Ainsi se formait autour de lui, suivant le rythme habituel de l'univers,

cette petite famille du génie, qui se nourrit de lui et qui le nourrit,

qui peu à peu s'étend, et finit par former une grande âme collective

dont il est le foyer, comme un monde lumineux, une planète morale qui

gravite dans l'espace, mêlant son chœur fraternel à l'harmonie des

sphères.

À mesure que des liens mystérieux se tissaient entre Christophe et ses

amis invisibles, une révolution se faisait dans sa pensée artistique;

elle devenait plus large et plus humaine. Il ne voulait plus d'une

musique qui fût un monologue, une parole pour soi seul, encore moins

une construction savante pour les seules gens du métier. Il voulait

qu'elle fût une communion avec les hommes. Il n'est d'art vital que

celui qui s'unit aux autres. Jean-Sébastien Bach, dans ses pires heures

d'isolement, était relié au reste de l'humanité par la foi

religieuse, qu'il exprimait dans son art. Hændel et Mozart, par la

force des choses, écrivaient pour un public, et non pas pour eux seuls.

Beethoven lui-même dut compter avec la foule. Cela est salutaire. Il

est bon que l'humanité rappelle au génie:

--Qu'y a-t-il pour moi dans ton art? S'il n'y a rien, va-t'en!

À cette contrainte, le génie gagne, le premier. Certes, il est de

grands artistes qui n'expriment que soi. Mais les plus grands de tous

sont ceux dont le cœur bat pour tous. Qui veut voir Dieu vivant, face

à face, doit le chercher, non dans le firmament désert de sa pensée,

mais dans l'amour des hommes.

Les artistes d'alors étaient loin de cet amour. Ils n'écrivaient que

pour une élite vaniteuse, anarchiste, déracinée de la vie sociale, et

qui mettait sa gloire à ne point partager les passions du reste des

hommes, ou qui s'en faisait un jeu. La belle gloire de s'amputer de la

vie, pour ne pas ressembler aux autres! Que la mort les prenne donc!

Nous, allons aux vivants, buvons aux mamelles de la terre, au plus

sacré de nos races, à leur amour de la famille et du sol. Au siècle

le plus libre, le jeune prince de la Renaissance italienne, Raphaël,

glorifiait la maternité dans ses Madones transtévérines. Qui nous

fera aujourd'hui, en musique, une _Madone à la Chaise?_ Qui nous fera

une musique pour toutes les heures de la vie? Vous n'avez rien, vous

n'avez rien en France. Quand vous voulez donner des chants à votre

peuple, vous en êtes réduits à démarquer la musique des maîtres

allemands du passé. Tout est à faire, ou à refaire, dans votre art,

de la base à la cime...

Christophe correspondait avec Olivier, à présent installé dans une

ville de province. Il tâchait de maintenir, par lettres, leur féconde

collaboration de naguère. Il eût voulu de lui de beaux textes

poétiques, associés aux pensées et aux actes de tous les jours, comme

ceux qui font la substance des vieux _lieder_ allemands de jadis. De

courts fragments des Livres saints ou des poèmes hindous, des odelettes

religieuses ou morales, de petits tableaux de la nature, les émotions

amoureuses ou familiales, la poésie des matins et des soirs et des

nuits, pour les cœurs simples et sains. Quatre ou six vers pour un

_lied_, c'est assez: les expressions les plus simples, pas de

développement savant, pas d'harmonies raffinées. Qu'ai-je à faire de

vos virtuosités d'esthète? Aimez ma vie, aidez-moi à l'aimer!

Écrivez-moi les _Heures de France_, mes _Grandes_ et _Petites Heures._

Et cherchons la phrase mélodique la plus claire. Évitons, comme la

peste, ce langage artistique, qui n'est plus que l'idiome d'une caste,

comme l'est devenue la musique de tant de musiciens d'aujourd'hui. Il

faut avoir le courage de parler en homme, non en «artiste». Vois ce

qu'ont fait nos pères. C'est du retour au langage musical de tous

qu'est sorti l'art des classiques delà fin du XVIIIe siècle. Les

phrases mélodiques de Gluck, des créateurs de la symphonie, des

premiers maîtres du _lied_, sont communes et bourgeoises parfois,

comparées aux phrases raffinées ou savantes de Jean-Sébastien Bach et

de Rameau. C'est ce fond de terroir qui a fait la saveur et la

popularité immense des grands classiques. Ils sont partis des formes

musicales les plus simples, du _lied_, du _Singspiel_; ces petites

fleurs de la vie quotidienne ont imprégné l'enfance d'un Mozart ou

d'un Weber.--Faites de même! Écrivez des chants pour tous les hommes.

