Nulle part, elle n'en trouva moins l'emploi que dans sa place nouvelle,

en Allemagne. Les Grünebaum, chez qui elle était chargée d'apprendre

le français aux enfants, ne lui témoignèrent pas le moindre

intérêt. Ils étaient rogues et familiers, indifférents et

indiscrets; ils payaient assez bien: moyennant quoi, ils regardaient

comme leur obligé celui qui touchait leur argent, et ils se croyaient

tout permis avec lui. Ils traitaient Antoinette comme une sorte de

domestique, un peu plus relevée, et ne lui laissaient presque aucune

liberté. Elle n'avait même pas de chambre à elle: elle couchait dans

un cabinet attenant à la chambre des enfants, et dont la porte restait

ouverte, la nuit. Elle n'était jamais seule. On ne respectait pas le

besoin qu'elle avait de se réfugier de temps en temps en soi,--le droit

sacré qu'a tout être à la solitude intérieure. Tout son bonheur

était de se retrouver mentalement avec son frère, de converser avec

lui; elle profitait des moindres instants de liberté. Mais on les lui

disputait. Dès qu'elle écrivait un mot, on rôdait autour d'elle, dans

la chambre, on l'interrogeait sur ce qu'elle écrivait. Quand elle

lisait une lettre, on lui demandait ce qu'il y avait dedans; avec une

familiarité goguenarde, on s'informait du «petit frère». Il lui

fallait se cacher. On rougirait de raconter à quels expédients elle

était contrainte parfois, et dans quels réduits elle devait

s'enfermer, pour lire, sans être vue, les lettres d'Olivier. Si elle

laissait une lettre traîner dans sa chambre, elle était sûre qu'on la

lisait; et, comme elle n'avait, en dehors de sa malle, aucun meuble qui

fermât, elle était obligée d'emporter sur elle tous les papiers

qu'elle ne voulait pas qu'on lût: on furetait constamment dans ses

affaires et dans son cœur, on s'efforçait de crocheter les secrets de

sa pensée. Ce n'était pas que les Grünebaum s'y intéressassent. Mais

ils jugeaient qu'elle leur appartenait, puisqu'ils la payaient. Au

reste, ils n'y mettaient pas malice: l'indiscrétion était chez eux une

habitude invétérée; ils ne s'en offusquaient pas entre eux.

Rien ne pouvait être plus intolérable à Antoinette que cet

espionnage, ce manque de pudeur morale, qui ne lui permettait pas, une

heure par jour, d'échapper aux regards indiscrets. La réserve un peu

hautaine, qu'elle opposait aux Grünebaum, les blessait. Naturellement,

ils trouvaient des raisons de haute moralité pour légitimer leur

curiosité grossière, et pour condamner la prétention d'Antoinette à

s'y dérober: «C'était leur devoir, pensaient-ils, de connaître la

vie intime d'une jeune fille, qui était logée chez eux, qui faisait

partie de leur maison, et à qui ils avaient confié l'éducation de

leurs enfants: ils en étaient responsables.»--(C'est ce que disent de

leurs domestiques tant de maîtresses de maison, dont la

«responsabilité» ne va pas jusqu'à épargner à ces malheureuses une

seule fatigue et un seul dégoût, mais se borne à leur interdire toute

espèce de plaisir.)--«Pour qu'Antoinette se refusât à reconnaître

ce devoir de conscience, il fallait, concluaient-ils, qu'elle ne se

sentît pas sans reproches: une fille honnête n'a rien à cacher.»

Ainsi, s'établissait autour d'Antoinette une persécution de tous les

instants, contre laquelle elle se tenait constamment en défense, et qui

la faisait paraître encore plus froide et plus concentrée qu'à

l'ordinaire.

Son frère lui écrivait, chaque jour, des lettres de douze pages; et

elle réussissait aussi, chaque jour, à lui écrire, ne fût-ce que

deux ou trois lignes. Olivier s'efforçait d'être un brave petit homme

et de ne pas trop montrer son chagrin. Mais il mourait d'ennui. Sa vie

avait toujours été si indissolublement liée à celle de sa sœur que

maintenant qu'on l'en avait arrachée, il lui semblait avoir perdu la

moitié de son être: il ne savait plus user de ses bras, de ses jambes,

de sa pensée, il ne savait plus se promener, il ne savait plus jouer du

piano, il ne savait plus travailler, ni ne rien faire, ni rêver--si ce

n'était à elle. Il s'acharnait sur ses livres, du matin au soir; mais

il ne faisait rien de bon: sa pensée était ailleurs; il souffrait, ou

il pensait à elle, il pensait à la lettre de la veille; les yeux

fixés sur l'horloge, il attendait la lettre d'aujourd'hui; et quand

elle arrivait, ses doigts tremblaient de joie,--de peur, aussi,--en

déchirant l'enveloppe. Jamais lettre d'amoureuse ne causa aux mains de

l'amoureux un tel frémissement de tendresse inquiète. Il se cachait,

comme Antoinette, pour lire ces lettres; il les portait toutes sur lui;

