--Comme c'est beau! Comme c'est beau!... tandis que sa sœur se serrait

instinctivement contre lui avec reconnaissance. Après la symphonie, il

avait applaudi rageusement, pour protester contre l'indifférence

ironique du public. Quand vint le grand chambard, il fut hors de lui: ce

garçon timide se leva, il criait que Christophe avait raison, il

interpellait les siffleurs, il avait envie de se battre. Sa voix se

perdait au milieu du bruit; il se fit apostropher grossièrement: on le

traita de morveux, et on l'envoya coucher. Antoinette, qui savait

l'inutilité de toute révolte, le prit par le bras, en disant:

--Tais-toi, je t'en supplie, tais-toi!

Il se rassit, désespéré; il continuait à gémir:

--C'est honteux, c'est honteux! Les misérables!...

Elle ne disait rien, elle souffrait en silence; il la crut insensible

à cette musique; il lui dit:

--Antoinette, mais est-ce que tu ne trouves pas cela beau, toi?

Elle fit signe que oui. Elle restait figée, elle ne pouvait se ranimer.

Mais quand l'orchestre fut sur le point d'entamer un autre morceau,

brusquement elle se leva, soufflant à son frère, avec une sorte de

haine:

--Viens, viens, je ne peux plus voir ces gens!

Ils partirent précipitamment. Dans la rue, au bras l'un de l'autre,

Olivier parlait avec emportement. Antoinette se taisait.

Les jours suivants, seule dans sa chambre, elle s'engourdissait dans un

sentiment, qu'elle évitait de regarder en face, mais qui persistait, à

travers toutes ses pensées, comme le battement sourd du sang dans ses

tempes qui lui faisaient mal.

À quelque temps de là, Olivier lui apporta le recueil des _Lieder_ de

Christophe, qu'il venait de découvrir chez un éditeur. Elle l'ouvrit

au hasard. Sur la première page qu'elle regarda, elle lut en tête d'un

morceau cette dédicace en allemand:

_À ma pauvre chère petite victime_

et une date au-dessous.

Elle connaissait bien cette date.--Elle fut prise d'un tel trouble

qu'elle ne put continuer. Elle posa le cahier, et, priant son frère de

jouer, elle alla dans sa chambre et s'y enferma. Olivier, tout au

plaisir de cette musique nouvelle, se mit à jouer, sans remarquer

l'émotion de sa sœur. Antoinette, assise dans la chambre à côté,

comprimait les battements de son cœur. Brusquement, elle se leva et

chercha dans son armoire un petit carnet de notes de dépenses, pour

retrouver la date de son départ d'Allemagne, et la date mystérieuse.

Elle le savait d'avance: oui, c'était bien le soir de la

représentation où elle assistait avec Christophe. Elle se coucha sur

son lit, et ferma les yeux, rougissante, les mains serrées sur son

sein, écoutant la chère musique. Son cœur était noyé de

reconnaissance... Ah! pourquoi la tête lui faisait-elle si mal?

Olivier, ne voyant plus reparaître sa sœur, entra chez elle, quand il

eut fini de jouer, et la trouva étendue. Il lui demanda si elle était

souffrante. Elle parla d'un peu de lassitude, et se releva pour lui

tenir compagnie. Ils causèrent; mais elle ne répondait pas tout de

suite à ses questions: elle avait l'air de revenir de très loin; elle

souriait, rougissait, s'excusait sur un fort mal de tête qui la rendait

sotte. Enfin, Olivier partit. Elle lui avait demandé de laisser le

cahier de mélodies. Elle resta longtemps seule dans la nuit, à les

lire au piano, sans jouer, effleurant à peine une note de-ci de-là,

très doucement, de peur que ses voisins ne se plaignissent. Elle ne

lisait même pas, le plus souvent, elle rêvait, elle était emportée

par un élan de gratitude et de tendresse vers cette âme qui avait eu

pitié d'elle, qui avait lu en elle, avec l'intuition mystérieuse de la

bonté. Elle ne pouvait fixer ses pensées. Elle était heureuse et

triste,--triste!... Ah! comme la tête lui faisait mal!

Elle passa la nuit dans des rêves doux et pénibles, une mélancolie

accablante. Dans la journée, pour secouer sa torpeur, elle voulut

sortir un peu. Quoique la tête continuât à la faire souffrir,--pour

se donner un but, elle alla faire des emplettes à un grand magasin.

