Elle était, une après-midi, dans le salon de sa mère. Mme Langeais

avait une visite,--un peintre à la mode, bellâtre et prétentieux,

habitué de la maison, mais non pas très intime. Jacqueline crut sentir

que sa présence gênait les deux autres; d'autant plus, elle resta. Mme

Langeais, légèrement énervée, la tête engourdie par un peu de

migraine, ou par un de ces cachets contre la migraine que les dames

d'aujourd'hui croquent comme des bonbons et qui achèvent de vider leur

petit cerveau, ne surveillait pas trop ce qu'elle disait. Au cours de la

conversation, elle appela étourdiment le visiteur:

--Mon chéri...

Elle s'en aperçut aussitôt. Il ne broncha pas plus qu'elle; et ils

poursuivirent leur causerie cérémonieuse. Jacqueline, qui était

occupée à servir le thé, faillit, dans son saisissement, laisser

glisser une tasse. Elle eut l'impression que, derrière son dos, ils

échangeaient un sourire d'intelligence. Elle se retourna, et saisit

leurs regards complices, qui sur-le-champ se voilèrent.--Sa découverte

la bouleversa. Cette jeune fille, librement élevée, qui avait souvent

entendu parler et qui parlait elle-même en riant d'intrigues de ce

genre, éprouva une souffrance intolérable, quand elle vit que sa

mère... Sa mère, non, ce n'était pas la même chose!... Avec son

exagération ordinaire, elle passa d'un extrême à l'autre. Elle

n'avait rien soupçonné jusque-là. Dès lors, elle soupçonna tout.

Elle s'acharnait à interpréter tel et tel détails dans la conduite

passée de sa mère. Et sans doute, la légèreté de Mme Langeais ne

prêtait que trop à ces suppositions; mais Jacqueline y ajoutait. Elle

eût voulu se rapprocher de son père, qui avait toujours été plus

près d'elle, et dont l'intelligence avait pour elle beaucoup d'attrait.

Elle eût voulu l'aimer davantage, le plaindre. Mais Langeais ne

semblait avoir aucun besoin d'être plaint; et l'esprit surexcité de la

jeune fille fut traversé de ce soupçon, plus affreux encore que le

premier,--que son père n'ignorait rien, mais qu'il trouvait plus

commode de ne rien savoir, et que pourvu qu'il agît lui-même à sa

guise, le reste lui était indifférent.

Alors, Jacqueline se sentit perdue. Elle n'osait pas les mépriser. Elle

les aimait. Mais elle ne pouvait plus vivre là. Son amitié pour Simone

Adam ne lui était d'aucun secours. Elle jugeait avec sévérité les

faiblesses de son ancienne compagne. Elle ne s'épargnait pas; elle

souffrait de ce qu'elle voyait en elle de laid et de médiocre; elle

s'accrochait désespérément au souvenir pur de Marthe. Mais ce

souvenir même s'effaçait; elle sentait que le flot des jours le

recouvrirait, en laverait l'empreinte. Et alors, tout serait fini; elle

serait pareille aux autres, noyée dans le bourbier... Oh! sortir à

tout prix de ce monde! Sauvez-moi! Sauvez-moi!...

En ces jours de délaissement fiévreux, de dégoût passionné, et

d'attente mystique, où elle tendait les mains vers un Sauveur inconnu,

Jacqueline rencontra Olivier.

