c'était impossible, inutile de résister à l'inévitable. Advienne
que pourra!
Ils mêlèrent leur vie. Chacun d'eux conservait pourtant son
appartement et sa liberté. Françoise eût été incapable de se plier
à une cohabitation régulière avec Christophe. D'ailleurs, sa
situation ne s'y prêtait guère. Elle venait chez Christophe, passait
avec lui une partie des journées et des nuits; mais chaque jour, elle
retournait chez elle, et elle y passait aussi des nuits.
Pendant les mois de vacances, où le théâtre était fermé, ils
louèrent ensemble une maison, aux environs de Paris, du côté de Gif.
Ils y vécurent des jours heureux, malgré quelques voiles de tristesse.
Jours de confiance et de travail. Ils avaient une belle chambre claire,
haut perchée, avec un large horizon libre, au-dessus des champs. La
nuit, par les carreaux, ils voyaient, de leur lit, les ombres étranges
des nuages passer sur le ciel d'une clarté mate et sombre. Dans les
bras l'un de l'autre, à demi endormis, ils entendaient les grillons
ivres de joie chanter, les pluies d'orage tomber; l'haleine
de la terre d'automne--chèvrefeuille, clématite, glycine, herbe
fauchée,--pénétrait la maison et leurs corps. Silence de la nuit.
Sommeil à deux. Silence. Très loin, les aboiements des chiens. Chants
des coqs. L'aube point. L'angélus grêle tinte au clocher lointain,
dans le petit-jour gris et froid, qui fait frissonner les corps dans la
tiédeur du nid et les fait se serrer plus amoureusement. Réveil des
cris d'oiseaux dans la treille agrippée au mur. Christophe ouvre les
yeux, retient son souffle, et, le cœur attendri, regarde auprès de lui
le cher visage las de l'amie endormie, et sa pâleur d'amour...
Leur amour n'était point une passion égoïste. C'était une amitié
profonde, où le corps voulait aussi sa part. Ils ne se gênaient pas.
Chacun travaillait, de son côté. Le génie de Christophe, sa bonté,
sa trempe morale, étaient chers à Françoise. Elle se sentait son
aînée en certaines choses, et elle en avait un plaisir maternel. Elle
regrettait de ne rien comprendre à ce qu'il jouait: elle était fermée
à la musique, sauf à de rares moments où elle était prise d'une
émotion sauvage, qui tenait moins à la musique qu'aux passions qu'il
imprégnaient alors, elle et tout ce qui l'entourait, le paysage, les
gens, les couleurs et les sons. Mais elle n'en sentait pas moins le
génie de Christophe au travers de cette langue mystérieuse qu'elle ne
comprenait pas. C'était comme si elle voyait jouer un grand acteur, en
une langue étrangère. Son génie propre en était ravivé. Et
Christophe, quand il créait une œuvre, projetait ses pensées,
incarnait ses passions dans cette femme, sous cette forme adorée; et il
les voyait plus belles qu'elles n'étaient en lui. Richesse
inappréciable que l'intimité d'une telle âme, si féminine, faible,
bonne, cruelle, et géniale par éclairs. Elle lui apprit beaucoup sur
la vie et les hommes, sur les femmes, qu'il connaissait bien mal, et
qu'elle jugeait avec une clairvoyance aiguë. Surtout, il lui dut de
comprendre mieux le théâtre; elle le fit pénétrer dans l'esprit de
cet art admirable, le plus parfait des arts, le plus sobre, le plus
plein. Elle lui révéla cet instrument magique du rêve humain; elle
lui apprit qu'il ne fallait pas écrire pour soi seul, comme c'était sa
tendance,--(la tendance de trop d'artistes, qui, à l'exemple de
Beethoven, se refusent à écrire «_pour un sacré violon, lorsque
l'Esprit leur parle_»).--Un grand poète dramatique ne rougit pas de
travailler pour une scène précise, et d'adapter sa pensée aux acteurs
dont il dispose; il ne croit pas se rapetisser ainsi: car il sait que
s'il est beau de rêver, il est grand de réaliser. Le théâtre, comme
la fresque, c'est l'art à sa juste place,--l'art vivant.