et, la nuit, il avait, sous son oreiller, la dernière reçue; il la

touchait de temps en temps, pour s'assurer qu'elle était toujours là,

dans les longues insomnies où il rêvait de sa chère petite. Comme il

se sentait loin d'elle! Il en était particulièrement oppressé, quand

un retard de la poste lui faisait parvenir la lettre d'Antoinette, le

surlendemain du jour où elle l'avait envoyée. Deux jours, deux nuits

entre eux!... Il s'exagérait le temps et la distance, d'autant plus

qu'il n'avait jamais voyagé. Son imagination travaillait: «Dieu! si

elle tombait malade! Elle aurait le temps de mourir avant qu'il ne pût

la revoir... Pourquoi ne lui avait-elle écrit que quelques lignes, la

veille?... Si elle était malade? .. Oui, elle était malade...» Il

suffoquait.--Plus souvent encore, il avait l'épouvante de mourir loin

d'elle, seul, au milieu de ces indifférents, dans ce lycée repoussant,

dans ce triste Paris. À force d'y penser, il devenait malade... «S'il

lui écrivait de revenir?...»--Mais il rougissait de sa lâcheté.

D'ailleurs, dès qu'il lui écrivait, c'était un tel bonheur de

s'entretenir avec elle qu'il en oubliait pour un instant ce qu'il

souffrait. Il avait l'illusion de la voir, de l'entendre: il lui

racontait tout; jamais il ne lui avait parlé si intimement, si

passionnément, quand ils étaient ensemble; il l'appelait: «ma

fidèle, ma brave, ma chère bonne bien-aimée petite sœur, que j'aime

tant.» C'étaient de vraies lettres d'amour.

Elles baignaient de leur tendresse Antoinette; elles étaient tout l'air

respirable de ses journées. Quand elles n'arrivaient pas, le matin, à

l'heure attendue, elle était malheureuse. Il advint que, deux ou trois

fois, les Grünebaum, par indifférence, ou,--qui sait?--par une sorte

de taquinerie méchante, oublièrent de les lui remettre jusqu'au soir,

une fois même jusqu'au lendemain matin: elle en eut la fièvre.--Pour

le Jour de l'an, les deux enfants eurent la même idée, sans s'être

concertés: ils se firent la surprise de s'envoyer tous deux une longue

dépêche,--(cela coûtait bien cher)--qui leur arriva, à la même

heure, à tous deux.--Olivier continuait de consulter Antoinette sur ses

travaux et sur ses doutes; Antoinette le conseillait, le soutenait, lui

soufflait sa force.

Elle n'en avait pas trop pour elle-même. Elle étouffait dans ce

pays étranger, où elle ne connaissait personne, où personne

ne s'intéressait à elle, à part la femme d'un professeur, qui

était venue s'installer depuis peu dans la ville, et qui s'y

trouvait dépaysée, elle aussi. La brave personne était assez

maternelle, et compatissait à la peine des deux enfants séparés, qui

s'aimaient--(car elle avait arraché à Antoinette une partie de son

histoire);--mais elle était si bruyante, si commune, elle manquait à

un tel point de tact et de discrétion que l'aristocratique petite âme

d'Antoinette se repliait, effarouchée. Ne pouvant se confier à

personne, elle amassait en elle tous ses soucis: c'était un poids bien

lourd; par moments, elle croyait qu'elle allait tomber; mais elle

serrait les lèvres, et se remettait en marche. Sa santé était

atteinte: elle maigrissait beaucoup. Les lettres de son frère se

faisaient de plus en plus découragées. Dans une crise d'abattement, il

écrivit:

«Reviens, reviens, reviens!...»

Mais la lettre n'était pas envoyée, qu'il en avait honte; et il en

écrivit une autre, où il suppliait Antoinette de déchirer la

première et de n'y plus penser. Il affectait même d'être gai, et de

n'avoir pas besoin de sa sœur. Son amour-propre ombrageux souffrait

qu'on pût croire qu'il était incapable de se passer d'elle.