Mme Langeais n'avait pas manqué d'inviter Christophe, qui était, cet

hiver, le musicien à la mode. Christophe était venu, et, suivant son

habitude, il ne s'était pas mis en frais. Mme Langeais ne l'en avait

pas moins trouvé charmant:--il pouvait tout se permettre, pendant qu'il

était à la mode; on le trouverait toujours charmant; c'était

l'affaire de quelques mois...--Jacqueline se montra moins charmée; le

seul fait que Christophe fût loué par certaines gens suffisait à la

mettre en défiance. Au reste, la brusquerie de Christophe, sa façon de

parler fort, sa gaieté, la blessaient. Dans son état d'esprit, la joie

de vivre lui semblait grossière; elle cherchait le clair-obscur

mélancolique de l'âme, et elle se figurait qu'elle l'aimait. Il

faisait trop jour en Christophe. Mais comme elle causait avec lui, il

parla d'Olivier: il éprouvait le besoin d'associer son ami à tout ce

qui lui arrivait d'heureux. Il en parla si bien que Jacqueline,

troublée par la vision d'une âme qui s'accordait avec sa propre

pensée, le fit aussi inviter. Olivier n'accepta pas tout de suite: ce

qui permit à Christophe et à Jacqueline d'achever de lui à loisir un

portrait imaginaire, auquel il fallut bien qu'il ressemblât,

lorsqu'enfin il se décida à venir.

Il vint, mais ne parla guère. Il n'avait pas besoin de parler. Ses yeux

intelligents, son sourire, la finesse de ses manières, la tranquillité

qui l'enveloppait et qu'il rayonnait, devaient séduire Jacqueline.

Christophe, par contraste, faisait valoir Olivier. Elle n'en montrait

rien, par peur du sentiment qui naissait; elle continuait de ne causer

qu'avec Christophe: mais c'était d'Olivier. Christophe, trop heureux de

parler de son ami, ne s'apercevait pas du plaisir que Jacqueline

trouvait à ce sujet d'entretien. Il parlait aussi de lui-même, et elle

l'écoutait avec complaisance, bien que cela ne l'intéressât

nullement; puis, sans en avoir l'air, elle ramenait la conversation à

des épisodes de sa vie où se trouvait Olivier.

Les gentillesses de Jacqueline étaient dangereuses pour un homme qui ne

se méfiait point. Sans y penser, Christophe s'éprenait d'elle; il

trouvait du plaisir à revenir; il soignait sa toilette; et un

sentiment, qu'il connaissait bien, recommençait de mêler sa langueur

riante à tout ce qu'il songeait. Olivier s'était épris aussi, et dès

les premiers jours; il se croyait négligé, et souffrait en silence.

Christophe augmentait son mal, en lui racontant joyeusement ses

entretiens avec Jacqueline. L'idée ne venait pas à Olivier qu'il pût

plaire à Jacqueline. Bien qu'à vivre auprès de Christophe, il eût

acquis plus d'optimisme, il se défiait de lui; il se voyait avec des

yeux trop véridiques, il ne pouvait croire qu'il serait jamais

aimé:--qui donc serait digne de l'être, si c'était pour ses mérites,

et non pour ceux du magique et indulgent amour?

Un soir qu'il était invité chez les Langeais, il sentit qu'il serait

trop malheureux, en revoyant l'indifférente Jacqueline; et, prétextant

la fatigue, il dit à Christophe d'aller sans lui. Christophe, qui ne

soupçonnait rien, s'en alla tout joyeux. Dans son naïf égoïsme, il

ne pensait qu'au plaisir d'avoir Jacqueline à lui tout seul. Il n'eut

pas lieu de s'en réjouir longtemps. À la nouvelle qu'Olivier ne

viendrait point, Jacqueline prit aussitôt un air maussade, irrité,

ennuyé, déconcerté; elle n'éprouvait plus aucun désir de plaire;

elle n'écoutait pas Christophe, répondait au hasard; et il la vit,

avec humiliation, étouffer un bâillement énervé. Elle avait envie de

pleurer. Brusquement, elle sortit au milieu de la soirée; et elle ne

reparut point.

Christophe s'en retourna, déconfit. Le long du chemin, il cherchait à

s'expliquer ce brusque revirement; quelques lueurs de la vérité

commençaient à lui apparaître. À la maison, Olivier l'attendait; il

demanda, d'un air qu'il tâchait de rendre indifférent, des nouvelles

de la soirée. Christophe lui raconta sa déconvenue. À mesure qu'il

parlait, il voyait le visage d'Olivier s'éclairer.

--Et cette fatigue? dit-il. Pourquoi ne t'es-tu pas couché?