Là-dessus, vous élèverez ensuite des symphonies. À quoi sert de

brûler les étapes? On ne commence pas la pyramide par le faîte. Vos

symphonies actuelles sont des têtes sans corps. Ô beaux esprits,

incarnez-vous! Il faut des générations patientes de musiciens qui

fraternisent avec leur peuple. On ne bâtit pas un art musical en un

jour.

Christophe ne limitait pas ses principes à la musique: il engageait

Olivier à les appliquer à la littérature:

--Les écrivains d'aujourd'hui s'évertuent, disait-il, à décrire des

raretés humaines, ou bien des types qui n'existent que dans des groupes

anormaux, en marge de la grande société des hommes agissants et sains.

Puisqu'ils se sont mis d'eux-mêmes à la porte de la vie, laisse-les et

va où sont les hommes. Aux hommes de tous les jours, montre la vie de

tous les jours: elle est plus profonde et plus vaste que la mer. Le

moindre d'entre nous porte en lui l'infini. L'infini est en chaque homme

qui a la simplicité d'être un homme, dans l'amant, dans l'ami, dans la

femme qui paie de ses douleurs la radieuse gloire du jour de

l'enfantement, dans celui qui se sacrifie obscurément et dont nul ne

saura rien; il est le flot de vie, qui coule de l'un à l'autre, de

l'autre à l'un... Écris la simple vie d'un de ces hommes simples,

écris la tranquille épopée des jours qui se succèdent, tous

semblables et divers, tous fils d'une même mère, depuis le premier

jour du monde. Écris-la simplement. Ne t'inquiète point des recherches

subtiles où s'énerve la force des artistes d'aujourd'hui. Tu parles à

tous: use du langage de tous. Il n'est de mots ni nobles, ni vulgaires;

il n'est que ceux qui disent ou ne disent pas exactement ce qu'ils ont

à dire. Sois tout entier dans tout ce que tu fais: pense ce que tu

penses, et sens ce que tu sens. Que le rythme de ton cœur emporte tes

écrits! Le style, c'est l'âme.

Olivier approuvait Christophe; mais il répondait, avec quelque ironie:

--Une telle œuvre pourrait être belle; mais elle ne parviendrait

jamais à ceux qui pourraient la lire. La critique l'étoufferait en

route.

--Voilà bien mon petit bourgeois français! répliquait Christophe. Il

s'inquiète de ce que la critique pensera de son livre!... Les

critiques, mon garçon, ne sont là que pour enregistrer la victoire ou

la défaite. Sois seulement vainqueur!... Je me suis passé d'eux!

Apprends à t'en passer aussi...

Mais Olivier avait appris à se passer de bien autre chose! Il se

passait de l'art, et de Christophe. En ce moment, il ne pensait

plus qu'à Jacqueline.

Leur égoïsme d'amour avait fait le vide autour d'eux; il brûlait

avec imprévoyance toutes ses ressources à venir.

Ivresse des premiers temps, où les êtres mêlés ne songent,

uniquement, qu'à s'absorber l'un l'autre... De toutes les parcelles de

leurs corps et de leurs âmes, ils se touchent, ils se goûtent, ils

cherchent à se pénétrer. Ils sont à eux seuls un univers sans lois,

un chaos amoureux, où les éléments confondus ne savent pas encore ce

qui les distingue entre eux, et s'efforcent l'un l'autre de se dévorer

goulûment. Tout les ravit dans l'autre: l'autre, c'est encore soi.

Qu'ont-ils à faire du monde? Comme l'Androgyne antique, endormi dans

son rêve d'harmonieuse volupté, leurs yeux sont clos au monde, le

monde est tout en eux.

Ô jours, ô nuits, qui forment un même tissu de rêves, heures qui

fuient comme de beaux nuages blancs, et dont rien ne surnage que, dans

l'œil ébloui, un lumineux sillage, souffle tiède qui nous baigne

d'une langueur de printemps, chaleur dorée des corps, treille d'amour

ensoleillée, chaste impudeur, étreintes folles, soupirs et rires,

heureuses larmes, que reste-t-il de vous, poussière de bonheur? À

peine si le cœur peut se souvenir de vous: car lorsque vous étiez, le

temps n'existait pas.

