Elle n'avait pas vingt ans. Elle était de famille catholique, riche,

distinguée, d'esprit libre. Son père, ingénieur intelligent, inventif

et débrouillard, ouvert aux idées nouvelles, avait fait sa fortune,

grâce à son travail, ses relations politiques, et son mariage. Mariage

d'amour et d'argent--(le seul vrai mariage d'amour pour ces

gens-là)--avec une jolie femme, très parisienne, du monde de la

finance. L'argent était resté; l'amour était parti. Il s'en était

conservé pourtant quelques étincelles: car il avait été vif, de part

et d'autre; mais ils ne se piquaient pas d'une fidélité exagérée.

Chacun allait à ses affaires et à ses plaisirs; et ils s'entendaient

ensemble, en bons camarades égoïstes, sans scrupules, et prudents.

Leur fille était entre eux un lien, tout en faisant l'objet d'une

rivalité sourde: car ils l'aimaient jalousement. Chacun se retrouvait

en elle, avec ses défauts préférés, qu'idéalisait la grâce de

l'enfance; et il cherchait sournoisement à la dérober à l'autre.

L'enfant n'avait pas manqué de le sentir, avec la candeur rouée de ces

petits êtres qui n'ont que trop de tendance à croire que l'univers

gravite autour d'eux; et elle en tira parti. Elle provoquait entre eux

une surenchère d'affection. Il n'était pas un caprice qu'elle ne fût

certaine de voir favoriser par l'un, si l'autre le refusait; et l'autre

était si vexé d'avoir été distancé qu'aussitôt il offrait encore

plus que le premier n'avait accordé. Elle avait été indignement

gâtée; et il était heureux que sa nature n'eût rien de mauvais,--si

ne n'était l'égoïsme, commun à presque tous les enfants, mais qui,

chez les enfants trop choyés et trop riches, prend des formes maladives

qu'il doit à l'absence d'obstacles.

M. et Mme Langeais, qui l'adoraient, se seraient pourtant bien gardés

de lui rien sacrifier de leurs convenances personnelles. Ils laissaient

l'enfant seule, une grande partie du jour. Le temps ne lui manquait

point pour songer. Précoce et vite avertie par les propos imprudents,

tenus en sa présence,--(car on ne se gênait guère),--quand elle avait

six ans, elle racontait à ses poupées de petites histoires d'amour,

dont les personnages étaient le mari, la femme et l'amant. Il va de soi

qu'elle n'y entendait pas malice. Du jour où elle entrevit sous les

mots l'ombre d'un sentiment, ce fut fini pour les poupées: elle garda

ses histoires pour elle. Elle avait un fonds de sensualité innocente,

qui résonnait dans le lointain comme des cloches invisibles, là-bas,

de l'autre côté de l'horizon. Par moments, le vent lui en apportait

des bouffées; cela sortait on ne savait d'où, on en était enveloppé,

on se sentait rougir, la respiration vous manquait, de peur et de

plaisir. On n'y comprenait rien. Et puis, cela disparaissait, comme cela

était venu. Rien ne s'entendait plus. À peine un bourdonnement, une

résonnance imperceptible, diluée dans l'air bleu. On savait seulement

que c'était là-bas, de l'autre côté de la montagne, et que là-bas

il fallait aller, aller le plus vite possible: là-bas était le

bonheur. Ah! Pourvu qu'on arrivât!...

En attendant qu'on y fût parvenu, on se faisait d'étranges idées sur

ce qu'on trouverait. Car la grande affaire, pour l'intelligence de cette

petite fille, était de le deviner. Elle avait une amie de son âge,

Simone Adam, avec qui elle s'entretenait de ces graves sujets. Chacune

apportait ses lumières, son expérience de douze ans, les conversations

entendues et les lectures butinées en cachette. Dressées sur la pointe

des pieds, et s'accrochant aux pierres, les deux fillettes

s'évertuaient à voir par-dessus le vieux mur qui leur cachait

l'avenir. Mais elles avaient beau faire, et prétendre qu'elles voyaient

à travers les fissures: elles ne voyaient rien du tout. Elles étaient

un mélange de candeur, de polissonnerie poétique, et d'ironie

parisienne. Elles disaient des choses énormes, sans s'en douter; et de

choses toutes simples elles se faisaient des mondes. Jacqueline, qui

furetait partout sans que personne y trouvât à redire, fourrait son

petit nez dans tous les livres de son père. Heureusement, elle était

protégée contre les mauvaises rencontres par son innocence même et

son instinct de petite fille très propre: il suffisait d'une scène ou

d'un mot un peu crus pour la dégoûter; tout de suite, elle laissait le

livre, et passait au milieu des compagnies infâmes, comme une chatte

effarouchée parmi les flaques d'eau sale,--sans une éclaboussure.