Antoinette ne s'y trompait pas; elle lisait ses pensées; mais elle ne

savait que faire. Un jour, elle était sur le point de partir; elle

allait à la gare pour connaître exactement l'heure du train pour

Paris. Et puis, elle se disait que c'était une folie: l'argent qu'elle

gagnait ici servait à payer la pension d'Olivier; tant qu'il pourraient

tenir tous deux, il fallait tenir. Elle n'avait plus l'énergie de

prendre une décision: le matin, sa vaillance renaissait; mais, à

mesure qu'approchait l'ombre du soir, sa force défaillait, elle pensait

à fuir. Elle avait le mal du pays,--de ce pays qui avait été bien dur

pour elle, mais où étaient ensevelies toutes les reliques de son

passé,--elle avait la nostalgie de cette langue que parlait son frère,

et dans laquelle s'exprimait son amour pour lui.

Ce fut alors qu'une troupe de comédiens français passa par la petite

ville allemande. Antoinette, qui allait rarement au théâtre,--(elle

n'en avait ni le temps, ni le goût),--fut prise du besoin irrésistible

d'entendre parler sa langue, de se réfugier en France. On sait le

reste. Il n'y avait plus de places au théâtre; elle rencontra le jeune

musicien Jean-Christophe, qu'elle ne connaissait pas, mais qui, voyant

son désappointement, lui offrit de partager une loge dont il disposait:

elle accepta étourdiment. Sa présence avec Christophe fit jaser la

petite ville; et ces bruits malveillants arrivèrent aussitôt aux

oreilles des Grünebaum, qui, déjà disposés à admettre toutes les

suppositions désobligeantes sur le compte de la jeune Française, et

exaspérés contre Christophe, à la suite de certaines circonstances

que nous avons racontées ailleurs,[1] donnèrent brutalement congé à

Antoinette.

Cette âme chaste et rougissante, que son amour fraternel avait tout

entière possédée, sauvée de toute souillure de pensée, crut mourir

de honte, quand elle comprit ce dont on l'accusait. Pas un instant, elle

n'en voulut à Christophe. Elle savait qu'il était aussi innocent

qu'elle et que, s'il lui avait fait du mal, c'était en voulant lui

faire du bien: elle lui était reconnaissante. Elle ne savait rien de

lui, sinon qu'il était musicien, et qu'il était fort attaqué; mais,

dans son ignorance de la vie et des hommes, elle avait une intuition

naturelle des âmes, que la misère avait aiguisée; elle avait reconnu

dans son voisin de théâtre, mal élevé, un peu fou, une candeur

égale à la sienne, et une virile bonté, dont le seul souvenir lui

était bienfaisant. Le mal qu'elle avait entendu dire de lui

n'atteignait point la confiance que Christophe lui avait inspirée.

Victime elle-même, elle ne doutait pas qu'il ne fût une autre victime,

souffrant comme elle, et depuis plus longtemps, de la méchanceté de

ces gens qui l'outrageaient. Et comme elle avait pris l'habitude de

s'oublier pour penser aux autres, l'idée de ce que Christophe avait dû

souffrir la distrayait un peu de son propre chagrin. Pour rien au monde,

elle n'eût cherché à le revoir, ni à lui écrire: un instinct de

pudeur et de fierté le lui défendait. Elle se dit qu'il ignorait le

tort qu'il lui avait causé; et, dans sa bonté, elle souhaita qu'il

l'ignorât toujours.

Elle partit. Le hasard voulut qu'à une heure de la ville, le train qui

remportait se croisât avec celui qui ramenait Christophe d'une ville

voisine, où il avait passé la journée.

De leurs wagons qui stationnèrent quelques minutes l'un à côté de

l'autre, ils se virent tous deux dans le silence de la nuit, et ils ne

se parlèrent pas. Qu'auraient-ils pu se dire que des paroles banales?

