je voulais l'épouser.
M. Langeais poussa les hauts cris; il la traita de folle. Bon moyen pour
qu'elle le devînt tout à fait! Il déclara qu'elle n'épouserait
jamais Olivier. Elle déclara qu'elle l'épouserait. Le voile se
déchira. Il découvrit qu'il ne comptait plus pour elle. Son égoïsme
paternel en fut indigné. Il jura qu'Olivier et Christophe ne
remettraient plus les pieds chez lui. Jacqueline s'exaspéra; et un beau
matin, Olivier, ouvrant sa porte, vit entrer en coup de vent la jeune
fille, pâle et décidée, qui lui dit:
--Enlevez-moi! Mes parents ne veulent pas. Moi, je veux.
Compromettez-moi.
Olivier, effaré, mais touché, n'essayait pas de discuter. Heureusement,
Christophe était là. Il était le moins raisonnable, à l'ordinaire.
Il les raisonna. Il montra quel scandale s'en suivrait, et comme ils
en souffriraient. Jacqueline, mordant sa lèvre avec colère, dit:
--Eh bien, nous nous tuerons après.
Loin d'effrayer Olivier, ce fut une raison pour le décider. Christophe
n'eut pas peu de peine à obtenir des deux fous quelque patience: avant
d'en venir aux moyens désespérés, il fallait essayer des autres: que
Jacqueline rentrât chez elle; lui, irait voir M. Langeais, et plaider
leur cause.
Singulier avocat! Aux premiers mots qu'il dit, M. Langeais faillit le
mettre à la porte; puis, le ridicule de la situation le frappa, et il
s'en amusa. Peu à peu, le sérieux de son interlocuteur, son
honnêteté, sa conviction s'imposaient; toutefois, il n‘en voulait
pas convenir, et continuait à lui décocher des remarques ironiques.
Christophe feignait de ne pas entendre; mais, à certaines flèches plus
cuisantes, il s'arrêtait, il se hérissait en silence; puis il
reprenait. À un moment, il posa son poing sur la table, qu'il martela,
et dit:
--Je vous prie de croire que la visite que je fais ne m'amuse guère: je
dois me faire violence pour ne pas relever certaines de vos paroles;
mais j'estime que j'ai le devoir de vous parler; et je parle.
Oubliez-moi, comme je m'oublie, et pesez ce que je dis.
M. Langeais écouta; et quand il entendit parler du projet de suicide,
il haussa les épaules et fit semblant de rire; mais il fut remué. Il
était trop intelligent pour traiter de plaisanterie une pareille
menace; il savait qu'il faut compter avec l'insanité des filles
amoureuses. Jadis, une de ses maîtresses, une fille rieuse et
douillette, qu'il jugeait incapable d'exécuter sa forfanterie, s'était
tiré sous ses yeux un coup de revolver; elle n'en était pas morte,
sur-le-champ; il revoyait la scène... Non, l'on n'est sûr de rien,
avec ces folles. Il eut un serrement de cœur... «Elle le veut? Eh
bien, soit, tant pis pour elle, la sotte!...» Certes, il aurait pu user
de diplomatie, feindre de consentir, gagner du temps, détacher
doucement Jacqueline d'Olivier. Mais pour cela, il eût fallu se donner
plus de peine qu'il ne pouvait ou ne voulait. Et puis, il était faible;
et le seul fait qu'il eût dit violemment: «Non!» à Jacqueline,
l'inclinait maintenant à dire: «Oui.» Après tout, que sait-on de la
vie? Cette petite avait peut-être raison. La grande affaire, c'est de
s'aimer. M. Langeais n'ignorait pas qu'Olivier était un garçon
sérieux, qui peut-être avait du talent... Il donna son consentement.
Le soir avant le mariage, les deux amis veillèrent ensemble, une partie
de la nuit. Ils ne voulaient rien perdre de ces dernières heures d'un
cher passé.--Mais c'était du passé, déjà. Comme ces tristes adieux,
sur le quai d'une gare, quand l'attente se prolonge avant le départ du
train: on s'obstine à rester, à regarder, à parler. Mais le cœur
n'est plus là; l'ami est déjà parti... Christophe essayait de causer.
Il s'arrêta, au milieu d'une phrase, voyant les yeux distraits
d'Olivier, et dit, avec un sourire:
--Tu es déjà loin!
Olivier s'excusa, confus. Il était triste de se laisser distraire
de ces derniers instants d'intimité. Mais Christophe lui serra la main:
--Va, ne te contrains pas. Je suis heureux. Rêve, mon petit.