Les romans l'attiraient peu: ils étaient trop précis et trop secs. Ce

qui lui faisait battre le cœur d'émoi et d'espérance, c'étaient les

livres des poètes,--ceux qui parlaient d'amour, bien entendu. Ils se

rapprochaient un peu de sa mentalité de petite fille. Ils ne voyaient

pas les choses, ils les imaginaient, à travers le prisme du désir ou

du regret; ils avaient l'air de regarder, comme elle, par les tentes du

vieux mur. Mais ils savaient bien plus de choses, ils savaient toutes

les choses qu'il s'agissait de savoir, et ils les enveloppaient de mots

très doux et mystérieux, qu'il fallait démailloter avec d'infinies

précautions, pour trouver... pour trouver... Ah! l'on ne trouvait rien,

mais l'on était toujours sur le point de trouver...

Les deux curieuses ne se lassaient point. Elles se répétaient, à

mi-voix, avec un petit frisson, des vers d'Alfred de Musset ou de

Sully-Prudhomme, où elles imaginaient des abîmes de perversité; elles

les copiaient; elles s'interrogeaient sur le sens caché de passages,

qui parfois n'en avaient pas. Ces petites bonnes femmes de treize ans,

innocentes et effrontées, qui' ne savaient rien de l'amour,

discutaient, moitié rieuses, moitié sérieuses, sur l'amour et la

volupté; et elles griffonnaient sur leur buvard, en classe, sous l'œil

paterne du professeur,--un vieux papa très doux et très poli,--des

vers comme ceux qu'il saisit un jour et dont il fut suffoqué:

Laissez, oh! laissez-moi vous tenir enlacées.

Boire dans vos baisers des amours insensées,

Goutte à goutte et longtemps!...

Elles suivaient les cours d'une institution richement achalandée, dont

les professeurs étaient des maîtres de l'Université. Elles y

trouvèrent l'emploi de leurs aspirations sentimentales. Presque toutes

ces petites filles étaient amoureuses de leurs professeurs. Il

suffisait qu'ils fussent jeunes et pas trop mal tournés, pour faire des

ravages dans les cœurs. Elles travaillaient comme des anges, pour se

faire bien voir de leur sultan. C'étaient des pleurs, quand, aux

compositions, on était mal classée par lui. S'il faisait des éloges,

on rougissait, on pâlissait, on lui décochait des œillades

reconnaissantes et coquettes. Et s'il vous appelait à part, pour donner

des conseils ou faire des compliments, c'était le paradis. Il n'était

pas besoin d'être un aigle pour leur plaire. À la leçon de

gymnastique, quand le professeur prenait Jacqueline dans ses bras pour

la suspendre au trapèze, elle en avait une petite fièvre. Et quelle

émulation enragée! Quels transports de jalousie! Quels coups d'œil

humbles et enjôleurs au maître, pour tâcher de le reprendre à une

insolente rivale! Au cours, lorsqu'il ouvrait la bouche pour parler, les

plumes et les crayons se précipitaient pour le suivre. Elles ne

cherchaient pas à comprendre, la grande affaire était de ne pas perdre

une syllabe. Et tandis qu'elles écrivaient, écrivaient, sans que leur

regard curieux cessât de détailler furtivement la figure et les gestes

de l'idole, Jacqueline et Simone se demandaient tout bas:

--Crois-tu qu'il serait bien, avec une cravate à pois bleus?

Puis, ce fut un idéal de chromos, de livres de vers romanesques et

mondains, de gravures de modes poétiques,--des amours pour des acteurs,

des virtuoses, des auteurs morts ou vivants, Mounet-Sully, Samain,

Debussy,--les regards échangés avec des jeunes gens inconnus, au

concert, dans un salon, dans la rue, et les passionnettes aussitôt

ébauchées, en idée,--un besoin perpétuel de s'éprendre, d'être

occupées d'un amour, d'un prétexte à aimer. Jacqueline et Simone se

confiaient tout: preuve évidente qu'elles ne sentaient pas grand'chose;

