Dès l'aube rougissante sur la campagne blême, entre Dôle et

Pontarlier, le spectacle des champs qui s'éveillaient, le gai soleil

qui se levait de la terre,--le soleil échappé comme eux de la prison

des rues, des maisons poussiéreuses, des fumées grasses de Paris,--les

prairies frissonnantes, qu'enveloppait la buée légère de leur haleine

blanche comme le lait; les moindres détails de la route: un petit

clocher de village, un filet d'eau entrevu, une ligne bleue de collines

flottant au fond de l'horizon; l'angélus grêle et touchant que le vent

apportait du lointain, à un arrêt du train au milieu de la campagne

assoupie; les graves silhouettes d'un troupeau de vaches qui rêvaient

sur un talus, au-dessus du chemin,--tout absorbait l'attention

d'Antoinette et de son frère: tout leur semblait nouveau. Ils étaient

comme deux arbres desséchés, qui boivent l'eau du ciel avec délices.

Puis, ce fut, au matin, la douane suisse où il fallut descendre. Une

petite gare en rase campagne. On avait un peu mal au cœur de la

mauvaise nuit, et on était frissonnant de la fraîcheur humide de

l'aube; mais il faisait calme, le ciel était pur, le souffle des

prairies montait autour de vous, coulait dans votre bouche, sur votre

langue, le long de votre gorge, jusqu'au fond de votre poitrine, comme

un petit ruisseau; et l'on prenait, debout, à une table en plein air,

le café chaud qui ranime, avec le lait crémeux, doux comme le ciel, et

sentant bon l'herbe et les fleurs des champs.

Ils montèrent dans les wagons suisses, dont la disposition, nouvelle

pour eux, leur causa un plaisir enfantin. Mais comme Antoinette était

lasse! Elle ne s'expliquait pas ce malaise qui la tenait. Pourquoi

voyait-elle que tout cela, autour d'elle, était si joli, si

intéressant, et y goûtait-elle si peu de plaisir? N'était-ce pas tout

ce qu'elle rêvait depuis des années: un beau voyage, son frère à

côté d'elle, les soucis d'avenir écartés, la chère nature?...

Qu'avait-elle donc? Elle se le reprochait, et elle s'obligeait à

admirer, à partager la joie naïve de son frère...

Ils s'arrêtèrent à Thun. Ils devaient en repartir, le lendemain, pour

la montagne. Mais, la nuit à l'hôtel, Antoinette fut prise d'une

grosse fièvre, avec des vomissements et des douleurs de tête. Olivier

s'affola aussitôt, et passa une nuit d'inquiétudes. Il fallut faire

venir un médecin, dès le matin:--(surcroît de dépenses non prévu,

et qui n'était pas négligeable pour leur petite bourse.)--Le médecin

ne trouva rien de grave pour l'instant, mais une extrême fatigue, une

constitution ruinée. Il ne pouvait être question de continuer le

voyage, tout de suite. Le docteur défendit à Antoinette de se lever,

de tout le jour: et il laissa entendre qu'ils devraient peut-être

rester plus longtemps encore à Thun. Ils étaient désolés,--bien

contents tout de même d'en être quittes à ce prix, après ce qu'ils

avaient pu craindre. Mais il était dur de venir de si loin pour rester

enfermés dans une mauvaise chambre d'hôtel, où le soleil brûlant

donnait, comme dans une serre. Antoinette voulut que son frère se

promenât. Il fit quelques pas hors de l'hôtel; il vit l'Aar avec sa

belle robe verte, et, dans le lointain du ciel, une cime blanche qui

flottait: il en fut bouleversé de joie; mais cette joie, il ne pouvait

la porter, seul. Il revint précipitamment dans la chambre de sa sœur,

il lui dit tout ému ce qu'il venait de voir; et, comme elle s'étonnait

qu'il fût rentré si tôt, et l'engageait à se promener de nouveau, il

dit, comme autrefois, quand il était revenu du concert du Châtelet:

--Non, non, c'est trop beau: cela me fait mal de le voir sans toi.