Ils restèrent à la fenêtre, accoudés l'un près de l'autre,
regardant le jardin dans la nuit. Après quelque temps, Christophe
dit à Olivier:
--Tu te sauves de moi? Tu crois que tu vas m'échapper? Tu penses à
ta Jacqueline. Mais je vais bien t'attraper. Moi aussi, je pense à elle.
--Mon pauvre vieux, dit Olivier, et moi qui pensais à toi! Et même...
Il s'arrêta.
Christophe acheva sa phrase, en riant:
--... Et même qui me donnais tant de mal pour cela!...
Christophe s'était fait beau, presque élégant, pour la cérémonie.
Il n'y avait pas de mariage religieux: ni Olivier, indifférent, ni
Jacqueline, révoltée, n'en avaient voulu. Christophe avait écrit pour
la mairie un morceau symphonique; mais au dernier moment, il y renonça,
après s'être rendu compte de ce qu'est un mariage civil: il trouvait
cette cérémonie ridicule. Il faut, pour y croire, être bien dépourvu
de foi et de liberté, tout ensemble. Quand un vrai catholique se donne
la peine de devenir libre penseur, ce n'est pas pour se faire d'un
fonctionnaire de l'état civil un prêtre. Entre Dieu et la libre
conscience, il n'est aucune place pour une religion de l'État. L'État
enregistre, il ne lui appartient pas d'unir.
Le mariage d'Olivier et de Jacqueline n'était point fait pour inspirer
à Christophe le regret de sa détermination. Olivier écoutait d'un air
détaché, ironique, le maire qui flagornait lourdement le jeune couple,
la famille riche, et les témoins décorés. Jacqueline n'écoutait pas;
et furtivement elle tirait la langue à Simone Adam, qui l'épiait; elle
avait parié avec elle que «cela ne lui ferait rien, du tout» de se
marier, et elle était en train de gagner: à peine si elle songeait que
c'était elle qui se mariait; cette pensée l'amusait. Les autres
posaient pour la galerie; et la galerie lorgnait. M. Langeais paradait;
si sincère que fût son affection pour sa fille, sa principale
préoccupation était de noter les gens, et de se demander s'il n'avait
pas fait d'oublis dans sa liste de faire-part. Seul, Christophe était
ému; il était à lui seul, les parents, les mariés, et le maire; il
couvait des yeux Olivier, qui ne le regardait point.
Le soir, le jeune couple partit pour l'Italie. Christophe et M. Langeais
les accompagnèrent à la gare. Ils les voyaient joyeux, sans regrets,
ne cachant point leur impatience d'être déjà partis. Olivier avait
l'air d'un adolescent, et Jacqueline d'une petite fille... Tendre
mélancolie de ces départs! Le père est triste de voir sa petite
emmenée par un étranger, et pour quoi!... et pour toujours loin de
lui. Mais eux n'éprouvent qu'un sentiment de délivrance enivrée. La
vie n'a plus d'entraves; plus rien ne les arrête; ils se croient
arrivés au faîte: on peut mourir maintenant, on a tout, on ne craint
rien... Ensuite, on voit que ce n'était qu'une étape. La route
reprend, et tourne autour de la montagne; et bien peu arrivent à la
seconde étape...
Le train les emporta dans la nuit. Christophe et M. Langeais revinrent
ensemble. Christophe dit, avec malice:
--Nous voici veufs!
M. Langeais se mit à rire. Ils se dirent au revoir, et chacun alla
de son côté. Ils avaient de la peine. Mais c'était un mélange de
tristesse et de douceur. Seul, dans sa chambre, Christophe pensait:
--Le meilleur de moi-même est heureux.
Rien ne fut changé à la chambre d'Olivier. Il avait été convenu
entre les deux amis que jusqu'au retour d'Olivier et à sa nouvelle
installation, ses meubles et ses souvenirs resteraient chez Christophe.
Il était encore présent. Christophe considéra le portrait
d'Antoinette, il le plaça sur sa table, et il lui dit:
--Petite, es-tu contente?
Il écrivait souvent,--un peu trop,--à Olivier. Il en recevait peu de
lettres, distraites, et peu à peu lointaines d'esprit. Il en était
déçu; mais il se persuadait que cela devait être ainsi; il n'avait
pas d'inquiétude pour l'avenir de leur amitié.
