parler d'elle chez Gamache, avec une admiration brutale, comme d'une
fille très libre, intelligente et hardie, d'une énergie de fer,
brûlée d'ambition, mais âpre, fantasque, déroutante, violente, qui
avait roulé très bas avant d'en arriver à sa gloire présente, et qui
se vengeait, depuis.
Un jour que Christophe prenait le chemin de fer, pour aller voir
Philomèle à Meudon, en ouvrant la porte de son compartiment il trouva
la comédienne installée. Elle semblait dans un état d'agitation et de
souffrance; l'apparition de Christophe lui fut désagréable. Elle lui
tourna le dos, regardant obstinément par la vitre opposée. Mais
Christophe, frappé de l'altération de ses traits, ne cessait de la
fixer, avec une compassion naïve et gênante. Impatientée, elle lui
lança un regard furieux, qu'il ne comprit pas. À la station suivante,
elle descendit, et remonta dans une autre voiture. Alors seulement, il
pensa--un peu tard--qu'il l'avait fait fuir; et il en fut mortifié.
Quelques jours après, à une station sur la même ligne, revenant à
Paris, et attendant le train, il était assis sur l'unique banc du quai.
Elle parut, et vint s'asseoir à côté de lui. Il voulut se lever. Elle
dit:
--Restez.
Ils étaient seuls. Il s'excusa de l'avoir forcée à changer de
compartiment, l'autre jour; il dit que s'il avait pu se douter
qu'il la gênait, il serait descendu. Elle répondit, avec un sourire
ironique:
--C'est vrai, vous étiez insupportable, avec votre insistance
à me dévisager.
Il dit:
--Pardon; je ne pouvais pas m'empêcher... Vous aviez l'air de souffrir.
--Eh bien, et puis après? dit-elle.
--C'est plus fort que moi. Si vous voyiez quelqu'un se noyer,
est-ce que vous ne lui tendriez pas la main?
--Moi? Pas du tout, dit-elle. Je lui enfoncerais la tête sous
l'eau, pour que ce fût plus vite fini.
Elle dit cela, avec un mélange d'amertume et d'humour; et comme
il la regardait, d'un air interdit, elle rit.
Le train arriva. Tout était plein, sauf la dernière voiture. Elle
monta. L'employé les pressait. Christophe, qui ne tenait pas à
renouveler la scène de l'autre jour, voulut chercher un autre
compartiment. Elle lui dit:
--Montez.
Il entra. Elle dit:
--Aujourd'hui, cela m'est égal.
Ils causèrent. Avec un grand sérieux, Christophe cherchait à lui
démontrer qu'il n'était pas permis de se désintéresser des autres,
et qu'on pourrait se faire tant de bien mutuellement, en s'aidant,
en se consolant...
--Les consolations, dit-elle, ça ne prend pas sur moi...
Et comme Christophe insistait:
--Oui, dit-elle encore, avec son sourire impertinent; consolateur,
c'est un rôle avantageux pour celui qui le joue.
Il fut un moment avant de comprendre. Quand il comprit, quand il
s'imagina qu'elle le soupçonnait de chercher son propre intérêt,
alors qu'il ne pensait qu'à elle, il se leva indigné, ouvrit la
portière, et voulut sortir, bien que le train fût en marche. Elle
l'empêcha, non sans peine. Il se rassit furieux, et referma la
portière, juste au moment où le train passait sous un tunnel.
--Voyez, dit-elle, vous auriez pu être tué.
--Je m'en fous.
Il ne voulait plus lui parler.
--Le monde est trop bête, dit-il. On se fait souffrir, on souffre;
et quand on veut venir en aide à quelqu'un, il vous soupçonne. C'est
dégoûtant. Tout ces gens-là ne sont pas humains.
Elle tâcha de le calmer, en riant. Elle lui posa sa main gantée
sur la main; elle lui parla gentiment, en l'appelant par son nom.
--Comment, vous me connaissez? dit-il.
