l'amour lui donnait; et le jeune ménage eût continué assez longtemps
sa vie d'intimité tendre et laborieuse, sans les circonstances qui
vinrent en modifier les conditions matérielles et rompirent son fragile
équilibre.
_Quivi trovammo Pluto il gran nemico..._
Une sœur de Mme Langeais vint à mourir. Elle était veuve d'un riche
industriel, et n'avait point d'enfants. Tout son bien passa aux
Langeais. La fortune de Jacqueline en fut plus que doublée. Quand
l'héritage arriva, Olivier se souvint des paroles de Christophe sur
l'argent, et dit:
--Nous étions bien sans cela, peut-être sera-ce un mal.
Jacqueline se moqua de lui:
--Bêta! dit-elle. Comme si cela pouvait jamais faire du mal!
D'abord, nous ne changerons rien à notre vie.
La vie resta en effet la même, en apparence. Si bien la même qu'après
un certain temps on entendait Jacqueline se plaindre de n'être pas
assez riche: preuve évidente qu'il y avait quelque chose de changé. Et
de fait, bien que leurs revenus eussent triplé, tout était dépensé,
sans qu'ils sussent à quoi. C'était à se demander comment ils avaient
pu faire auparavant. L'argent fuyait, absorbé par mille frais nouveaux,
qui semblaient aussitôt habituels et indispensables. Jacqueline avait
fait connaissance avec les grands tailleurs; elle avait congédié la
couturière familiale, qui venait à la journée et qu'on connaissait
depuis l'enfance. Où était le temps des petites toques de quatre sous,
qu'on fabriquait avec un rien, et qui étaient jolies,--de ces robes
dont l'élégance n'était pas impeccable, mais qui étaient éclairées
de son reflet gracieux, qui étaient un peu d'elle-même? Le doux charme
d'intimité qui rayonnait de tout ce qui l'entourait, s'effaçait chaque
jour. Sa poésie s'était fondue. Elle devenait banale.
On changea d'appartement. Celui qu'on avait eu tant de peine et de
plaisir à installer sembla étroit et laid. Au lieu des modestes
petites chambres, toutes rayonnantes d'âme, aux fenêtres desquelles un
arbre ami balançait sa silhouette gracile, on prit un appartement
vaste, confortable, bien distribué, que l'on n'aimait pas, que l'on ne
pouvait aimer, où l'on mourait d'ennui. Aux vieux objets familiers on
substitua des meubles, des tentures, qui étaient des étrangers. Il n'y
eut plus nulle part de place pour le souvenir. Les premières années de
vie commune furent balayées de la pensée... Grand malheur pour deux
êtres unis, quand se brisent les liens qui les rattachent à leur
passé d'amour! L'image de ce passé est une sauvegarde contre les
découragements et les hostilités, qui succèdent fatalement aux
premières tendresses... La facilité des dépenses avait rapproché
Jacqueline, à Paris et en voyage,--(car maintenant qu'ils étaient
riches, ils voyageaient souvent)--d'une classe de gens riches et
inutiles, dont la société lui inspirait une sorte de mépris pour le
reste des hommes, pour ceux qui travaillent. Avec son merveilleux
pouvoir d'adaptation, elle s'assimilait sur-le-champ ces âmes stériles
et gangrenées. Impossible de réagir. Aussitôt, elle se cabrait,
irritée, traitant de «bassesse bourgeoise» l'idée qu'on pût--qu'on
dût--être heureux par le devoir domestique et dans l'_aurea
mediocritas._ Elle avait perdu jusqu'à la compréhension des heures
passées, où dans l'amour elle s'était généreusement donnée.
Olivier n'était pas assez fort pour lutter. Lui aussi avait changé. Il
avait laissé son professorat, il n'avait plus de tâche obligée. Il
écrivait seulement; et l'équilibre de sa vie en était modifié.
Jusque-là, il avait souffert de ne pouvoir être tout à l'art.
Maintenant, il était tout à l'art, et il se sentait perdu dans le
monde des nuées. L'art qui n'a pas pour contrepoids un métier, pour
support une forte vie pratique, l'art qui ne sent point dans sa chair
l'aiguillon de la tâche journalière, l'art qui n'a point besoin de
gagner son pain, perd le meilleur de sa force et de sa réalité. Il est
la fleur du luxe. Il n'est plus--(ce qu'il est chez les plus grands des
artistes),--le fruit sacré de la peine humaine... Olivier connaissait
le désœuvrement: «À quoi bon?...» Rien ne le pressait plus: il
laissait rêver sa plume, il flânait, il était désorienté. Il avait
perdu contact avec ceux de sa classe, qui creusaient patiemment,
durement, leur sillon. Il était tombé dans un monde différent, où il
était mal à l'aise, et qui pourtant ne lui déplaisait pas. Faible,
aimable et curieux, il observait complaisamment ce monde non sans
grâce, mais sans consistance; et il ne s'apercevait pas qu'il se
laissait teinter par lui: sa foi n'était plus aussi sûre.