La solitude ne lui pesait point. Loin de là: il n'en avait pas assez,
pour son goût. Il commençait à souffrir de la protection du Grand
Journal. Arsène Gamache avait une tendance à croire qu'il possédait
un droit de propriété sur les gloires qu'il s'était donné la peine
de découvrir: il lui semblait naturel que ces gloires fussent
associées à la sienne, comme Louis XIV groupait autour de son trône
Molière, Le Brun, et Lulli. Christophe trouvait que l'auteur de
l'_Hymne à Ægir_ n'était pas plus impérialement encombrant pour
l'art que son patron du _Grand Journal._ Car le journaliste, qui ne s'y
connaissait pas plus que l'empereur, n'en avait pas moins que lui des
opinions arrêtées sur l'art; ce qu'il n'aimait point, il n'en
tolérait point l'existence: il le décrétait mauvais et pernicieux; et
il le ruinait, dans l'intérêt public. Spectacle grotesque et
redoutable que celui de ces brasseurs d'affaires, mal dégrossis, sans
culture, qui prétendaient, par l'argent et la presse, régner non
seulement sur la politique, mais sur l'esprit, et lui offraient une
niche avec un collier et la pâtée, ou pouvaient, sur son refus, lancer
sur lui les milliers d'imbéciles, dont ils avaient fait leur
meute!--Christophe n'était pas homme à se laisser morigéner. Il
trouva fort mauvais qu'un âne se permît de lui dire ce qu'il devait
faire et ce qu'il ne devait pas faire, en musique; et il lui donna à
entendre que l'art exigeait plus de préparation que la politique. Il
déclina aussi, sans précautions oratoires, l'offre de mettre en
musique un inepte livret, dont l'auteur était un des premiers commis du
journal, et que le patron recommandait. Cela jeta un premier froid dans
ses relations avec Gamache.
Christophe n'en fut point fâché. À peine sorti de l'obscurité, il
aspirait à y rentrer. Il se trouvait «exposé à ce grand jour, où
l'on se perd dans les autres». Trop de gens s'occupaient de lui. Il
méditait ces paroles de Gœthe:
«_Lorsqu'un écrivain s'est fait remarquer par un ouvrage de mérite,
le public cherche à l'empêcher d'en produire un second... Le talent
qui se recueille est malgré lui traîné dans le tumulte du monde,
parce que chacun croit qu'il pourra s'en approprier une parcelle._»
Il ferma sa porte et, dans sa maison, se rapprocha de quelques vieux
amis. Il revit le ménage des Arnaud, qu'il avait un peu négligés. Mme
Arnaud, qui vivait seule une partie de la journée, avait du temps pour
songer aux chagrins des autres. Elle pensait au vide qu'avait dû faire
chez Christophe le départ d'Olivier; et elle surmonta sa timidité pour
l'inviter à dîner. Si elle eût osé, elle lui eût offert de venir de
temps en temps faire la revue de son ménage; mais la hardiesse lui
manqua; et ce fut mieux sans doute: car Christophe n'aimait point qu'on
s'occupât de lui. Mais il accepta l'invitation à dîner, et il prit
l'habitude de venir régulièrement le soir, chez les Arnaud.
Il trouva le petit ménage toujours aussi uni, dans la même atmosphère
de tendresse endolorie, plus grise encore qu'auparavant. Arnaud passait
par une période de dépression morale, causée par l'usure de sa vie de
professeur,--cette vie de labeur lassant, qui se répète chaque jour,
identique à la veille, comme une roue qui tourne sur place, sans
s'arrêter jamais, sans avancer jamais. Malgré sa patience, le brave
homme traversait une crise de découragement. Il s'affectait de
certaines injustices, il trouvait son dévouement inutile. Mme Arnaud le
réconfortait, avec de bonnes paroles; elle semblait toujours aussi
paisible: mais elle s'étiolait. Christophe, devant elle, félicitait
Arnaud d'avoir une femme aussi raisonnable.
--Oui, disait Arnaud, c'est une bonne petite; rien ne la trouble. Elle
a de la chance: et moi aussi. Si elle avait souffert de notre vie, je
crois que j'aurais été perdu.
Mme Arnaud rougissait, se taisait. Puis, de sa voix posée, elle parlait
d'autre chose.--Les visites de Christophe produisaient leur bienfait
ordinaire; elles portaient la lumière; et lui, de son côté, avait
plaisir à se réchauffer à ces cœurs excellents.
