--C'eût été mieux de rester bons amis, simplement. Mais puisque

c'était impossible, inutile de résister à l'inévitable. Advienne

que pourra!

Ils mêlèrent leur vie. Chacun d'eux conservait pourtant son

appartement et sa liberté. Françoise eût été incapable de se plier

à une cohabitation régulière avec Christophe. D'ailleurs, sa

situation ne s'y prêtait guère. Elle venait chez Christophe, passait

avec lui une partie des journées et des nuits; mais chaque jour, elle

retournait chez elle, et elle y passait aussi des nuits.

Pendant les mois de vacances, où le théâtre était fermé, ils

louèrent ensemble une maison, aux environs de Paris, du côté de Gif.

Ils y vécurent des jours heureux, malgré quelques voiles de tristesse.

Jours de confiance et de travail. Ils avaient une belle chambre claire,

haut perchée, avec un large horizon libre, au-dessus des champs. La

nuit, par les carreaux, ils voyaient, de leur lit, les ombres étranges

des nuages passer sur le ciel d'une clarté mate et sombre. Dans les

bras l'un de l'autre, à demi endormis, ils entendaient les grillons

ivres de joie chanter, les pluies d'orage tomber; l'haleine

de la terre d'automne--chèvrefeuille, clématite, glycine, herbe

fauchée,--pénétrait la maison et leurs corps. Silence de la nuit.

Sommeil à deux. Silence. Très loin, les aboiements des chiens. Chants

des coqs. L'aube point. L'angélus grêle tinte au clocher lointain,

dans le petit-jour gris et froid, qui fait frissonner les corps dans la

tiédeur du nid et les fait se serrer plus amoureusement. Réveil des

cris d'oiseaux dans la treille agrippée au mur. Christophe ouvre les

yeux, retient son souffle, et, le cœur attendri, regarde auprès de lui

le cher visage las de l'amie endormie, et sa pâleur d'amour...

Leur amour n'était point une passion égoïste. C'était une amitié

profonde, où le corps voulait aussi sa part. Ils ne se gênaient pas.

Chacun travaillait, de son côté. Le génie de Christophe, sa bonté,

sa trempe morale, étaient chers à Françoise. Elle se sentait son

aînée en certaines choses, et elle en avait un plaisir maternel. Elle

regrettait de ne rien comprendre à ce qu'il jouait: elle était fermée

à la musique, sauf à de rares moments où elle était prise d'une

émotion sauvage, qui tenait moins à la musique qu'aux passions qu'il

imprégnaient alors, elle et tout ce qui l'entourait, le paysage, les

gens, les couleurs et les sons. Mais elle n'en sentait pas moins le

génie de Christophe au travers de cette langue mystérieuse qu'elle ne

comprenait pas. C'était comme si elle voyait jouer un grand acteur, en

une langue étrangère. Son génie propre en était ravivé. Et

Christophe, quand il créait une œuvre, projetait ses pensées,

incarnait ses passions dans cette femme, sous cette forme adorée; et il

les voyait plus belles qu'elles n'étaient en lui. Richesse

inappréciable que l'intimité d'une telle âme, si féminine, faible,

bonne, cruelle, et géniale par éclairs. Elle lui apprit beaucoup sur

la vie et les hommes, sur les femmes, qu'il connaissait bien mal, et

qu'elle jugeait avec une clairvoyance aiguë. Surtout, il lui dut de

comprendre mieux le théâtre; elle le fit pénétrer dans l'esprit de

cet art admirable, le plus parfait des arts, le plus sobre, le plus

plein. Elle lui révéla cet instrument magique du rêve humain; elle

lui apprit qu'il ne fallait pas écrire pour soi seul, comme c'était sa

tendance,--(la tendance de trop d'artistes, qui, à l'exemple de

Beethoven, se refusent à écrire «_pour un sacré violon, lorsque

l'Esprit leur parle_»).--Un grand poète dramatique ne rougit pas de

travailler pour une scène précise, et d'adapter sa pensée aux acteurs

dont il dispose; il ne croit pas se rapetisser ainsi: car il sait que

s'il est beau de rêver, il est grand de réaliser. Le théâtre, comme

la fresque, c'est l'art à sa juste place,--l'art vivant.