Ce sentiment n'avait rien de nouveau pour eux: ils savaient qu'il leur

fallait être tous deux pour être soi tout entier. Mans il était

toujours bon de se l'entendre dire. Cette tendre parole fit plus de bien

à Antoinette que toutes les médecines. Elle souriait maintenant,

heureuse et alanguie.--Et, après une bonne nuit, quoique ce ne fût pas

très prudent de partir déjà, elle décida qu'ils se sauveraient de

bonne heure, sans prévenir le médecin, qui n'aurait qu'à les retenir

encore. L'air pur et le plaisir de voir les belles choses ensemble

firent qu'elle n'eut pas à payer cette imprudence, et qu'ils

arrivèrent, sans autre contretemps, au but de leur voyage,--un village

dans la montagne, au-dessus du lac, à quelque distance de Spiez.

Ils y passèrent trois ou quatre semaines, dans un petit hôtel.

Antoinette n'eut plus de nouvel accès de fièvre; mais elle ne se remit

jamais bien. Elle sentait une lourdeur dans la tête, un poids

insupportable, des malaises continuels. Olivier la questionnait souvent

sur sa santé: il eût voulu la voir moins pâle; mais il était grisé

par la beauté du pays, et, d'instinct, il écartait les pensées

tristes; quand elle lui assurait qu'elle était très bien portante, il

voulait croire que c'était vrai,--bien qu'il sût le contraire.

D'ailleurs, elle jouissait profondément de l'exubérance de son frère,

de l'air, du repos surtout. Que c'était bon de se reposer enfin, après

ces terribles années!

Olivier voulait l'entraîner dans ses promenades: elle eût été

heureuse de partager ses courses; mais plusieurs fois, après être

vaillamment partie, elle fut forcée de s'arrêter, au bout de vingt

minutes, sans souffle et le cœur défaillent. Alors, il continuait seul

ses excursions,--des ascensions inoffensives, mais qui la tenaient dans

des transes, jusqu'à ce qu'il fût rentré. Ou bien, ils faisaient

ensemble de petites promenades: elle, appuyée sur son bras, marchant à

petits pas, causant tous deux, lui surtout devenu très loquace, riant,

disant ses projets, racontant des drôleries. Du chemin à mi-côte,

au-dessus de la vallée, ils regardaient les nuages blancs se mirer dans

le lac immobile, et les bateaux nager comme des insectes à la surface

d'une mare; ils aspiraient l'air tiède et la musique des clochettes de

troupeaux, que le vent apportait de très loin, par bouffées, avec

l'odeur des foins coupés et la résine chaude. Et ils rêvaient

ensemble du passé, et de l'avenir, et du présent qui leur semblait de

tous les rêves le plus irréel et le plus enivrant. Antoinette se

laissait gagner quelquefois par la belle humeur enfantine de son frère:

ils jouaient à se poursuivre, à se jeter de l'herbe. Et un jour, il la

vit rire, comme autrefois, quand ils étaient enfants, de ce bon rire

fou de petite fille, insouciant, transparent comme une source, et que

depuis des années il n'avait pas entendu.

Mais, le plus souvent, Olivier ne résistait pas au plaisir d'aller

faire de longues courses. Il en avait un peu de remords ensuite, il

devait se reprocher plus tard de n'avoir pas assez profité des chères

conversations avec sa sœur. Même à l'hôtel, il la laissait souvent

seule. Il y avait un petit cercle de jeunes hommes et de jeunes filles,

à l'écart duquel ils s'étaient tenus d'abord. Puis, Olivier, timide

et attiré par eux, s'était joint à leur groupe. Il avait été sevré

d'amis; il n'avait guère connu, en dehors de sa sœur, que ses

grossiers camarades de lycée et leurs maîtresses, qui lui inspiraient

du dégoût. Ce lui était une douceur de se trouver au milieu de

garçons et de filles de son âge, bien élevés, aimables et gais. Bien

qu'il fût très sauvage, il avait une curiosité naïve, un cœur

sentimental et chastement sensuel, qu'hypnotisaient toutes les petites

flammes pâlottes et falotes, qui brillent dans les yeux féminins.

Lui-même pouvait plaire, en dépit de sa timidité. Le candide besoin

qu'il avait d'aimer et d'être aimé lui prêtait, a son insu, une

grâce juvénile, et lui faisait trouver des mots, des gestes, des

prévenances affectueuses, que leur gaucherie même rendait plus

attrayants. Il avait le don de la sympathie. Quoi que son intelligence,

devenue très ironique dans la solitude, lui fit voir de la vulgarité

des gens et de leurs défauts, que souvent il haïssait,--quand il

était en face d'eux, il ne voyait plus que leurs yeux, où s'exprimait

un être qui mourrait un jour, un être qui n'avait qu'une vie, comme

lui, et qui la perdrait bientôt, comme lui: alors, il sentait pour cet

être une affection involontaire; pour rien au monde, il n'aurait pu lui

faire de la peine, en cet instant; qu'il le voulût ou non, il fallait

qu'il fût aimable. Il était faible: et, par là, fait pour plaire au

«monde», qui pardonne tous les vices, et même toutes les

vertus,--hors une seule: la force, qui est la condition de toutes les

autres.