Elle ne pensait guère à ce qu'elle faisait. Sans se l'avouer, elle

pensait à Christophe. Comme elle sortait, harassée, triste à mourir,

au milieu de la cohue, elle aperçut sur le trottoir, de l'autre côté

de la rue, Christophe qui passait. Il la vit en même temps.

Aussitôt,--(ce fut irréfléchi)--elle tendit les mains vers lui.

Christophe s'arrêta: cette fois, il la reconnaissait. Déjà, il

sautait sur la chaussée, pour venir à Antoinette; et Antoinette

s'efforçait d'aller à sa rencontre. Mais le flot brutal de la foule

l'emporta comme une paille, tandis qu'un cheval d'omnibus, s'abattant

sur l'asphalte glissant, formait devant Christophe une digue, contre

laquelle se brisa aussitôt le double courant des voitures, amoncelant

pour quelques instants une barrière inextricable. Christophe, malgré

tout, s'obstinait à passer: il se trouva pris au milieu des voitures,

sans pouvoir avancer ni reculer. Quand il réussit à se dégager enfin

et à atteindre la place où il avait vu Antoinette, elle était déjà

loin: elle avait fait de vains efforts pour se débattre contre le

torrent humain; puis, elle s'était résignée, elle n'avait plus

essayé de lutter; elle avait le sentiment d'une fatalité qui pesait

sur elle, et s'opposait à sa rencontre avec Christophe: on ne pouvait

rien contre la fatalité. Et quand elle avait réussi à sortir de la

foule, elle n'avait plus tenté de revenir sur ses pas; une honte

l'avait prise: qu'oserait-elle lui dire? Qu'avait-elle osé faire?

Qu'avait-il pu penser?--Elle s'enfuit chez elle.

Elle ne se sentit rassurée que quand elle fut rentrée. Mais une fois

dans sa chambre, dans l'ombre, elle resta assise devant sa table, sans

avoir le courage d'enlever son chapeau ni ses gants. Elle était

malheureuse de n'avoir pu lui parler; et, en même temps, elle avait une

lumière dans le cœur; elle ne voyait plus l'ombre, elle ne voyait plus

le mal qui la travaillait. Elle repassait indéfiniment tous les

détails de la scène qui avait eu lieu; et elle les modifiait, elle se

représentait ce qui serait arrivé, si telle circonstance avait été

autre. Elle se voyait tendant les bras vers Christophe, elle voyait

l'expression de joie de Christophe en la reconnaissant, et elle riait,

et elle rougissait. Elle rougissait; et, seule, dans l'obscurité de sa

chambre, où nul ne pouvait la voir, elle lui tendait les bras, de

nouveau. Ah! c'était plus fort qu'elle: elle se sentait disparaître,

et elle cherchait instinctivement à s'accrocher à la puissante vie qui

passait auprès d'elle, et qui avait eu pour elle un regard de bonté.

Son cœur plein de tendresse et d'angoisse lui criait, dans la nuit:

--Au secours! Sauvez-moi!

Elle se souleva toute fiévreuse pour allumer la lampe, pour prendre du

papier, une plume. Elle écrivit à Christophe. Jamais cette fille

rougissante et fière n'eût pensé à lui écrire, si elle n'avait

été livrée à la maladie. Elle ne savait ce qu'elle écrivait. Elle

n'était plus maîtresse d'elle-même. Elle l'appelait, elle lui disait

qu'elle l'aimait... Au milieu de sa lettre, elle s'arrêta,

épouvantée. Elle voulut refaire la lettre: son élan était brisé; sa

tête était vide et brûlante; elle avait une peine horrible à trouver

ses mots; la fatigue l'écrasait. Elle avait honte... À quoi bon tout

cela? Elle savait bien quelle cherchait à se duper, qu'elle n'enverrait

jamais cette lettre... Quand même elle l'eût voulu, comment

l'eût-elle fait parvenir? Elle n'avait pas l'adresse de Christophe...

Pauvre Christophe! Et que pourrait-il pour elle, même s'il savait tout,

s'il était bon pour elle?... Trop tard! Non, non, tout était vain;

c'était un dernier effort d'oiseau qui étouffe, et qui bat des ailes

éperdument. Il fallait se résigner...

Elle resta longtemps encore devant sa table, absorbée, sans pouvoir

s'arracher à son immobilité. Il était plus de minuit, quand elle se

leva péniblement,--vaillamment. Par une habitude machinale, elle serra

les brouillons de sa lettre dans un livre de sa petite bibliothèque,

n'ayant le courage, ni de les ranger, ni de les déchirer. Puis elle se

coucha, grelottante de fièvre. Le mot de l'énigme se découvrait: elle

sentait s'accomplir la volonté de Dieu.