Les pensées que Françoise exprimait ainsi s'accordaient avec celles de

Christophe, qui tendait, à ce moment de sa carrière, vers un art

collectif, en communion avec les autres hommes. L'expérience de

Françoise lui faisait saisir la collaboration mystérieuse qui se

tresse entre le public et l'acteur. Si réaliste que fût Françoise, et

dénuée d'illusions, elle percevait ce pouvoir de suggestion

réciproque, ces ondes de sympathie qui relient l'acteur à la foule, ce

silence puissant des milliers d'âmes d'où jaillit la voix de

l'interprète unique. Certes, elle ne le ressentait que par lueurs

intermittentes, rarissimes, jamais renouvelées pour une même pièce,

aux mêmes endroits. Le reste du temps, c'était le métier sans âme,

le mécanisme intelligent et froid. Mais ce qui compte, c'est

l'exception,--l'éclair, qui, l'espace d'une seconde, illumine le

gouffre, l'âme commune aux millions d'êtres dont la force s'exprime en

un seul.

C'était cette âme commune, que devait incarner le grand artiste. Son

idéal était le vivant objectivisme de l'aède, qui se dépouille de

soi, pour vêtir les passions collectives qui soufflent sur le monde.

Françoise en éprouvait d'autant plus le besoin qu'elle était

incapable de ce désintéressement: car elle se jouait toujours

elle-même.--La floraison désordonnée du lyrisme individuel a, depuis

un siècle et demi, quelque chose de maladif. La grandeur morale

consiste à beaucoup sentir et à beaucoup dominer, à être sobre de

discours et chaste avec sa pensée, à ne la point étaler, à parler

d'un regard, d'une parole profonde, sans exagérations d'enfant, sans

effusions de femme, pour ceux qui savent comprendre à demi-mot, pour

les hommes. La musique moderne qui parle tant de soi et fait à tout

venant ses confidences indiscrètes est un manque de pudeur et un manque

de goût. Elle ressemble à ces malades qui ne se lassent point de

parler de leurs maladies aux autres, avec des détails répugnants et

risibles. Françoise, qui n'était pas musicienne, n'était pas loin de

voir un signe de décadence dans le développement de la musique aux

dépens de la poésie, comme un polype qui la dévore. Christophe

protestait; mais, à la réflexion, il se demandait s'il n'y avait pas

là quelque vrai. Les premiers _lieder_ écrits sur des poésies de

Gœthe étaient sobres et exacts; bientôt Schubert y mêle sa

sentimentalité romanesque; Schumann, ses langueurs de petite

demoiselle; et, jusqu'à Hugo Wolf, le mouvement s'accentue vers une

déclamation appuyée, des analyses indécentes, une prétention de ne

plus laisser un seul recoin de son âme sans lumière. Tout voile est

déchiré sur les mystères du cœur. Ce qui était dit sobrement par un

Sophocle drapé du Latran, est hurlé par des Ménades impudiques, qui

montrent leur nudité.

Christophe avait un peu honte de cet art, dont il se sentait lui-même

contaminé; et, sans vouloir revenir au passé,--(désir absurde et

contre nature),--il se retrempait dans l'âme des maîtres qui avaient

eu la discrétion hautaine de leur pensée et le sens d'un grand art

collectif: il relisait Hændel, qui, dédaigneux du piétisme larmoyant

de sa race, écrivait ses _Anthems_ colossaux et ses oratorios épiques,

chants des peuples pour des peuples. Le difficile était de trouver des

sujets d'inspiration qui pussent, comme la Bible au temps de Hændel,

éveiller des émotions communes chez les peuples d'aujourd'hui.

L'Europe d'aujourd'hui n'avait plus un livre commun: pas un poème, pas

une prière, pas un acte de foi qui fût le bien de tous. Ô honte qui

devrait écraser tous les écrivains, les artistes, les penseurs

d'aujourd'hui! Pas un n'a écrit, pas un n'a pensé pour tous. Le seul

Beethoven a laissé quelques pages d'un nouvel Évangile consolateur;

mais les musiciens seuls peuvent le lire, et la plupart des hommes ne

l'entendront jamais. Wagner a tenté d'élever sur la colline de

Bayreuth un art religieux, qui relie tous les hommes. Mais sa grande

âme était trop marquée de toutes les tares de la musique et de la

pensée décadentes de son temps: sur la colline sacrée, ce ne sont pas

les pêcheurs de Galilée qui sont venus, ce sont les pharisiens.

