J'ai un ami!... Douceur d'avoir trouvé une âme, où se blottir au

milieu de la tourmente, un abri tendre et sûr où l'on respire enfin,

attendant que s'apaisent les battements d'un cœur haletant! N'être

plus seul, ne devoir plus rester armé toujours, les yeux toujours

ouverts et brûlés par les veilles, jusqu'à ce que la fatigue vous

livre à l'ennemi! Avoir le cher compagnon, entre les mains duquel on a

remis tout son être,--qui a remis en vos mains tout son être. Boire

enfin le repos, dormir tandis qu'il veille, veiller tandis qu'il dort.

Connaître la joie de protéger celui qu'on aime et qui se confie à

vous comme un petit enfant. Connaître la joie plus grande de

s'abandonner à lui, de sentir qu'il tient vos secrets, qu'il dispose de

vous. Vieilli, usé, lassé de porter depuis tant d'années la vie,

renaître jeune et frais dans le corps de l'ami, goûter avec ses yeux

le monde renouvelé, étreindre avec ses sens les belles choses

passagères, jouir avec son cœur de la splendeur de vivre... Souffrir

même avec lui... Ah! même la souffrance est joie, pourvu qu'on soit

ensemble!

J'ai un ami! Loin de moi, près de moi, toujours en moi. Je l'ai,

je suis à lui. Mon ami m'aime. Mon ami m'a. L'amour a nos âmes en

une âme mêlées.

La première pensée de Christophe, en s'éveillant le lendemain de la

soirée chez les Roussin, fut pour Olivier Jeannin. Il fut pris

aussitôt du désir irrésistible de le revoir. Il se leva et sortit.

Huit heures n'étaient pas sonnées. La matinée était tiède et un peu

accablante. Un jour d'avril précoce: une buée d'orage se traînait sur

Paris.

Olivier habitait au bas de la montagne Sainte-Geneviève, dans une

petite rue, près du Jardin des Plantes. La maison était à l'endroit

le plus étroit de la rue. L'escalier s'ouvrait au fond d'une cour

obscure, et exhalait des odeurs malpropres et variées. Les marches, aux

tournants raides, avaient une inclinaison vers le mur, sali

d'inscriptions au crayon. Au troisième, une femme, aux cheveux gris

défaits, avec une camisole qui bâillait, ouvrit la porte en entendant

monter, et la referma brutalement quand elle vit Christophe. Plusieurs

logements par palier; à travers les portes mal jointes, on entendait

des enfants se bousculer et piailler. C'était un grouillement de vies

sales et médiocres, entassées dans des étages bas, autour d'une cour

nauséabonde. Christophe, dégoûté, se demandait quelles convoitises

avaient pu attirer tous ces êtres ici, loin des champs qui ont au moins

de l'air pour tous, et quels profits ils pouvaient bien tirer de ce

Paris où ils se condamnaient à vivre dans un tombeau.

Il était arrivé à l'étage d'Olivier. Une corde nouée servait de

sonnette. Christophe la tira si vigoureusement qu'au bruit quelques

portes, de nouveau, s'entre-bâillèrent sur l'escalier. Olivier ouvrit.

Christophe fut frappé de l'élégance simple, mais soignée, de sa

mise; et ce soin qui, en toute autre occasion, lui eût été peu

sensible, lui fit ici une surprise agréable; au milieu de cette

atmosphère souillée, cela avait quelque chose de souriant et de sain.

Tout de suite, il retrouva son impression de la veille devant les yeux

clairs d'Olivier. Il lui tendit la main. Olivier, effrayé, balbutiait:

--Vous, vous ici!...