c'était même le meilleur moyen pour n'avoir jamais un sentiment

profond. En revanche, cela tournait à l'état de maladie chronique,

dont elles étaient les premières à se moquer, mais qu'elles

cultivaient amoureusement. Elles s'exaltaient l'une l'autre. Simone,

romanesque et prudente, imaginait plus d'extravagances. Mais Jacqueline,

sincère et ardente, était plus près de les réaliser. Vingt fois,

elle faillit commettre les pires sottises... Toutefois, elle ne les

commit point. C'est le cas ordinaire chez les adolescents: il y a des

heures où ces pauvres petites bêtes affolées--(que nous avons tous

été)--sont à deux doigts de se jeter, ceux-ci dans le suicide,

celles-là dans les bras du premier venu. Seulement, grâce à Dieu,

presque tous en restent là. Jacqueline écrivit dix brouillons de

lettres passionnées à des gens, qu'à peine connaissait-elle de vue;

mais elle n'en envoya rien, sauf une lettre enthousiaste, qu'elle ne

signa point, à un critique laid, vulgaire, égoïste, de cœur sec et

d'esprit rétréci. Elle s'en était éprise, pour trois lignes où elle

avait découvert des trésors de sensibilité. Elle s'enflamma aussi

pour un grand acteur: il habitait près de chez elle; chaque fois

qu'elle passait devant la porte, elle se disait:

--Si j'entrais!

Et une fois, elle eut la hardiesse de monter à son étage. Une fois

là, elle prit la fuite. De quoi lui eût-elle parlé? Elle n'avait

rien, rien du tout à lui dire. Elle ne l'aimait point. Et elle le

savait bien. Il y avait, pour moitié, dans ses folies, une duperie

volontaire. Et pour l'autre moitié, c'était l'éternel et délicieux

et stupide besoin d'aimer. Comme Jacqueline était d'une race très

intelligente, elle n'en ignorait rien. Cela ne l'empêchait point

d'être folle. Un fou qui se connaît en vaut deux.

Elle allait beaucoup dans le monde. Elle était entourée de jeunes gens

qui subissaient son charme et dont plus d'un l'aimaient. Elle n'en

aimait aucun, et flirtait avec tous. Elle ne se souciait pas du mal

qu'elle pouvait faire. Une jolie fille se fait un jeu cruel de l'amour.

Il lui semble tout naturel qu'on l'aime, et elle ne se croit tenue à

rien qu'envers celui qu'elle aime; volontiers, elle croirait que qui

l'aime est déjà bien assez heureux. Il faut dire, pour son excuse,

qu'elle ne se doute point de ce qu'est l'amour, quoiqu'elle y pense,

toute la journée. On se figure qu'une jeune fille du monde, élevée en

serre-chaude, est plus précoce qu'une fille des champs; et c'est tout

le contraire. Les lectures, les conversations, ont bien créé chez elle

une hantise de l'amour, qui, dans sa vie inoccupée, frise souvent la

manie; il arrive même parfois qu'elle ait lu la pièce d'avance et en

sache par cœur tous les mots. Aussi, ne la sent-elle point. En amour

comme en art, il ne faut pas lire ce que les autres ont dit, il faut

dire ce qu'on sent; et qui se presse de parler avant d'avoir rien à

dire, risque fort de ne dire jamais rien.

Jacqueline, comme la plupart des jeunes filles, vivait donc au milieu de

cette poussière de sentiments vécus par d'autres, qui, tout en la

maintenant dans une petite fièvre perpétuelle, les mains brûlantes,

la gorge sèche et les yeux irrités, l'empêchait de voir les choses.

Elle croyait les connaître. Ce n'était pas la bonne volonté qui lui

manquait. Elle lisait et elle écoutait. Elle avait beaucoup appris

de-ci, de-là, par bribes, dans la conversation et dans les livres. Elle

tâchait même de lire en soi. Elle valait mieux que le milieu où elle

vivait. Elle était plus vraie.

Une femme eut--trop peu de temps--sur elle une influence bienfaisante.

Une sœur de son père, qui ne s'était point mariée. De quarante à

cinquante ans, les traits réguliers, mais tristes et sans beauté,

Marthe Langeais était toujours vêtue de noir; elle avait dans ses

gestes une distinction étriquée; elle parlait à peine, d'une voix

presque basse. Elle eût passé inaperçue, sans le regard clair de ses

yeux gris et le bon sourire de sa bouche mélancolique.

