Christophe se ressouvint qu'Olivier était souffrant. Il tâcha de le

calmer, l'obligea à rentrer ses bras dans le lit, lui ramena les draps

sur les épaules, et, lui essuyant maternellement les yeux, il s'assit

à son chevet; et il le regarda.

--Voilà donc, dit-il, pourquoi je te connaissais. Dès le premier soir,

je t'avais reconnu.

(On ne savait s'il parlait à l'ami qui était là, ou à celle qui

n'était plus.)

--Mais toi, continua-t-il, après un moment, tu le savais?...

Pourquoi ne me le disais-tu pas?

Par les yeux d'Olivier, Antoinette répondit:

--Je ne pouvais pas le dire. C'était à toi de le lire.

Ils se turent, quelque temps; puis, dans le silence de la nuit, Olivier,

immobile, étendu dans son lit, à voix basse raconta à Christophe, qui

lui tenait la main, l'histoire d'Antoinette;--mais il ne lui dit pas ce

qu'il ne devait pas dire: le secret qu'elle avait tu,--et que Christophe

savait peut-être.

Dès lors, l'âme d'Antoinette les enveloppa tous deux. Quand ils

étaient ensemble, elle était avec eux. Il n'était pas nécessaire

qu'ils pensassent à elle: tout ce qu'ils pensaient ensemble, ils le

pensaient en elle. Son amour était le lieu où leurs cœurs

s'unissaient.

Olivier évoquait son image, souvent. C'étaient des souvenirs

décousus, de brèves anecdotes. Ils faisaient reparaître dans une

lueur passagère un de ses gestes timides et gentils, son jeune sourire

sérieux, la grâce pensive de son être évanoui. Christophe écoutait,

se taisant, et il se pénétrait des reflets de l'invisible amie. Par la

loi de sa nature, qui buvait plus avidement que toute autre la vie, il

entendait parfois dans les paroles d'Olivier des résonances profondes,

qu'Olivier n'entendait pas; et il s'assimilait, mieux qu'Olivier même,

l'être de la jeune morte.

D'instinct, il la remplaçait auprès d'Olivier; et c'était un

spectacle touchant de voir le gauche Allemand retrouver, sans le savoir,

certaines des attentions délicates, des prévenances d'Antoinette. Il

ne savait plus, par moments, si c'était Olivier qu'il aimait dans

Antoinette, ou Antoinette dans Olivier. Par une inspiration de

tendresse, il allait sans le dire, faire visite à la tombe

d'Antoinette; et il y apportait des fleurs. Olivier fut longtemps avant

de s'en douter. Il ne l'apprit qu'un jour où il trouva sur la tombe des

fleurs fraîches; mais ce ne fut pas sans peine qu'il parvint à avoir

la preuve que Christophe était venu. Quand il essaya timidement de lui

en parler, Christophe détourna l'entretien, avec une rudesse bourrue.

Il ne voulait pas permettre qu'Olivier le sût; et il s'y entêta

jusqu'au jour où, au cimetière d'Ivry, ils se rencontrèrent.

De son côté, Olivier écrivait à la mère de Christophe, à l'insu de

celui-ci. Il donnait à Louisa des nouvelles de son fils; il lui disait

l'affection qu'il avait pour lui, et combien il l'admirait. Louisa

répondait à Olivier des lettres maladroites et humbles, où elle se

confondait en remerciements; elle parlait toujours de son fils, comme

d'un petit garçon.

Après une période de demi-silence amoureux,--«un calme ravissant,

jouissant sans savoir pourquoi»,--leur langue s'était déliée. Ils

passaient des heures à voguer à la découverte dans l'âme de l'ami.

Ils étaient bien différents l'un de l'autre, mais tous deux

d'un pur métal. Ils s'aimaient parce qu'ils étaient si différents,

tout en étant les mêmes.

Olivier était faible, débile, incapable de lutter contre les

difficultés. Quand il se heurtait à un obstacle, il se repliait, non

par peur, mais un peu par timidité, et beaucoup par dégoût des moyens

brutaux et grossiers qu'il fallait employer pour vaincre. Il gagnait sa

vie, en donnant des répétitions, en écrivant des livres d'art,

honteusement payés, suivant l'habitude, des articles de revues, rares,

jamais libres, et sur des sujets qui l'intéressaient médiocrement:--on

ne voulait pas de ceux qui l'intéressaient; jamais on ne lui demandait

ce qu'il pouvait faire le mieux: il était poète, on lui demandait des

articles de critique; il connaissait la musique, on voulait qu'il

parlât de peinture; il savait qu'il n'en pouvait rien dire que de

médiocre: c'était justement cela qui plaisait; ainsi, il parlait aux

médiocres la langue qu'ils pouvaient entendre. Il finissait par se

dégoûter et refuser d'écrire. Il n'avait de plaisir à travailler que

pour de petites revues, quine payaient pas, et auxquelles il se

dévouait, comme tant d'autres jeunes gens, parce qu'il y était libre.