Christophe, tout occupé de saisir cette âme aimable dans la nudité de

son trouble fugitif, se contenta de sourire sans répondre. Poussant

Olivier devant lui, il entra dans l'unique pièce qui servait de chambre

à coucher et de cabinet de travail. Un étroit lit de fer était

appuyé au mur, près de la fenêtre; Christophe remarqua la pile

d'oreillers dressée sur le traversin. Trois chaises, une table peinte

en noir, un petit piano, des livres sur les rayons, remplissaient la

chambre. Elle était exiguë, basse de plafond, mal éclairée; et

pourtant, elle avait comme un reflet de la limpidité des yeux qui

l'habitaient. Tout était propre, bien rangé, comme si la main d'une

femme y avait passé; et quelques roses dans une carafe faisaient entrer

un peu de printemps entre les quatre murs, ornés de photographies de

vieux peintres florentins.

--Ainsi, vous êtes venu, vous êtes venu me voir? répétait Olivier

avec effusion.

--Dame! il le fallait bien, dit Christophe. Vous, vous ne seriez

pas venu.

--Croyez-vous? dit Olivier.

Puis, presque aussitôt:

--Oui, vous avez raison. Mais ce n'est pas faute d'y avoir pensé.

--Qu'est-ce qui vous arrêtait?

--Je le désirais trop.

--Voilà une belle raison!

--Mais oui, ne vous moquez pas. J'avais peur que vous ne le désiriez

pas autant.

--Je me suis bien inquiété de cela, moi! J'ai eu envie de vous voir,

et je suis venu. Si cela vous ennuie, je le verrai bien.

--Il faudra que vous ayez de bons yeux.

Ils se regardèrent en souriant.

Olivier reprit:

--J'ai été sot, hier. Je craignais de vous avoir déplu. C'est une

vraie maladie que ma timidité: je ne puis plus rien dire.

--Ne vous plaignez pas. Il y a assez de gens qui parlent, dans votre

pays; on est trop heureux d'en rencontrer un qui se taise de temps

en temps, fût-ce par timidité, c'est-à-dire malgré lui.

Christophe riait, enchanté de sa malice.

--Alors, c'est pour mon silence que vous me faites visite?

--Oui, c'est pour votre silence, pour la qualité de votre silence.

Il y en a de toutes sortes: j'aime le vôtre, voilà tout.

--Comment avez-vous fait pour avoir quelque sympathie pour moi!

Vous m'avez à peine vu.

--Cela, c'est mon affaire. Je ne suis pas long à faire mon choix.

Quand je vois passer dans la vie un visage qui me plaît, je suis vite

décidé; je me mets à sa poursuite; il faut que je le rejoigne.

--Il ne vous arrive jamais de vous tromper dans ces poursuites?

--Souvent.

--Peut-être vous trompez-vous encore, cette fois.

--Nous verrons bien.

--Oh! je suis perdu, alors! Vous me glacez. Il me suffit de penser

que vous m'observez, pour que le peu de moyens que j'ai m'abandonne.

Christophe regardait, avec une curiosité affectueuse, cette figure

impressionnable, qui rosissait et pâlissait, d'un instant à l'autre.

Les sentiments y passaient comme des nuages sur l'eau.

--Quel petit être nerveux! pensait-il. On dirait une femme.

Il lui toucha doucement le genou.

--Allons, dit-il, croyez-vous que je vienne armé contre vous? J'ai

horreur de ceux qui font de la psychologie, aux dépens de leurs amis.

Tout ce que je veux, c'est le droit pour tous deux d'être libres et

sincères, de se livrer à ce qu'on sent, franchement, sans fausse

honte, sans crainte de s'y enfermer pour jamais, sans peur de se

contredire,--le droit d'aimer maintenant, et de n'aimer plus, la minute

d'après. N'est-ce pas plus viril et plus loyal, ainsi?

Olivier le regarda avec sérieux, et répondit:

--Il n'y a point de doute. Cela est plus viril, et vous êtes fort.

Mais moi, je ne le suis guère.

--Je suis bien sûr que si, répondit Christophe; mais c'est d'une autre

façon. Au reste, je viens justement pour vous aider à être fort, si

vous voulez. Car ce que je viens de dire me permet d'ajouter, avec plus

de franchise que je n'en aurais eu sans cela, que--sans préjuger du

lendemain,--je vous aime.