On ne la voyait chez les Langeais qu'à de certains jours, quand ils

étaient seuls. Langeais avait pour elle un respect, mêlé d'ennui. Mme

Langeais ne cachait point à son mari le peu de plaisir qu'elle trouvait

à ces visites. Ils s'obligeaient pourtant, par devoir de convenance, à

la recevoir régulièrement à dîner, un soir par semaine; et ils ne

lui montraient pas trop que c'était un devoir. Langeais parlait de lui,

ce qui l'intéressait toujours. Mme Langeais pensait à autre chose,

souriant par habitude, et répondait, au petit bonheur. Tout se passait

très bien, avec beaucoup de politesse. Cela ne manquait même point

d'effusions affectueuses, quand la tante, qui était discrète, prenait

congé plus tôt qu'on ne l'eût espéré; et le charmant sourire de Mme

Langeais se faisait plus rayonnant, les jours où elle avait en tête

des souvenirs particulièrement agréables. La tante Marthe voyait tout;

peu de choses échappaient à son regard; et elle en remarquait beaucoup

dans la maison de son frère, qui la choquaient ou l'attristaient. Mais

elle n'en montrait rien: à quoi cela eût-il servi? Elle aimait son

frère, elle avait été fière de son intelligence et de ses succès,

ainsi que le reste de la famille, qui n'avait pas cru trop payer de sa

gêne le triomphe du fils aîné. Elle, du moins, avait gardé son

jugement. Aussi intelligente que lui, et mieux trempée moralement, plus

virile,--(comme le sont tant de femmes de France, si supérieures aux

hommes),--elle voyait clair en lui; et quand il demandait son avis, elle

le disait franchement. Mais il y avait beau temps que Langeais ne le

demandait plus! Il trouvait plus prudent de ne pas savoir, ou--(car il

savait autant qu'elle)--de fermer les yeux. Elle, par orgueil, se

repliait à l'écart. Personne ne s'inquiétait de sa vie intérieure.

Il était plus commode de l'ignorer. Elle vivait seule, sortait peu, et

n'avait qu'un petit nombre d'amis qui n'étaient pas très intimes. Il

lui eût été facile de tirer parti des relations de son frère et de

ses propres talents: elle ne le faisait point. Elle avait écrit dans

une des grandes revues parisiennes deux ou trois articles, des portraits

historiques et littéraires dont le style sobre, juste, frappant, avait

été remarqué. Elle en resta là. Elle aurait pu nouer des amitiés

intéressantes avec des hommes distingués, qui lui avaient témoigné

de l'intérêt, et qu'elle eût été peut-être bien aise de

connaître. Elle ne répondit pas à leurs avances. Il lui arrivait,

ayant retenu sa place à un spectacle où l'on jouait de belles œuvres

qu'elle aimait, de ne pas y aller; et, pouvant faire un voyage qui

l'attirait, de rester chez elle. Sa nature était un curieux amalgame de

stoïcisme et de neurasthénie. Celle-ci n'effleurait en rien

l'intégrité de sa pensée. Sa vie était atteinte, mais non pas son

esprit. Une peine ancienne, qu'elle était seule à savoir, l'avait

marquée au cœur. Et plus profonde encore, plus inconnue,--inconnue

même d'elle,--était la marque du destin, le mal intérieur qui déjà

la rongeait.--Cependant, les Langeais ne voyaient d'elle que son clair

regard, qui parfois les gênait.

Jacqueline ne prêtait guère attention à la tante, quand elle était

insouciante et heureuse,--ce qui fut d'abord son état ordinaire. Mais

quand elle arriva à l'âge, où se fait dans le corps et dans l'âme un

travail inquiétant qui livre à des angoisses, des dégoûts, des

terreurs, des tristesses éperdues, dans ces moments de vertige absurde

et atroce, qui ne durent pas heureusement, mais où l'on se sent

mourir,--l'enfant qui se noyait et qui n'osait pas crier: «Au

secours!» vit seule, à côté d'elle, la tante Marthe qui lui tendait

la main. Ah! que les autres étaient loin! Étrangers, son père et sa

mère, avec leur égoïsme affectueux, trop satisfait de soi pour songer

aux petits chagrins d'une poupée de quatorze ans! Mais la tante les

devinait, et elle y compatissait. Elle ne disait rien. Elle souriait,

simplement; par-dessus la table, elle échangeait avec Jacqueline un

regard de bonté. Jacqueline sentait que sa tante comprenait, et elle

venait se réfugier auprès d'elle. Marthe mettait sa main sur la tête

de Jacqueline, et la caressait, sans parler.