Là seulement, il pouvait faire paraître tout ce qui, en lui, valait de

vivre.

Il était doux, poli, patient en apparence, mais d'une sensibilité

excessive. Une parole un peu vive le blessait jusqu'au sang; une

injustice le bouleversait; il en souffrait pour lui et pour les autres.

Certaines vilenies, commises il y avait des siècles, le déchiraient

encore, comme s'il en avait été la victime. Il pâlissait, il

frémissait, il était malheureux, en pensant au malheur de celui qui

les avait subies, et combien de siècles le séparaient de sa sympathie.

Quand il était le témoin d'une de ces injustices, il tombait dans des

accès d'indignation, qui le faisaient trembler de tout son corps, et

parfois le rendaient malade, l'empêchaient de dormir. C'était parce

qu'il connaissait cette faiblesse qu'il s'imposait son calme: car

lorsqu'il se fâchait, il savait qu'il passait les limites et disait

alors des choses qu'on ne pardonnait pas. On lui en voulait plus qu'à

Christophe, qui était toujours violent, parce qu'il semblait qu'Olivier

livrât, plus que Christophe, dans ses moments d'emportement, le fond de

sa pensée; et cela était vrai. Il jugeait les hommes sans les

exagérations aveugles de Christophe, mais sans ses illusions, avec

lucidité. C'est ce que les hommes pardonnent le moins. Il se taisait

donc, évitait de discuter, sachant l'inutilité de la discussion. Il

avait souffert de cette contrainte. Il avait souffert davantage de sa

timidité, qui l'amenait quelquefois à trahir sa pensée, ou à ne pas

oser la défendre jusqu'au bout, voire même à faire des excuses, comme

dans la discussion avec Lucien Lévy-Cœur, au sujet de Christophe. Il

avait passé par bien des crises de désespoir, avant de prendre son

parti du monde et de lui-même. Dans ses années d'adolescence, où il

était plus livré à ses nerfs, perpétuellement alternaient en lui des

périodes d'exaltation et des périodes de dépression, se suivant d'une

façon brusque. Au moment où il se sentait le plus heureux, il pouvait

être sûr que le chagrin le guettait. Et soudain, en effet, il était

terrassé par lui, sans l'avoir vu venir. Alors, il ne lui suffisait pas

d'être malheureux; il fallait qu'il se reprochât son malheur, qu'il

fît le procès de ses paroles, de ses actes, de son honnêteté, qu'il

prît le parti des autres contre lui-même. Son cœur sautait dans sa

poitrine, il se débattait misérablement, l'air lui manquait.--Depuis

la mort d'Antoinette, et peut-être grâce à elle, grâce à la

lumière apaisante qui rayonne de certains morts aimés, comme la lueur

de l'aube qui rafraîchit les yeux et l'âme des malades, Olivier était

parvenu, sinon à se dégager de ces troubles, du moins à s'y résigner

et à les dominer. Peu de gens se doutaient de ses combats intérieurs.

Il en renfermait en lui le secret humiliant, cette agitation déréglée

d'un corps débile et tourmenté, que considérait, sans pouvoir s'en

rendre maîtresse, mais sans en être atteinte, une intelligence libre

et sereine,--«_la paix centrale qui persiste au cœur d'une agitation

sans fin_».