Elles eussent profané le sentiment indéfinissable de commune pitié et

de sympathie mystérieuse, qui était né en eux, et qui ne reposait sur

rien que sur la certitude de leur vision intérieure. Dans cette

dernière seconde où, inconnus l'un a l'autre, ils se regardaient, ils

se virent tous deux comme aucun de ceux qui vivaient avec eux ne les

avait jamais vus. Tout passe: le souvenir des paroles, des baisers, de

l'étreinte des corps amoureux; mais le contact des âmes, qui se sont

une fois touchées et se sont reconnues parmi la foule des formes

éphémères, ne s'efface jamais. Antoinette l'emporta dans le secret de

son cœur,--ce cœur enveloppé de tristesses, mais au centre desquelles

souriait une lumière voilée, pareille à celle qui baigne les Ombres

Élyséennes d'_Orphée._

Elle revit Olivier. Il était temps qu'elle rentrât. Il venait de

tomber malade; et ce petit être nerveux et tourmenté, qui tremblait

devant la maladie quand elle n'était pas là,--maintenant qu'il était

réellement souffrant, se refusait à l'écrire à sa sœur, pour ne pas

l'inquiéter. Mais mentalement il l'appelait, il l'implorait comme un

miracle.

Quand le miracle se produisit, il était couché à l'infirmerie du

lycée, fiévreux et rêvassant. Il ne cria point, en la voyant. Combien

de fois il avait eu l'illusion de la voir entrer!... Il se dressa sur

son lit, la bouche ouverte, tremblant que ce ne fût une illusion de

plus. Et quand elle fut assise sur le lit près de lui, quand elle l'eut

pris dans ses bras, quand il se fut blotti contre son sein, quand il

sentit sous ses lèvres la joue délicate, dans ses mains les mains

glacées par la nuit de voyage, quand il fut sûr enfin que c'était

bien sa sœur, sa petite, il se mit à pleurer. Il ne savait faire que

cela: il était toujours resté «le petit serin» qu'il était, enfant.

Il la serrait contre lui, de peur qu'elle ne lui échappât de nouveau.

Comme ils étaient changés tous deux! Quelle triste mine!... N'importe!

ils s'étaient retrouvés: tout redevenait lumineux, l'infirmerie, le

lycée, le jour sombre; ils se tenaient l'un l'autre, ils ne se

lâcheraient plus. Avant qu'elle eût rien dit, il lui fit jurer qu'elle

ne partirait plus. Il n'avait pas besoin de le lui faire promettre: non,

elle ne partirait plus, ils avaient été trop malheureux, éloignés

l'un de l'autre; leur mère avait raison: tout valait mieux que la

séparation. Même la misère, même la mort, pourvu qu'on fût

ensemble.

Ils se hâtèrent de louer un appartement. Ils auraient voulu reprendre

l'ancien, si laid qu'il fût; mais il était déjà occupé. Le nouveau

logement donnait aussi sur une cour; mais par-dessus un mur, on

apercevait le sommet d'un petit acacia, et ils s'y attachèrent

aussitôt, comme à un ami des champs, prisonnier ainsi qu'eux dans les

pavés de la ville. Olivier reprit rapidement sa santé, ou ce que l'on

était accoutumé à nommer tel:--(ce qui était santé chez lui eût

semblé maladie chez un autre plus fort.)--Le triste séjour

d'Antoinette en Allemagne lui avait du moins rapporté quelque argent;

et la traduction d'un livre allemand, qu'un éditeur consentit à

prendre, augmenta ses ressources. Les inquiétudes matérielles étaient

écartées pour un temps; et tout irait bien, pourvu qu'Olivier fût

reçu, à la fin de l'année.--Mais s'il ne l'était pas?

L'obsession de l'examen les reprit, aussitôt qu'ils furent réhabitués

à la douceur d'être ensemble. Ils évitaient de s'en parler; mais ils

avaient beau faire: ils y revenaient toujours. L'idée fixe les

poursuivait partout, même quand ils essayaient de se distraire: au

concert, elle surgissait, au milieu d'un morceau; la nuit, quand ils

s'éveillaient, elle s'ouvrait comme un gouffre. À l'ardent désir de

soulager sa sœur et de répondre au sacrifice qu'elle lui avait fait de

sa jeunesse, s'ajoutait chez Olivier la terreur du service militaire,

qu'il ne pourrait éviter, s'il était refusé:--(c'était au temps où

l'admission aux grandes Écoles servait encore de dispense).--Il

éprouvait un dégoût invincible pour la promiscuité physique et

morale, pour la dégradation intellectuelle, qu'il voyait, à tort ou à

raison, dans la vie de caserne. Tout ce qu'il y avait en lui

d'aristocratique et de virginal se révoltait contre cette obligation:

il ne savait point s'il ne lui eût préféré la mort. C'est là un

sentiment qu'il est permis de railler, ou même de flétrir, au nom

d'une morale sociale, qui est devenue la foi du jour; mais aveugles,

ceux qui le nient! il n'est rien de plus profond que cette souffrance de

la solitude morale, violée par le communisme généreux et grossier

d'aujourd'hui.