--Comme si tout le monde ne se connaissait pas à Paris! Vous êtes du
bateau, vous aussi. Mais j'ai eu tort de vous parler comme j'ai fait.
Vous êtes un bon garçon, vous, je vois ça. Allons, calmez-vous. Tope!
Faisons la paix!
Ils se donnèrent la main, et causèrent amicalement. Elle dit:
--Ce n'est pas ma faute, voyez-vous. J'ai fait tant d'expériences
avec les gens que cela m'a rendue défiante.
--Ils m'ont bien souvent déçu, moi aussi, dit Christophe. Mais
je leur fais toujours crédit.
--Je vois bien, vous devez être né gobemouches.
Il se mit à rire:
--Oui, j'en ai avalé pas mal, dans ma vie; mais cela ne me gêne
pas. J'ai bon estomac. J'avale aussi de plus grosses bêtes, la vache
enragée, la misère, et, au besoin, les misérables qui s'attaquent
à moi. Je ne m'en porte que mieux.
--Vous avez de la veine, dit-elle, vous êtes homme, vous.
--Et vous, vous êtes femme.
--Ce n'est pas grand'chose.
--C'est très beau, dit-il, et ça peut être si bon!
Elle rit:
--_Ça!_ dit-elle. Mais qu'est-ce que le monde en fait, de _ça?_
--Il faut se défendre.
--Alors, elle ne dure pas longtemps, la bonté.
--C'est qu'on n'en a pas beaucoup.
--Peut-être bien. Et puis, il ne faut pas trop souffrir. Il y a
un _trop_ qui dessèche l'âme.
Il fut sur le point de s'apitoyer sur elle. Puis, il se souvint
de l'accueil qu'elle lui avait fait tout à l'heure...
--Vous allez encore parler du rôle avantageux de consolateur...
--Non, dit-elle, je ne le dirai plus. Je sens que vous êtes bon,
que vous êtes sincère. Merci. Seulement, ne me dites rien. Vous
ne pouvez pas savoir... Je vous remercie.
Ils arrivaient à Paris. Ils se quittèrent, sans se donner leur
adresse, ni s'inviter à venir.
Un ou deux mois plus tard, elle vint sonner à la porte de Christophe.
--Je viens vous trouver. J'ai besoin de causer un peu avec vous.
J'ai pensé à vous quelquefois, depuis notre rencontre.
Elle s'installa.
--Un instant seulement. Je ne vous dérangerai pas longtemps.
Il commençait de lui parler. Elle dit:
--Une minute, voulez-vous?
Ils se turent. Puis, elle dit en souriant:
--Je n'en pouvais plus. Maintenant, cela va mieux.
Il voulut l'interroger.
--Non, dit-elle, pas cela!
Elle regarda autour d'elle, vit et jugea divers objets, aperçut
la photographie de Louisa.
--C'est la maman? dit-elle.
--Oui.
Elle la prit, et la regarda avec sympathie.
--La bonne vieille! dit-elle. Vous avez de la chance!
--Hélas! elle est morte.
--Cela ne fait rien, vous l'avez eue tout de même.
--Eh bien, et vous?
Mais elle écarta ce sujet, d'un froncement de sourcils. Elle ne
voulait pas qu'il la questionnât sur elle.
--Non, parlez-moi de vous. Racontez-moi... Quelque chose de
votre vie...
--Qu'est-ce que cela peut vous faire?
--Allez tout de même...
Il ne voulait pas parler; mais il ne put s'empêcher de répondre à ses
questions: car elle savait très bien l'interroger. Et juste, il raconta
certaines choses qui lui faisaient de la peine, l'histoire de son
amitié, Olivier qui s'était séparé de lui. Elle l'écoutait, avec un
sourire compatissant et ironique... Brusquement, elle demanda:
--Quelle heure est-il? Ah! mon Dieu! Il y a deux heures que je
suis ici!... Pardon... Ah! comme cela m'a reposée!...
Elle ajouta:
--Je voudrais pouvoir revenir... Pas souvent... Quelquefois...