Une autre amie lui vint. Ou plutôt, il l'alla chercher: car, tout en
désirant le connaître, elle n'eût pas fait l'effort de venir le
trouver. Vingt-cinq ans, musicienne, premier prix de piano au
Conservatoire: elle se nommait Cécile Fleury. Courte de taille, assez
trapue, elle avait les sourcils épais, de beaux yeux larges, au regard
humide, le nez petit et gros, au bout relevé, un peu rouge, en bec de
canard, des lèvres grosses, bonnes et tendres, le menton énergique,
solide, gras, le front point haut, mais large. Les cheveux roulés sur
la nuque en chignon abondant. Des bras forts, et des mains de pianiste,
grandes, au pouce écarté, aux bouts carrés. De l'ensemble de sa
personne se dégageait une impression de sève lourde, de santé
rustique. Elle vivait avec sa mère, qu'elle chérissait: bonne femme,
qui ne s'intéressait nullement à la musique, mais qui en parlait, à
force d'en entendre parler, et qui était au courant de tout ce qui se
passait dans Musicopolis. Elle avait une vie médiocre, donnait des
leçons tout le jour, et parfois des concerts, dont personne ne rendait
compte. Elle rentrait tard, à pied, ou par l'omnibus, exténuée, de
bonne humeur; et elle faisait vaillamment ses gammes et ses chapeaux,
causant beaucoup, aimant rire, et chantant pour un rien.
Elle n'avait pas été gâtée par la vie. Elle savait le prix d'un peu
de bien-être qu'on a gagné par ses propres efforts, la joie des petits
plaisirs, des petits progrès imperceptibles dans sa situation ou dans
son talent. Oui, si seulement elle gagnait cinq francs de plus, ce
mois-ci, que le mois précédent, ou si elle réussissait enfin ce
passage de Chopin, qu'elle s'évertuait à jouer depuis des semaines,--
elle était contente. Son travail, qui n'était pas excessif, répondait
exactement à ses aptitudes, et la soulageait comme une hygiène
raisonnable. Jouer, chanter; donner des leçons lui procurait une
agréable sensation d'activité satisfaite, normale et régulière, en
même temps qu'une aisance moyenne et un succès tranquille. Elle avait
un solide appétit, mangeait bien, dormait bien, et n'était jamais
malade.
D'esprit droit, sensé, modeste, parfaitement équilibré, elle ne se
tourmentait de rien: car elle vivait dans le moment présent, sans se
soucier de ce qu'il y avait avant et de ce qu'il y aurait après. Et
comme elle était bien portante, comme sa vie semblait à l'abri des
surprises du sort, elle se trouvait presque toujours heureuse. Elle
avait plaisir à étudier son piano, comme à faire son ménage, ou à
en causer, ou à ne rien faire. Elle savait vivre, non pas au jour le
jour,--(elle était économe et prévoyante)--mais minute par minute.
Nul idéalisme ne la travaillait; ou, si elle en avait un, il était
bourgeois, tranquillement diffus dans tous ses actes et toutes ses
pensées; il consistait à aimer paisiblement ce qu'elle faisait, quoi
qu'elle fît. Elle allait à l'église, le dimanche; mais le sentiment
religieux ne tenait presque aucune place dans sa vie. Elle admirait les
exaltés, comme Christophe, qui ont une foi, ou un génie; mais elle ne
les enviait pas: qu'est-ce qu'elle aurait pu faire de leur inquiétude
et de leur génie?
Comment donc pouvait-elle sentir leur musique? Elle aurait eu peine à
l'expliquer. Mais ce qu'elle savait, c'est qu'elle la sentait. Sa
supériorité sur les autres virtuoses était dans son robuste
équilibre physique et moral; en cette abondance de vie, sans passions
personnelles, les passions étrangères trouvaient un sol riche où
fleurir. Elle n'en était point troublée. Ces terribles passions, qui
avaient rongé l'artiste, elle les traduisait dans toute leur énergie,
sans être atteinte par leur poison; elle n'en ressentait que la force,
et la bonne fatigue qui suivait. Quand c'était fini, elle était en
sueur, épuisée; elle souriait tranquillement: elle était contente.