Les pensées que Françoise exprimait ainsi s'accordaient avec celles de
Christophe, qui tendait, à ce moment de sa carrière, vers un art
collectif, en communion avec les autres hommes. L'expérience de
Françoise lui faisait saisir la collaboration mystérieuse qui se
tresse entre le public et l'acteur. Si réaliste que fût Françoise, et
dénuée d'illusions, elle percevait ce pouvoir de suggestion
réciproque, ces ondes de sympathie qui relient l'acteur à la foule, ce
silence puissant des milliers d'âmes d'où jaillit la voix de
l'interprète unique. Certes, elle ne le ressentait que par lueurs
intermittentes, rarissimes, jamais renouvelées pour une même pièce,
aux mêmes endroits. Le reste du temps, c'était le métier sans âme,
le mécanisme intelligent et froid. Mais ce qui compte, c'est
l'exception,--l'éclair, qui, l'espace d'une seconde, illumine le
gouffre, l'âme commune aux millions d'êtres dont la force s'exprime en
un seul.
C'était cette âme commune, que devait incarner le grand artiste. Son
idéal était le vivant objectivisme de l'aède, qui se dépouille de
soi, pour vêtir les passions collectives qui soufflent sur le monde.
Françoise en éprouvait d'autant plus le besoin qu'elle était
incapable de ce désintéressement: car elle se jouait toujours
elle-même.--La floraison désordonnée du lyrisme individuel a, depuis
un siècle et demi, quelque chose de maladif. La grandeur morale
consiste à beaucoup sentir et à beaucoup dominer, à être sobre de
discours et chaste avec sa pensée, à ne la point étaler, à parler
d'un regard, d'une parole profonde, sans exagérations d'enfant, sans
effusions de femme, pour ceux qui savent comprendre à demi-mot, pour
les hommes. La musique moderne qui parle tant de soi et fait à tout
venant ses confidences indiscrètes est un manque de pudeur et un manque
de goût. Elle ressemble à ces malades qui ne se lassent point de
parler de leurs maladies aux autres, avec des détails répugnants et
risibles. Françoise, qui n'était pas musicienne, n'était pas loin de
voir un signe de décadence dans le développement de la musique aux
dépens de la poésie, comme un polype qui la dévore. Christophe
protestait; mais, à la réflexion, il se demandait s'il n'y avait pas
là quelque vrai. Les premiers _lieder_ écrits sur des poésies de
Gœthe étaient sobres et exacts; bientôt Schubert y mêle sa
sentimentalité romanesque; Schumann, ses langueurs de petite
demoiselle; et, jusqu'à Hugo Wolf, le mouvement s'accentue vers une
déclamation appuyée, des analyses indécentes, une prétention de ne
plus laisser un seul recoin de son âme sans lumière. Tout voile est
déchiré sur les mystères du cœur. Ce qui était dit sobrement par un
Sophocle drapé du Latran, est hurlé par des Ménades impudiques, qui
montrent leur nudité.
Christophe avait un peu honte de cet art, dont il se sentait lui-même
contaminé; et, sans vouloir revenir au passé,--(désir absurde et
contre nature),--il se retrempait dans l'âme des maîtres qui avaient
eu la discrétion hautaine de leur pensée et le sens d'un grand art
collectif: il relisait Hændel, qui, dédaigneux du piétisme larmoyant
de sa race, écrivait ses _Anthems_ colossaux et ses oratorios épiques,
chants des peuples pour des peuples. Le difficile était de trouver des
sujets d'inspiration qui pussent, comme la Bible au temps de Hændel,
éveiller des émotions communes chez les peuples d'aujourd'hui.
L'Europe d'aujourd'hui n'avait plus un livre commun: pas un poème, pas
une prière, pas un acte de foi qui fût le bien de tous. Ô honte qui
devrait écraser tous les écrivains, les artistes, les penseurs
d'aujourd'hui! Pas un n'a écrit, pas un n'a pensé pour tous. Le seul
Beethoven a laissé quelques pages d'un nouvel Évangile consolateur;
mais les musiciens seuls peuvent le lire, et la plupart des hommes ne
l'entendront jamais. Wagner a tenté d'élever sur la colline de
Bayreuth un art religieux, qui relie tous les hommes. Mais sa grande
âme était trop marquée de toutes les tares de la musique et de la
pensée décadentes de son temps: sur la colline sacrée, ce ne sont pas
les pêcheurs de Galilée qui sont venus, ce sont les pharisiens.
