Dos musculeux tendus ou ramassés, soudain,
Autour de grands brasiers et d'énormes enclumes_...
forgeant la Cité future.
Et, dans la lumière éclatante et obscure qui tombe sur «les glaciers
de l'intelligence», c'était l'héroïque amertume des âmes solitaires,
se rongeant elles-mêmes, avec une allégresse désespérée.
Bien des traits de ces idéalistes semblaient à un Allemand plus
allemands que français. Mais tous avaient l'amour du «fin parler de
France», et la sève des mythes de la Grèce coulait en leurs poèmes.
Les paysages de France et la vie quotidienne, par une magie secrète, se
muaient dans leurs prunelles en des visions de l'Attique. On eût dit
que chez ces Français du XXe siècle survécussent des âmes antiques,
et qu'elles eussent besoin de rejeter leur défroque moderne, pour se
retrouver dans leur belle nudité.
De l'ensemble de cette poésie se dégageait un parfum de riche
civilisation mûrie pendant des siècles, qu'on ne pouvait trouver nulle
part ailleurs en Europe. Qui l'avait respiré ne pouvait plus l'oublier.
Il attirait de tous les pays du monde des artistes étrangers. Ils
devenaient des poètes français, français jusqu'à l'intransigeance;
et l'art classique français n'avait pas de disciples plus fervents que
ces Anglo-Saxons, ces Flamands et ces Grecs.
Christophe, guidé par Olivier, se laissait pénétrer par la beauté
pensive de la Muse de France, tout en préférant à cette aristocratique
personne, un peu trop intellectuelle pour son goût, une belle fille
du peuple, simple, saine, robuste, qui ne raisonne point tant, mais
qui aime.
Le même _odor di bellezza_ montait de tout l'art français, comme une
odeur de fraises mûres monte des bois d'automne chauffés par le
soleil. La musique était un de ces petits fraisiers, dissimulés dans
l'herbe. Christophe avait d'abord passé, sans le voir, habitué dans
son pays à des buissons de musique, bien autrement touffus. Mais voici
que le parfum délicat le faisait se retourner; avec l'aide d'Olivier,
il découvrait au milieu des ronces et des feuilles mortes, qui
usurpaient le nom de musique, l'art raffiné et ingénu d'une poignée
de musiciens. Parmi les champs maraîchers et les fumées d'usines de la
démocratie, au cœur de la Plaine-Saint-Denis, dans un petit bois
sacré, des faunes insouciants dansaient. Christophe écoutait avec
surprise leur chant de flûte, ironique et serein, qui ne ressemblait à
rien de ce qu'il avait entendu:
_Un petit ruisseau m'a suffi
Pour faire frémir l'herbe haute
Et tout le pré
Et les doux saules
Et le ruisseau qui chante aussi:
Un petit roseau ma suffi
À faire chanter la forêt_...
Sous la grâce nonchalante et le dilettantisme apparent de ces petites
pièces pour piano, de ces chansons, de cette musique française de
chambre, sur laquelle l'art allemand ne daignait pas jeter les
yeux, et dont Christophe lui-même avait négligé la poétique
virtuosité, il commençait à entrevoir la fièvre de renouvellement,
l'inquiétude,--inconnue de l'autre côté du Rhin,--avec laquelle les
musiciens français cherchaient dans les terrains incultes de leur art
les germes qui pouvaient féconder l'avenir. Tandis que les musiciens
allemands s'immobilisaient dans les campements de leurs pères, et
prétendaient arrêter l'évolution du monde à la barrière de leurs
victoires passées, le monde continuait de marcher; et les Français en
tête se lançaient à la découverte; ils exploraient les lointains de
l'art, les soleils éteints et les soleils qui s'allument, et la Grèce
disparue et l'Extrême-Orient rouvrant à la lumière, après des
siècles de sommeil, ses larges yeux fendus, pleins de rêves immenses.