--Oh! je vais mieux, fit Olivier, je ne suis plus las du tout.

--Oui, je crois, dit Christophe narquois, que cela t'a fait

beaucoup de bien de ne pas venir.

Il le regarda affectueusement, malicieusement, s'en alla dans

sa chambre, et là, quand il fut seul, il se mit à rire, rire tout

bas, jusqu'aux larmes:

--La mâtine! pensait-il. Elle se moquait de moi! Lui aussi,

me trompait. Comme ils cachaient leur jeu!

À partir de ce moment, il arracha de son cœur toute pensée

personnelle, à l'égard de Jacqueline; et, comme une brave mère poule

qui couve jalousement son œuf, il couva le roman des deux petits

amants. Sans avoir l'air de connaître leur secret à tous deux, et sans

le livrer, de l'un à l'autre, il les aida, à leur insu.

Il crut de son devoir, gravement, d'étudier le caractère de

Jacqueline, pour voir si Olivier pourrait être heureux avec elle. Et

comme il était maladroit, il agaçait Jacqueline par les questions

saugrenues qu'il lui posait, sur ses goûts, sur sa moralité...

--Voilà un imbécile! De quoi se mêle-t-il? pensait Jacqueline,

furieuse, en lui tournant le dos.

Et Olivier s'épanouissait de voir que Jacqueline ne faisait plus

attention à Christophe. Et Christophe s'épanouissait de voir

qu'Olivier était heureux. Sa joie s'étalait même, d'une façon

beaucoup plus bruyante que celle d'Olivier. Et comme elle ne

s'expliquait point, Jacqueline, qui ne se doutait pas que Christophe

voyait plus clair dans leur amour qu'elle n'y voyait elle-même, le

trouvait insupportable; elle ne pouvait comprendre qu'Olivier se fût

entiché d'un ami aussi vulgaire et aussi encombrant. Le bon Christophe

la devinait; il trouvait un plaisir malicieux à la faire enrager; puis,

il se retirait à l'écart, prétextant des travaux, pour refuser les

invitations des Langeais et laisser seuls ensemble Jacqueline et

Olivier.

Il n'était pas sans inquiétudes cependant pour l'avenir. Il

s'attribuait une grande responsabilité dans le mariage qui se

préparait; et il se tourmentait: car il voyait assez juste en

Jacqueline, et il redoutait bien des choses: sa richesse d'abord, son

éducation, son milieu, et surtout sa faiblesse. Il se rappelait son

ancienne amie Colette. Sans doute, Jacqueline était plus vraie, plus

franche, plus passionnée; il y avait dans ce petit être une ardente

aspiration vers une vie courageuse, un désir presque héroïque...

--Mais ce n'est pas tout de désirer, pensait Christophe, qui se

souvenait d'une polissonnerie de l'ami Diderot; il faut avoir

les reins solides.

Il voulait avertir Olivier du danger. Mais quand il voyait Olivier

revenir de chez Jacqueline, les yeux baignés de joie, il n'avait

plus le courage de parler. Il pensait:

--Les pauvres petits sont heureux. Ne troublons pas leur bonheur.

Peu à peu, son affection pour Olivier lui fit partager la confiance de

son ami. Il se rassurait; il finit par croire que Jacqueline était

telle qu'Olivier la voyait et qu'elle voulait se voir elle-même. Elle

avait si bonne volonté! Elle aimait Olivier pour tout ce qu'il avait de

différent d'elle et de son monde: parce qu'il était pauvre, parce

qu'il était intransigeant dans ses idées morales, parce qu'il était

maladroit dans le monde. Elle aimait d'une façon si pure et si entière

qu'elle eût voulu être pauvre comme lui, et presque, par moments,...