Cela me ferait du bien. Mais je ne voudrais pas vous ennuyer, vous
faire perdre votre temps... Rien qu'une minute, de loin en loin...
--J'irai chez vous, dit Christophe.
--Non, non, pas chez moi. Chez vous, j'aime mieux...
Mais elle ne vint plus, de longtemps.
Un soir, il apprit par hasard qu'elle était gravement malade, qu'elle
ne jouait plus, depuis des semaines. Il alla chez elle, malgré la
défense. On ne recevait pas; mais quand on sut son nom, on le rappela
sur l'escalier. Elle était au lit, elle allait mieux, elle avait eu une
pneumonie, elle était assez changée; mais elle avait toujours son air
ironique et son regard aigu, qui ne désarmait point. Pourtant, elle
montra un réel plaisir à voir Christophe. Elle le fit asseoir près du
lit. Elle parla d'elle-même, avec un détachement railleur, et dit
qu'elle avait failli mourir. Il se montra ému. Alors, elle le persifla.
Il lui reprocha de ne lui avoir rien fait dire:
--Vous faire dire quelque chose? Pour que vous veniez? Jamais
de la vie!
--Je parie que vous n'avez même pas pensé à moi.
--Et vous avez gagné, lui dit-elle, avec son sourire moqueur, un peu
triste. Je n'y ai pas pensé une minute, pendant que j'étais malade.
Seulement aujourd'hui, précisément. Ne vous attristez pas, allez!
Quand je suis malade, je ne pense à personne, je ne demande qu'une
chose aux gens, c'est qu'ils me fichent la paix. Je me mets le nez
contre le mur, et j'attends, je veux être seule, je veux crever seule,
comme un rat.
--C'est pourtant dur de souffrir seule.
--Je suis habituée. J'ai été malheureuse, pendant des années.
Personne ne m'est jamais venu en aide. Maintenant, le pli est pris... Et
puis, c'est mieux ainsi. Personne ne peut rien pour vous. Du bruit dans
la chambre, des attentions importunes, des jérémiades hypocrites...
Non. J'aime mieux mourir seule.
--Vous êtes bien résignée!
--Résignée? Je ne sais pas seulement ce que ce mot veut dire.
Non, je serre les dents, et je hais le mal qui me fait souffrir.
Il lui demanda si on ne venait pas la voir, si personne ne s'occupait
d'elle. Elle dit que ses camarades de théâtre étaient d'assez bonnes
gens,--des imbéciles,--mais serviables, compatissants (d'une façon
superficielle).
--Mais c'est moi, je vous dis, qui ne veux pas les voir. Je suis
une mauvaise coucheuse.
--Je m'en contenterais, dit-il.
Elle le regarda avec pitié:
--Vous aussi! Vous allez parler comme les autres?
Il dit:
--Pardon, pardon... Bon Dieu! Voilà que je deviens Parisien!
Je suis honteux... Je vous jure que je n'ai pas seulement réfléchi
à ce que je disais...
Il se cacha la figure dans les draps. Elle rit franchement, et
lui donna une tape sur la tête:
--Ah! ce mot-là, il n'est pas parisien! À la bonne heure! Je vous
reconnais. Allons, montrez votre tête. Ne pleurez pas dans mes draps.
--C'est pardonné?
--C'est pardonné. Mais n'y revenez plus.
Elle causa encore un peu avec lui, l'interrogea sur ce qu'il
faisait, puis fut fatiguée, ennuyée, le renvoya.
Il était convenu qu'il reviendrait la voir, la semaine suivante. Mais
au moment de partir, il reçut d'elle un télégramme, lui disant de ne
pas venir: elle était dans un de ses mauvais jours.--Puis, le
surlendemain, elle le redemanda. Il vint. Il la trouva convalescente,
assise près de la fenêtre, à demi étendue. C'était le premier
printemps, le ciel ensoleillé, les jeunes pousses des arbres. Elle
était plus affectueuse et plus douce qu'il ne l'avait encore vue. Elle
dit que, l'autre jour, elle ne pouvait voir personne; elle l'eût
détesté, comme les autres hommes.