Antoinette ne se mêlait pas à cette jeune compagnie. Sa santé, sa

fatigue, un accablement moral, sans cause apparente, la paralysaient. Au

cours des longues années de soucis et de travail acharné, qui usent le

corps et l'âme, les rôles avaient été intervertis entre elle et son

frère; elle se sentait maintenant loin du monde, loin de tout, si

loin!... Elle n'y pouvait plus rentrer: toutes ces conversations, ce

bruit, ces rires, ces petits intérêts, l'ennuyaient, la lassaient, la

blessaient presque. Elle souffrait d'être ainsi: elle eût voulu

ressembler à ces autres jeunes filles, s'intéresser à ce qui les

intéressait, rire de ce qui les faisait rire... Elle ne pouvait

plus!... Elle avait le cœur serré, il lui semblait qu'elle était

morte. Le soir, elle s'enfermait chez elle; et souvent, elle n'allumait

même pas sa lampe; elle restait assise dans l'obscurité, tandis

qu'Olivier, en bas, dans le salon, s'abandonnait à la douceur d'un de

ces petits amours romanesques, dont il était coutumier. Elle ne sortait

de son engourdissement que quand elle l'entendait remonter à son

étage, riant et bavardant encore avec ses amies, échangeant

d'interminables bonsoirs sur le pas de leurs portes, sans pouvoir se

décider à se séparer. Alors, Antoinette souriait dans sa nuit et elle

se levait pour rallumer l'électricité. Le rire de son frère la

ranimait.

L'automne avançait. Le soleil s'éteignait. La nature se fanait. Sous

l'ouate des brumes et des nuages d'octobre, les couleurs s'amortirent;

la neige vint sur les hauteurs, et le brouillard dans la plaine. Les

voyageurs s'en allèrent, un à un, puis par bandes. Et ce fut la

tristesse de voir partir les amis, même les indifférents, et, plus que

tout, l'été, le temps de calme et de bonheur qui avait été une oasis

dans la vie. Ils firent une dernière promenade ensemble, un jour

d'automne voilé, dans la forêt, le long de la montagne. Ils ne

parlaient pas, ils rêvaient mélancoliques, se serrant frileusement

l'un contre l'autre, enveloppés dans leurs manteaux aux collets

relevés, leurs doigts entrelacés. Les bois humides se taisaient,

pleuraient en silence. On entendait au fond le cri doux et craintif d'un

oiseau solitaire, qui sentait venir l'hiver. Une clochette cristalline

de troupeau tintait dans le brouillard, lointaine, presque éteinte,

comme si elle résonnait au fond de leur poitrine...

Ils revinrent à Paris. Tous deux étaient tristes. Antoinette n'avait

pas recouvré la santé.

Il fallut s'occuper du trousseau qu'Olivier devait apporter à l'École.

Antoinette y dépensa ses dernières économies; elle vendit même en

secret quelques bijoux. Qu'importe? Ne le lui rendrait-il pas plus

tard?--Et puis, elle avait si peu de besoins, maintenant qu'il ne serait

plus là!... Elle s'empêchait de penser à ce qui arriverait, quand il

ne serait plus là; elle travaillait au trousseau, elle mettait à cette

tâche toute l'ardente tendresse qu'elle avait pour son frère, et le

pressentiment que ce serait la dernière chose qu'elle ferait pour lui.

Ils ne se quittaient plus, pendant les derniers jours qu'ils avaient à

passer ensemble; ils avaient peur d'en perdre le moindre instant. Le

dernier soir, ils restèrent très tard, au coin du feu, Antoinette

assise dans l'unique fauteuil de l'appartement, Olivier sur un tabouret

à ses pieds, se faisant câliner, suivant son habitude de grand enfant

gâté. Il était soucieux--curieux aussi--de la vie nouvelle qui allait

commencer. Antoinette pensait que c'était fini de leur chère

intimité, et se demandait avec terreur ce qui adviendrait d'elle. Comme

s'il voulait lui rendre cette pensée plus cuisante, il ne fut jamais si

tendre que ce dernier soir, avec la coquetterie innocente de ces êtres

qui attendent l'heure du départ pour montrer ce qu'ils ont de meilleur

et de plus charmant. Il se mit au piano, et lui joua longuement les

pages qu'ils aimaient le mieux de Mozart et de Gluck,--ces visions de

bonheur attendri et de tristesse sereine, auxquelles était associée

tant de leur vie passée.