Dans la musique d'Occident, canalisée par le génie d'ordre et de
raison classique, ils levaient les écluses des anciens modes; ils
faisaient dériver dans leurs bassins de Versailles toutes les eaux de
l'univers: mélodies et rythmes populaires, gammes exotiques et
antiques, genres d'intervalles nouveaux ou renouvelés. Comme, avant
eux, leurs peintres impressionnistes avaient ouvert à l'œil un monde
nouveau,--Christophes Colombs de la lumière,--leurs musiciens
s'acharnaient à la conquête de l'univers des sons; ils pénétraient
plus avant dans les retraites mystérieuses de l'Ouïe; ils
découvraient des terres inconnues dans cette mer intérieure. Plus que
probablement, d'ailleurs, ils ne feraient rien de leurs conquêtes.
Suivant leur habitude, ils étaient les fourriers du monde.
Christophe admirait l'initiative de cette musique qui renaissait d'hier,
et qui déjà marchait à l'avant-garde. Quelle vaillance il y avait
dans cette élégante et menue petite personne! Il devenait indulgent
pour les sottises que naguère il avait relevées en elle. Seuls, ceux
qui ne font rien ne se trompent jamais. Mais l'erreur qui s'efforce vers
la vérité vivante est plus féconde que la vérité morte.
Quel que fût le résultat, l'effort était surprenant. Olivier montrait
à Christophe l'œuvre accomplie depuis trente-cinq ans, et la somme
d'énergie dépensée pour faire surgir la musique française du néant
où elle dormait avant 1870: sans école symphonique, sans culture
profonde, sans traditions, sans maîtres, sans public; réduite au seul
Berlioz, qui mourait d'étouffement et d'ennui. Et Christophe,
maintenant, éprouvait du respect pour ceux qui avaient été les
artisans du relèvement national; il ne songeait plus à les chicaner
sur les étroitesses de leur esthétique, ou sur leur manque de génie.
Ils avaient créé plus qu'une œuvre: un peuple musicien. Entre tous
les grands ouvriers, qui avaient forgé la nouvelle musique française,
une figure lui était chère: celle de César Franck, qui, mort avant de
voir la victoire qu'il avait préparée, avait, comme le vieux Schütz,
gardé en lui, intacts, pendant les années les plus mornes de l'art
français, le trésor de sa foi et le génie de sa race. Apparition
émouvante: au milieu du Paris jouisseur, ce maître angélique, ce
saint de la musique, conservant dans une vie de gêne, de labeur
dédaigné, l'inaltérable sérénité de son âme patiente, dont le
sourire résigné éclairait l'œuvre de bonté.
Pour Christophe, ignorant la vie profonde de la France, c'était
un phénomène presque miraculeux que ce grand artiste croyant, au
sein d'un peuple athée.
Mais Olivier, haussant doucement les épaules, lui demandait dans quel
pays d'Europe on pouvait trouver un peintre dévoré du souffle de la
Bible, à l'égal du puritain François Milletun savant plus pénétré
de foi ardente et humble que le lucide Pasteur, prosterné devant
l'idée de l'infini, et, quand cette pensée s'emparait de son esprit,
«dans une poignante angoisse»,--comme il disait
lui-même,--«demandant grâce à sa raison, tout près d'être saisi
par la sublime folie de Pascal». Le catholicisme n'était pas plus une
gêne pour le réalisme héroïque du premier de ces deux hommes que
pour la raison passionnée de l'autre, parcourant d'une marche sûre,
sans dévier d'un pas, «les cercles de la nature élémentaire, la
grande nuit de l'infiniment petit, les derniers abîmes de l'être, où
naît la vie». Chez le peuple de province, d'où ils étaient sortis,
ils avaient puisé cette foi, qui couvait toujours dans la terre de
France, et qu'essayait en vain de nier la faconde de quelques
démagogues. Olivier la connaissait bien, cette foi: il l'avait portée
dans son sein.
Il montrait à Christophe le magnifique mouvement de rénovation
catholique, tenté pendant vingt-cinq ans, l'effort brûlant de la
pensée chrétienne en France pour épouser la raison, la liberté, la
vie; ces prêtres admirables qui avaient le courage, ainsi que disait
l'un d'eux, «de se faire baptiser hommes», qui revendiquaient pour le
catholicisme le droit de tout comprendre et de s'unir à toute pensée
loyale: car «toute pensée loyale, même quand elle se trompe, est
sacrée et divine»; ces milliers de jeunes catholiques, formant le vœu
généreux de bâtir une République chrétienne, libre, pure,
fraternelle, ouverte à tous les hommes de bonne volonté; et, malgré
les campagnes odieuses, les accusations d'hérésie, les perfidies de
droite et de gauche,--(surtout de droite)--dont ces grands chrétiens
étaient l'objet, la petite légion moderniste, avançant dans le rude
défilé qui menait à l'avenir, le front serein, résigné aux
épreuves, sachant qu'on ne peut rien édifier de durable, sans le
cimenter de ses larmes et de son sang.
