Brusquement, tout changea. L'article annoncé dans le journal ne parut

point. Les insinuations se turent. La campagne s'arrêta net. Bien plus:

deux ou trois semaines après, le critique du journal publiait, d'une

façon incidente, quelques lignes élogieuses, qui semblaient attester

que la paix était faite. Un grand éditeur de Leipzig écrivit à

Christophe pour lui offrir de publier ses œuvres; et le traité fut

conclu à des conditions avantageuses. Une lettre flatteuse, qui portait

le cachet de l'ambassade d'Autriche, exprima à Christophe le désir

qu'on avait d'introduire certaines de ses compositions sur les

programmes des soirées de gala, données à l'ambassade. Philomèle,

que patronnait Christophe, fut priée de se faire entendre à une de ces

soirées; et aussitôt après, elle fut partout demandée dans les

salons aristocratiques de la colonie allemande et italienne de Paris.

Christophe lui-même, qui ne put se dispenser de venir à un des

concerts, trouva le meilleur accueil auprès de l'ambassadeur.

Cependant, quelques mots d'entretien lui montrèrent que son hôte,

assez peu musicien, ne connaissait rien de ses œuvres. D'où venait

donc cet intérêt subit? Une invisible main semblait veiller sur lui,

écarter les obstacles, lui aplanir la route. Christophe s'informa.

L'ambassadeur fit allusion à deux amis de Christophe, le comte et la

comtesse Berény, qui avaient une grande sympathie pour lui. Christophe

ignorait jusqu'à leur nom; et le soir qu'il vint à l'ambassade, il

n'eut pas l'occasion de leur être présenté. Il n'insista pas pour les

connaître. Il traversait une période de dégoût des hommes, où il

faisait aussi peu fond sur ses amis que sur ses ennemis: amis et ennemis

étaient également incertains; un souffle les changeait; il fallait

apprendre à s'en passer, et dire, comme ce vieux homme du XVIIe

siècle:

«_Dieu m'a donne des amis; il me les a ôtés. Ils m'ont laissé.

Je les laisse, et n'en fais point mention._»

Depuis qu'il avait quitté la maison d'Olivier, Olivier ne lui avait

plus donné signe de vie; tout semblait fini entre eux. Christophe ne

tenait pas à faire des amitiés nouvelles. Il se représentait le comte

et la comtesse Bérény, à l'image de tant de snobs qui se disaient ses

amis; et il ne fit rien pour les rencontrer. Il les eût plutôt fuis.

C'était Paris tout entier qu'il eût voulu fuir. Il avait besoin de se

réfugier, pour quelques semaines, dans une solitude amie. S'il avait pu

se retremper, quelques jours, seulement quelques jours, dans son pays

natal! Peu à peu, cette pensée devenait un désir maladif. Il voulait

revoir son fleuve, son ciel, la terre de ses morts. Il fallait qu'il les

revît. Il ne le pouvait point, sans risquer sa liberté: il était

toujours sous le coup de l'arrêt lancé contre lui, lors de sa fuite

d'Allemagne. Mais il se sentait prêt à toutes les folies pour rentrer,

ne fût-ce qu'un seul jour.

Par bonheur, il en parla à un de ses nouveaux protecteurs. Comme un

jeune attaché à l'ambassade d'Allemagne, rencontré à la soirée où

l'on donnait ses œuvres, lui disait que son pays était fier d'un

musicien tel que lui, Christophe répondit amèrement:

--Il est si fier de moi qu'il me laissera mourir à sa porte,

sans m'ouvrir.

Le jeune diplomate se fit expliquer la situation; et, quelques

jours après, il revint voir Christophe, et lui dit:

--On s'intéresse à vous en haut lieu. Un très grand personnage, qui a

seul pouvoir pour suspendre les effets du jugement qui pèse sur vous, a

été mis au courant de votre situation; et il daigne en être touché.