La transformation était moins rapide chez lui que chez Jacqueline. La
femme a le redoutable privilège de pouvoir changer tout d'un coup tout
entière. Ces morts et ces renouvellements instantanés de l'être
terrifient ceux qui l'aiment. Il est pourtant naturel, pour un être
plein de vie que ne tient pas en bride la volonté, de ne plus être
demain ce qu'il fut aujourd'hui. Telle une eau qui s'écoule. Qui l'aime
doit la suivre, ou bien doit être fleuve et l'emporter dans son cours.
Dans les deux cas, il faut changer. Épreuve dangereuse: on ne connaît
vraiment l'amour qu'après l'y avoir soumis. Et son harmonie est si
délicate, dans les premières années de vie commune, qu'il suffit
souvent de la plus légère altération en l'un des deux amants, pour
tout détruire. Combien plus, un changement brusque de fortune ou de
milieu! Il faut être bien fort--ou bien indifférent--pour y résister.
Jacqueline et Olivier n'étaient ni indifférents, ni forts. Ils se
voyaient l'un l'autre dans une lumière nouvelle; et le visage ami leur
devenait étranger. Aux heures où ils faisaient cette triste
découverte, ils se cachaient l'un de l'autre, par une piété d'amour:
car ils s'aimaient toujours. Olivier avait le refuge de son travail,
dont l'exercice régulier lui procurait le calme. Jacqueline n'avait
rien. Elle ne faisait rien. Elle restait indéfiniment au lit, ou à sa
toilette, assise pendant des heures, à demi dévêtue, immobile,
absorbée; et une sourde tristesse goutte à goutte s'amassait, comme
une brume glaciale. Elle était incapable de faire diversion à l'idée
fixe de l'amour... L'amour! La plus divine des choses humaines, quand il
est un don de soi. La plus sotte et la plus décevante, quand il est une
chasse au bonheur... Impossible à Jacqueline de concevoir un autre but
à la vie. Dans des moments de bonne volonté, elle essaya de
s'intéresser aux autres, à leurs misères: elle n'y parvint point. Les
souffrances des autres lui causaient une répulsion invincible; ses
nerfs n'en supportaient pas le spectacle ni la pensée. Pour
tranquilliser sa conscience, elle avait fait deux ou trois fois quelque
chose qui ressemblait à du bien: le résultat avait été médiocre.
--Voyez donc, disait-elle à Christophe. Quand on veut faire le bien,
on fait le mal. Il vaut mieux s'abstenir. Je n'ai pas la vocation.
Christophe la regardait: et il pensait à une de ses amies de rencontre,
une grisette égoïste, immorale, incapable d'affection vraie, mais qui,
dès qu'elle voyait souffrir, se sentait des entrailles de mère pour
l'indifférent de la veille ou pour un inconnu. Les soins les plus
répugnants ne la rebutaient point: elle éprouvait même un singulier
plaisir, à ceux qui demandaient le plus d'abnégation. Elle ne s'en
rendait pas compte: il semblait qu'elle y trouvât l'emploi de toute sa
force d'idéal obscure, inexprimée; son âme, atrophiée dans le reste
de sa vie, respirait, à ces rares instants; d'adoucir un peu de
souffrance, elle ressentait un bien-être; et sa joie alors était
presque déplacée.--La bonté de cette femme, qui était égoïste,
l'égoïsme de Jacqueline, qui pourtant était bonne: ni vice, ni vertu;
hygiène pour toutes deux. Mais l'une se portait mieux.
Jacqueline était écrasée par l'idée de la souffrance. Elle eût
préféré la mort à la douleur physique. Elle eût préféré la mort
à la perte d'une des sources de sa joie: sa beauté ou sa jeunesse.