Christophe sentait bien ce qu'il fallait faire; mais il lui manquait un
poète, il devait se suffire à lui-même, se restreindre à la seule
musique. Et la musique, quoi qu'on dise, n'est pas une langue
universelle: il faut l'arc des mots pour faire pénétrer la flèche des
sons dans l'esprit de tous.
Christophe projetait d'écrire une suite de symphonies, inspirées de la
vie quotidienne. Il concevait une Symphonie Domestique, à sa façon,
qui n'était pas celle de Richard Strauss. Il n'y matérialisait pas en
un tableau cinématographique la vie de famille, au moyen d'un alphabet
conventionnel, où des thèmes musicaux expriment, par la volonté de
l'auteur, des personnages divers. Jeu docte et enfantin de grand
contrepointiste!... Il ne cherchait pas à décrire des personnages ou
des actions, mais à dire des émotions, qui fussent connues de chacun,
et où chacun pût trouver un écho de son âme propre. Le premier
morceau exprimait le grave et naïf bonheur d'un jeune couple amoureux,
sa tendre sensualité, sa confiance dans l'avenir. Le second morceau
était une élégie sur la mort d'un enfant. Christophe avait fui avec
dégoût toute recherche réaliste dans l'expression de la douleur; les
figures individuelles disparaissaient; il n'y avait qu'une grande
misère,--la vôtre, la mienne, celle de tout homme, en face d'un
malheur qui est ou qui peut être le lot de tous. L'âme atterrée par
le deuil se relevait peu à peu, par un douloureux effort, pour offrir
sa peine en sacrifice. Elle reprenait courageusement son chemin, dans le
morceau suivant qui s'enchaînait au second,--une fugue volontaire, dont
le dessin intrépide et le rythme obstiné finissaient par s'emparer de
l'être, et menaient, au milieu des luttes et des larmes, à une marche
puissante, pleine d'une foi indomptable. Le dernier morceau peignait le
soir de la vie. Les thèmes du commencement reparaissaient avec leur
confiance touchante et leur tendresse qui ne pouvait vieillir, mais plus
mûrs, un peu meurtris, émergeant des ombres de la douleur, couronnés
de lumière, et poussant vers le ciel, comme une riche floraison, un
hymne de religieux amour à la vie infinie.
Christophe cherchait aussi dans les livres du passé de grands sujets
simples et humains, parlant au cœur de tous. Il en choisissait deux:
_Joseph_ et _Niobé._ Mais là, Christophe se heurtait à la question
périlleuse de l'union de la poésie et de la musique. Ses conversations
avec Françoise le ramenaient aux projets, esquissés autrefois avec
Corinne[6], d'une forme de drame musical tenant le milieu entre l'opéra
récitatif et le drame parlé,--l'art de la parole libre unie à la
musique libre,--art dont ne se doute presque aucun artiste
d'aujourd'hui, et que nie la critique routinière, imbue de tradition
wagnérienne. Œuvre neuve: car il ne s'agit pas de marcher dans les
traces de Beethoven, de Weber, de Schumann, de Bizet, quoiqu'ils aient
pratiqué le mélodrame avec génie; il ne s'agit pas de plaquer une
déclamation quelconque sur une musique quelconque et de produire,
coûte que coûte, avec des trémolos, de grossiers effets sur des
publics grossiers; il s'agit de créer un genre nouveau, où des voix
musicales se marient à des instruments apparentés à ces voix, et
mêlent discrètement à leurs stances harmonieuses l'écho des
rêveries et des plaintes de la musique. Une telle forme ne saurait
s'appliquer qu'à un ordre limité de sujets, à des moments de l'âme,
intimes et recueillis, afin d'en évoquer le parfum poétique. Nul art
qui doive être plus discret et plus aristocratique. Il est donc naturel
qu'il ait peu de chances de fleurir dans une époque qui, en dépit des
prétentions des artistes, sent la vulgarité foncière de parvenus.
Peut-être Christophe n'était-il pas mieux fait que les autres pour cet
art; ses qualités même, sa force plébéienne, y faisaient obstacle.
Il ne pouvait que le concevoir, et en réaliser quelques ébauches avec
l'aide de Françoise.