Olivier rougit jusqu'aux oreilles. Immobilisé parla gêne, il ne

trouva rien à répondre.

Christophe promenait ses regards autour de lui.

--Vous êtes bien mal logé. N'avez-vous pas d'autre chambre?

--Un cabinet de débarras.

--Ouf! on ne respire pas. Vous pouvez vivre ici?

--On s'y fait.

--Je ne m'y ferais jamais.

Christophe ouvrait son gilet, et respirait avec force.

Olivier alla ouvrir la fenêtre, tout à fait.

--Vous devez toujours être mal à l'aise dans une ville, monsieur

Krafft. Moi, je ne cours pas le risque de souffrir de ma force. Je

respire si peu que je trouve à vivre partout. Pourtant, il y a des

nuits d'été qui sont pénibles, même pour moi. Je les vois venir avec

crainte. Alors, je reste assis sur mon lit, et il me semble que je vais

étouffer.

Christophe regarda la pile d'oreillers sur le lit, la figure

fatiguée d'Olivier; et il le vit se débattre dans les ténèbres.

--Partez d'ici, dit-il. Pourquoi y restez-vous?

Olivier haussa les épaules, et répondit, d'un ton indifférent:

--Oh! ici ou ailleurs!...

Des souliers lourds marchaient au-dessus du plafond. À l'étage

au-dessous, des voix aigres se disputaient. De minute en minute, les

murs étaient ébranlés par le grondement de l'omnibus dans la rue.

--Et cette maison! continua Christophe. Cette maison qui transpire la

saleté, la chaleur malpropre, l'ignoble misère, comment pouvez-vous

rentrer tous les soirs là-dedans? Est-ce que cela ne vous décourage

pas? Moi, il me serait impossible d'y vivre. J'aimerais mieux coucher

sous un pont.

--J'en ai souffert aussi, les premiers temps. Je suis aussi dégoûté

que vous. Quand j'étais enfant et qu'on me menait en promenade, rien

que de passer dans certaines rues populeuses et sales, j'avais le cœur

serré. Il me venait des terreurs baroques, que je n'osais dire. Je

pensais: «S'il y avait en ce moment un tremblement de terre, je

resterais mort ici, pour toujours»; et cela me paraissait le malheur le

plus affreux. Je ne me doutais pas qu'un jour j'y habiterais, de mon

gré, et que probablement j'y mourrais. Il a bien fallu devenir moins

difficile. Cela me répugne toujours; mais je tâche de n'y plus penser.

Quand je remonte l'escalier, je me bouche les yeux, les oreilles, le

nez, tous les sens, je me mure en moi. Et puis, là-bas, regardez,

par-dessus ce toit, je vois le haut des branches d'un acacia. Je me mets

dans ce coin, de façon à ne rien voir d'autre; le soir, quand le vent

les remue, j'ai l'illusion que je suis loin de Paris; la houle des

grands bois ne m'a jamais paru si douce qu'à certaines minutes le

froissement soyeux de ces feuilles dentelées.

--Oui, je me doute bien, dit Christophe, que vous rêvassez toujours;

mais il est fâcheux d'user dans cette lutte contre les taquineries de

la vie une force d'illusion qui devrait servir à créer d'autres vies.

--N'est-ce pas le sort de presque tous? Vous-même, ne vous dépensez-vous

pas en colères et en luttes?

--Moi, ce n'est pas la même chose. Je suis né pour cela. Regardez

mes bras, mes mains. C'est ma santé, de me battre. Mais vous, vous

n'avez pas trop de force; cela se voit, de reste.

Olivier regarda mélancoliquement ses poignets maigres, et dit:

--Oui, je suis faible, j'ai toujours été ainsi. Mais qu'y faire?

Il faut vivre.

--Comment vivez-vous?

--Je donne des leçons.

--Des leçons de quoi?

--De tout. Des répétitions de latin, de grec, d'histoire. Je prépare

au baccalauréat. J'ai aussi un cours de morale dans une École municipale.