Qu'elle n'eût pas tout le bonheur auquel elle croyait avoir
droit,--(car elle croyait au bonheur, c'était chez elle une foi,
entière et absurde, une foi religieuse),--que d'autres eussent plus de
bonheur, cela lui paraissait la plus horrible des injustices. Le bonheur
n'était pas seulement la foi, il était la vertu. Être malheureux lui
semblait une infirmité. Toute sa vie s'orientait peu à peu d'après ce
principe. Son vrai caractère avait surgi des voiles idéalistes, dont
vierge elle s'enveloppait avec une pudeur craintive. Par réaction
contre cet idéalisme passé, elle regardait les choses d'un regard net
et cru. Elle ne les estimait que dans la mesure où elles s'accordaient
avec l'opinion du monde et avec la commodité de la vie. Elle en était
venue à l'état d'esprit de sa mère: elle allait à l'église, et
pratiquait, avec une ponctualité indifférente. Elle ne se tourmentait
plus de savoir si cela était vrai: elle avait d'autres tourments plus
positifs; et elle pensait avec une pitié ironique à ses révoltes
mystiques d'enfant.--Son esprit positif d'aujourd'hui n'était pas plus
réel que son idéalisme d'hier. Elle se forçait. Elle n'était ni
ange, ni bête. Elle était une pauvre femme qui s'ennuie.
Elle s'ennuyait, s'ennuyait... elle s'ennuyait d'autant plus qu'elle ne
pouvait se donner comme excuse qu'elle n'était pas aimée, du qu'elle
ne pouvait souffrir Olivier. Sa vie lui paraissait bloquée, murée,
sans avenir; elle aspirait à un bonheur nouveau, sans cesse
renouvelé,--rêve enfantin que ne légitimait point la médiocrité de
son aptitude au bonheur. Elle était comme tant d'autres femmes, tant de
ménages désœuvrés, qui ont toutes les raisons d'être heureux, et
qui ne cessent de se torturer. On en voit, qui sont riches, qui ont de
beaux enfants, une bonne santé, qui sont intelligents et capables de
sentir les belles choses, qui possèdent tous les moyens d'agir, de
faire du bien, d'enrichir leur vie et celle des autres. Et ils passent
leur temps à gémir qu'ils ne s'aiment pas, qu'ils en aiment d'autres,
ou qu'ils n'en aiment pas d'autres,--perpétuellement occupés
d'eux-mêmes, de leurs rapports sentimentaux ou sexuels, de leurs
prétendus droits au bonheur, de leurs égoïsmes contradictoires, et
discutant, discutant, discutant, jouant la comédie du grand amour, la
comédie de la grande souffrance, et finissant par y croire... Qui leur
dira:
--Vous n'êtes aucunement intéressants. Il est indécent de se
plaire, quand on a tant de moyens de bonheur!
Qui leur arrachera leur fortune, leur santé, tous ces dons merveilleux,
dont ils sont indignes! Qui remettra sous le joug de la misère et de la
peine véritable ces esclaves incapables d'être libres, que leur
liberté affole! S'ils avaient à gagner durement leur pain, ils
seraient contents de le manger. Et s'ils voyaient en face le visage
terrible de la souffrance, ils n'oseraient plus en jouer la comédie
révoltante...
Mais, au bout du compte, ils souffrent. Ils sont des malades. Comment ne
pas les plaindre?--La pauvre Jacqueline était aussi innocente de se
détacher d'Olivier qu'Olivier l'était de ne pas la tenir attachée.
Elle était ce que la nature l'avait faite. Elle ne savait pas que le
mariage est un défi à la nature, et que, quand on a jeté le gant à
la nature il faut s'attendre à ce qu'elle le relève, et s'apprêter à
soûl tenir vaillamment le combat qu'on a provoqué. Elle s'apercevait
qu'elle s'était trompée. Elle en était irritée contre elle-même; et
cette déception se tournait en hostilité contre tout ce qu'elle avait
aimé, contre la foi d'Olivier, qui avait été aussi la sienne. Une
femme intelligente a, plus qu'un homme, par éclairs, l'intuition des
choses éternelles; mais il lui est plus difficile de s'y maintenir.
L'homme qui a conçu ces pensées, les nourrit de sa vie. La femme en
nourrit sa vie; elle les absorbe, elle ne les crée point. Constamment
il faut jeter dans son esprit et dans son cœur un nouvel aliment: ils
ne se suffisent pas. Faute de croire et d'aimer elle détruit,--à moins
qu'elle n'ait reçu cette grâce du ciel: le calme, vertu suprême.