--Et aujourd'hui?
--Aujourd'hui, je me sens toute jeune, toute neuve, et j'ai
de l'affection pour tout ce que je sens de jeune et de neuf
autour de moi,--comme vous.
--Je ne suis pourtant plus tout jeune et tout neuf.
--Vous le serez jusqu'à votre mort.
Ils parlèrent de ce qu'il avait fait depuis qu'ils ne s'étaient
vus, du théâtre où elle allait reprendre son service bientôt;
et, à ce sujet, elle lui dit ce qu'elle pensait du théâtre, qui
la dégoûtait, mais qui la tenait.
Elle ne voulut plus qu'il revînt; elle promit de reprendre ses
visites chez lui. Mais elle s'inquiétait de le déranger. Il lui
dit quand elle aurait plus de chances de ne pas troubler son travail.
Ils convinrent d'un signe de passe. Elle frapperait à la porte,
d'une certaine façon: il ouvrirait, ou n'ouvrirait pas, selon
qu'il en aurait envie...
Elle n'abusa point de la permission. Mais une fois qu'elle se rendait à
une soirée mondaine où elle devait dire des vers, au dernier instant
cela l'ennuya: en route, elle téléphona qu'elle ne pouvait pas venir;
et elle se fit conduire chez Christophe. Elle avait simplement
l'intention de lui dire bonsoir en passant. Mais il se trouva, ce
soir-là, qu'elle se confia à lui, elle lui raconta sa vie, depuis
l'enfance.
Triste enfance! Un père de rencontre, qu'elle n'avait pas connu. Une
mère, qui tenait une auberge mal famée, dans un faubourg d'une ville
du nord de la France; les rouliers y venaient boire, couchaient avec la
patronne, et la brutalisaient. Un d'eux l'épousa, parce qu'elle avait
quelques sous; il la battait, se soûlait. Françoise avait une sœur
plus âgée, qui était servante dans l'auberge; elle s'épuisait à la
tâche; le patron en fit sa maîtresse, sous les yeux de la mère; elle
était phtisique; elle mourut. Françoise grandit au milieu des coups et
des ignominies. C'était une enfant blême, bilieuse, concentrée, avec
une petite âme ardente et sauvage. Elle voyait sa mère et sa sœur
pleurer, souffrir, se résigner, s'avilir, mourir. Et elle avait la
volonté enragée de ne pas se résigner, d'échapper au milieu infâme;
elle était une révoltée; à certaines injustices, elle avait des
crises de nerfs; elle griffait, elle mordait, quand on la tapait. Une
fois, elle essaya de se pendre. Elle n'y arriva pas: à peine avait-elle
commencé qu'elle ne voulait plus, elle avait peur d'y trop bien
réussir; et tandis qu'étouffant déjà, elle se hâtait de dénouer la
corde avec ses doigts crispés, se convulsait en elle un désir furieux
de vivre. Et puisqu'elle ne pouvait pas s'évader par la
mort,--(Christophe souriait tristement, se rappelant des épreuves
semblables),--elle se jura de vaincre, de devenir libre, riche, et de
fouler aux pieds tous ceux qui l'opprimaient. Elle s'était fait ce
serment dans son taudis, un soir qu'elle entendait dans la chambre à
côté les jurons de l'homme, les cris de la mère qu'il battait, et les
pleurs de la sœur violentée. Qu'elle se sentait misérable! Et
pourtant, son serment la soulagea. Elle serrait les dents, et pensait:
--Je vous écraserai tous.