oui, presque devenir laide, afin d'être plus sûre d'être aimée pour

elle-même, pour l'amour dont son cœur était plein et dont il avait

faim... Ah! certains jours, quand il était là, elle se sentait pâlir,

et ses mains tremblaient. Elle affectait de railler son émotion, elle

feignait de s'occuper d'autre chose, de le regarder à peine; elle

parlait avec ironie. Mais soudain, elle s'interrompait; elle se sauvait

dans sa chambre; et là, toute porte close, le rideau baissé sur la

fenêtre, elle restait assise, les genoux serrés, les coudes rentrés

contre son ventre, les bras en croix sur la poitrine, comprimant les

battements de son cœur; elle restait ainsi, ramassée sur elle-même,

sans un souffle; elle n'osait pas bouger, de peur qu'au moindre geste le

bonheur ne s'enfuît. Sur son corps, en silence, elle étreignait

l'amour.

Maintenant, Christophe se passionnait pour le succès d'Olivier. Il

s'occupait de lui maternellement, surveillait sa toilette, prétendait

lui donner des conseils sur la façon de s'habiller, lui

faisait--(comment!)--ses nœuds de cravate. Olivier, patient, se

laissait faire, quitte à renouer sa cravate, dans l'escalier, lorsque

Christophe n'était plus là. Il souriait, mais il était touché de

cette grande affection. Intimidé par son amour, il n'était pas sûr de

lui, et demandait volontiers conseil à Christophe; il lui contait ses

visites. Christophe, aussi ému que lui, passait quelquefois des heures,

la nuit, à chercher les moyens d'aplanir le chemin à l'amour de son

ami.

Ce fut dans le parc de la villa des Langeais, aux environs de Paris,

dans un petit pays sur la lisière de la forêt de l'Isle-Adam,

qu'Olivier et Jacqueline eurent l'entretien, qui décida de leur vie.

Christophe accompagnait son ami; mais il avait trouvé un harmonium dans

la maison; et il se mit à jouer, laissant les amoureux se promener en

paix.--À vrai dire, ils ne le souhaitaient point. Ils craignaient

d'être seuls. Jacqueline était silencieuse et un peu hostile. Déjà,

à la dernière visite, Olivier avait senti un changement dans ses

manières, une froideur subite, des regards qui paraissaient étrangers,

durs, presque ennemis. Il en avait été glacé. Il n'osait s'expliquer

avec elle: il craignait trop de recevoir de celle qu'il aimait une

parole cruelle. Il trembla de voir Christophe s'éloigner; il lui

semblait que sa présence le garantissait seule du coup qui allait le

frapper.

Jacqueline n'aimait pas moins Olivier. Elle l'aimait beaucoup plus.

C'était ce qui la rendait hostile. Cet amour, avec lequel naguère elle

avait joué, qu'elle avait tant appelé, il était là, devant elle;

elle le voyait s'ouvrir devant ses pas comme un gouffre, et elle se

rejetait en arrière, effrayée; elle ne comprenait plus; elle se

demandait:

--Mais pourquoi? pourquoi? Qu'est-ce que cela veut dire?

Alors, elle regardait Olivier, de ce regard qui le faisait souffrir,

et elle pensait:

--Qui est cet homme?

Et elle ne savait pas.

--Pourquoi est-ce que je l'aime?

Elle ne savait pas.

--Est-ce que je l'aime?

Elle ne savait pas... Elle ne savait pas; mais elle savait que pourtant

elle était prise; l'amour la tenait; elle allait se perdre en lui, se

perdre tout entière, sa volonté, son indépendance, son égoïsme, ses

rêves d'avenir, tout englouti dans ce monstre. Et elle se raidissait

avec colère; elle éprouvait, par moments, pour Olivier, un sentiment

presque haineux.