--Un cours de quoi?

--De morale.

--Quelle diable de sottise est-ce là? On enseigne la morale

dans vos écoles?

Olivier sourit:

--Sans doute.

--Et il y a de quoi parler pendant plus de dix minutes?

--J'ai douze heures de cours par semaine.

--Vous leur apprenez donc à faire le mal?

--Pourquoi?

--Il ne faut pas tant parler pour savoir ce qu'est le bien.

--Ou pour ne le savoir point.

--Ma foi oui: pour ne le savoir point. Et ce n'est pas la plus mauvaise

façon pour le faire. Le bien n'est pas une science, c'est une action.

Il n'y a que les neurasthéniques, pour discutailler sur la morale; et

la première de toutes les lois morales est de ne pas être

neurasthénique. Diables de pédants! Ils sont comme des culs-de-jatte

qui voudraient m'apprendre à marcher.

--Ce n'est pas pour vous qu'ils parlent. Vous, vous savez; mais il

y en a tant qui ne savent pas!

--Eh bien, laissez-les, comme les enfants, se traîner à quatre

pattes, jusqu'à ce qu'ils aient appris d'eux-mêmes. Mais sur deux

pattes ou sur quatre, la première chose, c'est qu'ils marchent.

Il marchait à grands pas d'un bout à l'autre de la chambre, que

moins de quatre enjambées suffisaient à mesurer. Il s'arrêta devant

le piano, l'ouvrit, feuilleta les morceaux de musique, toucha le

clavier, et dit:

--Jouez-moi quelque chose.

Olivier eut un sursaut:

--Moi! fit-il, quelle idée!

--Mme Roussin m'a dit que vous étiez bon musicien. Allons, jouez.

--Devant vous? Oh! dit-il, j'en mourrais.

Ce cri naïf, sorti du cœur, fit rire Christophe, et Olivier

lui-même, un peu confus.

--Eh bien! dit Christophe, est-ce que c'est une raison pour un

Français?

Olivier se défendait toujours:

--Mais pourquoi? Pourquoi voulez-vous?

--Je vous le dirai tout à l'heure. Jouez.

--Quoi?

--Tout ce que vous voudrez.

Olivier, avec un soupir, vint s'asseoir au piano, et, docile à la

volonté de l'impérieux ami qui l'avait choisi, il commença, après

une longue incertitude, à jouer le bel _Adagio en si mineur_, de

Mozart. D'abord, ses doigts tremblaient et n'avaient pas la force

d'appuyer sur les touches; puis, peu à peu, il s'enhardit; et, croyant

ne faire que répéter les paroles de Mozart, il dévoila, sans le

savoir, son cœur. La musique est une confidente indiscrète: elle livre

les plus secrètes pensées. Sous le divin dessin de l'_Adagio_ de

Mozart, Christophe découvrait les invisibles traits, non de Mozart,

mais de l'ami inconnu qui jouait: la sérénité mélancolique, le

sourire timide et tendre de cet être nerveux, pur, aimant, rougissant.

Mais arrivé presque à la fin de l'air, au sommet où la phrase de

douloureux amour monte et se brise, une pudeur insurmontable empêcha

Olivier de poursuivre; ses doigts se turent, et la voix lui manqua. Il

détacha ses mains du piano, et dit:

--Je ne peux plus...

Christophe debout derrière lui, se pencha, ses deux bras l'entourant,

acheva sur le piano la phrase interrompue; puis il dit:

--Maintenant, je connais le son de votre âme.

Il lui tenait les deux mains, et le regarda en face, longuement.

Enfin, il dit:

--Comme c'est étrange!... Je vous ai déjà vu... Je vous connais

si bien et depuis si longtemps!

Les lèvres d'Olivier tremblèrent; il fut sur le point de parler.

Mais il se tut.

Christophe le contempla, un instant encore. Puis, il lui sourit

en silence, et sortit.