Il mit ainsi en musique des pages de la Bible, presque littéralement
transcrites,--la scène immortelle où Joseph se fait reconnaître par
ses frères, et, après tant d'épreuves, n'en pouvant plus d'émotion
et de tendresse, murmure tout bas ces mots qui ont arraché des larmes
au vieux Tolstoy:
«_Je ne peux plus... Écoutez, je suis Joseph; mon père vit-il
encore? Je suis votre frère, votre frère perdu... Je suis Joseph..._»
Cette belle et libre union ne pouvait durer. Ils avaient ensemble des
moments de plénitude puissante; mais ils étaient trop différents. Et
tous deux, violents, se heurtaient fréquemment. Ces heurts n'étaient
jamais vulgaires: car Christophe avait le respect de Françoise. Et
Françoise, qui pouvait être cruelle, était bonne pour ceux qui
étaient bons envers elle; pour rien au monde, elle n'eût voulu leur
faire de mal. L'un et l'autre avaient d'ailleurs un fond de joyeuse
humeur. Elle se moquait d'elle-même. Elle ne s'en rongeait pas moins:
car l'ancienne passion la tenait toujours; elle continuait de penser au
pleutre qu'elle aimait; elle ne pouvait supporter cet état humiliant,
ni surtout que Christophe le soupçonnât.
Christophe, qui la voyait silencieuse et crispée s'absorber des jours
entiers dans sa mélancolie, s'étonnait qu'elle ne fût pas heureuse.
Elle était parvenue au but; elle était une grande artiste, admirée,
adulée...
--Oui, disait-elle; si j'étais une de ces fameuses comédiennes, qui
ont des âmes de boutiquières, et qui font du théâtre, comme elles
feraient des affaires. Celles-là sont contentes, quand elles ont
«réalisé» une belle situation, un riche mariage bourgeois, et--_le
nec plus ultra_--décroché la croix des braves. Moi, je voulais plus.
Quand on n'est pas un sot, le succès paraît encore plus vide que
l'insuccès. Tu dois bien le savoir!
--Je le sais, dit Christophe. Ah! mon Dieu! ce n'était pas ainsi que je
me figurais la gloire, lorsque j'étais enfant. De quelle ardeur je la
désirais! Qu'elle me semblait lumineuse! Je l'adorais, de loin, comme
quelque chose de religieux... N'importe! Il y a dans le succès une
vertu divine: c'est le bien qu'il permet de faire.
--Quel bien? On est vainqueur. Mais à quoi bon? Rien n'est changé.
Théâtres, concerts, tout est toujours le même. Ce n'est qu'une mode
nouvelle qui succède à une autre mode. Ils ne vous comprennent pas, ou
seulement en courant; et déjà, ils pensent à autre chose...
Toi-même, comprends-tu les autres artistes? En tout cas, tu n'en es pas
compris. Comme ils sont loin de toi, ceux que tu aimes le mieux!
Souviens-toi de ton Tolstoy...
Christophe lui avait écrit; il s'était enthousiasmé pour ses livres;
il voulait mettre en musique un de ses contes populaires, il lui en
avait demandé l'autorisation, il lui avait envoyé ses _lieder._
Tolstoy n'avait pas répondu, pas plus que Gœthe à Schubert et à
Berlioz, qui lui envoyaient leurs chefs-d'œuvre. Il s'était fait jouer
la musique de Christophe; et elle l'avait irrité: il n'y comprenait
rien. Il traitait Beethoven de décadent, et Shakespeare de charlatan.
En revanche, il s'engouait de petits maîtres mignards, des musiques de
clavecin qui charmaient le Roi-Perruque; et il regardait la _Confession
d'une femme de chambre_ comme un livre chrétien...
--Les grands hommes n'ont pas besoin de nous, dit Christophe.
C'est aux autres qu'il faut penser.
--Qui? Le public bourgeois, ces ombres qui vous masquent la
vie? Jouer, écrire pour ces gens? Perdre sa vie pour eux! Quelle
amertume!
--Bah! dit Christophe. Je les vois comme toi; et cela ne m'attriste
pas. Ils ne sont pas si mauvais!
--Brave optimiste allemand! Maître Pangloss!
--Ils sont des hommes, comme moi. Pourquoi ne me comprendraient-ils pas?