Ils allèrent jusqu'à l'extrémité du parc, dans le jardin potager,

que séparait des pelouses un rideau de grands arbres. Ils marchaient à

petits pas, au milieu des allées, que bordaient des buissons de

groseilliers aux grappes rouges et blondes, et des plates-bandes de

fraises, dont l'haleine emplissait l'air. On était au mois de juin;

mais des orages avaient refroidi le temps. Le ciel était gris, la

lumière à demi éteinte; les nuages bas se mouvaient pesamment, tout

d'une masse, charriés par le vent. De ce grand vent lointain, rien

n'arrivait sur la terre: pas une feuille ne remuait. Une grande

mélancolie enveloppait les choses, et leur cœur. Et du fond du jardin,

de la villa invisible, aux fenêtres entr'ouvertes, vinrent les sons de

l'harmonium, qui disait la fugue en mi bémol mineur de Jean-Sébastien

Bach. Ils s'assirent côte à côte sur la margelle d'un puits, tout

pâles, sans parler. Olivier vit des larmes couler sur les joues de

Jacqueline.

--Vous pleurez? murmura-t-il, les lèvres tremblantes.

Ses larmes aussi coulèrent.

Il lui prit la main. Elle pencha sa tête blonde sur l'épaule

d'Olivier. Elle n'essayait plus de lutter: elle était vaincue; et

c'était un tel soulagement!... Ils pleurèrent tout bas, écoutant la

musique, sous le dais mouvant des nuées lourdes, dont le vol silencieux

semblait raser la cime des arbres. Ils pensaient à tout ce qu'ils

avaient souffert,--qui sait? peut-être aussi à ce qu'ils souffriraient

plus tard. Il est des minutes où la musique fait surgir toute la

mélancolie tissée autour de la destinée d'un être...

[Illustration]

Après un moment, Jacqueline essuya ses yeux et regarda Olivier. Et

brusquement, ils s'embrassèrent. Ô bonheur ineffable! Religieux bonheur!

Si doux et si profond qu'il en est douloureux!...

Jacqueline demanda:

--Votre sœur vous ressemblait?

Olivier eut un saisissement. Il dit:

--Pourquoi me parlez-vous d'elle? Vous la connaissiez donc?

Elle dit:

--Christophe m'a raconté... Vous avez bien souffert?

Olivier inclina la tête, trop ému pour répondre.

--J'ai bien souffert aussi, dit-elle.

Elle parla de l'amie disparue, de la chère Marthe; elle dit, le

cœur gonflé, comme elle avait pleuré, pleuré à en mourir.

--Vous m'aiderez? dit-elle, d'une voix suppliante, vous m'aiderez

à vivre, à être bonne, à lui ressembler un peu? La pauvre Marthe,

vous l'aimerez, vous aussi?

--Nous les aimerons toutes deux, comme toutes deux elles s'aiment.

--Je voudrais qu'elles fussent là!

--Elles sont là.

Ils restèrent, serrés l'un contre l'autre; ils sentaient battre

leur cœur. Une petite pluie fine tombait, tombait. Jacqueline frissonna.

--Rentrons, dit-elle.

Sous les arbres, il faisait presque nuit. Olivier baisa la chevelure

mouillée de Jacqueline; elle releva la tête vers lui, et il sentit sur

ses lèvres, pour la première fois, les lèvres amoureuses, ces lèvres

de petite fille, fiévreuses, un peu gercées. Ils furent sur le point

de défaillir.

Tout près de la maison, ils s'arrêtèrent encore:

--Comme nous étions seuls, avant! dit-il.

Il avait déjà oublié Christophe.

Ils se souvinrent de lui. La musique s'était tue. Ils rentrèrent.

Christophe, accoudé sur l'harmonium, la tête entre ses mains, rêvait,

lui aussi, à beaucoup de choses du passé. Quand il entendit la porte

s'ouvrir, il s'éveilla de sa rêverie, et leur montra son visage

affectueux, qu'illuminait un sourire grave et tendre. Il lut dans leurs

yeux ce qui s'était passé, leur serra la main à tous deux, et dit:

--Asseyez-vous là. Je vais vous jouer quelque chose.

Ils s'assirent, et il joua, au piano, tout ce qu'il avait dans le cœur,

tout son amour pour eux. Quand ce fut fini, ils restèrent tous les

trois, sans parler. Puis, il se leva, et il les regarda. Il avait l'air

si bon, et tellement plus âgé et plus fort qu'eux! Pour la première

fois, elle eut conscience de ce qu'il était. Il les serra dans ses

bras, et dit à Jacqueline:

--Vous l'aimerez bien, n'est-ce pas? Vous vous aimerez bien?