Jacqueline avait cru passionnément, naguère, à l'union conjugale,
fondée sur une foi commune, au bonheur de lutter de peiner et
d'édifier ensemble. Mais cette foi, elle n'y avait cru que lorsque le
soleil de l'amour la dorait; à mesure que le soleil tombait, la foi lui
apparaissait comme une montagne aride, sombre, dressée sur le ciel
vide; et Jacqueline se sentait sans force, pour poursuivre la route: à
quoi bon atteindre au sommet? Qu'y avait-il de l'autre côté? Quelle
immense duperie!... Jacqueline ne pouvait plus comprendre comment
Olivier continuait de se laisser duper par ces chimères qui dévoraient
la vie; et elle se disait qu'il n'était ni très intelligent, ni très
vivant. Elle étouffait dans son atmosphère, irrespirable pour elle; et
l'instinct de conservation la poussait, pour se défendre, à attaquer.
Elle travaillait à réduire en poussière les croyances ennemies de
celui qu'elle aimait encore; elle usait de toutes ses armes d'ironie et
de volupté; elle l'enlaçait des lianes de ses désirs et de ses menus
soucis; elle aspirait à faire de lui un reflet d'elle-même,...
d'elle-même qui ne savait plus ce qu'elle voulait, ce qu'elle était!
Elle se trouvait humiliée de ce qu'Olivier, ne réussît point; et il
ne lui importait plus que ce fût à tort ou à raison: car elle en
venait à croire qu'en fin de compte ce qui distingue le raté de
l'homme de talent, c'est le succès. Olivier sentait peser sur lui ces
doutes, et il en perdait le meilleur de ses forces. Cependant, il
luttait de son mieux, comme tant d'autres ont lutté et lutteront,
vainement pour la plupart, dans cette lutte inégale où l'instinct
égoïste de la femme s'appuie, contre l'égoïsme intellectuel de
l'homme, sur la faiblesse de l'homme, sur ses déceptions et sur son
sens commun, qui est le nom dont il couvre l'usure de la vie et sa
propre lâcheté.--Du moins, Jacqueline et Olivier étaient supérieurs
à la plupart des combattants. Car Olivier n'eût jamais trahi son
idéal, comme ces milliers d'hommes qui se laissent entraîner par les
sollicitations de leur paresse, de leur vanité et de leur amour
mêlés, à renier leur âme éternelle. Et s'il l'eût fait, Jacqueline
l'eût méprisé. Mais, dans son aveuglement, elle s'acharnait à
détruire cette force d'Olivier, qui était aussi la sienne, leur
sauvegarde à tous deux; et par une stratégie instinctive, elle minait
les amitiés sur lesquelles cette force s'appuyait.
Depuis l'héritage, Christophe était dépaysé dans la compagnie du
jeune ménage. L'affectation de snobisme et d'esprit pratique un
peuplât, que Jacqueline malignement exagérait, dans ses conversations
avec lui, arrivait à ses fins. Il se révoltait parfois, et disait des
choses dures, qui étaient mal prises. Elles n'eussent pourtant jamais
amené une brouille entre les deux amis: ils étaient trop attachés
l'un à l'autre. Pour rien au monde, Olivier n'eût voulu sacrifier
Christophe. Mais il ne pouvait l'imposer à Jacqueline; et faible par
amour, il était incapable de lui faire de la peine. Christophe, qui vit
ce qui se passait en lui, lui facilita le choix, en se retirant de
lui-même. Il avait compris qu'il ne pouvait rendre aucun service à
Olivier, en restant: il lui nuisait plutôt. Il trouva des prétextes
pour s'éloigner de lui; et la faiblesse d'Olivier accepta ces mauvaises
raisons; mais il devinait le sacrifice de Christophe, et il était
déchiré de remords.
Christophe ne lui en voulait pas. Il pensait qu'on n'a pas tort
de dire que la femme est la moitié de l'homme. Car un homme marié
n'est plus qu'une moitié d'homme.
Il tâcha de réorganiser sa vie, en se passant d'Olivier. Mais il avait
beau se persuader que la séparation ne serait que momentanée: malgré
son optimisme, il eut de tristes heures. Il avait perdu l'habitude
d'être seul. Certes, il l'avait été, pendant le séjour d'Olivier en
province; mais alors, il pouvait se faire illusion; il se disait que
l'ami était loin, mais qu'il reviendrait. Maintenant, l'ami était
revenu, et il était plus loin que jamais. Cette affection, qui avait
rempli sa vie pendant plusieurs années, lui manquait tout d'un coup;
c'était comme s'il avait perdu le meilleur de ses raisons d'agir.