Journées toutes semblables... Aube douce... De l'abîme du sommeil, les

deux corps enlacés surgissent à la fois; les têtes souriantes, dont

l'haleine se mêle, ouvrent les yeux ensemble, se revoient et se

baisent... Juvénile fraîcheur des heures matinales, air virginal où

s'apaise la fièvre des corps brûlants... Voluptueuse torpeur des jours

interminables, au fond desquels bourdonne la volupté des nuits...

Après-midi d'été, rêveries dans les champs, sur les prés veloutés,

sous les bruissantes étoffes des longs peupliers blancs... Rêveries

des beaux soirs, quand on revient ensemble, bras et mains enlacés, sous

le ciel lumineux, vers le lit amoureux. Le vent fait frissonner les

branches des buissons. Dans le lac clair du ciel flotte le duvet blanc

de la lune d'argent. Une étoile tombe et meurt,--une secousse au

cœur...--un monde soufflé sans bruit. Sur la route, auprès d'eux,

passent de rares ombres, rapides et muettes. Les cloches de la ville

sonnent la fête du lendemain. Un instant, ils s'arrêtent, elle se

serre contre lui, ils restent sans parler... Ah! que la vie reste ainsi,

immobile, comme cet instant!... Elle soupire, et dit:

--Pourquoi est-ce que je vous aime tant?...

Après quelques semaines de voyage en Italie, ils s'étaient installés

dans une ville de l'ouest de la France, où Olivier avait été nommé

professeur. Ils ne voyaient presque personne. Ils ne s'intéressaient à

rien. Lorsqu'ils étaient forcés de faire des visites, cette

scandaleuse indifférence s'étalait avec un sans-gêne qui blessait les

uns, qui faisait sourire les autres. Toutes les paroles glissaient sur

eux, sans les atteindre. Ils avaient cette gravité impertinente des

jeunes mariés, qui ont l'air de vous dire:

--Vous autres, vous ne savez rien...

Sur le joli minois absorbé, un peu boudeur, de Jacqueline, dans

les yeux heureux et distraits d'Olivier, on pouvait lire:

--Si vous saviez comme vous nous ennuyez!... Quand est-ce que

nous serons seuls?

Même au milieu des autres, ils ne se gênaient pas pour l'être. On

surprenait leurs regards qui se parlaient par-dessus la conversation.

Ils n'avaient pas besoin de se regarder pour se voir; et ils souriaient:

car ils savaient qu'ils pensaient aux mêmes choses en même temps.

Lorsqu'ils se retrouvaient seuls, après quelque contrainte mondaine,

ils poussaient des cris de joie et faisaient mille folies d'enfants. Ils

avaient huit ans. Ils bêtifiaient en parlant. Ils se nommaient de

petits noms drolatiques. Elle l'appelait Olive, Olivet, Olifant, Fanny,

Marni, Mime, Minaud, Quinaud, Kaunitz, Cosima, Cobourg, Panot, Nacot,

Ponette, Naquet, et Canot. Elle jouait à la petite fille. Mais elle

voulait être tout à la fois pour lui, tous les amours mêlés: mère,

sœur, femme, amoureuse, maîtresse.

Elle ne se contentait pas de partager ses plaisirs; comme elle se

l'était promis, elle partageait ses travaux: c'était aussi un jeu.

Pendant les premiers temps, elle y apporta l'ardeur amusée d'une femme

pour qui le travail était quelque chose de nouveau: on eût dit qu'elle

prenait plaisir aux tâches les plus ingrates, des copies dans les

bibliothèques, des traductions de livres insipides: cela faisait partie

de son plan de vie, très pure et très sérieuse, tout entière

consacrée à de nobles penseurs et labeurs en commun. Et cela fut très

bien, tant que l'amour les illumina: car elle ne songeait qu'à lui, et

non à ce qu'elle faisait. La plus curieux, c'était que tout ce qu'elle

faisait ainsi était bien fait. Son esprit se jouait sans effort dans

des lectures abstraites qu'elle eût eu peine à suivre, à d'autres

moments de sa vie; son être était soulevé au-dessus de terre par

l'amour; elle ne s'en apercevait pas: telle une somnambule qui marche

sur les toits, elle poursuivait tranquillement, sans rien voir, son

rêve grave et riant...