Christophe sentait bien ce qu'il fallait faire; mais il lui manquait un

poète, il devait se suffire à lui-même, se restreindre à la seule

musique. Et la musique, quoi qu'on dise, n'est pas une langue

universelle: il faut l'arc des mots pour faire pénétrer la flèche des

sons dans l'esprit de tous.

Christophe projetait d'écrire une suite de symphonies, inspirées de la

vie quotidienne. Il concevait une Symphonie Domestique, à sa façon,

qui n'était pas celle de Richard Strauss. Il n'y matérialisait pas en

un tableau cinématographique la vie de famille, au moyen d'un alphabet

conventionnel, où des thèmes musicaux expriment, par la volonté de

l'auteur, des personnages divers. Jeu docte et enfantin de grand

contrepointiste!... Il ne cherchait pas à décrire des personnages ou

des actions, mais à dire des émotions, qui fussent connues de chacun,

et où chacun pût trouver un écho de son âme propre. Le premier

morceau exprimait le grave et naïf bonheur d'un jeune couple amoureux,

sa tendre sensualité, sa confiance dans l'avenir. Le second morceau

était une élégie sur la mort d'un enfant. Christophe avait fui avec

dégoût toute recherche réaliste dans l'expression de la douleur; les

figures individuelles disparaissaient; il n'y avait qu'une grande

misère,--la vôtre, la mienne, celle de tout homme, en face d'un

malheur qui est ou qui peut être le lot de tous. L'âme atterrée par

le deuil se relevait peu à peu, par un douloureux effort, pour offrir

sa peine en sacrifice. Elle reprenait courageusement son chemin, dans le

morceau suivant qui s'enchaînait au second,--une fugue volontaire, dont

le dessin intrépide et le rythme obstiné finissaient par s'emparer de

l'être, et menaient, au milieu des luttes et des larmes, à une marche

puissante, pleine d'une foi indomptable. Le dernier morceau peignait le

soir de la vie. Les thèmes du commencement reparaissaient avec leur

confiance touchante et leur tendresse qui ne pouvait vieillir, mais plus

mûrs, un peu meurtris, émergeant des ombres de la douleur, couronnés

de lumière, et poussant vers le ciel, comme une riche floraison, un

hymne de religieux amour à la vie infinie.

Christophe cherchait aussi dans les livres du passé de grands sujets

simples et humains, parlant au cœur de tous. Il en choisissait deux:

_Joseph_ et _Niobé._ Mais là, Christophe se heurtait à la question

périlleuse de l'union de la poésie et de la musique. Ses conversations

avec Françoise le ramenaient aux projets, esquissés autrefois avec

Corinne[6], d'une forme de drame musical tenant le milieu entre l'opéra

récitatif et le drame parlé,--l'art de la parole libre unie à la

musique libre,--art dont ne se doute presque aucun artiste

d'aujourd'hui, et que nie la critique routinière, imbue de tradition

wagnérienne. Œuvre neuve: car il ne s'agit pas de marcher dans les

traces de Beethoven, de Weber, de Schumann, de Bizet, quoiqu'ils aient

pratiqué le mélodrame avec génie; il ne s'agit pas de plaquer une

déclamation quelconque sur une musique quelconque et de produire,

coûte que coûte, avec des trémolos, de grossiers effets sur des

publics grossiers; il s'agit de créer un genre nouveau, où des voix

musicales se marient à des instruments apparentés à ces voix, et

mêlent discrètement à leurs stances harmonieuses l'écho des

rêveries et des plaintes de la musique. Une telle forme ne saurait

s'appliquer qu'à un ordre limité de sujets, à des moments de l'âme,

intimes et recueillis, afin d'en évoquer le parfum poétique. Nul art

qui doive être plus discret et plus aristocratique. Il est donc naturel

qu'il ait peu de chances de fleurir dans une époque qui, en dépit des

prétentions des artistes, sent la vulgarité foncière de parvenus.

Peut-être Christophe n'était-il pas mieux fait que les autres pour cet

art; ses qualités même, sa force plébéienne, y faisaient obstacle.

Il ne pouvait que le concevoir, et en réaliser quelques ébauches avec

l'aide de Françoise.