Le même souffle d'idéalisme vivant et de libéralisme passionné
ranimait les autres religions en France. Un frisson de vie nouvelle
parcourait les vastes corps engourdis du protestantisme et du judaïsme.
Tous s'appliquaient, avec une noble émulation, à créer la religion
d'une humanité libre, qui ne sacrifiât rien, ni de ses puissances
d'enthousiasme, ni de ses puissances de raison.
Cette exaltation religieuse n'était pas le privilège des religions;
elle était l'âme du mouvement révolutionnaire. Elle prenait là un
caractère tragique. Christophe n'avait vu jusqu'alors que le bas
socialisme,--celui des politiciens, qui faisaient miroiter aux yeux de
leur clientèle affamée le rêve enfantin et grossier du Bonheur, ou,
pour parler plus franc, du Plaisir universel que la Science, aux mains
du Pouvoir, devait, disaient-ils, leur procurer. Contre cet optimisme
nauséabond Christophe voyait se dresser la réaction mystique et
forcenée de l'élite qui guidait au combat les Syndicats ouvriers.
C'était un appel à «la guerre, qui engendre le sublime, qui seule
peut redonner au monde mourant un sens, un but, un idéal». Ces grands
Révolutionnaires, qui vomissaient le socialisme «bourgeois, marchand,
pacifiste, à l'anglaise», lui opposaient une conception tragique de
l'univers, «dont l'antagonisme est la loi», qui vit de sacrifice, de
sacrifice perpétuel, constamment renouvelé.--Si l'on pouvait douter
que l'armée, que ces chefs lançaient à l'assaut du vieux monde,
comprit ce mysticisme guerrier appliquant à l'action violente Kant et
Nietzsche à la fois, ce n'en était pas moins un spectacle saisissant
que cette aristocratie révolutionnaire, dont le pessimisme enivré, la
fureur de vie héroïque, la foi exaltée dans la guerre et dans le
sacrifice, semblaient l'idéal militaire et religieux d'un Ordre
Teutonique ou de Samouraï Japonais.
Rien déplus français, pourtant: c'était une race française, dont les
traits se conservaient immuables depuis des siècles. Par les yeux
d'Olivier, Christophe les retrouvait dans les tribuns et les proconsuls
de la Convention, dans certains des penseurs, des hommes d'action, des
réformateurs français de l'Ancien Régime. Calvinistes, jansénistes,
jacobins, syndicalistes, partout le même esprit d'idéalisme
pessimiste, luttant avec la nature, sans illusions et sans
découragement,--l'armature de fer qui soutient la nation,--souvent, en
la broyant.
Christophe respirait le souffle de ces luttes mystiques, et il
commençait à comprendre la grandeur de ce fanatisme, où la France
apportait une loyauté intransigeante, dont les autres nations, plus
familières avec les _combinazioni_, n'avaient aucune idée. Comme tous
les étrangers, il s'était donné d'abord le plaisir de faire des
plaisanteries faciles sur la contradiction, trop manifeste, entre
l'esprit despotique des Français et la formule magique dont leur
République marquait au front les édifices. Pour la première fois, ils
entrevit le sens de la Liberté belliqueuse qu'ils adoraient,--l'épée
menaçante de la Raison. Non, ce n'était pas pour eux une simple
rhétorique, une idéologie vague, comme il l'avait cru. Chez un peuple
où les besoins de la raison étaient les premiers de tous, la lutte
pour la raison dominait toutes les autres. Qu'importait que cette lutte
parût absurde aux peuples qui se disaient pratiques? À un regard
profond, les luttes pour la conquête du monde, pour l'empire ou pour
l'argent, ne se montrent pas moins vaines; et des unes et des autres,
dans un million d'années, il ne restera rien. Mais si ce qui donne son
prix à la vie, c'est l'intensité de la lutte, où s'exaltent toutes
les forces de l'être jusqu'à son sacrifice à un Être supérieur, peu
de combats honorent plus la vie que l'éternelle bataille livrée en
France pour ou contre la raison. Et à ceux qui en ont goûté l'âpre
saveur, la tolérance apathique, tant vantée, des Anglo-Saxons, paraît
fade et peu virile. Les Anglo-Saxons la rachètent, en trouvant ailleurs
l'emploi de leur énergie. Mais leur énergie n'est point là. La
tolérance n'est grande que quand, au milieu des partis, elle est un
héroïsme. Dans l'Europe d'alors, elle n'était le plus souvent
qu'indifférence, manque de foi, manque de vie. Les Anglais, arrangeant
à leur usage une parole de Voltaire, se vantent volontiers que «la
diversité des croyances a produit plus de tolérance en Angleterre»
que ne l'a fait en France la Révolution.--C'est qu'il y a plus de foi
dans la France de la Révolution que dans les croyances de l'Angleterre.
