bourré

d'idées et s'en sert avec quelque gaucherie, selon le désordre

apparent de sa fantaisie créatrice. Que de fois le reproche de ne pas

savoir écrire lui avait été lancé par des scribes, pour qui le style

consistait en des recettes de cénacle, des moules de cuisine, où la

pensée était jetée! Les meilleurs amis de Christophe, qui ne

cherchaient pas à le comprendre, et qui seuls le comprenaient parce

qu'ils l'aimaient, simplement, pour le bien qu'il leur faisait, étaient

des auditeurs obscurs qui n'avaient pas voix au chapitre. L'unique, qui

eût pu vigoureusement répondre, au nom de Christophe,--Olivier, était

séparé de lui et semblait l'oublier. Christophe se trouvait donc

livré à des adversaires et à des admirateurs qui rivalisaient à qui

lui nuirait le plus. Dégoûté, il ne répondait point. Quand il lisait

les arrêts que prononçait sur lui, du haut d'un grand journal, un de

ces critiques présomptueux qui régentent l'art avec l'insolence que

donnent l'ignorance et l'impunité, il haussait les épaules, disant:

--Juge-moi. Je te juge. Rendez-vous dans cent ans!

Mais en attendant, les médisances allaient leur train; et le

public, suivant l'habitude, accueillait bouche bée les accusations

les plus niaises et les plus ignominieuses.

Comme s'il ne trouvait point que la situation fût assez difficile,

Christophe choisit ce moment pour se brouiller avec son éditeur. Il

n'avait pourtant pas à se plaindre de Hecht, qui lui publiait

régulièrement ses nouvelles œuvres, et qui était honnête en

affaires. Il est vrai que cette honnêteté ne l'empêchait point de

conclure des traités désavantageux pour Christophe; mais, ces

traités, il les tenait. Il ne les tenait que trop bien. Un jour,

Christophe eut la surprise de voir son septuor arrangé en quatuor, et

une suite de pièces pour piano à deux mains gauchement transcrites à

quatre mains, sans qu'on l'eût avisé. Il courut chez Hecht, et, lui

mettant sous le nez les pièces du délit, il dit:

--Connaissez-vous cela?

--Sans doute, dit Hecht.

--Et vous avez osé... vous avez osé tripatouiller mes œuvres, sans

me demander la permission!...

--Quelle permission? dit Hecht avec calme. Vos œuvres sont à moi.

--À moi aussi, je suppose!

--Non, fit Hecht doucement.

Christophe bondit.

--Mes œuvres ne sont pas à moi?

--Elles ne sont plus à vous. Vous me les avez vendues.

--Vous vous moquez de moi! Je vous ai vendu le papier. Faites-en

de l'argent, si vous voulez. Mais ce qui est écrit dessus, c'est

mon sang, c'est à moi.

--Vous m'avez tout vendu. En échange de l'œuvre que voici, je vous ai

alloué une somme de trois cents francs, payable jusqu'à due

concurrence, à raison de trente centimes par exemplaire vendu de

l'édition originale. Moyennant quoi, vous m'avez cédé, sans aucune

restriction ni réserve, tous vos droits sur votre œuvre.

--Même celui de la détruire?

Hecht haussa les épaules, sonna, et dit à un employé:

--Apportez-moi le dossier de M. Krafft.

Il lut posément à Christophe le texte du traité, que Christophe avait

signé sans le lire,--duquel il résultait, selon la règle ordinaire

des traités que souscrivaient alors les éditeurs de musique,--«_que

M. Hecht était subrogé dans tous les droits, moyens et actions de

l'auteur, et avait, à l'exclusion de tout autre, le droit d'éditer,

publier, graver, imprimer, traduire, louer, vendre à son profit, sous

telle forme qu'il lui plaisait, faire exécuter dans les concerts,

cafés-concerts, bals, théâtres, etc... l'œuvre dite, publier tout

arrangement de l'œuvre pour quelque instrument et même avec paroles,

ainsi que d'en changer le titre... etc. etc._»[7].

--Vous voyez, lui dit-il, que je suis fort modéré.

--Évidemment, dit Christophe, je dois vous remercier. Vous auriez

pu faire de mon septuor une chanson de café-concert.

Il se tut, consterné, la tête entre les mains.

--J'ai vendu mon âme, répétait-il.

--Soyez sûr, dit Hecht ironiquement, que je n'en abuserai pas.