Et puis, elle commença de voir les toits; et cela ne l'inquiéta point;

mais elle se demanda ce qu'elle faisait dessus, et elle rentra chez

elle. Le travail l'ennuya. Elle se persuada que son amour en était

gêné. Sans doute parce que son amour était déjà moins vif. Mais il

n'en paraissait rien. Ils ne pouvaient plus se passer un instant l'un de

l'autre. Ils se murèrent au monde, ils condamnèrent leur porte, ils

n'acceptèrent plus aucune invitation. Ils étaient jaloux de

l'affection des autres, de leurs occupations même, de tout ce qui les

distrayait de leur amour. La correspondance avec Christophe s'espaça.

Jacqueline ne l'aimait pas: il était un rival, il représentait toute

une part du passé d'Olivier, où elle n'était point; et plus il avait

tenu de place dans la vie d'Olivier, plus elle cherchait, d'instinct, à

la lui voler. Sans calcul de sa part, elle détachait sourdement Olivier

de l'ami; elle ironisait les manières de Christophe, sa figure, ses

façons d'écrire, ses projets artistiques; elle n'y mettait aucune

méchanceté, aucune rouerie: la bonne nature s'en chargeait pour elle.

Olivier s'amusait de ses remarques; il n'y voyait pas malice; il croyait

aimer toujours autant Christophe; mais ce n'était plus que sa personne

qu'il aimait: ce qui est peu en amitié; il ne s'apercevait pas que peu

à peu il cessait de le comprendre, il se désintéressait de sa

pensée, de cet idéalisme héroïque, en qui ils avaient été unis...

L'amour est pour un jeune cœur une douceur trop forte; auprès de lui,

quelle autre foi peut tenir? Le corps de la bien-aimée, son âme que

l'on cueille sur cette chair sacrée, sont toute science et toute foi.

De quel sourire de pitié on regarde ce qu'adorent les autres, ce que

soi-même jadis on adora! De la puissante vie et de son âpre effort, on

ne voit plus que la fleur d'un instant, que l'on croit immortelle...

L'amour absorbait Olivier. Au début, son bonheur avait encore la force

de s'exprimer en de gracieuses poésies. Puis, cela même lui sembla

vain: temps volé à l'amour! Et Jacqueline, comme lui, s'acharnait à

détruire toute autre raison de vivre, à tuer l'arbre de vie sans le

support duquel meurt le lierre d'amour. Ainsi, ils s'annihilèrent tous

deux dans le bonheur.

Hélas! on s'accoutume si vite au bonheur! Quand le bonheur égoïste

est le seul but à la vie, la vie est bientôt sans but. Il devient une

habitude, une intoxication, on ne peut plus s'en passer. Et comme il

faut bien qu'on s'en passe!... Le bonheur est un moment du rythme

universel, un des pôles entre lesquels oscille le balancier de la vie:

pour arrêter le balancier, il faudrait le briser...

Ils connurent «_cet ennui du bien-être, qui fait extravaguer la

sensibilité_». Les douces heures se ralentirent, s'alanguirent,

étiolées, comme des fleurs sans eau. Le ciel était toujours aussi

bleu; mais ce n'était plus l'air léger du matin. Tout était immobile;

la nature se taisait. Ils étaient seuls, comme ils l'avaient

désiré.--Et leur cœur se serra.

Un sentiment indéfinissable de vide, un vague ennui non sans charme,

leur apparut. Ils ne savaient ce que c'était; ils étaient obscurément

inquiets. Ils devenaient impressionnables, d'une façon maladive. Leurs

nerfs, tendus aux écoutes du silence, frémissaient comme des feuilles

au moindre choc imprévu de la vie. Jacqueline avait des larmes, sans

raison de pleurer; et bien qu'elle voulût le croire, ce n'était plus

l'amour seul qui les faisait couler. Au sortir des années ardentes et

tourmentées qui avaient précédé le mariage, l'arrêt brusque de ses

efforts devant le but atteint,--atteint et dépassé,--l'inutilité

subite de toute action nouvelle--et peut-être de toute action

passée--la jetaient dans un désarroi, qu'elle ne pouvait s'expliquer

et qui l'atterrait. Elle n'en convenait point; elle l'attribuait à une

fatigue nerveuse, elle affectait d'en rire; mais son rire n'était pas

moins inquiet que ses larmes. Bravement, elle essaya de se remettre au

travail. Dès les premières tentatives, elles ne comprit même plus

comment elle avait été capable de s'intéresser à des tâches aussi

stupides: elle les écarta avec dégoût. Elle fit un effort pour

renouer des relations sociales: elle ne réussit pas davantage; le pli

était pris, elle avait perdu l'habitude des gens et des paroles

médiocres, auxquelles la vie oblige: elle les trouva grotesques; et

elle se rejeta dans son isolement à deux, cherchant à se persuader,

par ces épreuves malheureuses, qu'il n'y avait décidément de bon que

l'amour. Et, pendant quelque temps, elle sembla en effet plus amoureuse

que jamais. Mais c'était qu'elle voulait l'être.