L'heure de la séparation venue, Antoinette accompagna Olivier jusqu'à

la porte de l'École. Elle rentra. Elle était seule, encore une fois.

Mais ce n'était plus, comme dans le voyage d'Allemagne, une séparation

à laquelle il dépendait d'elle-même de mettre fin, quand elle ne

pourrait plus la supporter. Cette fois, elle restait: c'était lui qui

était parti, pour longtemps, pour la vie. Cependant, elle était si

maternelle qu'à ce premier moment elle songea moins à elle qu'à lui,

elle se préoccupait de ces premiers jours d'une vie si différente, des

brimades de l'École, et de ces petits ennuis inoffensifs, mais qui

prennent facilement des proportions inquiétantes dans le cerveau des

gens qui vivent seuls et sont habitués à se tourmenter pour ce qu'ils

aiment. Ce souci eut du moins le bienfait de la distraire un peu de sa

solitude. Elle pensait déjà à la demi-heure, où elle pourrait le

voir, le lendemain au parloir. Elle y arriva un quart d'heure à

l'avance. Il fut très gentil pour elle, mais tout occupé et amusé de

ce qu'il avait vu. Les jours suivants, où elle venait toujours pleine

de tendresse inquiète, le contraste s'accentua entre ce que ces

instants d'entretien étaient pour lui, et ce qu'ils étaient pour elle.

Pour elle, c'était toute sa vie, maintenant. Lui, il aimait tendrement

Antoinette, sans doute: mais on ne pouvait pas lui demander de penser

uniquement à elle. Une ou deux fois, il arriva en retard au parloir. Un

autre jour, quand elle lui demanda s'il s'ennuyait, il répondit que

non. C'étaient de petits coups de poignard dans le cœur

d'Antoinette.--Elle s'en voulait d'être ainsi; elle se traitait

d'égoïste; elle savait très bien que ce serait absurde, que ce serait

même mal et contre nature qu'il ne pût se passer d'elle, ni elle de

lui, qu'elle n'eût pas d'autre objet dans la vie. Oui, elle savait tout

cela. Mais que lui servait-il de le savoir? Elle n'y pouvait rien, si,

depuis dix ans, sa vie entière était vouée à cette unique pensée:

son frère. Maintenant que cet unique intérêt de sa vie lui était

arraché, elle n'avait plus rien.

Elle essaya courageusement de se reprendre à ses occupations, à la

lecture, à la musique, aux livres aimés... Dieu! que Shakespeare, que

Beethoven étaient vides, sans lui!...--Oui, c'était beau sans doute...

Mais il n'était plus là! À quoi bon les belles choses, si l'on n'a,

pour les voir, les yeux de celui qu'on aime? Que faire de la beauté,

que faire même de la joie, si on ne les goûte dans _l'autre_ cœur?

Si elle eût été plus forte, elle eût cherché à refaire

entièrement sa vie, en lui donnant un autre but. Mais elle était à

bout. Maintenant que rien ne l'obligeait plus à tenir bon, coûte que

coûte, l'effort de volonté qu'elle s'imposait se rompit: elle tomba.

La maladie, qui depuis plus d'un an se préparait en elle, et que son

énergie tenait en respect, eut désormais le champ libre.

Seule, chez elle, elle passait ses soirs à se ronger, au coin du feu

éteint; elle n'avait pas le courage de le rallumer, elle n'avait pas la

force de se coucher; elle restait assise jusqu'au milieu de la nuit,

s'assoupissant, rêvant et grelottant. Elle revivait sa vie, elle était

avec ses morts, avec ses illusions détruites; et une tristesse affreuse

la prenait de sa jeunesse perdue, sans amour. Une douleur, obscure,

inavouée... Le rire d'un enfant dans la rue, son trottinement

hésitant, à l'étage au-dessous... Ces petits pieds lui marchaient

dans le cœur!... Des doutes l'assiégeaient, de mauvaises pensées, la

contagion morale de cette ville d'égoïsme et de plaisir sur son âme

affaiblie.--Elle combattait ses regrets, elle avait honte de ses

désirs; elle ne pouvait comprendre ce qui la faisait souffrir: elle

l'attribuait à ses mauvais instincts. La pauvre petite Ophélie qu'un

mal mystérieux rongeait, sentait avec horreur monter du fond de son

être le souffle brutal et trouble, qui vient des bas-fonds de la vie.