L'examen recommença. Olivier faillit ne pouvoir y prendre part: il

était souffrant, et il avait si peur des angoisses, par lesquelles,

reçu ou non, il aurait à passer, qu'il eût presque souhaité de

tomber malade tout à fait. Il réussit assez bien cette fois, à

l'écrit. Mais ce fut dur d'attendre les résultats de l'admissibilité.

Suivant les usages immémoriaux du pays de la Révolution, qui est le

pays le plus routinier du monde, les examens avaient lieu en juillet,

pendant les jours les plus torrides de l'année: comme si l'on avait

l'intention arrêtée d'achever les malheureux, déjà écrasés par la

préparation de programmes monstrueux, dont aucun de leurs juges ne

savait la dixième partie. On rendait compte des compositions, le

lendemain de la cohue du 14 juillet, de cette gaieté pénible pour ceux

qui ne sont pas gais et qui ont besoin de silence. Sur la place à

côté de la maison, des forains étaient installés, des tirs

crépitaient, des chevaux de bois à vapeur mugissaient, des orgues de

Barbarie braillaient, de midi à minuit. Le vacarme dura huit jours.

Puis, un président de la République, pour entretenir sa popularité,

accorda aux hurleurs une demi-semaine de plus. Cela ne lui coûtait

rien: il ne les entendait pas! Mais Olivier et Antoinette, le cerveau

martelé, meurtri par le bruit, obligés de garder leurs fenêtres

fermées et d'étouffer dans leurs chambres, se bouchant les oreilles,

essayant vainement d'échapper à l'obsession lancinante de ces refrains

idiots, grincés du matin au soir, qui leur entraient dans la tête

comme des coups de couteau, se crispaient de douleur.

Les examens oraux commençaient presque aussitôt après

l'admissibilité. Olivier supplia Antoinette de n'y pas assister. Elle

attendait à la porte,--plus tremblante que lui. Jamais il ne lui dit

qu'il était satisfait de la façon dont il avait passé. Il la

tourmentait de ce qu'il avait dit, ou de ce qu'il n'avait pas dit.

Le jour du résultat final arriva. On affichait dans la cour de la

Sorbonne les noms des candidats reçus. Antoinette ne voulut pas laisser

Olivier aller seul. En quittant leur maison, ils pensèrent, sans se le

dire, que quand ils y rentreraient, ils sauraient, et que peut-être

alors ils regretteraient cette minute de crainte, où du moins ils

espéraient encore. Quand ils aperçurent la Sorbonne, ils sentirent

leurs jambes fléchir. Antoinette, si brave, dit à son frère:

--Pas si vite, je t'en prie...

Olivier regarda sa sœur, qui s'efforçait de sourire. Il lui dit:

--Veux-tu que nous nous asseyions un instant sur ce banc?

Il aurait voulu ne pas aller jusqu'au bout. Mais, après un instant,

elle lui serra la main, et dit:

--Ce n'est rien, mon petit, continuons.

Ils ne trouvèrent pas tout de suite la liste. Ils en lurent plusieurs,

où le nom de Jeannin n'était pas. Lorsqu'ils le virent enfin, ils ne

comprirent pas d'abord, ils relurent plusieurs fois, ils ne pouvaient y

croire. Puis, quand ils furent bien sûrs que c'était vrai, que

Jeannin, c'était lui, que Jeannin était reçu, ils n'eurent pas un

mot; ils détalèrent chez eux: elle lui avait saisi le bras, elle lui

tenait le poignet, il s'appuyait sur elle; ils couraient presque, sans

rien voir autour d'eux; en traversant le boulevard, ils faillirent être

écrasés. Ils se répétaient:

--Mon petit!... Ma petite!...

Ils remontèrent, quatre à quatre, leurs étages. Rentrés dans leur

chambre, ils se jetèrent dans les bras l'un de l'autre. Antoinette prit

son frère par la main, et le conduisit devant les photographies de leur

père et de leur mère, près de son lit, dans un coin de sa chambre,

qui était comme son sanctuaire; elle s'agenouilla avec lui devant

elles; et ils pleurèrent tout bas.