Christophe, qui l'entendit un soir, fut frappé par son jeu. Il alla lui
serrer la main, après le concert. Elle en fut reconnaissante: il y
avait peu de monde au concert, et elle n'était pas blasée sur les
compliments. Comme elle n'avait eu ni l'habileté de s'enrôler dans une
coterie musicale, ni la rouerie d'enrôler à sa suite une troupe
d'adorateurs, comme elle ne cherchait à se singulariser, ni par quelque
exagération de technique, ni par une interprétation fantaisiste des
œuvres consacrées, ni en s'arrogeant la propriété exclusive de tel
ou tel grand maître, de Jean-Sébastien Bach ou de Beethoven, comme
elle n'avait point de théorie sur ce qu'elle jouait, mais se contentait
de jouer tout bonnement ce qu'elle sentait,--nul ne faisait attention à
elle, et les critiques l'ignoraient: car personne ne leur avait dit
qu'elle jouait bien; et ils ne l'eussent pas trouvé, d'eux-mêmes.
Christophe revit souvent Cécile. Cette forte et calme fille l'attirait
comme une énigme. Elle était vigoureuse et apathique. Dans son
indignation qu'elle ne fût pas plus connue, il lui proposa de faire
parler d'elle par ses amis du _Grand-Journal._ Mais quoiqu'elle fût
bien aise qu'on la louât, elle le pria de ne faire aucune démarche.
Elle ne voulait pas lutter, se donner de peine, exciter de jalousies;
elle voulait rester en paix. On ne parlait pas d'elle: tant mieux! Elle
était sans envie, et la première à s'extasier sur la technique des
autres virtuoses. Ni ambition, ni désirs. Elle était bien trop
paresseuse d'esprit! Quand elle n'était pas occupée d'un objet
immédiat et précis, elle ne faisait rien, rien: elle ne rêvait même
pas; la nuit, dans son lit, elle dormait, ou ne pensait à rien. Elle
n'avait pas cette hantise maladive du mariage, qui empoisonne la vie des
filles qui tremblent de coiffer Sainte-Catherine. Quand on lui demandait
si elle n'aimerait pas à avoir un bon mari:
--Tiens donc! disait-elle, pourquoi pas cinquante mille livres de
rentes? Il faut prendre ce qu'on a. Si on vous l'offre, tant mieux!
Sinon, on s'en passera. Ce n'est pas une raison parce qu'on n'a pas de
gâteau, pour ne pas trouver bon le bon pain. Surtout quand on en a
mangé longtemps qui était dur!
--Et encore, disait la mère, il y a bien des gens qui n'en mangent
pas tous les jours!
Cécile avait des raisons pour se défier des hommes. Son père, mort
depuis quelques années, était faible et paresseux; il avait fait
beaucoup de tort à sa femme et aux siens. Elle avait aussi un frère
qui avait mal tourné; on ne savait trop ce qu'il devenait; de loin en
loin il reparaissait, pour demander de l'argent; on le craignait, on
avait honte, on avait peur de ce qu'on pourrait apprendre sur lui, d'un
jour à l'autre; et pourtant, on l'aimait. Christophe le rencontra, une
fois. Il était chez Cécile: on sonna; la mère alla ouvrir. Une
conversation s'éleva dans la pièce à côté, avec des éclats de
voix. Cécile, qui semblait troublée, sortit à son tour, et laissa
Christophe seul. La discussion continuait, et la voix étrangère se
faisait menaçante; Christophe crut de son devoir d'intervenir: il
ouvrit la porte. Il eut à peine le temps d'entrevoir un homme jeune et
un peu contrefait, qui lui tournait le dos: Cécile se jeta vers
Christophe, et le supplia de rentrer. Elle rentra avec lui; ils
s'assirent en silence. Dans la chambre voisine, le visiteur cria encore,
pendant quelques minutes, puis partit, en faisant claquer la porte.
Alors, Cécile eut un soupir, et elle dit a Christophe:
--Oui... c'est mon frère.
Christophe comprit:
--Ah! dit-il... Je sais... Moi aussi, j'en ai un...
Cécile lui prit la main, avec une commisération affectueuse:
--Vous aussi?
--Oui, fit-il... Ce sont les joies de la famille.
Cécile rit; et ils changèrent d'entretien. Non, les joies de la
famille n'avaient rien d'enchanteur pour elle, et l'idée du mariage ne
la fascinait point: les hommes ne valaient pas cher. Elle trouvait des
avantages à sa vie indépendante: sa mère avait assez longtemps
soupiré après cette liberté; elle n'avait pas envie de la perdre. Le
seul rêve éveillé qu'elle s'amusât à faire, c'était--un jour, plus
tard, Dieu sait quand!--de vivre à la campagne. Mais elle ne prenait
pas la peine d'imaginer les détails de cette vie: elle trouvait
fatigant de penser à quelque chose d'aussi peu certain; il valait mieux
dormir,--ou faire sa tâche...