Le cœur rayonnant, il descendit l'escalier. Il croisa deux morveux

très laids, qui montaient l'un une miche, l'autre une bouteille

d'huile. Il leur pinça les joues amicalement. Il sourit au concierge

renfrogné. Dans la rue, il marchait en chantant à mi-voix. Il se

trouva au Luxembourg. Il s'étendit sur un banc à l'ombre, et ferma les

yeux. L'air était immobile; il y avait peu de promeneurs. On entendait,

affaibli, le bruit inégal d'un jet d'eau, et parfois le grésillement

du sable sous un pas. Christophe se sentait une fainéantise

irrésistible, il s'engourdissait comme un lézard au soleil; l'ombre

était depuis longtemps partie de dessus son visage; mais il ne se

décidait pas à faire un mouvement. Ses pensées tournaient en rond; il

n'essayait pas de les fixer; elles étaient toutes baignées dans une

lumière de bonheur. L'horloge du Luxembourg sonna; il ne l'écouta pas;

mais, un instant après, il lui sembla qu'elle avait sonné midi. Il se

releva d'un bond, constata qu'il avait flâné deux heures, manqué un

rendez-vous chez Hecht, perdu sa matinée. Il rit, et regagna sa maison

en sifflant. Il fit un _Rondo_ en canon sur le cri d'un marchand. Même

les mélodies tristes prenaient en lui une allure réjouie. En passant

devant la blanchisserie de sa rue, il jeta, comme d'habitude, un coup

d'œil dans la boutique, et vit la petite roussotte, au teint mat, rosé

par la chaleur, qui repassait, ses bras grêles nus jusqu'à l'épaule,

son corsage ouvert; elle lui lança, comme d'habitude, une œillade

effrontée; pour la première fois, ce regard glissa sur le sien, sans

l'irriter. Il rit encore. Dans sa chambre, il ne retrouva aucune des

préoccupations qu'il y avait laissées. Il jeta à droite, à gauche,

chapeau, veste et gilet; et il se mit au travail, avec un entrain à

conquérir le monde. Il reprit les brouillons musicaux, éparpillés de

tous côtés. Sa pensée n'y était pas; il les lisait des yeux

seulement; au bout de quelques minutes, il retombait dans la somnolence

heureuse du Luxembourg, la tête ivre. Il s'en aperçut deux ou trois

fois, essaya de se secouer; mais en vain. Il jura gaiement, et, se

levant, il se plongea la tête dans sa cuvette d'eau froide. Cela le

dégrisa un peu. Il revint s'asseoir à sa table, silencieux, avec un

vague sourire. Il songeait:

--Quelle différence y a-t-il entre cela et l'amour?

Instinctivement, il s'était mis à penser bas, comme s'il avait

eu honte. Il haussa les épaules:

--Il n'y a pas deux façons d'aimer... Ou plutôt, si, il y en a deux:

il y a la façon de ceux qui aiment avec tout eux-mêmes, et la façon

de ceux qui ne donnent à l'amour qu'une part de leur superflu. Dieu me

préserve de cette ladrerie de cœur!

Il s'arrêta de penser, par une pudeur à poursuivre plus avant.

Longtemps, il resta à sourire à son rêve intérieur. Son cœur chantait

dans le silence:

--_Du bist mein, und nun ist das Meine meiner als jemals_...

(«Tu es à moi, et maintenant je suis à moi, comme je ne l'ai

jamais été...»)

Il prit une feuille, et, tranquille, écrivit ce que son cœur chantait.

