Ce fut le recommencement des misères qu’il endura plusieurs années de
suite; malgré sa timidité, il était trop fier pour s’en plaindre, même
pour en parler à sa mère. Il avait eu la chance que jusqu’alors les
Labrosse n’eussent pas fait trop attention à lui; on peut vivre presque
porte à porte et être les uns pour les autres comme des étrangers. Or il
avait suffi que cette idée de l’emmener avec eux leur fût venue pour que
sa vie menaçât de changer et de lui devenir intolérable. Il ne s’en
alarma pas outre mesure. Les deux Labrosse n’en avaient point parlé à
leur mère, mais ils eurent vite raconté à l’école la scène du bois dans
ses menus détails, et Berlâne fut considéré comme un capon tel qu’il
était impossible que la terre en portât un semblable. Il eut beau se
faire violence et affecter de prendre part à tous les jeux les plus
périlleux: à lui étaient réservés les coups les plus secs des balles le
plus durement rembourrées de chiffons et de son, les positions les plus
fatigantes au jeu de saute-mouton, et l’hiver il redevint plus d’une
fois une cible vivante pour les amateurs de boules de neige. Il retenait
des larmes de dépit quand il entendait Robert crier, en le désignant aux
plus enragés:
--Sur Berlâne! Sur Berlâne!
Il n’était plus l’Albert du jeudi d’octobre: il était redevenu Berlâne,
le pauvre gamin ridicule vers qui convergeaient moqueries, rires et
coups.
Les Labrosse se gardèrent bien de revenir l’inviter le jeudi: Mme Dumas
avait eu beau les remercier et leur faire comprendre que, s’ils
voulaient recommencer, elle en serait heureuse et fière. Il ne le
regretta point: il avait trop souffert dans le salon et au bois. Et
pourtant il lui semblait qu’à la longue, et surtout l’hiver, il aurait
fini par s’habituer à l’atmosphère de luxe de leur maison, et qu’à force
de regarder Mlle Gertrude il aurait cessé d’avoir peur d’elle: peut-être
même aurait-il pu avoir avec elle de longues conversations. Au lieu de
cela il ne l’apercevait guère que le dimanche, et jamais il n’aurait osé
lui adresser la parole. Mme Labrosse, pas fière, causait un peu avec Mme
Dumas qui lui répondait humblement. Mais il n’était pas question de lui.
Elle ne disait pas:
--Il faudra nous envoyer Albert.
Sans doute avait-il laissé à Mme Labrosse une mauvaise impression.
Son refuge resta la boutique des Chovin. Les premières fois qu’il y
retourna, il ne put regarder Marie sans rougir: était-il possible
qu’elle fût sa bonne amie! Par des bouts de conversations qu’il
saisissait à l’école, il devinait bien qu’une bonne amie c’est une
gamine, une jeune fille qu’on embrasse en cachette. Avec Marie, jamais
cette idée ne lui serait venue. Avec Mlle Gertrude encore bien moins,
mais pour des motifs tout différents. Elle était si jolie!
Mais en lui s’opérait une transformation que j’étais loin de soupçonner.