Olivier, moins passionné et plus riche de tendresse, était davantage

à l'abri de ces transes; il n'en ressentait, pour sa part, qu'un

frisson vague et intermittent. D'ailleurs, son amour était préservé,

dans une certaine mesure, par la gêne de ses occupations journalières,

de son métier qu'il n'aimait point. Mais comme il avait une

sensibilité fine et que tous les mouvements qui se passaient dans le

cœur qu'il aimait se propageaient dans le sien, l'inquiétude cachée

de Jacqueline se communiquait à lui.

Une belle après-midi, ils se promenaient dans la campagne. Ils

s'étaient réjouis à l'avance de cette promenade. Tout était riant.

Mais dès les premiers pas, un manteau de tristesse morne et lasse tomba

sur eux; ils se sentirent glacés. Impossible de parler. Ils se

forçaient pourtant; mais chaque mot qu'ils disaient faisait sonner le

néant. Ils achevèrent leur promenade, comme des automates, sans rien

voir et sentir. Ils rentrèrent, le cœur serré. C'était le

crépuscule; l'appartement était vide, noir, et froid. Ils

n'allumèrent pas tout de suite, pour ne pas se voir eux-mêmes.

Jacqueline entra dans sa chambre, et, au lieu d'enlever son chapeau, son

manteau, elle s'assit, muette, auprès delà fenêtre. Olivier, dans la

pièce voisine, restait appuyé sur la table. La porte était ouverte

entre les deux chambres; ils étaient si près l'un de l'autre qu'ils

auraient pu entendre leur souffle. Et dans les demi-ténèbres, tous

deux, amèrement, en silence, pleurèrent. Ils appuyaient leur main sur

leur bouche, pour qu'on n'entendît rien. À la fin, Olivier angoissé

dit:

--Jacqueline...

Jacqueline, dévorant ses larmes, dit:

--Quoi?

--Est-ce que tu ne viens pas?

--Je viens.

Elle se déshabilla, alla baigner ses yeux. Il alluma la lampe. Après

quelques minutes, elle rentra dans la chambre. Ils ne se regardaient

point. Ils savaient qu'ils avaient pleuré. Et ils ne pouvaient se

consoler: car ils savaient pourquoi.

Vint un moment où ils ne purent plus se cacher leur trouble. Et comme

ils ne voulaient pas s'en avouer la cause, ils en cherchèrent une

autre, et n'eurent point de peine à la trouver. Ils accusèrent l'ennui

de la vie de province. Ce leur fut un soulagement. M. Langeais, mis au

courant par sa fille, ne fut pas trop surpris qu'elle commençât à se

fatiguer de l'héroïsme. Il usa de ses amitiés politiques, et obtint

la nomination de son gendre à Paris.

Quand la bonne nouvelle arriva, Jacqueline sauta de joie et recouvra

tout son bonheur passé. Maintenant qu'ils allaient le quitter, le pays

ennuyeux leur parut amical; ils y avaient semé tant de souvenirs

d'amour! Ils occupèrent les dernières journées à en rechercher les

traces. Une tendre mélancolie s'exhalait de ce pèlerinage. Ces calmes

horizons les avaient vus heureux. Une voix intérieure leur murmurait:

--Tu sais ce que tu laisses. Sais-tu ce que tu vas trouver? Jacqueline

pleura, la veille de son départ. Olivier lui demanda pourquoi. Elle ne

voulait pas parler. Ils prirent une feuille de papier, et s'écrivirent,

comme ils avaient coutume, quand le son des paroles leur faisait peur:

--Mon cher petit Olivier...

--Ma chère petite Jacqueline...

--Ça m'ennuie m'en aller.

--M'en aller d'où?

--D'où nous nous sommes aimés.

--M'en aller où?

--Où nous serons plus vieux.

--Où nous serons tous deux.

--Mais jamais tant s'aimant.

--Toujours plus.

--Qui le sait?

--Moi, je sais.

--Moi, je veux.

Alors, ils firent deux ronds en bas du papier, pour dire qu'ils

s'embrassaient. Et puis, elle essuya ses larmes, rit, et elle l'habilla

en mignon Henri III, en l'affublant de sa toque et de sa pèlerine

blanche, au collet relevé, comme une fraise.