Elle frappait Christophe. Il la voyait dans les yeux d'Olivier. Olivier

avait l'intuition des âmes et une curiosité d'esprit large, subtile,

ouverte à tout, qui ne niait rien, qui ne haïssait rien, qui

contemplait le monde avec une généreuse sympathie: cette fraîcheur de

regard, qui est un don sans prix et permet de savourer, d'un cœur

toujours neuf, l'éternel renouveau. Dans cet univers intérieur, où il

se sentait libre, vaste, souverain, il oubliait sa faiblesse et ses

angoisses physiques. Il y avait même quelque douceur à contempler de

loin, avec une ironique pitié, ce corps souffreteux, toujours prêt à

disparaître. Ainsi, l'on ne risquait pas de s'attacher à sa vie et

l'on ne s'en attachait que plus passionnément à la vie. Olivier

reportait dans l'amour et dans l'intelligence toutes les forces qu'il

avait abdiquées dans l'action. Il n'avait pas assez de sève pour vivre

de sa propre substance. Il était lierre: il lui fallait se lier. Il

n'était jamais si riche que quand il se donnait. C'était une âme

féminine, qui avait toujours besoin d'aimer et d'être aimée. Il

était né pour Christophe. Tels, ces amis aristocratiques et charmants,

qui sont l'escorte des grands artistes et semblent avoir fleuri de leur

âme puissante: Beltraffio, de Léonard; Cavalliere, de Michel-Ange; les

compagnons ombriens du jeune Raphaël; Aert van Gelder, resté fidèle

à Rembrandt, misérable et vieilli. Ils n'ont pas la grandeur des

maîtres; mais il semble que tout ce qu'il y a de noble et de pur chez

les maîtres, se soit, chez les amis, encore spiritualisé. Ils sont les

compagnes idéales des génies.

Leur amitié était un bienfait pour tous deux. La présence de l'ami

communique à la vie tout son prix; c'est pour lui que l'on vit, qu'on

défend contre l'usure du temps l'intégrité de son être.

Ils s'enrichissaient l'un de l'autre. Olivier avait la sérénité de

l'esprit et le corps maladif. Christophe avait une puissante force et

une âme tumultueuse. C'étaient l'aveugle et le paralytique. Maintenant

qu'ils étaient ensemble, ils se sentaient bien riches. À l'ombre de

Christophe, Olivier reprenait goût à la lumière; Christophe lui

transfusait un peu de son abondante vitalité, de sa robustesse physique

et morale, qui tendait à l'optimisme, même dans la douleur, même dans

l'injustice, et même dans la haine. Christophe prenait bien davantage

à Olivier, selon la loi du génie, qui a beau donner, il prend toujours

en amour beaucoup plus qu'il ne donne, _quia nominor leo_, parce qu'il

est le génie, et que le génie, c'est pour moitié de savoir absorber

tout ce qu'il y a de grand autour, et de le faire plus grand. La sagesse

populaire dit qu'aux riches va la richesse. La force va aux forts.

Christophe se nourrissait de la pensée d'Olivier; il s'imprégnait de

son calme intellectuel, de son détachement d'esprit, de cette vue

lointaine des choses, qui comprenait et dominait, en silence. Mais

transplantées en lui, dans une terre plus riche, les vertus de son ami

poussaient avec une bien autre énergie.

Ils s'émerveillaient de ce qu'ils découvraient l'un dans l'autre.

Chacun apportait des richesses immenses, dont lui-même jusque-là

n'avait pas pris conscience: le trésor moral de son peuple; Olivier, la

vaste culture et le génie psychologique de la France; Christophe, la

musique intérieure de l'Allemagne et son intuition de la nature.

Christophe ne pouvait comprendre qu'Olivier fût Français. Son ami

ressemblait si peu à tous les Français qu'il avait vus! Avant de

l'avoir rencontré, il n'était pas loin de prendre pour type de

l'esprit français moderne Lucien Lévy-Cœur, qui n'en était que la

caricature. Et voici que l'exemple d'Olivier lui montrait qu'il pouvait

exister à Paris des esprits encore plus libres de pensée qu'un Lucien

Lévy-Cœur, qui pourtant restaient purs et stoïques. Christophe

voulait prouver à Olivier que sa sœur et lui ne devaient pas être

tout à fait Français.

--Mon pauvre ami, lui dit Olivier, que sais-tu de la France?

Christophe protesta de la peine qu'il s'était donnée pour la

connaître; il énuméra tous les Français qu'il avait vus dans le

monde des Stevens et des Roussin: Juifs, Belges, Luxembourgeois,

Américains, Russes, Levantins, voire çà et là quelques Français

authentiques.

--C'est bien ce que je disais, répliqua Olivier. Tu n'en as pas vu un

seul. Une société de débauche, quelques bêtes de plaisir, qui ne

sont même pas Français, des viveurs, des politiciens, des êtres

inutiles, toute cette agitation qui passe, sans la toucher, au-dessus de

la nation. Tu n'as vu que les myriades de guêpes qu'attirent les beaux

automnes et les vergers abondants. Tu n'as pas remarqué les ruches

laborieuses, la cité du travail, la fièvre des études.