Je ne sais pas comment votre musique a pu lui plaire: car--(entre

nous)--il n'a pas le goût fort bon; mais il est intelligent, et il a le

cœur généreux. Sans qu'il soit possible de lever, pour le moment,

l'arrêt rendu contre vous, on consent à fermer les yeux, si vous

voulez passer quarante-huit heures dans votre ville, pour revoir les

vôtres. Voici un passeport. Vous le ferez viser, à l'arrivée et au

départ. Soyez prudent, et n'attirez pas l'attention.

Christophe revit encore une fois sa terre. Il passa les deux jours qui

lui étaient accordés, ne s'entretenant qu'avec elle et ceux qui

étaient en elle. Il vit la tombe de sa mère. L'herbe y poussait; mais

des fleurs y avaient été déposées récemment. Côte à côte

dormaient le père et le grand-père. Il s'assit à leurs pieds. La

tombe était adossée au mur d'enceinte. Un châtaignier qui poussait de

l'autre côté, dans le chemin creux, l'ombrageait. Par-dessus le mur

bas, on voyait les moissons dorées, où le vent tiède faisait passer

des ondulations molles; le soleil régnait sur la terre assoupie; on

entendait le cri des cailles dans les blés, et sur les tombes la douce

houle des cyprès. Christophe était seul et rêvait. Son cœur était

calme. Assis, les mains jointes autour du genou, et le dos appuyé au

mur, il regardait le ciel. Ses yeux se fermèrent, un moment. Comme tout

était simple! Il se sentait chez lui, parmi les siens. Il se tenait

auprès d'eux, la main dans la main. Les heures s'écoulaient. Vers le

soir, des pas firent crier le sable des allées. Le gardien passa,

regarda Christophe assis. Christophe lui demanda qui avait mis les

fleurs. L'homme répondit que la fermière de Buir passait, une ou deux

fois par an.

--Lorchen? dit Christophe.

Ils causèrent.

--Vous êtes le fils? dit l'homme.

--Elle en avait trois, dit Christophe.

--Je parle de celui de Hambourg. Les autres ont mal tourné.

Christophe, la tête un peu renversée en arrière, immobile, se

taisait. Le soleil descendait.

--Je vais fermer, dit le gardien.

Christophe se leva, et fit lentement avec lui le tour du cimetière. Le

gardien faisait les honneurs de chez lui. Christophe s'arrêtait pour

lire les noms inscrits. Que de gens de sa connaissance il retrouvait

là, réunis! Le vieux Euler,--son gendre,--plus loin, des camarades

d'enfance, de petites filles avec qui il avait joué,--et là, un nom

qui lui remua le cœur: Ada... Paix sur tous...

Les flammes du couchant ceinturaient le tranquille horizon. Christophe

sortit. Il se promena longtemps encore dans les champs. Les étoiles

s'allumaient...

Le lendemain, il revint et, de nouveau, passa l'après-midi à sa place

de la veille. Mais le beau calme silencieux de la veille s'était

animé. Son cœur chantait un hymne insouciant et heureux. Assis sur la

margelle de la tombe, il écrivit sur ses genoux, au crayon, dans un

carnet de notes, le chant qu'il entendait. Le jour ainsi passa. Il lui

semblait qu'il travaillait dans sa petite chambre d'autrefois, et que la

maman était là, de l'autre côté de la cloison. Quand il eut fini et

qu'il fallut partir,--il était déjà à quelques pas de la tombe,--il

se ravisa, il revint, et enfouit le carnet dans l'herbe, sous le lierre.

Quelques gouttes de pluie commençaient à tomber. Christophe pensa:

--Il sera vite effacé. Tant mieux!... Pour toi seule. Pour nul autre.

Il revit aussi le fleuve, les rues familières, où tant de choses

étaient changées. Aux portes de la ville, sur les promenades des

anciens bastions, un petit bois d'acacias qu'il avait vu planter avait

conquis la place, étouffait les vieux arbres. En longeant le mur qui

bordait le jardin des De Kerich, il reconnut la borne sur laquelle il

grimpait, lorsqu'il était gamin, pour regarder dans le parc; et il fut

étonné de voir comme la rue, le mur, le jardin étaient devenus

petits. Devant la grille d'entrée, il s'arrêta un moment. Il

continuait son chemin, quand une voiture passa. Machinalement, il leva

les yeux; et ses yeux rencontrèrent ceux d'une jeune dame, fraîche,

grasse, réjouie, qui l'examinait curieusement. Elle fit une exclamation

de surprise. À son geste, la voiture s'arrêta. Elle dit:

--Monsieur Krafft!

