VIII

Nous prenions nos leçons dans la chambre qu’occupait au presbytère

l’abbé Bichelonne, le vicaire. Il avait l’accent auvergnat. Là-bas

surabondance, ici disette de vocations: le diocèse de Clermont-Ferrand

prêtait chaque année à celui de Nevers quelques jeunes prêtres.

Berlâne faisait un petit détour pour me cueillir en passant: je suis sûr

qu’il n’aurait pas reculé devant une lieue. La première fois que nous

prîmes contact--il y avait juste un an qu’il était arrivé chez les

frères,--il me dit respectueusement:

--Je suis heureux de ce que maintenant nous nous allons être ensemble.

Qu’est-ce qui me retint de lui répondre:

--Eh bien, moi, je ne le suis pas!

Fut-ce manque de cruauté? Ou que, malgré moi, cette marque de déférence

me toucha? Je n’en sais rien. Mais je gardai le silence. Ma supériorité

sur lui m’en donnait le droit. Il attendit, comme l’année dernière dans

la cour de l’école. Quoi? Une bonne parole, sans doute. J’évitai de le

regarder. Sinon je n’aurais peut-être pas pu m’empêcher de lui répondre:

--Moi aussi.

Mais je ne voulais à aucun prix qu’il se raccrochât à moi comme un chien

galeux que tout le monde repousse, ni qu’il s’imaginât, lui dont

personne n’acceptait la compagnie, que je pouvais être heureux de le

voir auprès de moi: j’avais envie de le renvoyer aux Chovin et à leur

boutique. Hélas! La douceur et la misère m’ont toujours ému. Et tout ce

que je pouvais faire, c’était de ne pas répondre.

Le jeudi, jour de la leçon de latin, je partais le plus souvent un quart

d’heure plus tôt, quitte à muser sous les sapins, autour de ce petit

arbre de la Liberté avec qui j’avais fait connaissance de plus près,

depuis l’époque, pas si éloignée pourtant, où j’allais à la salle

d’asile. Mes livres et mon cahier sous le bras, pour m’esquiver je

profitais d’un moment d’inattention de ma mère. Elle tenait à ce que

j’attendisse Berlâne. Elle avait cessé de voir en lui «l’original» qui

me ressemblait pour ne plus prendre garde qu’à ses qualités qui

n’étaient pas les miennes: l’obéissance et la piété.

Quand nous montions ensemble vers le presbytère, j’affectais de ne pas

entendre les questions qu’il me posait de sa voix la plus douce. Je

sifflotais comme un homme. Avec lui, seul à seul, j’avais beau jeu à

prendre des airs de matamore! Pourtant, je l’ai bien vu depuis et je

m’en doutais alors, ce n’était comme moi qu’un pauvre gamin qui eût été

si heureux de rencontrer une vraie sympathie! Mais je ne voulais pas de

la sienne, pas plus que je n’aurais voulu faire plaisir à ma mère en

devenant tout à fait obéissant. S’il ne me l’avait pas offerte,

peut-être l’aurais-je recherché, qui sait? Mais non: nous nous

ressemblions sur trop de points pour pouvoir nous entendre. Certes, il

n’aurait tenu qu’à moi que nous fussions amis: seulement mon orgueil

montait bonne garde.

* * * * *

J’avais plaisir à l’entendre bégayer et bafouiller, confondant les cas

des déclinaisons et les temps des conjugaisons. Ses premiers thèmes

fourmillèrent de barbarismes, ses premières versions de contresens. A la

fin des fins, l’abbé Bichelonne s’emportait et Berlâne, tirant son

mouchoir, s’essuyait les yeux. Je haussais les épaules. S’il s’était

évanoui, comme le jour de la grenouille, je crois que je l’aurais giflé:

peut-être cela l’eût-il fait revenir plus promptement à lui. Moi aussi,

plus d’une fois, j’avais pleuré dans cette même chambre. Maintenant

encore, maintenant surtout que j’abordais le _De viris_ et que je me

dépêtrais tant mal que bien au travers de textes tout exprès, me

semblait-il, semés d’embûches, les larmes souvent me venaient aux yeux:

l’abbé Bichelonne était prompt à se mettre en colère. Il ne comprenait

point que l’on ne comprît pas. Mais devant Berlâne je me tenais à

quatre: pour rien au monde je n’aurais voulu qu’il me vît pleurer.