--Pardon, dit Christophe, j'ai vu aussi votre élite intellectuelle.

--Quoi? deux ou trois douzaines d'hommes de lettres? Voilà une belle

affaire! En ce temps où la science et l'action ont pris une telle

grandeur, la littérature est devenue la couche la plus superficielle de

la pensée d'un peuple. Dans la littérature même, tu n'as guère vu

que le théâtre, et le théâtre de luxe, cette cuisine internationale,

faite pour une clientèle riche d'hôtels cosmopolites. Les théâtres

de Paris? Crois tu qu'un travailleur sache seulement ce qui s'y passe?

Pasteur n'y est pas allé dix fois dans sa vie! Comme tous les

étrangers, tu donnes une importance démesurée à nos romans, à nos

scènes de boulevards, aux intrigues de nos politiciens... Je te

montrerai, quand tu voudras, des femmes qui ne lisent jamais de romans,

des jeunes filles parisiennes qui ne sont jamais allées au théâtre,

des hommes qui ne se sont jamais occupés de politique,--et cela, parmi

les intellectuels. Tu n'as vu ni nos savants, ni nos poètes. Tu n'a vu

ni les artistes solitaires, qui se consument en silence, ni le brasier

brûlant de nos révolutionnaires. Tu n'as vu ni un seul grand croyant,

ni un seul grand incroyant. Pour le peuple, n'en parlons pas! À part la

pauvre femme qui t'a soigné, que sais-tu de lui? Où aurais-tu pu le

voir? Combien de Parisiens as-tu connus, qui habitaient au-dessus du

second ou du troisième étage? Si tu ne les connais pas, tu ne connais

pas la France. Tu ne connais pas, dans les pauvres logements, dans les

mansardes de Paris, dans la province muette, les cœurs braves et

sincères, attachés pendant toute une vie médiocre à de graves

pensées, à une abnégation quotidienne,--la petite Église, qui de

tout temps a existé en France--petite par le nombre, grande par l'âme,

presque inconnue, sans action apparente, et qui est toute la force de

France, la force qui se tait et qui dure, tandis qu'incessamment pourrit

et se renouvelle ce qui se dit: l'élite... Tu t'étonnes de trouver un

Français qui ne vit pas pour être heureux, heureux à tout prix, mais

pour accomplir ou pour servir sa foi? Il y a des milliers de gens comme

moi, et plus méritants que moi, plus pieux, plus humbles, qui, jusqu'au

jour de leur mort, servent sans défaillance un idéal, un Dieu, qui ne

leur répond pas. Tu ne connais pas le menu peuple économe,

méthodique, laborieux, tranquille, avec au fond du cœur une flamme qui

sommeille,--ce peuple sacrifié, qu'a défendu jadis contre l'égoïsme

des grands mon «pays», le vieux Vauban aux yeux bleus. Tu ne connais

pas le peuple, tu ne connais pas l'élite. As-tu lu un seul des livres

qui sont nos amis fidèles, les compagnons qui nous soutiennent? Sais-tu

seulement l'existence de nos jeunes revues, où se dépense une telle

somme de dévouement et de foi? Te doutes-tu des personnalités morales

qui sont notre soleil et dont le muet rayonnement fait peur à l'armée

des hypocrites? Ils n'osent pas lutter de front; ils s'inclinent devant

elles, afin de mieux les trahir. L'hypocrite est un esclave, et qui dit

esclave dit maître. Tu ne connais que les esclaves, tu ne connais pas

les maîtres... Tu as regardé nos luttes, et tu les as traitées

d'incohérence brutale, parce que tu n'en as pas compris le sens. Tu

vois les ombres et les reflets du jour, tu ne vois pas le jour

intérieur, noire âme séculaire. As-tu jamais cherché à la

connaître? As-tu jamais entrevu notre action héroïque, des Croisades

à la Commune? As-tu jamais pénétré le tragique de l'esprit

français? T'es-tu jamais penché sur l'abîme de Pascal? Comment est-il

permis de calomnier un peuple qui, depuis plus de dix siècles, agit et

crée, un peuple qui a pétri le monde à son image par l'art gothique,

par le dix-septième siècle, et par la Révolution,--un peuple qui,

vingt fois, a passé par l'épreuve du feu et s'y est retrempé, et qui,

sans mourir jamais, a ressuscité vingt fois!...--Vous êtes tous de

même. Tous tes compatriotes qui viennent chez nous ne voient que les

parasites qui nous rongent, les aventuriers des lettres, de la politique

et de la finance, avec leurs pourvoyeurs, leurs clients et leurs catins;