...--Et quand ils ne me comprendraient pas, vais-je m'en désoler? Sur
ces milliers de gens, il s'en trouvera toujours un ou deux, qui seront
avec moi: cela me suffit, il ne faut qu'une lucarne pour respirer l'air
du dehors... Pense à ces naïfs spectateurs, à ces adolescents, à ces
vieilles âmes candides, que ta beauté tragique soulève au-dessus de
leurs jours médiocres. Souviens-toi de toi-même, quand tu étais
enfant! N'est-il pas bon de faire aux autres,--quand ce ne serait qu'à
un,--le bonheur et le bien qu'un autre vous fit jadis?
--Tu crois qu'il y en a vraiment un? J'ai fini par en douter... Les
meilleurs de ceux qui nous aiment, comment nous aiment-ils? Comment nous
voient-ils? Savent-ils voir, seulement? Ils nous admirent, en nous
humiliant; ils ont autant de plaisir à voir jouer n'importe quelle
cabotine; ils nous mettent au rang de sots que l'on méprise. Tous ceux
qui ont le succès sont égaux, à leurs yeux.
--Et pourtant, ce sont les plus grands de tous qui restent les
plus grands, pour la postérité.
--Simple effet de recul! Les montagnes s'élèvent, à mesure qu'on
s'éloigne. On voit mieux leur hauteur; mais on en est plus loin... Et
qui nous dit, d'ailleurs, que ce sont les plus grands? Est-ce que tu
connais les autres, ceux qui ont disparu?
--Au diable! dit Christophe. Quand bien même personne ne sentirait
ce que je suis, je le suis. J'ai ma musique, je l'aime, j'y crois;
elle est plus vraie que tout.
--Tu es libre dans ton art, tu peux faire ce que tu veux. Mais moi, que
puis-je? Je suis forcée de jouer ce qu'on m'impose, et de le ressasser
jusqu'à l'écœurement. Nous n'en sommes pas tout à fait arrivés, en
France, à l'état de bête de somme de ces acteurs américains, qui
jouent dix mille fois _Rip_ ou _Robert-Macaire_, qui, vingt-cinq ans de
leur vie, tournent la meule d'un rôle inepte. Mais nous sommes sur le
chemin. Misérables théâtres! Le public ne supporte le génie qu'à
des doses infinitésimales, rasé, rogné, épilé, frotté des onguents
à la mode... Un «génie à la mode!» est-ce que ce n'est pas
crevant?... Quel gâchage de forces! Vois ce qu'ils ont fait d'un
Mounet. Qu'a-t-il eu à jouer, dans sa vie? Deux ou trois rôles qui
valent la peine de vivre: un Œdipe, un Polyeucte. Le reste, quelle
niaiserie! Et penser à tout ce qu'il y aurait eu, pour lui, de grand et
de glorieux à faire!... Ce n'est pas mieux, hors de France. Qu'ont-ils
fait d'une Duse? À quoi s'est consumée sa vie? À quels rôles
inutiles!
--Votre vrai rôle, dit Christophe, est d'imposer au monde les
fortes œuvres d'art.
--On s'épuise en vain. Et cela n'en vaut pas la peine. Dès qu'une de
ces fortes œuvres touche la scène, elle perd sa grande poésie, elle
devient mensongère. Le souffle du public la flétrit. Public de villes
étouffées, dans ses terriers puants, il ne sait plus ce que c'est que
le plein air, la nature, la saine poésie: il lui faut une poésie
fardée, comme nos museaux.--Ah! et puis... et puis... quand même on y
réussirait!... Non, cela ne remplit pas la vie, cela ne remplit pas ma
vie...
--Tu penses encore à lui.
--À qui?
--Tu le sais. À ce drôle.
--Oui.
--Et si tu l'avais, cet homme, et s'il t'aimait, avoue, tu ne
serais pas heureuse, tu trouverais moyen encore de te tourmenter.
--C'est vrai... Ah! qu'est-ce que j'ai donc?... J'ai eu trop
à lutter, je me suis trop rongée, je ne peux plus retrouver le
calme, j'ai en moi une inquiétude, une fièvre...
--Elle devait être en toi, même avant tes épreuves.
--C'est possible... Oui, déjà, quand j'étais petite fille...
Elle me dévorait.
--Qu'est-ce que tu voudrais donc?
--Est-ce que je sais? Plus que je ne puis.
--Je connais cela, dit Christophe. J'étais ainsi, adolescent.