À Paris, ils retrouvèrent ceux qu'ils avaient quittés. Ils ne les

retrouvèrent plus tels qu'ils les avaient quittés. À la nouvelle de

l'arrivée d'Olivier, Christophe accourut tout joyeux. Olivier avait

autant de joie que lui à le revoir. Mais, dès les premiers regards,

ils éprouvèrent une gêne inattendue. Ils essayèrent de réagir. En

vain. Olivier était très affectueux; mais il y avait en lui quelque

chose de changé; et Christophe le sentait. Un ami qui se marie a beau

faire: ce n'est plus l'ami d'autrefois. À l'âme d'homme est toujours

mélangée maintenant l'âme de femme. Christophe la flairait partout

chez Olivier: dans des lueurs insaisissables de son regard, dans de

légers plis de ses lèvres qu'il ne connaissait pas, dans des

inflexions nouvelles de sa voix et de sa pensée. Olivier n'en avait pas

conscience; mais il s'étonnait de revoir Christophe si différent de

celui qu'il avait laissé. Il n'allait pas jusqu'à penser que c'était

Christophe qui avait changé; il reconnaissait que le changement venait

de lui-même: ce lui semblait une évolution normale, due à l'âge; et

il était surpris de ne pas trouver le même progrès chez Christophe;

il lui reprochait de s'être immobilisé dans des pensées, qui naguère

lui étaient chères, et qui lui paraissaient aujourd'hui naïves et

démodées. C'est qu'elles n'étaient plus à la mode de l'âme

étrangère qui, sans qu'il s'en doutât, s'était installée en lui. Ce

sentiment était plus net, lorsque Jacqueline assistait à l'entretien:

alors s'interposait entre les yeux d'Olivier et Christophe un voile

d'ironie. Cependant, ils tâchaient de se cacher leurs impressions.

Christophe continuait de venir. Jacqueline lui décochait innocemment

quelques petites flèches malignes et barbelées. Il se laissait faire.

Mais quand il rentrait chez lui, il était triste.

Les premiers mois passés à Paris furent un temps assez heureux pour

Jacqueline, et par suite pour Olivier. D'abord, elle fut occupée de

leur installation; ils avaient trouvé dans une vieille rue de Passy un

aimable petit appartement qui donnait sur un carré de jardin. Le choix

des meubles et des papiers fut un jeu de quelques semaines. Jacqueline y

dépensait une somme d'énergie, et presque de passion, exagérée: il

semblait que son bonheur éternel dépendît d'une nuance de tenture ou

du profil de quelque vieux bahut. Puis elle refit connaissance avec son

père, sa mère, ses amis. Comme elle les avait totalement oubliés

durant son année d'amour, ce fut une véritable redécouverte: d'autant

que si son âme s'était mêlée à celle d'Olivier, un peu de celle

d'Olivier s'était mêlée à la sienne, et qu'elle revoyait ses

anciennes connaissances avec des yeux nouveaux. Elles lui parurent avoir

beaucoup gagné. Olivier n'y perdit pas trop, d'abord. Ils se faisaient

valoir mutuellement. Le recueillement moral, le clair-obscur poétique

de son compagnon, faisaient trouver à Jacqueline plus d'agrément dans

ces gens du monde qui ne pensent qu'à jouir, briller et plaire; et les

défauts séduisants mais dangereux de ce monde qu'elle connaissait

d'autant mieux qu'elle y appartenait, lui faisaient apprécier la

sécurité du cœur de son ami. Elle s'amusait beaucoup à ces

comparaisons, et aimait à les prolonger, pour justifier son

choix.--Elles les prolongeait si bien qu'à de certains moments elle ne

savait plus pourquoi elle avait fait ce choix. Ces moments ne duraient

point, par bonheur. Même, comme elle en avait remords, elle n'était

jamais aussi tendre avec Olivier, qu'après. Moyennant quoi, elle

recommençait. Quand elle en eut pris l'habitude, elle cessa de s'en

amuser; et la comparaison devint plus agressive: au lieu de se

compléter, les deux mondes opposés se firent la guerre. Elle se

demanda pourquoi Olivier ne possédait pas les qualités, voire un peu

les défauts, qu'elle goûtait à présent chez ses amis parisiens. Elle

ne le lui disait point; mais Olivier sentait le regard de la petite

compagne qui l'observait sans indulgence: il en était inquiet et

mortifié.

Jean-Christophe Volume 3 Antoinette, Dans la maison, Les Amies · 第 27 / 36 段