De ce cercle d'airain de l'idéalisme guerrier, des batailles de la
Raison,--comme Virgile guidait Dante, Olivier conduisit Christophe par
la main au sommet de la montagne, où se tenait, silencieuse et sereine,
la petite élite des Français vraiment libres.
Nuls hommes plus libres au monde. La sérénité de l'oiseau qui
plane dans le ciel immobile... À ces hauteurs, l'air était si
pur, si raréfié, que Christophe avait peine à respirer. On voyait
là des artistes qui prétendaient à la liberté illimitée du
rêve,--subjectivistes effrénés, méprisant, comme Flaubert, « es
brutes qui croient à la réalité des choses»;--des penseurs, dont la
pensée ondoyante et multiple, se calquant sur le flot sans fin des
choses mouvantes, allait «coulant et roulant sans cesse», ne se fixant
nulle part, nulle part ne rencontrant le sol résistant, le roc, et «ne
peignait pas l'être, mais peignait le _passage_», comme disait
Montaigne, «le _passage_ éternel, de jour en jour, de minute en
minute»;--des savants qui savaient le vide et le néant universel, où
l'homme a fabriqué sa pensée, son Dieu, son art, sa science, et qui
continuaient à créer le monde et ses lois, ce rêve puissant d'un
jour. Ils ne demandaient pas à la science le repos, le bonheur, ni
même la vérité:--car ils doutaient de l'atteindre;--ils l'aimaient
pour elle-même, parce qu'elle était belle, seule belle, seule réelle.
Sur les cimes de la pensée, on voyait ces savants, pyrrhoniens
passionnés, indifférents à la souffrance, aux déceptions, et presque
à la réalité, écoutant, les yeux fermés, le concert silencieux des
âmes, la délicate et grandiose harmonie des nombres et des formes. Ces
grands mathématiciens, ces libres philosophes,--les esprits les plus
rigoureux et les plus positifs du monde,--étaient à la limite de
l'extase mystique; ils creusaient le vide autour d'eux; suspendus sur le
gouffre, ils se grisaient de son vertige; dans la nuit sans bornes ils
faisaient luire, avec une sublime allégresse, l'éclair de la pensée.
Christophe, penché auprès d'eux, essayait de regarder aussi; et la
tête lui tournait. Lui, qui se croyait libre, parce qu'il s'était
dégagé de toute autre loi que celles de sa conscience, il sentait,
avec effarement, combien il l'était peu, auprès de ces Français
affranchis même de toute loi absolue de l'esprit, de tout impératif
catégorique, de toute raison de vivre. Pourquoi donc vivaient-ils?
--Pour la joie d'être libre, répondait Olivier.
Mais Christophe, qui perdait pied dans cette liberté, en arrivait
à regretter le puissant esprit de discipline, l'autoritarisme
allemand; et il disait:
--Votre joie est un leurre, le rêve d'un fumeur d'opium. Vous vous
grisez de liberté, vous oubliez la vie. La liberté absolue, c'est la
folie pour l'esprit, l'anarchie pour l'État... La liberté! Qui est
libre, en ce monde? Qui est libre dans votre République?--Les gredins.
Vous, les meilleurs, vous êtes étouffés. Vous ne pouvez plus que
rêver. Bientôt, vous ne pourrez même plus rêver.