et ils jugent la France d'après ces misérables qui la dévorent. Pas

un de vous ne songe à la vraie France opprimée, aux réserves de vie

qui sont dans la province française, à ce peuple qui travaille,

indifférent au vacarme de ses maîtres d'un jour... Oui, c'est trop

naturel que vous n'en connaissiez rien, je ne vous en fais pas un

reproche: comment le pourriez-vous? C'est à peine si la France est

connue des Français. Les meilleurs d'entre nous sont bloqués,

prisonniers sur notre propre sol... On ne saura jamais tout ce que nous

avons souffert, attachés au génie de notre race, gardant en nous comme

un dépôt sacré la lumière que nous en avions reçue, la protégeant

désespérément contre les souffles ennemis qui s'évertuent à

l'éteindre,--seuls, sentant autour de nous l'atmosphère empestée de

ces métèques, qui se sont abattus sur notre pensée, comme un essaim

de mouches, dont les larves hideuses rongent notre raison et souillent

notre cœur,--trahis par ceux dont c'était la mission de nous

défendre, nos guides, nos critiques imbéciles ou lâches, qui

flagornent l'ennemi, pour se faire pardonner d'être de notre race,

abandonnés par notre peuple, qui ne se soucie pas de nous, qui ne nous

connaît même pas... Quels moyens avons-nous d'être connus de lui?

Nous ne pouvons pas arriver jusqu'à lui... Ah! c'est là le plus dur!

Nous savons que nous sommes des milliers d'hommes en France qui pensons

de même, nous savons que nous parlons en leur nom, et nous ne pouvons

nous faire entendre! L'ennemi tient tout: journaux, revues,

théâtres... La presse fuit la pensée, ou ne l'admet que si elle est

un instrument de plaisir, ou l'arme d'un parti. Les coteries et les

cénacles ne laissent le passage libre qu'à condition qu'on s'avilisse.

La misère, le travail excessif nous accablent. Les politiciens,

occupés de s'enrichir, ne s'intéressent qu'aux prolétariats qu'ils

peuvent acheter. La bourgeoisie indifférente et égoïste nous regarde

mourir. Notre peuple nous ignore: ceux même qui luttent comme nous,

enveloppés comme nous de silence, ne savent pas que nous existons, et

nous ne savons pas qu'ils existent... Le néfaste Paris! Sans doute, il

a fait aussi du bien, en groupant toutes les forces de la pensée

française. Mais le mal qu'il a fait est au moins égal au bien; et,

dans une époque comme la nôtre, le bien même se tourne en mal. Il

suffit qu'une pseudo-élite s'empare de Paris, et embouche la trompette

de la publicité, pour que la voix du reste de la France soit

étouffée. Bien plus: la France s'y trompe elle-même; elle se tait,

effarée, elle refoule peureusement ses pensées... J'ai bien souffert

de tout cela, autrefois, Mais maintenant, Christophe, je suis

tranquille. J'ai compris ma force, la force de mon peuple. Nous n'avons

qu'à attendre que l'inondation passe. Elle ne rongera pas le fin granit

de France. Sous la boue qu'elle roule, je te le ferai toucher. Et

déjà, çà et là, de hautes cimes affleurent.

Christophe découvrit l'énorme puissance d'idéalisme qui animait les

poètes, les musiciens, les savants français de son temps. Tandis que

les maîtres du jour couvraient du fracas de leur sensualisme grossier

la voix de la pensée française, celle-ci, trop aristocratique pour

lutter de violences avec les cris outrecuidants de la racaille,

continuait pour elle-même et pour son Dieu son chant ardent et

concentré. Il semblait même que, désireuse de fuir le bruit

répugnant du dehors, elle se fût retirée jusque dans ses retraites

les plus profondes, au cœur de son donjon.

Les poètes,--les seuls qui méritassent ce beau nom, prodigué par la

presse et les Académies à des bavards affamés de vanité et

d'argent,--les poètes, méprisants de la rhétorique impudente et du

réalisme servile qui rongent l'écorce des choses sans pouvoir

l'entamer, s'étaient retranchés au centre même de l'âme, dans une

vision mystique où l'univers des formes et des pensées était aspiré,

comme un torrent qui tombe dans un lac, et se colorait de la teinte de

la vie intérieure. L'intensité de cet idéalisme, qui s'enfermait en

soi pour recréer l'univers, le rendait inaccessible à la foule.