Il s'arrêta.

Elle dit en riant:

--Minna...

Il courut à elle, presque aussi troublé qu'au jour de la première

rencontre[8]. Elle était avec un monsieur, grand, gros, chauve, aux

moustaches relevées d'un air vainqueur, qu'elle présenta: «_Herr

Reichsgerichtsrat_ von Brombach»,--son mari. Elle voulut que Christophe

entrât à la maison. Il cherchait à s'excuser. Mais Minna s'exclamait:

--«Non, non, il devait venir, venir dîner.»

Elle parlait très fort et très vite, et, sans attendre les questions,

déjà racontait sa vie. Christophe, abasourdi par sa volubilité et par

son bruit, n'entendait qu'à moitié, et il la regardait. C'était là

sa petite Minna! Elle était florissante, robuste, rembourrée de toutes

parts, une jolie peau, un teint de rose, mais les traits élargis,

particulièrement le nez solide et bien nourri. Les gestes, les

manières, les gentillesses étaient restées les mêmes; mais le volume

avait changé.

Cependant, elle ne cessait de parler: elle racontait à Christophe les

histoires de son passé, ses histoires intimes, la façon dont elle

avait aimé son mari et dont son mari l'avait aimée. Christophe était

gêné. Elle avait un optimisme sans critique, qui lui faisait trouver

parfait et supérieur aux autres,--(du moins quand elle était en

présence des autres),--sa ville, sa maison, sa famille, son mari, et

elle-même. Elle disait de son mari, et devant lui, qu'il était

«l'homme le plus grandiose qu'elle eût jamais vu», qu'il y avait en

lui «une force surhumaine». «L'homme le plus grandiose» tapotait en

riant les joues de Minna, et déclarait à Christophe qu'elle était

«une femme hautement éminente». Il semblait que monsieur le

_Reichsgerichtsrat_ fût au courant de la situation de Christophe, et

qu'il ne sût au juste s'il devait le traiter avec égards ou sans

égards, vu sa condamnation d'une part, et, de l'autre, vu l'auguste

protection qui le couvrait; il prit le parti de mélanger les deux

manières. Pour Minna, elle parlait toujours. Quand elle eut abondamment

parlé d'elle à Christophe, elle parla de lui; elle le harcela de

questions aussi intimes que l'avaient été les réponses aux questions

supposées, qu'il ne lui avait point faites. Elle était ravie de revoir

Christophe; elle ne connaissait rien de sa musique; mais elle savait

qu'il était connu; elle était flattée qu'il l'eût aimée,--(et

qu'elle l'eût refusé).--Elle le lui rappela, en plaisantant, sans

beaucoup de délicatesse. Elle lui demanda un autographe pour son album.

Elle l'interrogea avec insistance sur Paris. Elle manifestait pour cette

ville autant de curiosité que de mépris. Elle prétendait la

connaître, ayant vu les Folies-Bergère, l'Opéra, Montmartre et

Saint-Cloud. D'après elle, les Parisiennes étaient des cocottes, de

mauvaises mères, qui avaient le moins possible d'enfants et ne s'en

occupaient point, les laissant au logis pour aller au théâtre ou dans

les lieux de plaisir. Elle n'admettait point qu'on la contredît. Au

cours de la soirée, elle voulut que Christophe jouât un morceau de

piano. Elle le trouva charmant. Mais au fond, elle admirait autant le

jeu de son mari.