La fillette se confiait. Elle allait faire visite à sa grande amie,

quand son cœur était gonflé. À quelque moment qu'elle vînt, elle

était sûre de trouver les mêmes yeux indulgents, qui verseraient en

elle un peu de leur tranquillité. Elle ne parlait guère à la tante de

ses passionnettes imaginaires: elle en aurait eu honte; elle sentait que

ce n'était point vrai. Mais elle disait ses inquiétudes vagues et

profondes, plus réelles, seules réelles.

--Tante, soupirait-elle parfois, je voudrais tant être heureuse!

--Pauvre petite! disait Marthe, en souriant.

Jacqueline appuyait sa tête contre les genoux delà tante, et,

baisant les mains qui la caressaient:

--Est-ce que je serai heureuse? Tante, dis-moi, est-ce que je

serai heureuse?

--Je ne sais pas, ma chérie. Cela dépend un peu de toi... On

peut toujours être heureux, quand on veut.

Jacqueline était incrédule.

--Est-ce que tu es heureuse, toi?

Marthe souriait mélancoliquement.

--Oui.

--Non? vrai? tu es heureuse?

--Est-ce que tu ne le crois pas?

--Si. Mais...

Jacqueline s'arrêtait.

--Quoi donc?

--Moi, je voudrais être heureuse, mais pas de la même façon que toi.

--Pauvre petit! Je l'espère aussi, dit Marthe.

--Non, continuait Jacqueline, en secouant la tête avec décision,

moi, d'abord, je ne pourrais pas.

--Moi non plus, je n'aurais pas cru que je pourrais. La vie

vous apprend à pouvoir bien des choses.

--Oh! mais je ne veux pas apprendre, protestait Jacqueline, inquiète.

Je veux être heureuse comme je veux, moi.

--Tu serais bien embarrassée, si on te demandait comment!

--Je sais très bien ce que je veux.

Elle voulait beaucoup de choses. Mais quand il s'agissait de les

dire, elle n'en trouvait plus qu'une, qui revenait toujours, comme

un refrain:

--D'abord, je voudrais qu'on m'aime.

Marthe cousait, en silence. Après un moment, elle dit:

--Et à quoi cela te servira-t-il, si tu n'aimes pas?

Jacqueline, interloquée, s'exclama:

--Mais, tante, bien sûr que je ne parle que de ce que j'aime!

Le reste, ça ne compte pas.

--Et si tu n'aimais rien?

--Quelle idée! On aime toujours, toujours.

Marthe secouait la tête, d'un air de doute.

--On n'aime pas, dit-elle. On veut aimer. Aimer est une grâce

de Dieu, la plus grande. Prie-le qu'il te la fasse.

--Et si on ne m'aime pas?

--Même si on ne t'aime pas. Tu seras encore plus heureuse.

La figure de Jacqueline s'allongea; elle prit une mine boudeuse:

--Je ne veux pas, dit-elle. Cela ne me ferait aucun plaisir.

Marthe rit affectueusement, regarda Jacqueline, soupira, puis

se remit à son ouvrage.

--Pauvre petite! fit-elle encore.

--Mais pourquoi dis-tu toujours: pauvre petite? demanda Jacqueline,

pas très rassurée. Je ne veux pas être une pauvre petite. Je

veux tant, tant être heureuse!

--C'est bien pour cela que je dis: Pauvre petite!

Jacqueline boudait un peu. Mais cela ne durait pas longtemps. Le bon

rire de Marthe la désarmait. Elle l'embrassait, en feignant d'être

fâchée. Au fond, on ne laisse pas, à cet âge, d'être secrètement

flatté des présages mélancoliques pour plus tard, beaucoup plus tard.

De loin, le malheur s'auréole de poésie; et l'on ne craint rien tant

que la médiocrité de la vie.

Jacqueline ne s'apercevait point que le visage de la tante devenait

toujours plus blême. Elle remarquait bien que Marthe sortait de moins

en moins; mais elle l'attribuait à sa manie casanière, dont elle se

moquait. Une ou deux fois, en venant faire visite, elle croisa le

médecin qui sortait. Elle avait demandé à la tante:

--Est-ce que tu es malade?

Marthe répondait:

--Ce n'est rien.

Mais voici qu'elle cessait même de venir au dîner hebdomadaire chez

les Langeais. Jacqueline, indignée, alla lui en faire des reproches

amers.