En attendant qu'elle eût son château en Espagne, elle louait pendant
l'été, dans la banlieue de Paris, une maisonnette qu'elle occupait
seule avec sa mère. C'était à vingt minutes, par le train.
L'habitation était assez loin de la gare isolée, au milieu des
terrains vagues, que l'on nommait des champs; et Cécile revenait
souvent tard, dans la nuit. Mais elle n'avait pas peur; elle ne croyait
pas au danger. Elle avait bien un revolver; mais elle l'oubliait
toujours à la maison. D'ailleurs, c'était à peine si elle eût su
s'en servir.
Au cours de ses visites, Christophe la faisait jouer. Il s'amusait de
voir sa pénétration des œuvres musicales, surtout quand il l'avait
mise, d'un mot, sur le chemin du sentiment à exprimer. Il s'était
aperçu qu'elle avait une voix admirable: elle ne s'en doutait point. Il
l'obligea à s'exercer: il lui fit chanter de vieux _lieder_ allemands,
ou sa propre musique; elle y prenait plaisir, et faisait des progrès,
qui la surprenaient autant que lui. Elle était merveilleusement douée.
L'étincelle musicale était tombée, par prodige, sur cette fille de
petits bourgeois parisiens, dénués de sentiment artistique.
Philomèle--(il la nommait ainsi)--causait parfois de musique, mais
toujours d'une façon pratique; jamais sentimentale: elle ne semblait
s'intéresser qu'à la technique du chant et du piano. Le plus souvent,
quand elle était avec Christophe, et qu'ils ne jouaient pas de musique,
ils parlaient des sujets les plus bourgeois: ménage, cuisine, vie
domestique. Et Christophe, qui n'eût pu supporter, une minute, ces
conversations avec une bourgeoise, les tenait tout naturellement avec
Philomèle.
Ils passaient ainsi des soirées, en tête à tête, et s'aimaient
sincèrement, d'une affection calme, presque froide. Un soir qu'il
était venu dîner et qu'il s'était attardé à causer, plus que
d'habitude, un violent orage éclata. Quand il voulut partir, pour
rejoindre le dernier train, la pluie, le vent faisaient rage; elle lui
dit:
--Mais ne vous en allez pas! Vous partirez demain matin.
Il s'installa dans le petit salon, sur un lit improvisé. Une mince
cloison le séparait de la chambre à coucher de Cécile; les portes ne
fermaient pas. Il entendait, de son lit, les craquements de l'autre lit
et le souffle tranquille de la jeune femme. Au bout de cinq minutes,
elle était endormie; et il ne tarda pas à faire de même, sans que
l'ombre d'une pensée trouble les effleurât.
Dans le même temps, lui venaient d'autres amis inconnus, que
commençait de lui attirer la lecture de ses œuvres. La plupart
vivaient loin de Paris, ou à l'écart, et ne le rencontreraient jamais.
Le succès, même grossier, a ceci de bon: il fait connaître l'artiste
de milliers de braves gens, qu'il n'eût jamais atteints sans les
stupides articles des journaux. Christophe entra en relations avec
quelques-uns d'entre eux. C'étaient des jeunes gens isolés, menant une
vie difficile, aspirant de tout leur être à un idéal dont ils
n'étaient pas sûrs: ils buvaient avidement l'âme fraternelle de
Christophe. C'étaient de petites gens de province: après avoir lu ses
_lieder_, ils lui écrivaient, comme le vieux Schulz, se sentaient unis
à lui. C'étaient des artistes pauvres,--un compositeur, entre
autres,--qui ne pouvaient arriver, non seulement au succès, mais à
s'exprimer eux-mêmes: ils étaient tout heureux que leur pensée se
réalisât par Christophe. Et les plus chers de tous peut-être,--ceux
qui lui écrivaient sans dire leur nom: plus libres ainsi de parler, ils
épanchaient naïvement leur confiance dans le frère aîné, qui leur
était un appui. Christophe avait gros cœur de penser qu'il ne
connaîtrait jamais ces charmantes âmes qu'il aurait eu tant de joie à
aimer; et il baisait telle de ces lettres inconnues, comme celui qui
l'avait écrite baisait les _lieder_ de Christophe; et chacun, de son
côté, pensait:
--Chères pages, que vous me faites de bien!