Ils furent pénétrés de reconnaissance. Mais tout de suite après,

il détourna l'entretien, rit, alla à la fenêtre, et sauta dans

le jardin.

Les jours suivants, il engagea Olivier à faire sa demande aux parents

de Jacqueline. Olivier n'osait point, par crainte du refus qu'il

prévoyait. Christophe le pressa aussi de se mettre en quête d'une

situation. À supposer qu'il fût agréé par les Langeais, il ne

pouvait accepter la fortune de Jacqueline, s'il ne se trouvait lui-même

en état de gagner son pain. Olivier pensait comme lui, sans partager sa

défiance injurieuse, un peu comique, à l'égard des mariages riches.

C'était là une idée ancrée dans la tête de Christophe, que la

richesse tue l'âme. Volontiers, il eût répété cette boutade d'un

sage gueux à une riche oiselle, qui s'inquiétait de l'au-delà:

--Quoi, madame, vous avez des millions, et vous voudriez encore,

par-dessus le marché, avoir une âme immortelle?

--Méfie-toi de la femme, disait-il à Olivier,--mi-plaisant,

mi-sérieux,--méfie-toi de la femme, mais vingt fois plus de la femme

riche! La femme aime l'art, peut-être, mais elle étouffe l'artiste. La

femme riche empoisonne l'un et l'autre. La richesse est une maladie. Et

la femme la supporte encore plus mal que l'homme. Tout riche est un

être anormal... Tu ris? Tu te moques de moi? Quoi! est-ce qu'un riche

sait ce que c'est que la vie? Est-ce qu'il reste en communion avec la

rude réalité? Est-ce qu'il sent sur sa face le souffle fauve de la

misère, l'odeur du pain à gagner, de la terre à remuer? Est-ce qu'il

peut comprendre, est-ce qu'il voit seulement les êtres et les

choses?... Quand j'étais petit garçon, il m'est arrivé une ou deux

fois d'être emmené en promenade dans le landau du grand-duc. La

voiture passait au milieu de prairies dont je connaissais chaque brin

d'herbe, parmi des bois où je galopinais seul et que j'adorais. Eh

bien, je ne voyais plus rien. Tous ces chers paysages étaient devenus

pour moi aussi raidis, aussi empesés que les imbéciles qui me

promenaient. Entre les prairies et mon cœur, il ne s'était pas

seulement interposé le rideau de ces âmes gourmées. Il suffisait de

ces quatre planches sous mes pieds, de cette estrade ambulante au-dessus

de la nature. Pour sentir que la terre est ma mère, il me faut avoir

les pieds enfoncés dans son ventre, comme le nouveau-né qui sort à la

lumière. La richesse tranche le lien qui unit l'homme à la terre, et

qui relie entre eux tous les fils de la terre. Et alors, comment

voudrais-tu être encore un artiste? L'artiste est la voix de la terre.

Un riche ne peut pas être un grand artiste. Il lui faudrait, pour

l'être, mille fois plus de génie, dans des conditions aussi

disgraciées. Même s'il y parvient, il est toujours un fruit de serre.

Le grand Gœthe a beau faire: son âme a des membres atrophiés, il lui

manque des organes essentiels, que la richesse a tués. Toi qui n'as pas

la sève d'un Gœthe, tu serais dévoré par la richesse, surtout par la

femme riche, que Gœthe a du moins évitée. L'homme seul peut encore

réagir contre le fléau. Il a en lui une brutalité native, un humus

amassé d'instincts âpres et salutaires qui l'attachent à la terre.

Mais la femme est livrée au poison, et elle le communique aux autres.

Elle se plaît à la puanteur parfumée de la richesse. Une femme qui

reste saine de cœur, au milieu de la fortune, est un prodige, autant

qu'un millionnaire qui a du génie... Et puis, je n'aime pas les

monstres. Qui a plus que sa part pour vivre est un monstre,--un cancer

humain qui ronge les autres hommes.