Et une grande paix descendit en elle.

Le dimanche matin, Olivier, venant de l'École, trouva Antoinette

au lit, avec un peu de délire. Un médecin fut appelé. Il constata

une phtisie aiguë.

Antoinette avait pris conscience de son état, dans les derniers jours;

elle avait découvert enfin la raison du trouble moral, qui

l'épouvantait. Pour la pauvre petite, qui avait honte d'elle-même,

c'était presque un soulagement de penser qu'elle n'y était pour rien,

que la maladie en était cause. Elle avait eu la force de prendre

quelques précautions, de brûler ses papiers, de préparer une lettre

pour Mme Nathan: elle la priait de vouloir bien veiller sur son frère,

dans les premières semaines après sa «mort»--(elle n'osait pas

écrire ce mot...)

Le médecin ne put rien: le mal était trop fort, et la constitution

d'Antoinette était usée par les années de fatigues.

Antoinette était calme. Depuis qu'elle se sentait perdue, elle était

délivrée de ses angoisses. Elle repassait dans sa pensée toutes les

épreuves qu'elle avait traversées; elle revoyait son œuvre accomplie,

son cher Olivier sauvé; et une joie ineffable la pénétrait. Elle se

disait:

--C'est moi qui ai fait cela.

Elle se reprochait son orgueil:

--Seule, je n'aurais rien pu. C'est Dieu qui m'a aidée.

Et elle remerciait Dieu de lui avoir accordé de vivre jusqu'à ce

qu'elle eût fait sa tâche. Elle avait bien le cœur serré qu'il lui

fallût s'en aller maintenant; mais elle n'osait pas se plaindre: c'eût

été ingrat envers Dieu, qui aurait pu la rappeler plus tôt. Et que

serait-il arrivé, si elle était partie, un an plus tôt?--Elle

soupirait, et s'humiliait avec reconnaissance.

Malgré son oppression, elle ne se plaignait point,--sauf dans les

lourds sommeils, où elle gémissait parfois, comme un petit enfant.

Elle regardait les choses et les gens avec un sourire résigné. La vue

d'Olivier lui était une joie perpétuelle. Elle l'appelait des lèvres,

sans parler: elle voulait qu'il posât sa tête sur l'oreiller près

d'elle; et, les yeux près des yeux, elle le regardait longuement, en

silence. Enfin, elle se soulevait, lui serrant la tête entre ses mains,

et disait:

--Ah! Olivier!... Olivier!...

Elle enleva de son cou la médaille qu'elle portait, et la mit au cou de

son frère. Elle recommanda son cher Olivier à son confesseur, à son

médecin, à tous. On sentait qu'elle vivait désormais en lui, que, sur

le point de mourir, elle se réfugiait dans cette vie, comme dans une

île. Par moments, elle semblait grisée par une exaltation mystique de

tendresse et de foi, elle ne sentait plus son mal; la tristesse était

devenue joie,--une joie divine, qui rayonnait sur sa bouche, dans ses

yeux. Elle répétait:

--Je suis heureuse...

La torpeur la gagnait. Dans ses derniers instants de conscience, ses

lèvres remuaient, on voyait qu'elle se récitait quelque chose. Olivier

vint à son chevet, et se pencha sur elle. Elle le reconnut encore, et

lui sourit faiblement; ses lèvres continuaient de remuer, et ses yeux

étaient pleins de larmes. On n'entendait pas ce qu'elle voulait dire...

Mais Olivier saisit, comme un souffle, ces mots de la vieille chanson,

qu'ils aimaient tant, qu'elle lui avait chantée bien des fois:

_I will come again, my sweet and bonny, I will come again._

(«Je reviendrai, bien-aimé, je reviendrai...»)

Puis, elle retomba dans sa torpeur... Et elle s'en alla.

Elle inspirait, sans le savoir, une sympathie profonde à beaucoup de

personnes qu'elle ne connaissait pas: ainsi, dans sa propre maison, dont

elle ignorait jusqu'au nom des locataires. Olivier reçut des marques de

compassion de gens qui lui étaient étrangers. L'enterrement

d'Antoinette ne fut pas délaissé, comme l'avait été celui de sa

mère. Des amis, des camarades de son frère, des familles chez qui elle

avait donné des leçons, des êtres auprès desquels elle avait passé,

muette, ne disant rien de sa vie, et qui ne lui en disaient rien, mais

qui l'admiraient en secret, sachant son dévouement, même de pauvres

gens, la femme de ménage qui l'aidait, de petits fournisseurs du

quartier, la suivirent jusqu'au cimetière. Olivier avait été, dès le

soir de la mort, recueilli par Mme Nathan, emmené malgré lui, distrait

de force de sa douleur.