Ils décidèrent de prendre un appartement en commun. Christophe voulait

qu'on s'installât tout de suite, sans s'inquiéter de perdre un

demi-terme. Olivier, plus prudent, quoiqu'il n'aimât pas moins,

conseillait d'attendre l'expiration de leurs loyers. Christophe ne

comprenait pas ces calculs. Comme beaucoup de gens qui n'ont pas

d'argent, il ne s'inquiétait pas d'en perdre. Il se figura qu'Olivier

était encore plus gêné que lui. Un jour que le dénuement de son ami

l'avait frappé, il le quitta brusquement, et revint deux heures après,

étalant triomphant quelques pièces de cent sous qu'il s'était fait

avancer par Hecht. Olivier rougit, et refusa. Christophe, mécontent,

voulut les jeter à un Italien, qui jouait dans la cour. Olivier l'en

empêcha, Christophe repartit, blessé en apparence, en réalité

furieux contre lui-même de sa maladresse à laquelle il attribuait le

refus d'Olivier. Une lettre de son ami vint mettre un baume sur sa

blessure. Olivier lui écrivait ce qu'il ne pouvait lui exprimer de vive

voix: son bonheur de le connaître et son émotion de ce que Christophe

avait voulu faire pour lui. Christophe riposta par une lettre

débordante et folle, qui rappelait celles qu'il écrivait, à quinze

ans, à son ami Otto; elle était pleine de _Gemüt_ et de

coq-à-l'âne; il y faisait des calembours en français et en allemand;

et même, il les mettait en musique.

Ils s'installèrent enfin. Ils avaient trouvé dans le quartier

Montparnasse, près de la place Denfert, au cinquième d'une vieille

maison, un logement de trois pièces et une cuisine, fort petites, qui

donnaient sur un jardin minuscule, enclos entre quatre murs. De l'étage

où ils étaient, la vue s'étendait, par-dessus le mur d'en face, moins

élevé que les autres, sur un de ces grands jardins de couvents, comme

il y en a encore tant à Paris, qui se cachent, ignorés. On ne voyait

personne dans les allées désertes. Les vieux arbres, plus hauts et

plus touffus que ceux du Luxembourg, frissonnaient au soleil; des bandes

d'oiseaux chantaient; dès l'aube, c'étaient les flûtes des merles, et

puis le choral tumultueux et rythmé des moineaux; et le soir, en été,

les cris délirants des martinets, qui fendaient l'air lumineux et

patinaient dans le ciel. Et la nuit, sous la lune, telles les bulles

d'air qui montent à la surface d'un étang, les notes perlées des

crapauds. On eût oublié que Paris était là, si la vieille maison

n'eût constamment tremblé du grondement des lourdes voitures, comme si

la terre avait été remuée par un frisson de fièvre.

L'une des chambres était plus large et plus belle que les autres. Ce

fut un débat entre les deux amis à qui ne l'aurait pas. Il fallut la

tirer au sort; et Christophe, qui en avait suggéré l'idée, sut, avec

une mauvaise foi et une dextérité dont il ne se serait pas cru

capable, faire en sorte qu'il ne gagnât point.

Alors, commença pour eux une période de bonheur absolu. Le bonheur

n'était pas dans une chose précise, il était dans toutes à la fois;

il baignait tous leurs actes et toutes leurs pensées, il ne pouvait se

détacher d'eux, un seul instant.

Durant cette lune de miel de leur amitié, ces premiers temps de

jubilation profonde et muette, que connaît seul «celui qui peut,

dans l'univers, nommer une âme sienne»...

... _Ja, wer auch nur eine Seele sein nennt auf dem Erdenrund_...

ils se parlaient à peine, à peine ils osaient parler; il leur

suffisait de se sentir l'un à côté de l'autre, d'échanger un regard,

un mot qui leur prouvait que leur pensée, après de longs silences,

suivait le même cours. Sans se faire de question, même sans se

regarder, ils se voyaient sans cesse. Celui qui aime se modèle

inconsciemment sur l'âme de celui qu'il aime; il a si grand désir de

ne pas le blesser, d'être tout ce qu'il est, que, par une intuition

mystérieuse et soudaine, il lit au fond de lui les mouvements

imperceptibles. L'ami est transparent à l'ami; ils échangent leur

être. Les traits imitent les traits. L'âme imite l'âme,--jusqu'au

jour où la force profonde, le démon de la race, se délivre

brusquement et déchire l'enveloppe de l'amour, qui le lie.

