Peut-être sa mère y fut-elle pour quelque chose? Je n’en sais rien.
Mme Dumas ne faisait point partie du groupe des femmes pieuses que l’on
rencontrait plus souvent à l’église ou à la chapelle des sœurs que chez
elles. Les nécessités de la vie, surtout depuis la mort de son mari,
l’obligeaient à quitter le moins possible sa boutique. Mais elle ne
manquait pas de fermer sa porte, le dimanche, pour assister à la messe
et aux vêpres. En semaine elle s’associait par la pensée à celles qui,
plus libres, avaient le bonheur de pouvoir réciter en commun le Rosaire
devant la statue de Notre-Dame de Lourdes et faire chaque vendredi
l’exercice du chemin de la croix.
De beaucoup de manières notre maison était en quelque sorte une
succursale de l’église.
Mon père étant sacristain, il ne se passait pour ainsi dire pas de jour
que soit le curé-doyen, soit le vicaire ne vinssent frapper à la porte
pour annoncer un baptême, un enterrement, un mariage; souvent ils
s’arrêtaient, prenaient une chaise et restaient longtemps à causer avec
ma mère. C’étaient aussi des gens qui venaient, à toute heure du jour,
se renseigner sur les offices, quand par exemple ils avaient entendu, la
veille au soir, les cloches sonner un glas: c’était un enterrement pour
le lendemain matin, et il y avait de ce fait une messe supprimée, soit
celle du vicaire, soit celle du doyen.
Ma mère faisait partie du groupe des femmes pieuses à qui il ne
suffisait point d’assister le dimanche à la messe. Et ce n’étaient ni
les crucifix, ni les bénitiers, ni les images de sainteté qui manquaient
chez nous. Sur le manteau de notre cheminée il y avait deux statuettes
de la Vierge et de saint Joseph, et sur le coin d’une petite table de
nombreux livres de piété. Ma mère savait nettement différencier le bien
du mal. Elle n’ignorait point que ce fût un péché de jurer par
«sacristie!» au lieu de «sapristi!» Chaque année, des voisines venaient
se renseigner auprès d’elle sur la façon d’accommoder les plats le
Vendredi saint; celles qui emploient le beurre encourent la colère de
Dieu. Elle savait qu’il est nécessaire de réciter sa prière le matin en
se levant et le soir avant de se coucher; qu’il ne faut pas se mettre à
table sans faire le signe de la croix, parce que c’est à Dieu, et à lui
seul, que nous devons de nous asseoir devant la nourriture: que chacun
de nous est continuellement guetté par le démon contre les attaques
duquel le protège son ange gardien. Elle parlait du ciel, du purgatoire
et de l’enfer comme de pays dont elle eût connu les moindres accidents,
et plus d’une fois je frissonnai à l’évocation terrible de Lucifer
siégeant, le trident à la main, dans des régions souterraines emplies
des lamentations et des cris de haine des damnés. Elle ne cessait de me
diriger dans la voie du bien. C’était mal de courir avec les petites
filles, mal d’assister aux bals publics et de regarder danser, mal
d’entrer dans l’église sans prendre de l’eau bénite, mal de dire «le
curé» au lieu de «Monsieur le curé», mal de prononcer de gros mots comme
faisaient les élèves de l’école communale, mal de trop boire et de
fumer, et après cela elle me reprochait de n’être pas comme les autres!
Depuis un an j’étais enfant de chœur, et depuis six mois j’apprenais le
latin. Dans une petite ville personne n’ignore ce que cela signifie: le
latin est la langue de l’Église. Le moment venu je partirais donc pour
le séminaire. On ne m’avait pas demandé si cela me convenait.
Or, quelques soirs après la Toussaint de cette même année, ma mère me
dit, comme nous nous mettions à manger la soupe:
--Mme Dumas est venue me voir tout à l’heure. Elle voudrait qu’Albert
soit enfant de chœur. Il paraît que c’est lui qui en a parlé le premier.
Elle dit qu’il fera tout son possible pour apprendre.
J’en fus étonné. Il n’y avait pas encore tout à fait un an qu’il était
sorti de l’école communale. Il était arrivé chez les frères avec la
certitude de sa supériorité sur nous qui étions officiellement des
enfants pieux puisque chaque matin nous récitions en commun la prière.
Il avait donc changé sans que je m’en fusse aperçu? Cela m’eût
d’ailleurs été impossible, puisque je ne le fréquentais pas, tout en
m’abstenant de me moquer de lui: mes rires ne se seraient-ils pas
retournés contre moi? Mais je ne pouvais admettre qu’il se rapprochât de
moi.
Je dis avec orgueil:
--Lui, apprendre les réponses de la messe? Il est bien trop bête pour
ça!
Ma mère ne manqua point de me réprimander.
--Ce n’est qu’au bon Dieu, dit-elle, qu’on doit l’intelligence que l’on
a. Et il ne nous tiendra compte plus tard que de notre bonne volonté et
des efforts que nous aurons faits pour le bien servir. Puisque Albert
demande à être enfant de chœur sans que personne lui en ait parlé, c’est
qu’il a été touché par la grâce. Car ce n’est bien sûr pas l’instituteur
qui a pu lui mettre cette idée dans la tête. Avec du travail on arrive à
tout, et il apprendra à servir la messe aussi bien que toi, et peut-être
mieux, car tu ne te tiens guère bien. Demain j’en dirai un mot à M. le
curé.
En ce qui me concernait, elle avait raison. Moi qui n’ai jamais su ce
que c’était que la piété, je baignais de toutes parts dans une
atmosphère religieuse. Sans doute n’étais-je pas, à neuf ans ni à
quatorze, un précoce incrédule, et je n’aurais contesté l’existence de
Dieu, ni de ses saints, ni des anges, ni même du démon: mais il m’était
impossible d’avoir de ces élans affectueux qui vous font tomber à
genoux, les mains jointes devant le visage soudain inondé de larmes.
Sans trembler d’effroi je servais la messe, et, sans être persuadé de la
sublimité d’une vocation que je ne sentais pas, j’apprenais le latin. Je
n’en eus que plus de mépris pour Berlâne. Il n’était pas intelligent: il
ne lui manquait vraiment plus que de devenir pieux.
Mais ce fut bien pis quand, quelques jours après, ma mère dit:
--Il paraît qu’Albert voudrait aussi apprendre le latin.
Elle rayonnait: c’était une vocation de plus--en comptant la
mienne,--dans le canton. C’était pour elle le dernier coup de la grâce.
Pour moi ce fut le coup de grâce. Ainsi, maintenant, j’allais l’avoir
toujours auprès de moi? Nous étions une cinquantaine d’élèves à l’école
des frères. Il deviendrait peut-être bientôt,--dès la première
vacance,--un des six enfants de chœur. Et tout de suite--car je ne
doutais pas que «Monsieur le curé» n’acceptât,--il allait être, avec
moi, le seul qui apprît le latin? Il allait s’attacher à mes pas, comme
mon ombre. D’un pied léger il s’engageait dans cette voie où l’on
m’avait poussé par les épaules. Quel imbécile, décidément!