Olivier riait:

--Je ne puis pourtant pas cesser d'aimer Jacqueline, parce qu'elle

n'est pas pauvre, ni l'obliger à l'être, pour l'amour de moi.

--Eh bien, si tu ne peux pas la sauver, au moins sauve-toi toi-même!

Et c'est encore la meilleure façon de la sauver. Garde-toi pur.

Travaille.

Olivier n'avait pas besoin que Christophe lui communiquât ses

scrupules. Plus encore que lui, il avait l'âme chatouilleuse. Non qu'il

prit au sérieux les boutades de Christophe contre l'argent: il avait

été riche lui-même, il ne détestait point la richesse, et il

trouvait qu'elle allait bien à la jolie figure de Jacqueline. Mais il

lui était insupportable qu'on pût mêler à l'idée de son amour un

soupçon d'intérêt. Il demanda à rentrer dans l'Université. Il ne

pouvait plus espérer, pour l'instant, qu'un poste médiocre dans un

lycée de province. C'était là un triste cadeau de noces à offrir à

Jacqueline. Il lui en parla timidement. Jacqueline eut d'abord quelque

peine à admettre ses raisons: elle les attribuait à un amour-propre

exagéré, que Christophe lui avait mis en tête, et qu'elle trouvait

ridicule: n'est-il pas naturel, quand on aime, d'accepter du même cœur

la fortune et l'infortune de l'aimée, et n'est-ce pas un sentiment

mesquin, de se refuser à lui devoir un bienfait, qui lui ferait tant de

joie?... Néanmoins, elle se rallia au projet d'Olivier: ce qu'il avait

d'austère et de peu plaisant fut justement ce qui la décida; elle y

trouvait une occasion de satisfaire son appétit d'héroïsme moral.

Dans l'état de révolte orgueilleuse contre son milieu, que son deuil

avait provoquée et que son amour exaltait, elle avait fini par nier

tout ce qui dans sa nature était en contradiction avec cette ardeur

mystique; elle tendait son être, comme un arc, vers un idéal de vie

très pure, difficile, et rayonnante de bonheur... Les obstacles, la

médiocrité de sa condition à venir, tout lui était joie. Que ce

serait beau!...

Mme Langeais était trop occupée d'elle-même pour prêter grande

attention à ce qui se passait autour d'elle. Depuis peu, elle ne

songeait plus qu'à sa santé; elle occupait son temps à soigner des

maladies imaginaires, essayer d'un médecin, puis d'un autre: chacun à

tour de rôle était le Sauveur; il y en avait pour quinze jours; puis;

c'était le tour du suivant. Elle restait des mois, au loin, dans des

maisons de santé fort coûteuses, où elle exécutait avec dévotion

des prescriptions puériles. Elle avait oublié sa fille et son mari.

M. Langeais, moins indifférent, commençait à soupçonner l'intrigue.

Sa jalousie paternelle l'avertissait. Il avait pour Jacqueline cette

affection énigmatique, que bien des pères éprouvent pour leurs

filles, mais qu'ils n'avouent guère, cette curiosité mystérieuse,

voluptueuse, quasi sacrée, de revivre en des êtres de son sang, qui

sont soi, et qui sont femmes. Il y a, dans ces secrets du cœur, des

ombres et des lueurs qu'il est sain d'ignorer. Jusqu'alors, il s'était

amusé de voir sa fille rendre amoureux les petits jeunes gens: il

l'aimait ainsi, coquette, romanesque, et pourtant avisée--(comme il

était).--Mais quand il vit que l'aventure menaçait de devenir

sérieuse, il s'inquiéta. Il commença par se moquer d'Olivier devant

Jacqueline, puis il le critiqua avec une certaine âpreté. Jacqueline

en rit d'abord, et dit:

Jean-Christophe Volume 3 Antoinette, Dans la maison, Les Amies · 第 25 / 36 段