Depuis qu'il aimait Olivier, il avait pris l'habitude de l'associer à
tout ce qu'il pensait. Le travail ne pouvait suffire à combler le vide:
car Christophe s'était accoutumé à mêler au travail l'image de
l'ami. Et maintenant que l'ami se désintéressait de lui, Christophe
était comme quelqu'un qui a perdu son équilibre: afin de le rétablir,
il cherchait une autre affection.
Celles de Mme Arnaud et de Philomèle lui restaient. Mais, en ce
moment, ces tranquilles amies ne pouvaient lui suffire.
Cependant, les deux femmes semblaient deviner le chagrin de Christophe,
et elles sympathisaient en secret avec lui. Christophe fut bien surpris,
un soir, de voir entrer chez lui Mme Arnaud. Elle ne s'était jamais
hasardée encore à lui faire visite. Elle paraissait agitée.
Christophe n'y prit pas garde; il attribua ce trouble à sa timidité.
Elle s'assit, et elle ne disait rien. Christophe, pour la mettre à
l'aise, fit les honneurs de son appartement; on causa d'Olivier, dont
les souvenirs remplissaient la chambre. Christophe en parlait gaiement,
sans rien qui décelât ce qui s'était passé. Mais Mme Arnaud ne put
s'empêcher de le regarder avec un peu de pitié et de lui dire:
--Vous ne vous voyez presque plus?
Il pensa qu'elle était venue pour le consoler; et il en eut de
l'impatience: car il n'aimait point qu'on se mêlât de ses affaires.
Il répondit:
--Quand il nous plaît.
Elle rougit, et dit:
--Oh! ce n'était pas une question indiscrète!
Il regretta sa brusquerie, et il lui prit les mains:
--Pardon, dit-il. J'ai toujours peur qu'on ne l'attaque. Pauvre
petit! Il en souffre autant que moi... Non, nous ne nous voyons plus.
--Et il ne vous écrit pas?
--Non, fit Christophe, un peu honteux...
--Comme la vie est triste! dit Mme Arnaud, après un moment.
Christophe releva la tête.
--Non, la vie n'est pas triste, dit-il. Elle a des heures tristes.
Mme Arnaud reprit, avec une amertume voilée:
--On s'est aimé, on ne s'aime plus. À quoi cela a-t-il servi?
--On s'est aimé.
Elle dit encore:
--Vous vous êtes sacrifié à lui. Si du moins votre sacrifice servait
à celui qu'on aime! Mais il n'en est pas plus heureux!
--Je ne me suis pas sacrifié, dit Christophe avec colère. Et si je me
sacrifie, c'est que cela me fait plaisir. Il n'y a pas à discuter. On
fait ce qu'on doit faire. Si on ne le faisait pas, c'est pour le coup
qu'on serait malheureux! Rien de stupide comme ce mot de sacrifice! Je
ne sais quels clergymen, avec leur pauvreté de cœur, y ont mêlé une
idée de tristesse protestante, morose et engoncée. Il semble que pour
qu'un sacrifice soit bon, il faut qu'il soit embêtant... Au diable! Si
un sacrifice est une tristesse pour vous, non une joie, ne le faites
pas, vous n'en êtes pas digne. Ce n'est pas pour le roi de Prusse qu'on
se sacrifie, c'est pour soi. Si vous ne sentez pas le bonheur qu'il y a
à vous donner, allez vous promener! Vous ne méritez pas de vivre.
Mme Arnaud écoutait Christophe, sans oser le regarder. Brusquement,
elle se leva, et dit:
--Adieu.
Alors, il pensa qu'elle était venue pour lui confier quelque chose;
et il dit:
--Oh! pardon, je suis un égoïste, je ne parle que de moi. Restez
encore, voulez-vous?
Elle dit:
--Non, je ne peux pas... Merci...
Elle partit.
Ils restèrent quelque temps, sans se voir. Elle ne lui donnait plus
signe de vie; et il n'allait pas chez elle, non plus que chez
Philomèle. Il les aimait bien; mais il craignait de s'entretenir des
choses qui l'attristaient. Et puis, leur existence calme, médiocre,
leur air trop raréfié, ne lui convenaient pas, pour l'instant. Il
avait besoin de voir des figures nouvelles; il lui fallait se ressaisir
à un intérêt, à un amour nouveau.