Christophe lui-même ne le comprit pas d'abord. Le heurt était trop

brusque, après la Foire sur la place. C'était comme si, au sortir

d'une mêlée furieuse sous la lumière crue, il entrait dans le silence

et la nuit. Ses oreilles bourdonnaient. Il ne voyait plus rien. Sur le

premier moment, avec son ardent amour de la vie, il fut choqué du

contraste. Dehors, mugissaient des torrents de passion, qui

bouleversaient la France, qui remuaient l'humanité. Et rien, au premier

regard, n'en paraissait dans l'art. Christophe demandait à Olivier:

--Vous avez été soulevés jusqu'aux étoiles et précipités jusqu'aux

abîmes par votre Affaire Dreyfus. Où est le poète en qui a passé la

tourmente? Il se livre, en ce moment, dans les âmes religieuses, le

plus beau combat qu'il y ait eu, depuis des siècles, entre l'autorité

de l'Église et les droits de la conscience. Où est le poète en qui se

reflète cette angoisse sacrée? Le peuple des ouvriers se prépare à

la guerre, des nations meurent, des nations ressuscitent, les Arméniens

sont massacrés, l'Asie qui se réveille de son sommeil millénaire

renverse le colosse moscovite, garde-clefs de l'Europe; la Turquie,

comme Adam, ouvre les yeux au jour; l'air est conquis par l'homme; la

vieille terre craque sous nos pas, et s'ouvre; elle dévore tout un

peuple... Tous ces prodiges, accomplis en vingt ans, et qui avaient de

quoi alimenter vingt _Iliades_, où sont-ils, où est leur trace de feu

dans les livres de vos poètes? Sont-ils les seuls à ne pas voir la

poésie du monde?

--Patience, mon ami, patience! lui répondait Olivier. Tais-toi,

ne parle pas, écoute...

Peu à peu s'effaçait le grincement de l'essieu du monde; le grondement

sur les pavés du char lourd de l'action se perdait dans le lointain.

Et s'élevait le chant divin du silence,

_Le bruit d'abeilles, le parfum du tilleul...

Le vent,

Avec ses lèvres d'or frôlant le sol des plaines...

Le doux bruit de la pluie avec l'odeur des roses._

On entendait sonner le marteau des poètes, sculptant aux

flancs du vase

_La fine majesté des plus naïves choses_,

la vie grave et joyeuse,

_Avec ses flûtes d'or et ses flûtes d'ébène_,

la religieuse joie, la fontaine de foi qui sourd des âmes

_Pour qui toute ombre est claire_...

et la bonne douleur, qui vous berce et sourit,

_De son visage austère, d'où descend

Une clarté surnaturelle_,...

et

_La mort sereine aux grands yeux doux._

C'était une symphonie de voix pures. Pas une n'avait l'ampleur sonore

de ces trompettes de peuples que furent les Corneille et les Hugo; mais

combien leur concert était plus profond et plus nuancé! La plus riche

musique de l'Europe d'aujourd'hui.

Olivier dit à Christophe, devenu silencieux:

--Comprends-tu maintenant?

Christophe, à son tour, lui fit signe de se taire. Bien qu'il

préférât des musiques plus viriles, il buvait le murmure des bois et

des ruisseaux de l'âme, qu'il entendait bruire. Ils chantaient, parmi

les luttes éphémères des peuples, l'éternelle jeunesse du monde, la

_Bonté douce de la Beauté._

Tandis que l'humanité,

_Avec des aboiements d'épouvante et des plaintes,

Tourne en rond dans un champ aride et ténébreux_,

tandis que des millions d'êtres s'épuisent â s'arracher les uns

aux autres les lambeaux sanglants de liberté, les sources et les

bois répétaient:

«Libre!... Libre!... _Sanctus, Sanctus_...»

Ils ne s'endormaient pas en un rêve de sérénité égoïste. Dans le

cœur des poètes, les voix tragiques ne manquaient point: voix

d'orgueil, voix d'amour, voix d'angoisses.

C'était l'ouragan ivre,

_Avec sa force rude ou sa douceur profonde_,

les forces tumultueuses, les épopées hallucinées de ceux qui chantent

la fièvre des foules, les luttes entre les dieux humains, les

travailleurs haletants,

Jean-Christophe Volume 3 Antoinette, Dans la maison, Les Amies · 第 10 / 36 段