Dans cette enfance sombre, un seul point lumineux:
Un jour, un des gamins avec qui elle polissonnait dans le ruisseau, le
fils du concierge du théâtre, la fit entrer, bien que ce fût
défendu, à une répétition. Ils se glissèrent tout au fond de la
salle, dans le noir. Elle fut saisie du mystère de la scène,
resplendissante dans ces ténèbres, des choses magnifiques et
incompréhensibles qu'on disait, et de l'air de reine de l'actrice,--qui
jouait en effet une reine dans un mélo romantique. Elle était glacée
d'émotion; et son cœur battait très fort... «Voilà, voilà ce qu'il
fallait être!... Oh! si elle était ainsi!...»--Quand ce fut fini,
elle voulut à tout prix voir la représentation du soir. Elle laissa
sortir son camarade, elle feignit de le suivre; et puis, elle retourna
se cacher dans le théâtre; elle se tapit sous une banquette; elle y
resta trois heures, étouffant dans la poussière; et quand la
représentation allait commencer et que le public arrivait, quand elle
allait sortir de sa cachette, elle eut la mortification d'être saisie,
expulsée ignominieusement, au milieu des risées, et reconduite chez
elle, où elle fut fessée. Cette nuit-là, elle serait morte, si elle
n'avait su maintenant ce qu'elle ferait plus tard, pour dominer ces
canailles et pour se venger d'eux.
Son plan fut fait. Elle se plaça comme servante dans l'_Hôtel et Café
du Théâtre_, où descendaient des acteurs. Elle savait à peine lire
et écrire; et elle n'avait rien lu, elle n'avait rien à lire. Elle
voulut apprendre, elle y mit une énergie endiablée. Elle chipait des
livres dans la chambre des clients; elle les lisait, la nuit, au clair
de lune, ou à l'aube, pour ne pas dépenser de chandelle. Grâce au
désordre des acteurs, ses larcins passaient inaperçus: ou bien les
possesseurs se contentaient de maugréer. D'ailleurs, elle leur rendait
leurs livres après les avoir lus;--mais elle ne les rendait pas
intacts: elle arrachait les pages qui lui plaisaient. Elle avait soin,
en rapportant les volumes, de les glisser sous le lit, ou sous un
meuble, de façon à faire croire qu'ils n'étaient pas sortis de la
chambre. Elle se colla l'oreille aux portes, pour écouter les acteurs,
qui répétaient leurs rôles. Et seule, dans le corridor, en balayant,
elle imitait à mi-voix leurs intonations, et elle faisait des gestes.
Quand on la surprenait, on se moquait d'elle et on l'injuriait. Elle se
taisait rageusement.--Ce genre d'éducation aurait pu continuer
longtemps, si elle n'avait eu l'imprudence, une fois, de voler un rôle,
dans la chambre d'un acteur. L'acteur tempêta. Personne n'était entré
chez lui, que la servante: il l'accusa. Elle nia effrontément: il
menaça de la faire fouiller; elle se jeta à ses pieds, elle lui avoua
tout, et aussi les autres vols, et les feuilles déchirées: tout le
pot-aux-roses. Il sacra d'une façon terrible; mais il était moins
méchant qu'il n'en avait l'air. Il demanda pourquoi elle avait fait
cela. Lorsqu'elle dit qu'elle voulait devenir actrice, il rit très
fort. Il l'interrogea; elle lui récita des pages entières qu'elle
avait apprises par cœur; il en fut frappé, il dit:
--Écoute, veux-tu que je te donne des leçons?
Elle fut transportée, elle lui baisa les mains.
--Ah! dit-elle à Christophe, comme je l'aurais aimé!
Mais tout de suite, il ajouta:
--Seulement, ma petite, tu sais, rien pour rien...
Elle était vierge, elle avait toujours été d'une pudeur farouche
vis-à-vis des attaques dont on la poursuivait. Cette chasteté sauvage,
ce dégoût des actes malpropres, de la sensualité ignoble, sans amour,
elle les avait toujours eus, depuis l'enfance, par écœurement des
tristes spectacles qui l'entouraient dans sa maison;--elle les avait
encore... Ah! la malheureuse! elle avait été bien punie!... Quelle
dérision du sort!...
--Alors, demanda Christophe, vous avez consenti?