Christophe eut le plaisir de revoir la mère de Minna, Mme de Kerich. Il

avait conservé pour elle une secrète tendresse, parce qu'elle avait

été bonne pour lui. Elle n'avait rien perdu de sa bonté, et elle

était plus naturelle que Minna; mais elle témoignait toujours à

Christophe cette petite ironie affectueuse qui l'irritait jadis. Elle en

était restée au point où il l'avait laissée; elle aimait les mêmes

choses; et il ne lui semblait pas admissible qu'on pût faire mieux, ni

autrement; elle opposait le Jean-Christophe d'autrefois au

Jean-Christophe d'aujourd'hui; et elle préférait le premier.

Autour d'elle, personne n'avait changé d'esprit, que Christophe.

L'immobilité de la petite ville, son étroitesse d'horizon, lui

étaient pénibles. Ses hôtes passèrent une partie de la soirée à

l'entretenir de commérages sur le compte de gens qu'il ne connaissait

pas. Ils étaient à l'affût des ridicules de leurs voisins, et ils

décrétaient ridicule tout ce qui différait d'eux. Cette curiosité

malveillante, perpétuellement occupée de riens, finissait par causer

à Christophe un malaise insupportable. Il essaya de parler de sa vie,

à l'étranger. Mais tout de suite, il se heurta à l'impossibilité de

leur faire sentir cette civilisation française, dont il avait souffert,

et qui lui devenait chère, en ce moment qu'il la représentait dans son

propre pays,--ce libre esprit latin, dont la première loi est

l'intelligence: comprendre le plus possible, au risque de faire bon

marché de la «moralité». Il retrouvait chez ses hôtes, et surtout

chez Minna, cet esprit orgueilleux, qui l'avait blessé autrefois, mais

dont il avait perdu le souvenir,--orgueilleux par faiblesse autant que

par vertu,--cette honnêteté sans charité, fière de sa vertu, et

méprisante des défaillances qu'elle ne pouvait pas connaître, le

culte du comme-il-faut, le dédain scandalisé des supériorités

«irrégulières». Minna avait une assurance tranquille et sentencieuse

d'avoir toujours raison. Aucune nuance dans sa façon de juger les

autres. Elle ne se souciait pas de les comprendre, elle n'était

occupée que d'elle-même. Son égoïsme se badigeonnait d'une vague

teinture métaphysique. Il était constamment question de son «moi»,

du développement de son «moi». Elle était peut-être une bonne

femme, et capable d'aimer. Mais elle s'aimait trop. Surtout, elle se

respectait trop. Elle avait l'air de dire perpétuellement le _Pater_ et

l'_Ave_ devant son «moi». On avait le sentiment qu'elle eût cessé

totalement d'aimer, et pour toujours, l'homme qu'elle aimait le mieux,

s'il eût manqué un seul instant--(l'aurait-il regretté mille fois,

par la suite),--au respect dû envers la dignité de son «moi»... Au

diable ton «moi»! Pense donc un peu au «toi»!...

Cependant, Christophe ne la voyait pas avec des yeux sévères. Lui qui

était si irritable à l'ordinaire, il l'écoutait parler avec une

patience archangélique. Il se défendait de la juger. Il l'entourait,

comme d'une auréole, du religieux souvenir de son enfance; et il

s'obstinait à rechercher en elle l'image de la petite Minna. Il

n'était pas impossible de la reconnaître en certains de ses gestes; le

timbre de sa voix avait certaines sonorités qui réveillaient des

échos émouvants. Il s'absorbait en eux, se taisant, n'écoutant pas

les paroles qu'elle disait, ayant l'air d'écouter, ne cessant de lui

témoigner un respect attendri. Mais il avait du mal à concentrer son

esprit: elle faisait trop de bruit; elle l'empêchait d'entendre Minna.

À la fin, il se leva, un peu las:

--Pauvre petite Minna! Ils voudraient me faire croire que tu es

là, dans cette belle grosse personne, qui crie fort et qui m'ennuie.

Mais je sais bien que non. Allons-nous-en, Minna. Qu'avons-nous à

faire de ces gens?