C'était bien le seul moment de sa vie, où il lui fût possible de

résister à une telle catastrophe,--le seul où il ne lui fût pas

permis de se livrer tout entier à son désespoir. Il venait de

commencer une vie nouvelle, il faisait partie d'un groupe, il était

entraîné par le courant, en dépit qu'il en eût. Les occupations et

les soucis de son École, la fièvre intellectuelle, les examens, la

lutte pour la vie, l'empêchaient de s'enfermer en lui: il ne pouvait

être seul. Il en souffrait: mais ce fut son salut. Un an plus tôt,

quelques années plus tard, il était perdu.

Cependant, il s'isola autant qu'il put dans le souvenir de sa sœur. Il

eut le chagrin de ne pouvoir conserver l'appartement, où ils avaient

vécu ensemble: il n'avait pas d'argent. Il espérait que ceux qui

semblaient s'intéresser à lui comprendraient sa détresse de ne

pouvoir sauver ce qui avait été à elle. Mais personne ne parut

comprendre. Avec de l'argent emprunté en partie, en partie gagné par

des répétitions, il loua une mansarde, où il entassa tout ce qu'il

put faire tenir des meubles de sa sœur: son lit, sa table, son

fauteuil. Il s'y fit un sanctuaire de son souvenir. Il allait s'y

réfugier, les jours où il était abattu. Ses camarades croyaient qu'il

avait une liaison. Il était là pendant des heures, à rêver d'elle,

le front dans les mains: car il avait le malheur de ne posséder aucun

portrait d'elle, qu'une petite photographie prise quand elle était

enfant, et qui les représentait tous deux ensemble. Il lui parlait. Il

pleurait... Où était-elle? Ah! si elle avait été seulement à

l'autre bout du monde, en quelque lieu que ce fût, si inaccessible que

ce fût,--avec quelle joie, quelle ardeur invincible, il se fût lancé

à la recherche, à travers mille souffrances, dût-il marcher pieds nus

pendant des siècles, si du moins chacun de ses pas l'avait rapproché

d'elle!... Oui, même s'il n'avait eu qu'une chance sur mille d'arriver

jusqu'à elle... Mais rien... Nul moyen de la rejoindre jamais... Quelle

solitude! Comme il était livré, maladroit, enfantin dans la vie,

maintenant qu'elle n'était plus là pour l'aimer, le conseiller, le

consoler!... Celui qui a eu le bonheur de connaître, une fois dans le

monde, l'intimité complète, sans limites, d'un cœur ami, a connu la

plus divine joie,--une joie qui le rendra misérable, tout le reste de

sa vie...

_Nessun maggior dolore che incordarsi del tempo felice

nella miseria..._

Le pire des malheurs est, pour les âmes faibles et tendres, d'avoir

une fois connu le plus grand des bonheurs.

Mais si triste qu'il soit de perdre, au début de sa vie, ceux qu'on

aime, c'est encore moins affreux que plus tard, quand les sources de la

vie sont taries. Olivier était jeune; et, malgré son pessimisme natif,

malgré son infortune, il avait besoin de vivre. Il semblait

qu'Antoinette, en mourant, eût soufflé une partie de son âme à son

frère. Il le croyait. Sans avoir la foi, comme elle, il se persuadait

obscurément que sa sœur n'était pas tout à fait morte, qu'elle

vivait en lui, ainsi qu'elle l'avait promis. Une croyance de Bretagne

veut que les jeunes morts ne soient pas morts: ils continuent de flotter

aux lieux où ils vécurent, jusqu'à ce qu'ils aient accompli la durée

normale de leur existence.--Ainsi, Antoinette continuait de grandir

auprès d'Olivier.

Il relisait les papiers qu'il avait trouvés d'elle. Par malheur, elle

avait presque tout brûlé. D'ailleurs, elle n'était pas femme à tenir

registre de sa vie intérieure. Elle eût rougi de dévêtir sa pensée.