Elle ne travaillait plus, elle avait abandonné la plupart de ses

leçons; elle si matinale, restait au lit parfois jusqu'à

l'après-midi: elle n'avait pas plus de raisons pour se lever que pour

se coucher; elle mangeait à peine, ou ne mangeait pas. Seulement les

jours où son frère avait congé,--le jeudi dans l'après-midi, et le

dimanche, dès le matin,--elle se forçait pour être avec lui comme

elle était autrefois.

Il ne s'apercevait de rien. Il était trop amusé ou distrait par sa vie

nouvelle, pour bien observer sa sœur. Il était dans cette période de

la jeunesse, où l'on a peine à se livrer, où l'on a l'air

indifférent à des choses qui vous touchaient naguère et qui vous

remueront plus tard. Les personnes âgées semblent parfois avoir des

impressions plus fraîches, des jouissances plus naïves de la nature et

de la vie que les jeunes gens de vingt ans. On dit alors que les jeunes

gens sont moins jeunes de cœur et plus blasés. C'est le plus souvent

une erreur. Ce n'est pas qu'ils soient blasés, s'ils paraissent

insensibles. C'est qu'ils ont l'âme absorbée par des passions, des

ambitions, des désirs, des idées fixes. Quand le corps est usé et

qu'il n'y a plus rien à attendre de la vie, les émotions

désintéressées retrouvent alors leur place; et se rouvre la source

des larmes enfantines. Olivier était pris par mille petites

préoccupations, dont la plus importante était une absurde

passionnette,--(il en avait toujours)--qui l'obsédait au point de le

rendre aveugle et indifférent pour tout le reste. Antoinette ne savait

point ce qui se passait dans son frère; elle voyait seulement qu'il se

retirait d'elle. Ce n'était pas tout à fait la faute d'Olivier.

Parfois, il se réjouissait, en venant, de la revoir et de lui parler.

Il entrait. Tout de suite, il était glacé. L'affection inquiète, la

fièvre avec laquelle elle s'accrochait à lui, elle buvait ses paroles,

elle l'accablait de prévenances,--cet excès de tendresse et

d'attention trépidante lui enlevait aussitôt tout désir de se

confier. Il aurait dû se dire qu'Antoinette n'était pas dans son état

normal. Rien n'était plus loin de la discrétion délicate qu'elle

gardait à l'ordinaire. Mais il n'y réfléchissait pas. À ses

questions, il opposait un oui, ou un non très sec. Il se raidissait

dans son mutisme, d'autant plus qu'elle cherchait à l'en faire sortir,

ou même il la blessait par une réponse brusque. Alors, elle se taisait

aussi, accablée. Leur journée s'écoulait, se perdait.--À peine

avait-il passé le seuil de la maison pour retourner à l'École, qu'il

était inconsolable de sa façon d'agir. Il s'en tourmentait, la nuit,

en pensant à la peine qu'il avait faite. Il lui arrivait même,

aussitôt rentré à l'École, d'écrire à sa sœur une lettre pleine

d'effusions.--Mais le lendemain matin, quand il l'avait relue, il la

déchirait. Et Antoinette n'en savait rien. Elle croyait qu'il ne

l'aimait plus.

Elle eut encore,--sinon une dernière joie,--un dernier émoi de

tendresse juvénile où son cœur se reprit, un réveil désespéré de

sa force d'amour et d'espoir de bonheur. Ce fut absurde d'ailleurs, et

si contraire à sa calme nature! Il fallut, pour que cela fût possible,

le trouble où elle se trouvait, cet état de torpeur et de

surexcitation, avant-coureur du mal.