Il mit ainsi en musique des pages de la Bible, presque littéralement

transcrites,--la scène immortelle où Joseph se fait reconnaître par

ses frères, et, après tant d'épreuves, n'en pouvant plus d'émotion

et de tendresse, murmure tout bas ces mots qui ont arraché des larmes

au vieux Tolstoy:

«_Je ne peux plus... Écoutez, je suis Joseph; mon père vit-il

encore? Je suis votre frère, votre frère perdu... Je suis Joseph..._»

Cette belle et libre union ne pouvait durer. Ils avaient ensemble des

moments de plénitude puissante; mais ils étaient trop différents. Et

tous deux, violents, se heurtaient fréquemment. Ces heurts n'étaient

jamais vulgaires: car Christophe avait le respect de Françoise. Et

Françoise, qui pouvait être cruelle, était bonne pour ceux qui

étaient bons envers elle; pour rien au monde, elle n'eût voulu leur

faire de mal. L'un et l'autre avaient d'ailleurs un fond de joyeuse

humeur. Elle se moquait d'elle-même. Elle ne s'en rongeait pas moins:

car l'ancienne passion la tenait toujours; elle continuait de penser au

pleutre qu'elle aimait; elle ne pouvait supporter cet état humiliant,

ni surtout que Christophe le soupçonnât.

Christophe, qui la voyait silencieuse et crispée s'absorber des jours

entiers dans sa mélancolie, s'étonnait qu'elle ne fût pas heureuse.

Elle était parvenue au but; elle était une grande artiste, admirée,

adulée...

--Oui, disait-elle; si j'étais une de ces fameuses comédiennes, qui

ont des âmes de boutiquières, et qui font du théâtre, comme elles

feraient des affaires. Celles-là sont contentes, quand elles ont

«réalisé» une belle situation, un riche mariage bourgeois, et--_le

nec plus ultra_--décroché la croix des braves. Moi, je voulais plus.

Quand on n'est pas un sot, le succès paraît encore plus vide que

l'insuccès. Tu dois bien le savoir!

--Je le sais, dit Christophe. Ah! mon Dieu! ce n'était pas ainsi que je

me figurais la gloire, lorsque j'étais enfant. De quelle ardeur je la

désirais! Qu'elle me semblait lumineuse! Je l'adorais, de loin, comme

quelque chose de religieux... N'importe! Il y a dans le succès une

vertu divine: c'est le bien qu'il permet de faire.

--Quel bien? On est vainqueur. Mais à quoi bon? Rien n'est changé.

Théâtres, concerts, tout est toujours le même. Ce n'est qu'une mode

nouvelle qui succède à une autre mode. Ils ne vous comprennent pas, ou

seulement en courant; et déjà, ils pensent à autre chose...

Toi-même, comprends-tu les autres artistes? En tout cas, tu n'en es pas

compris. Comme ils sont loin de toi, ceux que tu aimes le mieux!

Souviens-toi de ton Tolstoy...

Christophe lui avait écrit; il s'était enthousiasmé pour ses livres;

il voulait mettre en musique un de ses contes populaires, il lui en

avait demandé l'autorisation, il lui avait envoyé ses _lieder._

Tolstoy n'avait pas répondu, pas plus que Gœthe à Schubert et à

Berlioz, qui lui envoyaient leurs chefs-d'œuvre. Il s'était fait jouer

la musique de Christophe; et elle l'avait irrité: il n'y comprenait

rien. Il traitait Beethoven de décadent, et Shakespeare de charlatan.

En revanche, il s'engouait de petits maîtres mignards, des musiques de

clavecin qui charmaient le Roi-Perruque; et il regardait la _Confession

d'une femme de chambre_ comme un livre chrétien...

--Les grands hommes n'ont pas besoin de nous, dit Christophe.

C'est aux autres qu'il faut penser.

--Qui? Le public bourgeois, ces ombres qui vous masquent la

vie? Jouer, écrire pour ces gens? Perdre sa vie pour eux! Quelle

amertume!

--Bah! dit Christophe. Je les vois comme toi; et cela ne m'attriste

pas. Ils ne sont pas si mauvais!

--Brave optimiste allemand! Maître Pangloss!

--Ils sont des hommes, comme moi. Pourquoi ne me comprendraient-ils pas?