Elle avait seulement un petit carnet de notes presque incompréhensibles

pour tout autre que pour elle,--un agenda minuscule, où elle avait

inscrit, sans aucune remarque, certaines dates, certains petits

événements de sa vie journalière, qui avaient été pour elle

l'occasion de joies et d'émotions, qu'elle n'avait pas besoin de noter

en détail, pour les revivre. Presque toutes ces dates se rapportaient

à des faits de la vie d'Olivier. Elle avait conservé, sans en perdre

une seule, toutes les lettres qu'il lui avait écrites.--Hélas! il

avait été moins soigneux: il avait laissé perdre presque toutes

celles qu'il avait reçues d'elle. Qu'avait-il besoin de lettres? Il

pensait qu'il aurait toujours sa sœur: la chère source de tendresse

semblait intarissable; il se croyait sûr de pouvoir y rafraîchir

toujours ses lèvres et son cœur; il avait gaspillé avec imprévoyance

l'amour qu'il en avait reçu, et dont il eût voulu maintenant

recueillir jusqu'aux moindres gouttelettes... Quelle émotion il eut,

quand, feuilletant un des livres de poésie d'Antoinette, il y trouva,

sur un chiffon de papier, ces mots écrits au crayon:

--«Olivier, mon cher Olivier!...»

Il fut sur le point de défaillir. Il sanglotait, pressant contre ses

lèvres la bouche invisible, qui de la tombe lui parlait.--Depuis ce

jour, il prit chacun de ses livres, et chercha page par page si elle n'y

avait point laissé quelque autre confidence. Il trouva le brouillon de

la lettre à Christophe. Il apprit alors le roman silencieux qui

s'était ébauché en elle; il pénétra pour la première fois dans sa

vie sentimentale, qu'il ignorait, et qu'il n'avait pas cherché à

connaître; il revécut les derniers jours de trouble, où, abandonnée

par lui, elle tendait les bras vers l'ami inconnu. Jamais elle ne lui

avait confié qu'elle avait déjà vu Christophe. Quelques lignes de sa

lettre lui révélaient qu'ils s'étaient rencontrés naguère en

Allemagne. Il comprenait que Christophe avait été bon pour Antoinette,

dans une circonstance dont il ne savait point les détails, et que de

là datait le sentiment d'Antoinette, dont elle avait gardé le secret

jusqu'à la fin.

Christophe, qu'il aimait déjà pour la beauté de son art, lui devint

sur-le-champ indiciblement cher. Elle l'avait aimé: il semblait à

Olivier que c'était elle encore qu'il aimait en Christophe. Il fit tout

pour se rapprocher de lui. Ce ne fut pas facile de retrouver ses traces.

Christophe avait disparu, après son échec, dans l'immense Paris; il

s'était retiré de tous, et nul ne s'occupait de lui. Après des mois,

le hasard fit qu'Olivier rencontra dans la rue Christophe, blême et

creusé par la maladie dont il sortait à peine. Mais il n'eut pas le

courage de l'arrêter. Il le suivit de loin, jusqu'à sa maison. Il

voulut lui écrire: il ne put s'y décider. Que lui écrire? Olivier

n'était pas seul, Antoinette était avec lui: son amour, sa pudeur

avaient passé en lui; la pensée que sa sœur avait aimé Christophe le

rendait devant Christophe, rougissant, comme s'il avait été elle. Et,

pourtant, qu'il eût voulu parler d'elle avec lui!--Mais il ne le

pouvait pas. Son secret lui scellait les lèvres.

Il cherchait à rencontrer Christophe. Il allait partout où il pensait

que Christophe pouvait aller. Il brûlait du désir de lui tendre la

main. Et dès qu'il le voyait, il se cachait, pour n'être pas vu de

lui.

Enfin, Christophe le remarqua, dans un salon ami, où ils se trouvèrent

un soir. Olivier se tenait loin de lui, et il ne disait rien; mais il le

regardait. Et sans doute qu'Antoinette, ce soir-là, était avec

Olivier: car Christophe la vit dans les yeux d'Olivier; et ce fut son

image, brusquement évoquée, qui le fit venir, à travers tout le

salon, vers le messager inconnu, qui lui apportait, comme un jeune

Hermès, le salut triste et doux de l'ombre bienheureuse.