Plus avancé que lui, j’aurais pu l’aider à faire ses devoirs et lui

éviter ainsi quelques observations. Je m’en gardais bien. Mais je devins

moi-même son professeur, ayant été chargé de lui apprendre à servir la

messe.

Il fallait qu’il sût par cœur tous les répons à l’officiant, depuis _Ad

Deum qui laetificat juventutem meam_, jusqu’au dernier _Deo gratias_. De

ses journées il ne perdait pas une minute.

Si ma mère avait de l’estime pour lui, Mme Dumas en avait pour moi. Elle

trouvait en moi telle qualité qui manquait à son pauvre Albert. Elle me

faisait des confidences comme à quelqu’un qui déjà comprend tout.

--Le soir, me disait-elle, il faut que je le déshabille de force;

autrement il ne se coucherait pas. Ainsi, croyez-vous!...

Parfois elle disait à ma mère:

--Ah! Madame, si mon Albert ressemblait à votre fils!...

Mais elle, dédaigneuse:

--Ne vous plaignez donc pas, Madame Dumas. Chacun a les facultés que le

Bon Dieu lui a données. Et j’aimerais bien mieux le voir obéissant et

pieux comme Albert.

C’était dur pour lui. Il lui fallait penser non seulement à ses leçons

et à ses devoirs de latin et de l’école, mais aussi à ses répons au

milieu desquels il s’embrouillait. Dans le _Confiteor_, d’une longueur

invraisemblable pour lui, il perdait pied, faisant passer les saints

Pierre et Paul après le bienheureux Michel archange. Moi, vieux routier,

qui depuis un an avais servi plus de quatre cents messes,--une chaque

matin, très souvent deux le dimanche et les jours de fête,--je faisais

avec lui mon abbé Bichelonne, frappant du pied quand il se trompait,

tâchant de rouler de gros yeux. J’aurais été heureux de le faire

pleurer: je n’y réussissais pas. Il me regardait et me disait:

--Ce n’est pas ça? Je vais recommencer.

Je lui répondis plus d’une fois:

--Non, ce n’est pas la peine. Tu ne sais rien. Va-t’en et tâche de mieux

apprendre pour après-demain.

Il tournait sur lui-même et autour de moi avant de partir. Je suis sûr

qu’il avait envie de me demander:

--Au moins, tu n’es pas fâché? Je fais tellement ce que je peux!

Je le savais bien, et j’en étais touché, mais je feignais de l’ignorer.

Qu’il pût être enfant de chœur--à l’église nous nous faisions chacun une

centaine de francs par an,--c’était une bonne aubaine pour sa mère qui

ne gagnait pas grand’chose.

Enfin, plus vite que je n’aurais pensé, le jour arriva où il fut en état

de servir la messe. Il n’avait pas de respect humain. Moi aussi bien que

les autres enfants de chœur,--nous étions six y compris Berlâne,--nous

affections de n’être point émus par le sens mystérieux des cérémonies.

Chez moi, qui apprenais le latin, il pouvait y avoir en apparence

quelque contradiction. Je le sentais parfaitement, mais j’aurais voulu

que tout le monde se rendît compte que vraiment je n’avais pas cette

vocation que l’on avait cru devoir me découvrir. Tout le temps que

durait la messe, nous regardions à droite, à gauche; en récitant le

_Confiteor_, nous battions sans conviction notre coulpe; en passant

devant le tabernacle, nous escamotions les génuflexions.

Mais Berlâne ne s’était pas en vain progressivement rapproché du chœur.

Des bancs placés au fond de l’église, où se tenaient les élèves de

l’école communale, il était venu s’asseoir sur ceux des frères, dans la

chapelle de la Vierge, qu’enfin il avait quittée pour pénétrer dans le

Saint des Saints. Pour lui quelle joie spirituelle! Modestement il

baissait les yeux. Non content de ployer le genou, il inclinait la tête.