Il s'en alla, leur laissant croire qu'il reviendrait le lendemain. S'il

avait dit qu'il repartait, le soir, ils ne l'eussent point lâché

jusqu'à l'heure du train. Dès les premiers pas dans la nuit, il

retrouva l'impression de bien-être qu'il avait, avant d'avoir

rencontré la voiture. Le souvenir de la soirée importune s'effaça,

comme d'un coup d'éponge: il n'en resta plus rien; la voix du Rhin noya

tout. Il allait sur le bord, du côté de la maison où il était né.

Il n'eut pas de peine à la reconnaître. Les volets étaient fermés;

on dormait. Christophe s'arrêta au milieu de la route; il lui semblait

que s'il frappait à la porte, les fantômes connus lui ouvriraient. Il

pénétra dans le pré, autour de la maison, près du fleuve, à

l'endroit où il allait causer jadis avec Gottfried, le soir. Il

s'assit. Et les jours passés revécurent. Et la chère petite fille qui

avait bu avec lui le rêve du premier amour était ressuscitée. Ils

revivaient ensemble la jeune tendresse, et ses douces larmes et ses

espoirs infinis. Et il se dit, avec un sourire de bonhomie:

--La vie ne m'a rien appris. J'ai beau savoir... j'ai beau savoir...

J'ai toujours les mêmes illusions.

Qu'il est bon d'aimer et de croire intarissablement! Tout ce

que touche l'amour est sauvé de la mort.

--Minna, qui es avec moi,--avec moi, pas avec l'autre,... Minna,

qui ne vieilliras jamais!...

La lune, voilée, sortit des nuages, et sur le dos du fleuve fit luire

des écailles d'argent. Christophe eut l'impression que le fleuve ne

passait pas jadis aussi près du tertre où il était assis. Il

s'approcha. Oui, il y avait là naguère, au delà de ce poirier, une

langue de sable, une petite pente gazonnée, où il avait joué bien des

fois. Le fleuve les avait rongées; il avançait, léchant les racines

du poirier. Christophe eut un serrement de cœur. Il revint vers la

gare. De ce côté, un nouveau quartier,--maisons pauvres, chantiers en

construction, grandes cheminées d'usines,--commençait à s'élever.

Christophe songea au bois d'acacias qu'il avait vu, dans l'après-midi,

et il pensa:

--Là aussi, le fleuve ronge...

La vieille ville, endormie dans l'ombre, avec tout ce qu'elle

renfermait, vivants et morts, lui fut plus chère encore: car

il la sentit menacée...

_Hostis habet muros..._

Vite, sauvons les nôtres! La mort guette tout ce que nous aimons.

Hâtons-nous de graver le visage qui passe, sur le bronze éternel.

Arrachons aux flammes le trésor de la patrie, avant que l'incendie

dévore le palais de Priam...

Christophe monta dans le train, qui partit, comme un homme qui fuit

devant l'inondation. Mais pareil à ceux-là qui sauvaient du naufrage

de leur ville les dieux de la cité, Christophe emportait en lui

l'étincelle d'amour qui avait jailli de sa terre, et l'âme sacrée du

passé.

Jacqueline et Olivier s'étaient rapprochés, pour un temps. Jacqueline

avait perdu son père. Cette mort l'avait profondément remuée. En

présence du malheur véritable, elle sentit la misérable niaiserie des

autres douleurs; et la tendresse que lui témoignait Olivier ranima son

affection pour lui. Elle se trouvait ramenée, de quelques années en

arrière, aux tristes jours qui avaient suivi la mort de la tante

Marthe, et qui avaient été suivis des jours bénis d'amour. Elle se

disait qu'elle était ingrate envers la vie et qu'il fallait lui savoir

gré de ne pas vous prendre le peu qu'elle vous avait donné. Ce peu,

dont le prix lui était révélé, elle le serrait jalousement contre

elle. Un éloignement momentané de Paris, que le médecin avait

prescrit pour la distraire de son deuil, un voyage qu'elle fit avec

Olivier, une sorte de pèlerinage aux lieux où ils s'étaient aimés

pendant la première année de leur mariage, acheva de l'attendrir. Dans

la mélancolie de retrouver, au détour du chemin, la chère figure de

l'amour, qu'on croyait disparu, et de la voir passer, et de savoir

qu'elle disparaîtrait de nouveau,--pour combien de temps? pour

toujours, peut-être?--ils l'étreignaient avec une passion

désespérée...