...--Et quand ils ne me comprendraient pas, vais-je m'en désoler? Sur

ces milliers de gens, il s'en trouvera toujours un ou deux, qui seront

avec moi: cela me suffit, il ne faut qu'une lucarne pour respirer l'air

du dehors... Pense à ces naïfs spectateurs, à ces adolescents, à ces

vieilles âmes candides, que ta beauté tragique soulève au-dessus de

leurs jours médiocres. Souviens-toi de toi-même, quand tu étais

enfant! N'est-il pas bon de faire aux autres,--quand ce ne serait qu'à

un,--le bonheur et le bien qu'un autre vous fit jadis?

--Tu crois qu'il y en a vraiment un? J'ai fini par en douter... Les

meilleurs de ceux qui nous aiment, comment nous aiment-ils? Comment nous

voient-ils? Savent-ils voir, seulement? Ils nous admirent, en nous

humiliant; ils ont autant de plaisir à voir jouer n'importe quelle

cabotine; ils nous mettent au rang de sots que l'on méprise. Tous ceux

qui ont le succès sont égaux, à leurs yeux.

--Et pourtant, ce sont les plus grands de tous qui restent les

plus grands, pour la postérité.

--Simple effet de recul! Les montagnes s'élèvent, à mesure qu'on

s'éloigne. On voit mieux leur hauteur; mais on en est plus loin... Et

qui nous dit, d'ailleurs, que ce sont les plus grands? Est-ce que tu

connais les autres, ceux qui ont disparu?

--Au diable! dit Christophe. Quand bien même personne ne sentirait

ce que je suis, je le suis. J'ai ma musique, je l'aime, j'y crois;

elle est plus vraie que tout.

--Tu es libre dans ton art, tu peux faire ce que tu veux. Mais moi, que

puis-je? Je suis forcée de jouer ce qu'on m'impose, et de le ressasser

jusqu'à l'écœurement. Nous n'en sommes pas tout à fait arrivés, en

France, à l'état de bête de somme de ces acteurs américains, qui

jouent dix mille fois _Rip_ ou _Robert-Macaire_, qui, vingt-cinq ans de

leur vie, tournent la meule d'un rôle inepte. Mais nous sommes sur le

chemin. Misérables théâtres! Le public ne supporte le génie qu'à

des doses infinitésimales, rasé, rogné, épilé, frotté des onguents

à la mode... Un «génie à la mode!» est-ce que ce n'est pas

crevant?... Quel gâchage de forces! Vois ce qu'ils ont fait d'un

Mounet. Qu'a-t-il eu à jouer, dans sa vie? Deux ou trois rôles qui

valent la peine de vivre: un Œdipe, un Polyeucte. Le reste, quelle

niaiserie! Et penser à tout ce qu'il y aurait eu, pour lui, de grand et

de glorieux à faire!... Ce n'est pas mieux, hors de France. Qu'ont-ils

fait d'une Duse? À quoi s'est consumée sa vie? À quels rôles

inutiles!

--Votre vrai rôle, dit Christophe, est d'imposer au monde les

fortes œuvres d'art.

--On s'épuise en vain. Et cela n'en vaut pas la peine. Dès qu'une de

ces fortes œuvres touche la scène, elle perd sa grande poésie, elle

devient mensongère. Le souffle du public la flétrit. Public de villes

étouffées, dans ses terriers puants, il ne sait plus ce que c'est que

le plein air, la nature, la saine poésie: il lui faut une poésie

fardée, comme nos museaux.--Ah! et puis... et puis... quand même on y

réussirait!... Non, cela ne remplit pas la vie, cela ne remplit pas ma

vie...

--Tu penses encore à lui.

--À qui?

--Tu le sais. À ce drôle.

--Oui.

--Et si tu l'avais, cet homme, et s'il t'aimait, avoue, tu ne

serais pas heureuse, tu trouverais moyen encore de te tourmenter.

--C'est vrai... Ah! qu'est-ce que j'ai donc?... J'ai eu trop

à lutter, je me suis trop rongée, je ne peux plus retrouver le

calme, j'ai en moi une inquiétude, une fièvre...

--Elle devait être en toi, même avant tes épreuves.

--C'est possible... Oui, déjà, quand j'étais petite fille...

Elle me dévorait.

--Qu'est-ce que tu voudrais donc?

--Est-ce que je sais? Plus que je ne puis.

--Je connais cela, dit Christophe. J'étais ainsi, adolescent.

--Oui, mais tu es devenu homme. Moi, je resterai une éternelle

adolescente. Je suis un être incomplet.