Il se frappait la poitrine comme peur prendre à témoin de sa confusion

tous les saints du Paradis, la vierge Marie et Dieu. Le groupe des

femmes pieuses l’admirait, disant:

--C’est un petit saint.

Les quatre autres, Mignard, Fèvre, Chicard et Philizot, se moquaient de

lui: il n’y faisait pas attention.

Je ne pouvais prendre ouvertement parti pour eux, encore moins pour lui.

Je les laissais dire et faire, les approuvant de clins d’yeux et de

sourires discrets. Peu m’importait que ma position fût fausse.

* * * * *

Ils lui jouèrent--nous lui jouâmes, devrais-je dire,--deux bons tours.

* * * * *

Il y avait trois croix: l’une à manche de bois, la moins lourde; l’autre

toute en métal nickelé, qui pesait davantage: la troisième en bronze

doré, que seuls les plus forts pouvaient porter. Nous ne la prenions que

lors des processions de la Fête-Dieu et des enterrements de première

classe. Berlâne était enfant de chœur depuis neuf mois--il entrait dans

sa dixième année et il était toujours le même: petit, maigre et

faible,--lorsqu’en juillet une vieille dame mourut. Elle habitait,

presque hors de la petite ville, une grande maison bourgeoise entourée

d’un vaste jardin, d’un parc et de bois. Mignard, le plus ancien de nous

six, n’attendait, eût-on dit, que cette occasion. Berlâne avait trouvé

moyen de ne pas porter la croix de bronze pour la Fête-Dieu: cette fois

il n’y «couperait pas». Mignard ne comprenait qu’une chose: puisque

Berlâne gagnait autant que nous, il devait fournir la même somme de

travail, sinon il n’avait qu’à céder sa place à un autre. A douze ans

Mignard était socialiste, mais brutalement et sans le savoir.

Nous allâmes chercher le cadavre de la vieille dame à l’autre extrémité

de la ville. La coutume était qu’au retour on s’arrêtât au bas de la rue

escarpée qui monte à l’église pour permettre aux hommes qui portaient le

cercueil de souffler et de s’éponger le front: surtout au mois de

juillet.

Certainement Berlâne devait s’y attendre; à un geste que fit Mignard, il

s’approcha, obéissant. Mignard lui passa sur l’épaule la courroie à

godet de cuir, et de nouveau le cortège s’ébranla.

Comme entraîné par le poids de la croix qu’il avait légèrement penchée,

Berlâne oscilla, puis réussit à reprendre son équilibre, et il me sembla

que j’oscillais avec lui. Je ne respirai que quand je vis qu’il n’était

pas tombé. Il marchait, s’agrippant à la croix comme à quelque chose de

solide et de fixe qui lui servît de point d’appui quand, au contraire,

c’était elle qui comptait sur lui pour rester droite, et il me semblait

que je m’y cramponnais en même temps que lui. Tout de suite il fut

couvert de sueur, et mon front et mes joues se mouillèrent d’angoisse.

Il grimpait vraiment le long de la montée de l’âpre calvaire. Il y

allait de son honneur d’enfant et de la tranquillité de sa mère. S’il

était incapable de porter cette croix, sans doute pensait-il qu’il

serait rayé de la liste des enfants de chœur. Ses talons martelaient le

sol dur. Chaque pas qu’il faisait me torturait. J’aurais voulu lui

prendre son fardeau, mais le respect humain m’en empêcha: les quatre

autres se seraient moqués de moi.

Ils avaient du mal à contenir leur joie. Philizot me poussa du coude.

--Regarde-le donc! dit-il.

Je ne le regardais que trop. Mais j’étais leur complice.