[Footnote 1: _La Révolte._]

[Footnote 2: _La Foire sur la Place._]

DANS LA MAISON

PRÉFACE

À LA PREMIÈRE ÉDITION

_AUX AMIS DE JEAN-CHRISTOPHE_

_Depuis des années, J'ai si bien pris L'habitude de causer mentalement

avec mes amis absents, connus et inconnus, que J'éprouve aujourd'hui le

besoin de le faire à voix haute. Je serais un ingrat, si je ne les

remerciais pour tout ce que je leur dois. Depuis que j'ai commencé

d'écrire cette longue histoire de_ Jean-Christophe, _c'est avec et pour

eux que j'écris. Ils m'ont encouragé, suivi avec patience, réchauffé

de leur sympathie. Si j'ai pu leur faire quelque bien, ils m'en ont fait

beaucoup plus. Mon ouvrage est le fruit de nos pensées unies._

_Lorsque j'ai débuté, je n'osais pas espérer que nous serions plus

d'une poignée d'amis: mon ambition ne dépassait pas la maison de

Socrate. Mais, d'année en année, j'ai senti davantage combien nous

étions de frères à aimer les mêmes choses, à souffrir des mêmes

choses, en province comme à Paris, hors de France comme en France. J'en

ai eu la preuve, quand parut le volume, où Christophe décharge sa

conscience--et la mienne,--en disant son mépris pour_ La Foire sur la

Place. _Aucun de mes livres n'a éveillé un écho plus immédiat. C'est

qu'il n'était pas seulement ma voix, mais celle de mes amis. Ils savent

bien que Christophe est à eux autant qu'à moi. Nous avons mis en lui

beaucoup de notre âme commune._

*

* *

_Puisque Christophe leur appartient, je dois à ceux qui me lisent

quelques explications sur le volume que je leur présente aujourd'hui.

Pas plus que dans_ La Foire sur la Place, _ils ne trouveront ici

d'aventures de roman, et la vie du héros y semble interrompue._

_Il me faut exposer les conditions où j'ai entrepris l'ensemble

de mon œuvre._

_J'étais isolé. J'étouffais, comme tant d'autres en France, dans un

monde moral ennemi; je voulais respirer, je voulais réagir contre une

civilisation malsaine, contre une pensée corrompue par une fausse

élite, je voulais dire à cette élite: «Tu mens, tu ne représentes

pas la France.»_

_Pour cela, il me fallait un héros aux yeux et au cœur purs, qui eût

l'âme assez haute pour avoir le droit de parler, et la voix assez forte

pour se faire entendre. J'ai bâti patiemment ce héros. Avant de me

décider à écrire la première ligne de l'ouvrage, je l'ai porté en

moi, dix ans; Christophe ne s'est mis en route que quand j'avais déjà

reconnu pour lui la route jusqu'au bout; et tels chapitres de_ La Foire

sur la Place, _tels volumes de la fin de_ Jean-Christophe[3], _ont été

écrits avant_ L'Aube, _ou en même temps. La vision de la France, qui

se reflète en Christophe et en Olivier, avait, dès le début, sa place

marquée dans ce livre. Il n'y faut donc pas voir une déviation de

l'œuvre, mais une halte prévue, en cours de route, une de ces grandes

terrasses de la vie, d'où l'on contemple la vallée que l'on vient de

traverser et l'horizon lointain vers lequel on va se remettre en

marche._

_Il est clair que je n'ai jamais prétendu écrire un roman, dans ces

derniers volumes_ (La Foire sur la Place _et_ Dans la Maison), _pas plus

que dans le reste de l'ouvrage. Qu'est-ce donc que cette œuvre? Un

poème?--Qu'avez-vous besoin d'un nom? Quand vous voyez un homme, lui

demandez-vous s'il est un roman ou un poème? C'est un homme que j'ai

créé. La vie d'un homme ne s'enferme point dans le cadre d'une forme

littéraire. Sa loi est en elle; et chaque vie a sa loi. Son régime est

celui d'une force de la nature. Certaines vies humaines sont des lacs

tranquilles, d'autres de grands deux clairs où voguent les nuages,

d'autres des plaines fécondes, d'autres des cimes déchiquetées._

Jean-Christophe _m'est apparu comme un fleuve; je l'ai dit, dès les

premières pages.--Il est, dans le cours des fleuves, des zones où ils

s'étendent, semblent dormir, reflétant la campagne qui les entoure, et

le ciel. Ils n'en continuent pas moins de couler et changer; et parfois,

cette immobilité feinte recouvre un courant rapide, dont la violence se

fera sentir plus loin, au premier obstacle. Telle est l'image de ce

volume de_ Jean-Christophe. _Et maintenant que le fleuve s'est

longuement amassé, absorbant les pensées de l'une et de l'autre rives,

il va reprendre son cours vers la mer,--où nous allons tous._

_R. R._

Janvier 1909.

_PREMIÈRE PARTIE_

Jean-Christophe Volume 3 Antoinette, Dans la maison, Les Amies · 第 8 / 36 段