--Personne n'est complet. Le bonheur est de connaître ses limites

et de les aimer.

--Je ne peux plus. J'en suis sortie. La vie m'a forcée, fourbue,

estropiée. Il me semble pourtant que j'aurais pu être une femme

normale et saine et belle tout de même, sans être comme le troupeau.

--Tu peux l'être encore. Je te vois si bien, ainsi!

--Dis-moi comment tu me vois.

Il la décrivit, dans des conditions où elle se fût développée

d'une façon naturelle et harmonieuse, où elle eût été heureuse,

aimante et aimée. Elle éprouvait une douceur à l'entendre. Mais

après, elle dit:

--Non, c'est impossible maintenant.

--Eh bien, fit-il, il faut se dire alors, comme le bon vieux

Hændel, quand il devint aveugle:

[Illustration 02]

Et il alla le lui chanter, au piano. Elle l'embrassa, son cher fou

optimiste. Il lui faisait du bien. Mais elle lui faisait du mal: elle le

craignait, du moins. Elle avait des crises de désespoir, et elle ne

pouvait les lui cacher; l'amour la rendait faible. La nuit, quand ils

étaient dans le lit, et qu'elle dévorait son angoisse en silence, il

la devinait, et il suppliait l'amie proche et lointaine de partager avec

lui le poids qui l'écrasait; alors, elle ne pouvait résister, elle se

livrait, en pleurant, dans ses bras; et il passait ensuite des heures à

la consoler, bonnement, sans se fâcher. Mais cette inquiétude

perpétuelle ne laissait point de l'assommer, à la longue. Françoise

tremblait que sa fièvre ne finît par se communiquer à lui. Elle

l'aimait trop pour supporter l'idée qu'il souffrît, par elle. On lui

offrait un engagement en Amérique; elle accepta, pour se forcer à

partir. Elle le quitta, humilié. Elle ne l'était pas moins. Ne pas

pouvoir être heureux l'un par l'autre!

--Mon pauvre vieux, lui dit-elle, en souriant tristement, tendrement.

Sommes-nous assez maladroits! Nous ne retrouverons jamais une occasion

aussi belle, une pareille amitié. Mais il n'y a pas moyen, il n'y a pas

moyen. Nous sommes trop bêtes!...

Ils se regardèrent, penauds et attristés. Ils rirent pour ne pas

pleurer, s'embrassèrent, et se séparèrent, les larmes aux yeux.

Jamais ils ne s'étaient aimés autant qu'en se séparant.

Et après qu'elle fut partie, il revint à l'art, son vieux compagnon...

Ô paix du ciel étoilé!...

Peu de temps après, Christophe reçut une lettre de Jacqueline.

C'était la troisième fois seulement qu'elle lui écrivait; et le ton

était fort différent de celui auquel elle l'avait accoutumé. Elle lui

disait son regret de ne plus le voir, et l'invitait gentiment à

revenir, s'il ne voulait pas contrister deux amis qui l'aimaient.

Christophe fut ravi, mais non pas trop étonné. Il pensait bien que les

dispositions injustes de Jacqueline à son égard ne dureraient pas

toujours. Il aimait à se répéter un mot railleur du vieux

grand-père:

«Tôt ou tard, il vient de bons moments aux femmes; il ne faut

que la patience de les attendre.»

Il retourna donc chez Olivier, et fut accueilli avec joie. Jacqueline se

montra pleine d'attentions; elle évitait le ton ironique qui lui était

naturel, prenait garde de rien dire qui pût blesser Christophe,

témoignait de l'intérêt pour ce qu'il faisait, et parlait avec

intelligence de sujets sérieux. Christophe la crut transformée. Elle

ne l'était que pour lui plaire. Jacqueline avait entendu parler des

amours de Christophe avec l'actrice à la mode, dont le récit avait

défrayé les bavardages parisiens; et Christophe lui était apparu sous

un jour tout nouveau: elle se prit de curiosité pour lui. Lorsqu'elle

le revit, elle le trouva beaucoup plus sympathique. Ses défauts même

ne lui semblèrent pas sans attrait. Elle s'aperçut que Christophe

avait du génie, et qu'il valait la peine de s'en faire aimer.

Jean-Christophe Volume 3 Antoinette, Dans la maison, Les Amies · 第 30 / 36 段