--N'importe! dit Olivier. Tu ne peux savoir, mon pauvre Christophe, les
délices d'être libre. Ils valent bien qu'on les paye de risques, de
souffrances, et même de la mort. Être libre, sentir que tous les
esprits sont libres autour de soi,--oui, même les gredins: c'est une
volupté inexprimable; il semble que l'âme nage dans l'air infini. Elle
ne pourrait plus vivre ailleurs. Que me fait la sécurité que tu
m'offres, le bel ordre, la discipline impeccable, entre les quatre murs
de ta caserne impériale? J'y mourrais, asphyxié. De l'air! Toujours
plus d'air! Toujours plus de liberté!
--Il faut des lois au monde, dit Christophe. Tôt ou tard, le maitre
vient.
Mais Olivier, railleur, rappela à Christophe la parole du vieux
Pierre de l'Estoile:
_Il est aussi peu en la puissance de toute la
faculté terrienne d'engarder la liberté
françoise de parler, comme
d'enfouir le soleil en terre,
ou l'enfermer
dedans un
trou._
Christophe s'habituait peu à peu à l'air de la liberté illimitée.
Des sommets de la pensée française, où rêvent les esprits qui sont
toute lumière, il regardait à ses pieds les pentes de la montagne, où
l'élite héroïque qui lutte pour une foi vivante, quelle que soit
cette foi, s'efforce éternellement de parvenir au faîte:--ceux qui
mènent la guerre sainte contre l'ignorance, la maladie, la misère; la
fièvre d'inventions, le délire raisonné des Prométhées et des
Icares modernes, qui conquièrent la lumière et frayent les routes de
l'air; le combat gigantesque de la science contre la nature;--plus bas,
troupe silencieuse, les hommes et les femmes de bonne volonté, les
cœurs braves et humbles, qui, au prix de mille peines, ont atteint à
mi-côte, et ne peuvent aller plus haut, rivés à une vie médiocre, se
brûlant en secret dans d'obscurs dévouements;--plus bas, au pied du
mont, dans l'étroit défilé entre les pentes escarpées, la bataille
sans fin, les fanatiques d'idées abstraites, d'instincts aveugles, qui
s'étreignent furieusement et ne se doutent point qu'il y a quelque
chose au delà, au-dessus de la muraille de rochers qui les
enserre;--plus bas, les marécages et le bétail vautré dans son
fumier.--Et partout, çà et là, le long des flancs du mont, les
fraîches fleurs de l'art, les fraisiers parfumés de musique, le chant
des sources et des oiseaux poètes.
Et Christophe demanda à Olivier:
--Où est votre peuple? Je ne vois que des élites, bonnes ou
malfaisantes.
Olivier répondit:
--Le peuple? Il cultive son jardin. Il ne s'inquiète pas de nous.
Chaque groupe de l'élite essaie de l'accaparer. Il ne se soucie
d'aucun. Naguère, il écoutait encore, au moins par distraction, le
boniment des bateleurs politiques. À présent, il ne se dérange plus.
Ils sont quelques millions qui n'usent même pas de leurs droits
d'électeurs. Que les partis se cassent la tête entre eux, le peuple
n'en a cure, à moins qu'en se battant ils ne viennent à fouler ses
champs: auquel cas il se fâche et étrille au hasard l'un et l'autre
partis. Il n'agit pas, il réagit, peu importe dans quel sens, contre
les exagérations qui gênent son travail et son repos. Rois, empereurs,
républiques, curés, francs-maçons, socialistes, quels que soient ses
chefs, tout ce qu'il leur demande, c'est de le protéger contre les
grands dangers communs: la guerre, le désordre, les épidémies,--et,
pour le reste, qu'il puisse en paix cultiver son jardin. Au fond, il
pense:
--Est-ce que ces animaux-là ne me laisseront pas tranquille?