Pour sortir de soi, il se mit à fréquenter le théâtre, qu'il avait
négligé depuis longtemps. Le théâtre lui semblait d'ailleurs une
école intéressante pour le musicien qui veut observer et noter les
accents des passions.
Ce n'était pas qu'il eût plus de sympathie pour les pièces
françaises qu'au début de son séjour à Paris. Sans parler de son peu
de goût pour leurs éternels sujets, fades et brutaux, de
psycho-physiologie amoureuse, la langue théâtrale des Français lui
semblait archifausse, surtout dans le drame poétique. Ni leur prose, ni
leurs vers ne répondaient à la langue vivante du peuple, à son
génie. La prose était un langage fabriqué, de chroniqueur mondain
chez les meilleurs, de feuilletoniste vulgaire chez les pires. La
poésie donnait raison à la boutade de Gœthe:
«_La poésie est bonne pour ceux qui n'ont rien à dire._»
Elle était une prose prolixe et contournée; les images cherchées,
qu'on y avait greffées, sans aucun besoin du cœur, produisait surtout
être sincère l'effet d'un mensonge. Christophe ne faisait pas
plus de cas de ces drames poétiques que des opéras italiens
hurleurs et doucereux, aux vocalises empanachées. Les acteurs
l'intéressaient beaucoup plus que les pièces. Aussi bien, les auteurs
s'appliquaient-ils à les imiter. «_On ne pouvait se flatter qu'une
pièce serait jouée avec quelque succès, si l'on n'avait eu
l'attention de modeler ses caractères sur les vices des comédiens._»
La situation n'avait guère changé depuis le temps où Diderot
écrivait ces lignes. Les mimes étaient devenus les modèles de l'art.
Aussitôt que l'un d'eux arrivait au succès, il avait son théâtre,
ses auteurs tailleurs complaisants, et ses pièces faites sur mesure.
Parmi ces grands mannequins des modes littéraires, Françoise Oudon
attirait Christophe. On s'en était entiché, à Paris, depuis un an ou
deux. Elle aussi avait ses fournisseurs de rôles; toutefois, elle ne
jouait point que les œuvres fabriquées pour elle; son répertoire
assez mêlé allait d'Ibsen à Sardou, de Gabriele d'Annunzio à Dumas
fils, de Bernard Shaw à Henry Bataille. Même elle se hasardait parfois
dans les royales avenues de l'hexamètre classique, et sur le torrent
d'images de Shakespeare. Mais elle y était moins à l'aise. Quoi
qu'elle jouât, elle se jouait elle-même, elle seule, toujours.
C'était sa faiblesse et sa force. Tant que l'attention publique ne
s'était pas occupée de sa personne, son jeu n'avait eu aucun succès.
Du jour où elle piqua la curiosité, tout ce qu'elle joua parut
merveilleux. En vérité, elle valait la peine qu'on oubliât, en la
voyant, les piètres œuvres, qu'elle embellissait de sa vie. L'énigme
de ce corps de femme, que modelait une âme inconnue, était pour
Christophe plus émouvante que les pièces qu'elle jouait.
Elle avait un beau profil, net et tragique. Non pas d'un dessin
accentué à la Romaine. Ses lignes délicates, parisiennes, à la Jean
Goujon, semblaient autant d'un jeune garçon que d'une femme. Le nez
court, mais bien fait. Une belle bouche aux lèvres minces, d'un pli un
peu amer. Des joues intelligentes, d'une maigreur juvénile, qui avait
quelque chose de touchant, le reflet d'une souffrance intérieure. Le
menton volontaire. Le teint blême. Un de ces visages habitués à
l'impassibilité, mais transparents en dépit d'eux-mêmes, où l'âme
est répandue partout sous la peau. Des cheveux et des sourcils très
fins, des yeux changeants, gris, ambrés, capables de prendre des
reflets verdâtres ou dorés, des yeux de chatte. Elle tenait aussi de
la chatte par une torpeur apparente, un demi-sommeil, les yeux ouverts,
aux aguets, toujours défiante, avec de brusques détentes nerveuses,
une cruauté cachée. Moins grande qu'elle ne semblait, elle était une
fausse maigre, avec de belles épaules, des bras harmonieux, des mains
longues et flexibles. Correcte dans sa façon de s'habiller, de se
coiffer, d'un goût sobre, sans rien du laisser-aller bohème ni de
l'élégance exagérée de certaines artistes,--en ceci encore très
chatte, aristocratique d'instinct, quoique sortie du ruisseau. Et une
sauvagerie irréductible, au fond.