--Reste, reste avec nous!

Mais ils savaient bien qu'ils allaient le perdre...

Quand Jacqueline revint à Paris, elle sentait tressaillir dans son

corps une petite vie nouvelle, allumée par l'amour. Mais l'amour était

déjà passé. Le fardeau qui s'appesantissait en elle ne la rattachait

pas à Olivier. Elle n'en éprouvait point la joie qu'elle attendait.

Elle s'interrogeait avec inquiétude. Naguère, quand elle se

tourmentait, souvent elle avait pensé que la venue d'un petit enfant

serait le salut pour elle. Le petit enfant était là, le salut n'était

pas venu. Cette pliante humaine qui enfonçait ses racines dans sa

chair, elle la sentait avec effroi pousser, boire son sang. Elle restait

des journées, absorbée, écoutant, le regard perdu, tout son être

aspiré par l'être inconnu qui avait pris possession d'elle. C'était

un bourdonnement vague, doux, endormant, angoissant. Elle se réveillait

en sursauts de cette torpeur,--moite de sueur, frissonnante, avec un

éclair de révolte. Elle se débattait contre le filet où la nature

l'avait prise. Elle voulait vivre, elle voulait être libre, il lui

semblait que la nature l'avait dupée. Puis, elle avait honte de ces

pensées, elle se trouvait monstrueuse, elle se demandait si elle était

donc plus mauvaise, ou autrement faite que les autres femmes. Et peu à

peu, elle s'apaisait de nouveau, engourdie comme un arbre, dans la sève

et le rêve du fruit vivant qui mûrissait en ses entrailles.

Qu'allait-il être?...

Lorsqu'elle entendit son premier cri à la lumière, lorsqu'elle vit ce

petit corps pitoyable et touchant, tout son cœur se fondit. Elle

connut, en une minute d'éblouissement, cette glorieuse joie de la

maternité, la plus puissante qui soit au monde: avoir créé de sa

souffrance un être de sa chair, un homme. Et la grande vague d'amour

qui remue l'univers l'étreignit de la tête aux pieds, la roula, la

souleva jusqu'aux cieux... Ô Dieu, la femme qui crée est ton égale;

et tu ne connais pas une joie pareille à la sienne: car tu n'as pas

souffert...

Puis, la vague retomba; et l'âme retoucha le fond.

Olivier, tremblant d'émotion, se penchait sur l'enfant; et, souriant à

Jacqueline, il tâchait de comprendre quel lien de vie mystérieux il y

avait entre eux deux et cet être misérable encore à peine humain.

Tendrement, avec un peu de dégoût, l'effleura de ses lèvres cette

petite tête jaune et ridée. Jacqueline le regardait: jalousement, elle

le repoussa; elle saisit l'enfant, et le serra contre son sein, elle le

couvrit de baisers. L'enfant cria, elle le rendit; et, la tête tournée

contre le mur, elle pleura. Olivier vint vers elle, l'embrassa, but ses

larmes; elle l'embrassa aussi, et se força à sourire; puis, elle

demanda qu'on la laissât se reposer, avec l'enfant près d'elle...

Hélas! qu'y faire, lorsque l'amour est mort? L'homme, qui livre à

l'intelligence plus de la moitié de soi-même, ne perd jamais un

sentiment fort, sans en conserver dans son cerveau une trace, une idée.

Il peut ne plus aimer, il ne peut pas oublier qu'il a aimé. Mais la

femme qui a aimé, sans raison, tout entière, et qui cesse d'aimer,

sans raison, tout entière, qu'y peut-elle? Vouloir? Se faire illusion?

Et quand elle est trop faible pour vouloir, trop vraie pour se faire

illusion?...