--Et votre République, fit Christophe, autorise ces trafics! Vous

dites que l'homme est libre. Et vous vendez la pensée à l'encan.

--Vous avez touché le prix, dit Hecht.

--Trente deniers, oui, fit Christophe. Reprenez-les.

Il fouillait dans ses poches pour rendre à Hecht les trois cents

francs. Mais il ne les avait pas. Hecht sourit légèrement, avec un peu

de dédain. Ce sourire enragea Christophe.

--Je veux mes œuvres, dit-il, je vous les rachète.

--Vous n'en avez aucun droit, dit Hecht. Mais comme je ne tiens

nullement à retenir les gens, de force, je consens à vous les

rendre,--si vous êtes en mesure de me rembourser des indemnités dues.

--Je le serai, dit Christophe, dussé-je me vendre moi-même.

Il accepta, sans discuter, les conditions que Hecht lui soumit, quinze

jours plus tard. Par une folie insigne, il rachetait les éditions de

ses œuvres, à des prix cinq fois supérieurs à ce que ses œuvres lui

avaient rapporté, quoique nullement exagérés: car ils étaient

scrupuleusement calculés d'après les bénéfices réels que les

œuvres apportaient à Hecht. Christophe était incapable de payer; et

Hecht y comptait bien. Hecht ne tenait pas à accabler Christophe, qu'il

estimait comme artiste et comme homme, plus qu'aucun autre des jeunes

musiciens; mais il voulait lui donner une leçon: car il n'admettait

point qu'on se révoltât contre ce qui était son droit. Il n'avait pas

fait ces règlements, ils étaient ceux du temps: il les trouvait donc

équitables. Il était d'ailleurs sincèrement convaincu qu'ils étaient

pour le bien de l'auteur, comme de l'éditeur, qui sait mieux que

l'auteur les moyens de répandre l'œuvre, et ne s'arrête point comme

lui à des scrupules d'ordre sentimental, respectables, mais contraires

à son véritable intérêt. Il était décidé à faire réussir

Christophe; mais c'était à sa façon, et à condition que Christophe

lui fût livré, pieds et poings liés. Il voulut lui faire sentir qu'on

ne pouvait se dégager si facilement de ses services. Ils firent un

marché conditionnel: si, dans un délai de six mois, Christophe ne

réussissait pas à s'acquitter, les œuvres restaient en toute

propriété à Hecht. Il était à prévoir que Christophe ne pourrait

trouver le quart de la somme demandée.

Il s'entêta pourtant, donnant congé de son appartement plein de

souvenirs pour lui, afin d'en prendre un autre moins coûteux,--vendant

divers objets, dont aucun, à sa surprise, n'avait de valeur,--s'endettant,

recourant à l'obligeance de Mooch, malheureusement fort dépourvu alors

et malade, cloué chez lui par des rhumatismes,--cherchant un autre

éditeur, et partout se heurtant à des conditions aussi léonines

que celles de Hecht, ou même à des refus.

C'était le temps où les attaques contre lui étaient le plus vives

dans la presse musicale. Un des principaux journaux parisiens était

particulièrement acharné; quelqu'un de ses rédacteurs, qui ne signait

point de son nom, l'avait pris comme tête de Turc: pas de semaine qu'il

ne parût dans les _Echos_ quelque note perfide pour le rendre ridicule.

Le critique musical achevait l'œuvre de son confrère masqué: le

moindre prétexte lui était bon pour exprimer son animosité. Ce

n'étaient encore que les premières escarmouches: il promettait d'y

revenir, et de procéder sous peu à une exécution en règle. Ils ne se

pressaient point, sachant qu'aucune accusation précise ne vaut pour le

public une suite d'insinuations obstinément répétées. Ils jouaient

avec Christophe, comme le chat avec la souris. Christophe, à

qui les articles étaient envoyés, les méprisait, mais ne laissait

pas d'en souffrir. Cependant, il se taisait; et, au lieu de

répondre--(l'aurait-il pu, même s'il l'avait voulu?)--il s'obstinait

dans sa lutte d'amour-propre inutile et disproportionnée avec son

éditeur. Il y perdait son temps, ses forces, son argent, et ses seules

armes, puisque de gaieté de cœur, il prétendait renoncer à la

publicité que Hecht faisait à sa musique.

Jean-Christophe Volume 3 Antoinette, Dans la maison, Les Amies · 第 31 / 36 段