--Ma chérie, disait doucement Marthe, je suis un peu fatiguée.

Mais Jacqueline ne voulait rien entendre. Mauvais prétexte!

--Belle fatigue, de venir chez nous, deux heures par semaine!

Tu ne m'aimes pas. Tu n'aimes que le coin de ton feu.

Mais quand elle raconta chez elle, toute fière, son algarade,

Langeais la tança vertement:

--Laisse ta tante tranquille! Tu ne sais donc pas que la pauvre

femme est très malade!

Jacqueline pâlit; et, d'une voix tremblante, elle demanda ce qu'avait

la tante. On ne voulait pas le lui dire. À la fin, elle réussit à

savoir que Marthe se mourait d'un cancer à l'intestin; il y en avait

pour quelques mois.

Jacqueline eut des jours d'épouvante. Elle se rassurait un peu, quand

elle voyait la tante. Marthe, par bonheur, ne souffrait pas trop. Elle

gardait son sourire tranquille, qui, sur son visage diaphane, paraissait

le reflet d'une lampe intérieure. Jacqueline se disait:

--Non, ce n'est pas possible, ils se sont trompés, elle ne serait

pas si calme...

Elle reprenait le récit de ses petites confidences, auxquelles Marthe

prêtait encore plus d'intérêt qu'avant. Seulement, parfois, au milieu

de la conversation, la tante sortait de la chambre, sans trahir qu'elle

souffrît; et elle ne reparaissait que lorsque la crise était passée

et ses traits rassérénés. Elle ne voulait point d'allusion à son

état, elle essayait de le cacher; peut-être avait-elle besoin de n'y

pas trop penser: le mal, dont elle se savait rongée, lui faisait

horreur, elle en détournait son esprit; tout son effort était de ne

plus troubler la paix de ses derniers mois. Le dénouement fut plus

prompt qu'on ne pensait. Bientôt elle ne reçut plus personne que

Jacqueline. Puis, les visites de Jacqueline durent devenir plus brèves.

Puis, vint le jour de la séparation. Marthe, étendue dans son lit,

d'où elle ne sortait plus depuis des semaines, prit congé tendrement

de sa petite amie, avec des mots très doux et consolants. Et puis, elle

s'enferma, pour mourir.

Jacqueline passa par des mois de désespoir. La mort de Marthe

coïncidait avec les pires heures de cette détresse morale, contre

laquelle Marthe était la seule à la défendre. Elle se trouva dans un

abandon indicible. Elle aurait eu besoin d'une foi, qui la soutînt. Il

semblait que ce soutien n'aurait pas dû lui manquer: on lui avait fait

pratiquer ses devoirs religieux; sa mère les pratiquait exactement

aussi. Mais voilà, justement: sa mère les pratiquait; mais la tante

Marthe ne les pratiquait pas. Et le moyen de ne pas faire la

comparaison! Les yeux d'enfant saisissent bien des mensonges, que les

plus âgés ne pensent plus à remarquer; ils notent bien des faiblesses

et des contradictions. Jacqueline observait que sa mère et ceux qui

disaient croire avaient aussi peur de la mort que s'ils n'avaient pas

cru. Non, ce n'était pas là un soutien suffisant... Par là-dessus,

des expériences personnelles, des révoltes, des répugnances, un

confesseur maladroit qui l'avait blessée... Elle continuait de

pratiquer, mais sans foi, comme on fait des visites, parce qu'on est

bien élevée. La religion, comme le monde, lui paraissait néant. Son

seul recours était le souvenir de la morte, dont elle s'enveloppait.

Elle avait beaucoup à se reprocher envers celle que, naguère, son

égoïsme juvénile négligeait et qu'aujourd'hui il appelait en vain.

Elle idéalisait sa figure; et le grand exemple que Marthe lui avait

laissé d'une vie profonde et recueillie lui faisait prendre en dégoût

la vie du monde, sans sérieux et sans vérité. Elle n'en voyait plus

que les hypocrisies; et ces aimables compromissions, qui, en d'autres

temps, l'eussent amusée, la révoltaient. Elle avait une hyperesthésie

morale: tout la faisait souffrir; sa conscience était à nu. Ses yeux

s'ouvrirent sur certains faits, qui avaient échappé jusque-là à son

insouciance. Un d'entre eux la blessa jusqu'au sang.

Jean-Christophe Volume 3 Antoinette, Dans la maison, Les Amies · 第 24 / 36 段