Jacqueline, accoudée sur son lit, regardait l'enfant avec une tendre

pitié. Qu'était-il? Quel qu'il fût, il n'était pas d'elle tout

entier. Il était aussi «l'autre». Et «l'autre», elle ne l'aimait

plus. Pauvre petit! Cher petit! Elle s'irritait contre cet être qui

voulait la rattacher à un passé mort; et, se penchant sur lui, elle

l'embrassait, elle l'embrassait...

Le grand malheur des femmes d'aujourd'hui, c'est qu'elles sont trop

libres, et pas assez. Plus libres, elles chercheraient des liens, elles

y trouveraient un charme et une sécurité. Moins libres, elles se

résigneraient a des liens qu'elles sauraient ne pouvoir briser; et

elles souffriraient moins. Mais le pire est d'avoir des liens qui ne

vous lient pas, et des devoirs dont on peut s'affranchir.

Si Jacqueline avait cru que sa petite maison lui était assignée pour

toute la durée de sa vie, elle l'eût trouvée moins incommode et moins

étroite, elle se fût ingéniée à la rendre confortable; elle eût

fini, comme elle avait commencé: par l'aimer. Mais elle savait qu'elle

en pouvait sortir; et elle y étouffait. Elle pouvait se révolter: elle

en arriva à croire qu'elle le devait.

Les moralistes d'à présent sont d'étranges animaux. Tout leur être

s'est atrophié, au profit des facultés d'observation. Ils ne cherchent

plus qu'à voir la vie: à peine à la comprendre, nullement à la

vouloir. Quand ils ont reconnu dans la nature humaine et noté ce qui

est, leur tâche leur paraît accomplie, ils disent:

--Cela est.

Ils n'essaient point de le changer. Il semble qu'à leurs yeux le seul

fait d'exister soit une vertu morale. Toutes les faiblesses se sont

trouvées, du coup, investies d'une sorte de droit divin. Le monde se

démocratise. Autrefois, le roi seul était irresponsable. Aujourd'hui,

ce sont tous les hommes, et, de préférence, la canaille. Les

admirables conseillers! Avec beaucoup de peine et un soin scrupuleux,

ils s'appliquent à démontrer aux faibles à quel point ils sont

faibles, et que, de par la nature, il en a été décrété ainsi, de

toute éternité. Que reste-t-il aux faibles, qu'à se croiser les bras?

Bien heureux, quand ils ne s'admirent point! À force de s'entendre

répéter qu'elle est une enfant malade, la femme s'enorgueillit de

l'être. On cultive ses lâchetés, on les fait s'épanouir. Qui

s'amuserait à conter complaisamment aux enfants qu'il est un âge dans

l'adolescence où l'âme qui n'a pas encore trouvé son équilibre est

capable des crimes, du suicide, des pires dépravations physiques et

morales, et qui les excuserait,--sur-le-champ, les crimes naîtraient.

L'homme même, il suffit de lui répéter qu'il n'est point libre, pour

qu'il ne le soit plus et se livre à la bête. Dites à la femme qu'elle

est responsable, maîtresse de son corps et de sa volonté,--et elle le

sera. Mais lâches que vous êtes, vous vous gardez bien de le dire: car

vous avez intérêt à ce qu'elle ne le sache point!...

Le triste milieu où se trouvait Jacqueline acheva de l'égarer. Depuis

qu'elle s'était détachée d'Olivier, elle était rentrée dans ce

monde qu'elle méprisait quand elle était jeune fille. Autour d'elle et

de ses amies mariées, s'était formée une petite société de jeunes

hommes et de jeunes femmes riches, élégants, désœuvrés,

intelligents et veules. Il y régnait une liberté absolue de pensée et

de propos, que tempérait seulement, en l'assaisonnant, l'esprit.

Volontiers ils eussent pris la devise de l'abbaye Rabelaisienne:

_Fais ce que Vouldras._

Jean-Christophe Volume 3 Antoinette, Dans la maison, Les Amies · 第 32 / 36 段