--Oui, mais tu es devenu homme. Moi, je resterai une éternelle
adolescente. Je suis un être incomplet.
--Personne n'est complet. Le bonheur est de connaître ses limites
et de les aimer.
--Je ne peux plus. J'en suis sortie. La vie m'a forcée, fourbue,
estropiée. Il me semble pourtant que j'aurais pu être une femme
normale et saine et belle tout de même, sans être comme le troupeau.
--Tu peux l'être encore. Je te vois si bien, ainsi!
--Dis-moi comment tu me vois.
Il la décrivit, dans des conditions où elle se fût développée
d'une façon naturelle et harmonieuse, où elle eût été heureuse,
aimante et aimée. Elle éprouvait une douceur à l'entendre. Mais
après, elle dit:
--Non, c'est impossible maintenant.
--Eh bien, fit-il, il faut se dire alors, comme le bon vieux
Hændel, quand il devint aveugle:
[Illustration 02]
Et il alla le lui chanter, au piano. Elle l'embrassa, son cher fou
optimiste. Il lui faisait du bien. Mais elle lui faisait du mal: elle le
craignait, du moins. Elle avait des crises de désespoir, et elle ne
pouvait les lui cacher; l'amour la rendait faible. La nuit, quand ils
étaient dans le lit, et qu'elle dévorait son angoisse en silence, il
la devinait, et il suppliait l'amie proche et lointaine de partager avec
lui le poids qui l'écrasait; alors, elle ne pouvait résister, elle se
livrait, en pleurant, dans ses bras; et il passait ensuite des heures à
la consoler, bonnement, sans se fâcher. Mais cette inquiétude
perpétuelle ne laissait point de l'assommer, à la longue. Françoise
tremblait que sa fièvre ne finît par se communiquer à lui. Elle
l'aimait trop pour supporter l'idée qu'il souffrît, par elle. On lui
offrait un engagement en Amérique; elle accepta, pour se forcer à
partir. Elle le quitta, humilié. Elle ne l'était pas moins. Ne pas
pouvoir être heureux l'un par l'autre!
--Mon pauvre vieux, lui dit-elle, en souriant tristement, tendrement.
Sommes-nous assez maladroits! Nous ne retrouverons jamais une occasion
aussi belle, une pareille amitié. Mais il n'y a pas moyen, il n'y a pas
moyen. Nous sommes trop bêtes!...
Ils se regardèrent, penauds et attristés. Ils rirent pour ne pas
pleurer, s'embrassèrent, et se séparèrent, les larmes aux yeux.
Jamais ils ne s'étaient aimés autant qu'en se séparant.
Et après qu'elle fut partie, il revint à l'art, son vieux compagnon...
Ô paix du ciel étoilé!...
Peu de temps après, Christophe reçut une lettre de Jacqueline.
C'était la troisième fois seulement qu'elle lui écrivait; et le ton
était fort différent de celui auquel elle l'avait accoutumé. Elle lui
disait son regret de ne plus le voir, et l'invitait gentiment à
revenir, s'il ne voulait pas contrister deux amis qui l'aimaient.
Christophe fut ravi, mais non pas trop étonné. Il pensait bien que les
dispositions injustes de Jacqueline à son égard ne dureraient pas
toujours. Il aimait à se répéter un mot railleur du vieux
grand-père:
«Tôt ou tard, il vient de bons moments aux femmes; il ne faut
que la patience de les attendre.»
Il retourna donc chez Olivier, et fut accueilli avec joie. Jacqueline se
montra pleine d'attentions; elle évitait le ton ironique qui lui était
naturel, prenait garde de rien dire qui pût blesser Christophe,
témoignait de l'intérêt pour ce qu'il faisait, et parlait avec
intelligence de sujets sérieux. Christophe la crut transformée. Elle
ne l'était que pour lui plaire. Jacqueline avait entendu parler des
amours de Christophe avec l'actrice à la mode, dont le récit avait
défrayé les bavardages parisiens; et Christophe lui était apparu sous
un jour tout nouveau: elle se prit de curiosité pour lui. Lorsqu'elle
le revit, elle le trouva beaucoup plus sympathique. Ses défauts même
ne lui semblèrent pas sans attrait. Elle s'aperçut que Christophe
avait du génie, et qu'il valait la peine de s'en faire aimer.