--Ah! dit-elle, je me serais jetée dans le feu, pour sortir de là. Il
menaçait de me faire arrêter comme voleuse. Je n'avais pas le
choix.--C'est ainsi que j'ai été initiée à l'art... et à la vie.
--Le misérable! dit Christophe.
--Oui, je l'ai haï. Mais depuis, j'en ai tant vus, qu'il ne me semble
plus un des pires. Du moins lui, il m'a tenu parole. Il m'a appris ce
qu'il savait--(pas grand'chose!)--de son métier d'acteur. Il m'a fait
entrer dans la troupe. J'y ai été d'abord domestique de tout le monde.
Je jouais des bouts de rôle. Puis, un soir que la soubrette était
malade, on s'est risqué à me confier son rôle. Ensuite, j'ai
continué. On me trouvait impossible, burlesque, baroque. J'étais
laide, alors. Je le suis restée, jusqu'au jour où l'on m'a décrétée
supérieurement, idéalement femme... «_la_ Femme»... Les
imbéciles!--Quant au jeu, on le jugeait incorrect, extravagant. Le
public ne me goûtait pas. Les camarades se moquaient de moi. On me
gardait, parce que je rendais service malgré tout, et que je ne
coûtais pas cher. Non seulement je ne coûtais pas cher, mais je
payais. Chaque progrès, chaque avancement, pas à pas, je l'ai payé,
de mon corps. Camarades, directeur, impresario, amis de l'impresario...
Elle se tut, blême, les lèvres serrées, le regard sec; mais on
sentait que son âme pleurait des larmes de sang. En un éclair, elle
revivait toutes ces hontes passées et celle volonté dévorante de
vaincre qui l'avait soutenue, d'autant plus dévorante à chaque saleté
nouvelle qu'il lui fallait endurer. Elle eût souhaité de mourir; mais
c'eût été trop abominable de succomber au milieu des humiliations. Se
suicider avant, soit! Ou après la victoire. Mais pas quand on s'est
avili, sans en avoir eu le prix...
Elle se taisait. Christophe marchait avec colère dans la chambre; il
aurait voulu assommer ces hommes, qui avaient torturé, qui avaient
souillé cette femme. Puis, il la regarda avec pitié; et, debout
auprès d'elle, il lui prit la tête, les tempes entre ses mains, les
serra affectueusement, et dit:
--Pauvre petit!
Elle fit un geste pour l'écarter. Il dit:
--N'ayez pas peur de moi. Je vous aime bien.
Alors, des larmes coulèrent sur les joues pâles de Françoise.
Il s'agenouilla près d'elle et baisa.
_la lunga man d'ogni bellezza piena..._
les belles mains longues, sur lesquelles deux larmes étaient
tombées.
Ensuite, il se rassit. Elle s'était ressaisie, et reprit avec
calme la suite de son récit:
Un auteur enfin l'avait lancée. Il avait découvert en cette étrange
créature, un démon, un génie,--mieux encore pour lui, «un type
dramatique, une femme nouvelle, représentative de l'époque».
Naturellement, il l'avait prise, après tant d'autres. Et elle s'était
laissé prendre par lui, comme par tant d'autres, sans amour, et même
avec le contraire de l'amour. Mais il avait fait sa gloire; et elle
avait fait la sienne.
--Et maintenant, dit Christophe, les autres ne peuvent plus rien
contre vous; c'est vous qui faites d'eux ce que vous voulez.
--Vous croyez cela? dit-elle amèrement.
Alors, elle lui raconta cette autre dérision du sort,--la passion
qu'elle avait pour un drôle, qu'elle méprisait: un littérateur qui
l'avait exploitée, qui lui avait arraché ses plus douloureux secrets,
qui en avait fait de la littérature, et puis, qui l'avait lâchée.