Mais ces animaux-là sont si bêtes qu'ils harcèlent le bonhomme et
qu'ils n'auront pas de cesse qu'il ne prenne enfin sa fourche et ne les
flanque à la porte,--comme il arrivera, quelque jour, de nos maîtres
de l'heure. Jadis, il s'est emballé pour de grandes entreprises. Cela
lui arrivera peut-être encore, quoiqu'il ait jeté sa gourme depuis
longtemps; en tout cas, ses emballements ne durent guère; vite, il
revient à sa compagne séculaire: la terre. C'est elle qui attache les
Français à la France, beaucoup plus que les Français. Ils sont tant
de peuples différents qui travaillent depuis des siècles, côte à
côte, sur cette brave terre, que c'est elle qui les unit: elle est leur
grand amour. À travers heur et malheur, ils la cultivent sans cesse; et
tout leur en est bon, les moindres lopins du sol.
Christophe regardait. Aussi loin qu'on pût voir, le long de la route,
autour des marécages, sur la pente des rochers, parmi les champs de
bataille et les ruines de l'action, la montagne et la plaine de France,
tout était cultivé: c'était le grand jardin de la civilisation
européenne. Son charme incomparable ne tenait pas moins à la bonne
terre féconde qu'à l'effort opiniâtre d'un peuple infatigable, qui
jamais, depuis des siècles, n'avait cessé de la remuer, de
l'ensemencer et de la faire plus belle.
L'étrange peuple! Chacun le dit inconstant; et rien en lui ne change.
Les yeux avertis d'Olivier retrouvaient dans la statuaire gothique tous
les types des provinces d'aujourd'hui; de même que dans les crayons des
Clouet ou des Dumoustier, les figures fatiguées et ironiques des
mondains et des intellectuels; ou dans la peinture des Lenain, l'esprit
et les yeux clairs des ouvriers et des paysans d'Ile-de-France ou de
Picardie. La pensée d'autrefois circulait à travers les consciences
d'aujourd'hui. L'esprit de Pascal était vivant, non seulement chez
l'élite raisonneuse et religieuse, mais chez d'obscurs bourgeois, ou
chez des syndicalistes révolutionnaires. L'art de Corneille et de
Racine était vivant pour le peuple; un petit employé de Paris se
sentait plus proche d'une tragédie du temps du roi Louis XIV que d'un
roman de Tolstoï ou d'un drame d'Ibsen. Les chants du moyen-âge, le
vieux _Tristan_ français, avaient plus de parenté avec les Français
modernes que le _Tristan_ de Wagner. Les fleurs de la pensée, qui,
depuis le XIIe siècle, ne cessaient de s'épanouir dans le parterre
français, si diverses qu'elles fussent, étaient parentes entre elles;
et toutes étaient différentes de tout ce qui les entourait.
Christophe ignorait trop la France pour bien saisir la constance de ses
traits. Ce qui le frappait surtout dans ce riche paysage, c'était le
morcellement extrême de la terre. Comme le disait Olivier, chacun avait
son jardin; et chaque lopin était séparé des autres par des murs, des
haies vives, des clôtures de toute sorte. Tout au plus s'il y avait,
çà et là, quelques près et quelques bois communaux, ou si les
habitants d'un côté de la rivière se trouvaient forcément plus
rapprochés entre eux que de ceux de l'autre côté. Chacun s'enfermait
chez soi; et il semblait que cet individualisme jaloux, au lieu de
s'affaiblir après des siècles de voisinage, fut plus fort que jamais.
Christophe pensait:
--Comme ils sont seuls!
Rien de plus caractéristique, en ce sens, que la maison où habitaient
Christophe et Olivier. C'était un monde en raccourci, une petite France
honnête et laborieuse, sans rien qui rattachât entre eux ses divers
éléments. Cinq étages, une vieille maison branlante qui s'inclinait
sur le côté, avec ses planchers qui craquaient et ses plafonds
vermoulus. La pluie entrait chez Christophe et Olivier qui logeaient
sous le toit; on avait dû se décider à faire venir les ouvriers, pour
rafistoler tant bien que mal la toiture: Christophe les entendait
travailler et causer, au-dessus de sa tête. Il y en avait un, qui
l'amusait et l'agaçait; il ne s'interrompait pas un instant de parler
tout seul, rire, chanter, dire des balivernes, siffler des inepties,
causer avec soi-même, sans cesser de travailler; il ne pouvait rien
faire, sans annoncer ce qu'il faisait;
--Je vas encore mettre un clou. Où est-ce qu'est mon outil? Je
mets un clou. J'en mets deux. Encore un coup de marteau! Là, ma
vieille, ça y est...