Antoinette voulut faire venir un bon petit dîner; mais ils ne purent y

toucher: ils n'avaient pas faim. Ils passèrent la soirée, Olivier aux

genoux de sa sœur, ou sur ses genoux, se faisant câliner comme un

petit enfant. Ils parlaient à peine. Ils n'avaient même plus la force

d'être heureux, ils étaient brisés; Ils se couchèrent avant neuf

heures, et dormirent d'un sommeil de plomb.

Le lendemain, Antoinette avait cruellement mal à la tête, mais un tel

poids enlevé de dessus le cœur! Il semblait à Olivier qu'il respirait

enfin, pour la première fois. Il était sauvé, elle l'avait sauvé,

elle avait accompli sa tâche; et lui, n'avait pas été indigne de ce

que sa sœur attendait de lui!...--Pour la première fois depuis des

années, des années, ils s'abandonnèrent à la paresse. Jusqu'à midi,

ils restèrent couchés, se parlant d'un lit à l'autre, la porte de

leur chambre ouverte; ils se voyaient dans une glace, ils voyaient leur

figure heureuse et gonflée de fatigue; ils se souriaient, ils

s'envoyaient des baisers, s'assoupissaient de nouveau, se regardaient

dormir, courbaturés, moulus, ayant à peine la force de se parler que

par de tendres monosyllabes.

Antoinette n'avait pas cessé d'économiser sou par sou, pour avoir une

petite épargne en cas de maladie. Elle n'avait pas dit à son frère la

surprise qu'elle voulait lui en faire. Le lendemain de sa réception,

elle lui annonça qu'ils allaient passer un mois en Suisse, pour se

récompenser tous deux de leurs années de peines. Maintenant qu'Olivier

était assuré de passer trois ans à l'École Normale, aux frais de

l'État, puis, de trouver un emploi, au sortir de l'École, ils

pouvaient faire des folies et dépenser tout ce qu'ils avaient mis de

côté. Olivier poussa des cris de joie, à cette nouvelle. Antoinette

fut plus heureuse encore,--heureuse du bonheur de son frère,--heureuse

de penser qu'elle allait revoir enfin la campagne, dont elle

languissait.

Les préparatifs de voyage furent une grande affaire, mais un plaisir de

tous les instants. Le mois d'août était assez avancé, quand ils

partirent. Ils étaient peu habitués à voyager. Olivier n'en dormit

pas, la nuit d'avant. Et il ne dormit pas non plus, la nuit en wagon.

Toute la journée, il avait craint de manquer le train. Ils s'étaient

pressés fiévreusement, ils avaient été bousculés dans la gare, ils

étaient empilés dans un compartiment de seconde, où ils ne pouvaient

même pas s'accouder pour dormir:--(un de ces privilèges, dont les

Compagnies françaises, si éminemment démocratiques, s'évertuaient à

priver les voyageurs qui n'étaient pas riches, afin que les voyageurs

qui l'étaient eussent le plaisir de penser qu'ils étaient seuls à en

jouir.)--Olivier ne ferma pas l'œil, un instant: il n'était pas encore

tout à fait sûr qu'il était dans le bon train, et il guettait le nom

de chaque station. Antoinette sommeillait à demi, et se réveillait

sans cesse; les cahots du wagon faisaient ballotter sa tête. Olivier la

regardait, à la lueur de la lampe funéraire, qui luit au faîte de ces

sarcophages ambulants; et il fut frappé de l'altération de ses traits.

Le tour des yeux était creusé; la bouche au dessin enfantin

s'entr'ouvrait avec lassitude; le teint de la peau était jauni, et de

petits plis fripaient ça et là les joues, où se voyait la marque des

tristes jours de deuils et de désillusions. Elle avait l'air vieillie,

malade.--En vérité, elle était si fatiguée! Si elle avait osé, elle

eût retardé le départ. Mais elle n'avait pas voulu gâter le plaisir

de son frère; elle voulait se persuader que son mal n'était que de la

fatigue, et que la campagne la remettrait. Ah! comme elle avait peur de

tomber malade, en route!... Elle eut conscience qu'il la regardait; et,

s'arrachant péniblement à la torpeur qui l'accablait, elle rouvrit les

yeux,--ces yeux toujours si jeunes, si limpides, si clairs, où de temps

en temps passait une angoisse involontaire, comme des nuages sur un

petit lac. Il lui demanda tout bas, avec une tendre inquiétude, comment

elle allait: elle lui serra la main, et assura qu'elle était bien. Un

mot d'amour la ranimait.

Jean-Christophe Volume 3 Antoinette, Dans la maison, Les Amies · 第 6 / 36 段