--Je le méprise, dit-elle, comme la boue de mes souliers; et je tremble
de fureur, quand je pense que je l'aime, qu'il suffirait qu'il me fît
signe pour que je coure à lui, pour que je m'humilie devant ce
misérable. Mais qu'y puis-je? J'ai un cœur qui n'aime jamais ce que
veut mon esprit. Et tour à tour, il me faut sacrifier, humilier l'un ou
l'autre. J'ai un cœur. J'ai un corps. Et ils crient, ils crient, ils
veulent leur part de bonheur. Et je n'ai pas de frein pour les tenir, je
ne crois à rien, je suis libre... Libre? Esclave de mon cœur et de mon
corps, qui veulent malgré moi, souvent, presque toujours. Ils
m'emportent, et j'ai honte. Mais qu'y puis-je?...
Elle se tut, remuant machinalement les cendres du feu avec la pincette.
--J'ai lu, dit-elle, que les acteurs ne sentent rien. Et, en vérité,
ceux que je vois sont de grands enfants vaniteux, qui ne sont guère
tourmentés que de petites questions d'amour-propre. Je ne sais pas si
ce sont eux qui ne sont pas de vrais comédiens, ou si c'est moi. Je
crois bien que c'est moi. En tout cas, je paye pour les autres.
Elle s'arrêta de parler. Il était trois heures de la nuit. Elle se
leva pour partir. Christophe lui dit d'attendre au matin, pour rentrer;
il lui proposa de s'étendre sur son lit. Elle préféra rester dans le
fauteuil près du feu éteint, continuant de causer, dans le silence de
la maison.
--Vous serez fatiguée demain.
--J'ai l'habitude. Mais vous... Que faites-vous demain?
--Je suis libre. Une leçon vers onze heures... Et puis, je suis
solide.
--Raison de plus pour solidement dormir.
--Oui, je dors comme une masse. Pas de peine qui y résiste. Je suis
furieux parfois de si bien dormir. Tant d'heures perdues!... Je suis
enchanté de me venger du sommeil, pour une fois, de lui voler une nuit.
Ils continuèrent de causer, à mi-voix, avec de longs silences. Et
Christophe s'endormit. Françoise sourit, lui appuya la tête, pour
qu'il ne tombât point... Elle rêvassait, assise près de la fenêtre,
et regardant le jardin obscur, qui bientôt s'éclaira. Vers sept
heures, elle éveilla doucement Christophe, et lui dit au revoir.
Dans le cours du mois, elle revint, à des heures où Christophe était
sorti: elle trouva porte close. Christophe lui remit une clef de
l'appartement, afin qu'elle pût entrer, quand elle voudrait. Plus
d'une fois en effet, elle vint lorsque Christophe n'était pas
là. Elle laissait sur la table un petit bouquet de violette, ou
quelques mots sur une feuille de papier, un griffonnage, un croquis,
une caricature,--comme signe de son passage.
Et un soir, au sortir du théâtre, elle vint chez Christophe, pour
renouveler leur bonne causerie. Elle le trouva au travail; ils
causèrent. Dès les premiers mots, ils sentirent qu'ils n'étaient ni
l'un ni l'autre dans les dispositions bienfaisantes de la dernière
fois. Elle voulut repartir; mais il était trop tard. Non que Christophe
l'en empêchât. C'était sa volonté à elle qui ne le lui permettait
plus. Ils restèrent donc, sentant le désir qui montait.
Et ils se prirent.
À la suite de cette nuit, elle disparut, pour des semaines. Lui, en qui
cette nuit avait rallumé une ardeur sensuelle, qui depuis des mois
dormait, il ne put se passer d'elle. Elle lui avait fait défense de
venir dans sa maison; il alla au théâtre. Il était aux dernières
places, caché; et il était brûlé d'amour et d'émotion; il
frissonnait jusqu'aux moelles; la fièvre tragique qu'elle mettait à
ses rôles le consumait avec elle. Il finit par lui écrire:
--«Mon amie, vous m'en voulez donc? Pardonnez moi, si je vous
ai déplu.»
Au reçu de cet humble mot, elle accourut chez lui, elle se
jeta dans ses bras.