Elle était à un concert du Châtelet, avec son frère. Comme il venait

d'être chargé de la critique musicale dans une petite Revue, ils

étaient un peu mieux placés qu'autrefois, mais au milieu d'un public

beaucoup plus antipathique. Ils avaient des strapontins d'orchestre

près de la scène. Christophe Krafft devait jouer. Ils ne connaissaient

pas ce musicien allemand. Quand elle le vit paraître, son sang reflua

au cœur. Bien que ses yeux fatigués ne le vissent qu'à travers un

brouillard, elle n'eut aucun doute quand il entra: elle reconnut l'ami

inconnu des mauvais jours d'Allemagne. Elle n'avait jamais parlé de lui

à son frère; c'était à peine si elle avait pu s'en parler à

elle-même: toute sa pensée avait été absorbée depuis par les soucis

de la vie. Et puis, elle était une raisonnable petite Française, qui

se refusait à admettre un sentiment obscur, dont la source lui

échappait, et qui était sans avenir. Il y avait en elle toute une

province de l'âme, aux profondeurs insoupçonnées, où dormaient bien

d'autres sentiments, qu'elle eût eu honte de voir: elle savait qu'ils

étaient là; mais elle en détournait les yeux, par une sorte de

terreur religieuse pour cet Être qui se dérobe au contrôle de

l'esprit.

Quand elle fut un peu remise de son trouble, elle emprunta la lorgnette

de son frère, pour regarder Christophe; elle le voyait de profil, au

pupitre de chef d'orchestre, et elle reconnut son expression violente et

concentrée. Il portait un habit défraîchi, qui lui allait fort

mal.--Antoinette assista, muette et glacée, aux péripéties de ce

lamentable concert, où Christophe se heurta à la malveillance non

dissimulée d'un public, qui était mal disposé pour les artistes

allemands, et que sa musique assomma[2]. Quand, après une symphonie qui

avait semblé trop longue, il reparut pour jouer quelques pièces pour

piano, il fut accueilli par des exclamations gouailleuses, qui ne

laissaient aucun doute sur le peu de plaisir qu'on avait à le revoir.

Il commença pourtant à jouer, dans l'ennui résigné du public; mais

les remarques désobligeantes, échangées à voix haute entre deux

auditeurs des dernières galeries, continuèrent d'aller leur train,

pour la joie du reste de la salle. Alors il s'interrompit; par une

incartade d'enfant terrible, il joua avec un doigt l'air: _Malbrough

s'en va-t-en guerre_, puis, se levant du piano, il dit en face au

public:

--Voilà ce qu'il vous faut!

Le public, un moment incertain sur les intentions du musicien, éclata

en vociférations. Une scène de vacarme invraisemblable suivit. On

sifflait, on criait:

--Des excuses! qu'il vienne faire des excuses!

Les gens, rouges de colère, s'excitaient, tâchaient de se persuader

qu'ils étaient réellement indignés; et peut-être ils l'étaient,

mais, plus sûrement, ravis de cette occasion de se détendre et de

faire du bruit: tels, des collégiens après deux heures de classe.

Antoinette n'avait pas la force de bouger; elle était comme

pétrifiée; ses doigts crispés déchiraient en silence un de ses

gants. Depuis les premières notes de la symphonie, elle avait prévu ce

qui allait se passer, elle percevait l'hostilité sourde du public, elle

la sentait grandir, elle lisait en Christophe, elle était sûre qu'il

n'irait pas jusqu'au bout sans un éclat; elle attendait cet éclat,

avec une angoisse croissante; elle se tendait pour l'empêcher; et quand

cela fut venu, cela était tellement comme elle l'avait prévu qu'elle

fut écrasée ainsi que par une fatalité, contre laquelle il n'y avait

rien à faire. Et comme elle regardait toujours Christophe, qui fixait

insolemment le public qui le huait, leurs regards se croisèrent. Les

yeux de Christophe la reconnurent peut-être, une seconde; mais, dans

l'orage qui l'emportait, son esprit ne la reconnut pas: (il ne pensait

plus à elle). Il disparut au milieu des sifflets.

Elle eût voulu crier, dire quelque chose: elle était ligotée, comme

dans un cauchemar. Ce lui était un soulagement d'entendre à ses

côtés son brave petit frère, qui, sans se douter de ce qui se passait

en elle, avait partagé ses angoisses et son indignation. Olivier était

profondément musicien, et il avait une indépendance de goût, que rien

n'eût pu entamer: quand il aimait une chose, il l'eût aimée contre le

monde entier. Dès les premières mesures de la symphonie, il avait

senti quelque chose de grand, que jamais encore il n'avait rencontré

dans sa vie. Il répétait à mi-voix, avec une ardeur profonde:

Jean-Christophe Volume 3 Antoinette, Dans la maison, Les Amies · 第 7 / 36 段