Christophe parlait à mi-voix, il marchait doucement, il prenait garde

de faire du bruit dans la chambre voisine du silencieux Olivier; il

était transfiguré par l'amitié; il avait une expression de bonheur,

de confiance, de jeunesse, qu'on ne lui avait jamais vue. Il adorait

Olivier. Il eût été bien facile à celui-ci d'abuser de son pouvoir,

s'il n'en avait rougi, comme d'un bonheur qu'il ne méritait pas: car il

se regardait comme très inférieur à Christophe, qui n'était pas

moins humble. Cette humilité mutuelle, qui venait de leur grand amour,

était une douceur de plus. Il était délicieux--même avec la

conscience qu'on ne le méritait pas--de sentir qu'on tenait tant de

place dans le cœur de l'ami. Ils en avaient l'un pour l'autre une

reconnaissance attendrie.

Olivier avait réuni ses livres à ceux de Christophe; il ne les

distinguait plus. Quand il parlait de l'un d'eux, il ne disait pas:

«_mon_ livre». Il disait: «_notre_ livre». Il n'y avait qu'un petit

nombre d'objets qu'il réservait, sans les fondre dans le trésor

commun: c'étaient ceux qui avaient appartenu à sa sœur, ou qui

étaient associés à son souvenir. Christophe, avec la finesse de tact

que l'amour lui avait donnée, ne larda pas à le remarquer; mais il

ignorait pourquoi. Jamais il n'avait osé interroger Olivier sur ses

parents; il savait seulement qu'Olivier les avait perdus; et à la

réserve un peu fière de son affection, qui évitait de s'enquérir des

secrets de son ami, s'ajoutait la peur de réveiller en lui les douleurs

passées. Quelque désir qu'il en eût, une timidité singulière

l'avait même empêché d'examiner de près les photographies qui

étaient sur la table d'Olivier, et qui représentaient un monsieur et

une dame en des poses cérémonieuses, et une petite fille d'une

douzaine d'années, avec un grand chien épagneul à ses pieds.

Deux ou trois mois après leur installation, Olivier prit un

refroidissement; il lui fallut s'aliter. Christophe, qui s'était

découvert une âme maternelle, veillait sur lui, avec une affection

inquiète; et le médecin, qui avait, en écoutant Olivier, trouvé un

peu d'inflammation au sommet du poumon, avait chargé Christophe de

badigeonner le dos du malade avec de la teinture d'iode. Comme

Christophe s'acquittait de la tâche avec beaucoup de gravité, il vit

autour du cou d'Olivier une médaille de sainteté. Il connaissait assez

Olivier pour savoir que, plus encore que lui-même, il était affranchi

de toute foi religieuse. Il ne put s'empêcher de montrer son

étonnement. Olivier rougit. Il dit:

--C'est un souvenir. Ma pauvre petite. Antoinette la portait, en

mourant.

Christophe tressaillit. Le nom d'Antoinette fut un éclair pour lui.

--Antoinette? dit-il.

--Ma sœur, dit Olivier.

Christophe répétait:

--Antoinette... Antoinette Jeannin... Elle était votre sœur?... Mais,

dit-il, regardant la photographie qui était sur la table, elle était

tout enfant, quand vous l'avez perdue?

Olivier sourit tristement:

--C'est une photographie d'enfance, dit-il. Hélas! je n'en ai pas

d'autres... Elle avait vingt-cinq ans, lorsqu'elle m'a quitté.

--Ah! fit Christophe, ému. Et elle a été en Allemagne, n'est-ce pas?

Olivier fit signe de la tête que oui.

Christophe saisit les mains d'Olivier:

--Mais je la connaissais! dit-il.

--Je le sais bien, dit Olivier.

Il se jeta au cou de Christophe.

--Pauvre petite! Pauvre petite! répétait Christophe.

Ils pleurèrent tous deux.

Jean-Christophe Volume 3 Antoinette, Dans la maison, Les Amies · 第 9 / 36 段