C’était surtout à l’entrée de l’église qu’ils l’attendaient. Pour passer

sous le tympan de la grande porte, il faudrait qu’il inclinât la croix,

trop haute, et cette fois elle ne manquerait pas de l’entraîner pour de

bon. Il aurait beau essayer de résister: il fallait être assez fort et

en avoir l’habitude. En effet. Si Mignard, en pouffant de rire, ne

s’était pas précipité pour le retenir, elle se serait brisée sur les

dalles. En même temps--mais bien malgré lui,--il empêcha Berlâne de

tomber. Comme si j’avais buté contre quelque invisible obstacle, je me

penchai en avant et il me sembla que c’était moi que retenait Mignard.

Nous formions un groupe jaloux de son indépendance. Pour ne point obéir

à un code de lois spéciales, nous n’en avions pas moins nos habitudes

particulières, et nos manies de caste. C’est ainsi que, je ne me

rappelle plus pour quel méfait, Philizot fut mis en quarantaine jusqu’à

ce qu’il demandât grâce.

Nous nous racontions les hauts faits des précédentes générations

d’enfants de chœur, de ceux qui avaient douze ou treize ans à l’époque

où nous n’en avions que cinq ou six et que nous considérions alors comme

des géants. Notre plus profond désir était d’arriver comme eux au jour

de notre première communion pour porter enfin, au lieu d’une culotte

courte, un pantalon noir dont le bas dépasserait notre soutane rouge.

Nous avions notre sacristie: il y avait «celle de M. le curé» et «celle

des enfants de chœur». En vérité nous n’y jouissions que d’un placard,

tous les autres étant occupés par des chandeliers, par des vases de

fleurs, par différents ornements, par des chapes pliées en deux sur de

longues tringles en bois mobiles, par les habits du suisse et de mon

père qui avaient un placard pour eux deux. Mais cette sacristie était

vraiment la nôtre, tant nous l’emplissions de notre turbulence, parfois

de nos querelles. Dans le placard chacun de nous avait, par rang

d’ancienneté, sa place attitrée où accrocher ses soutanes noire et rouge

et ses surplis. Malheur à celui qui eût prétendu empiéter sur le

territoire de son voisin!

Tous n’étaient pas capables de porter le pain bénit: pour ne point faire

tomber les deux couronnes, il fallait avoir le tour d’épaules. Mais ceux

qui le portaient aidaient à le couper en petits morceaux avant qu’il fût

distribué, et non seulement ils en mangeaient à satiété, mais ils en

bourraient leurs poches. La plupart du temps ce n’était que du pain très

ordinaire, et pareil à celui que nos mères nous envoyaient prendre chez

le boulanger. Mais nous le considérions comme infiniment meilleur. Aussi

était-ce à qui «porterait» le plus souvent le pain bénit. Et quand les

deux plus jeunes tentaient de faire valoir leurs droits, ils en

entendaient de belles!

Les deux plus anciens étaient spécialement chargés le premier de

l’encensoir, le second de la navette d’encens. Les quatre autres

attendaient que leur tour vînt. Nous admettions généralement et

volontiers qu’il fallût être doué d’aptitudes exceptionnelles pour

encenser, les jours de grande fête, à _Magnificat_, monsieur le curé, le

vicaire et le peuple.

Aux enterrements, aussitôt prononcé sur le bord de la fosse le dernier

_Requiescat in pace_, nous rentrions dans l’église et nous nous

précipitions vers le chœur pour y éteindre nos cierges qui avaient brûlé

durant toute la cérémonie. Car chaque membre du «clergé» avait droit à

son cierge qu’il emportait chez lui. Nous épargnions ainsi peut-être un

millimètre de cire, mais nous pensions réaliser d’importantes économies.

Mais nos grands jours étaient ceux des «rouloires». Et ce fut à cette

occasion que nous jouâmes à Berlâne un autre bon tour.

* * * * *

Depuis le vingt et un mars le printemps aurait dû être à son poste avec

ses dernières perce-neige et ses premières violettes. Mais il venait

sans doute de loin, à petites journées, car il y avait encore de la

neige dans les bois, le long des sentiers et des haies. Cependant

c’était le mercredi de la semaine sainte. Encore trois jours, et ce

serait Pâques. Qu’est-ce que le printemps faisait donc cette année?

Cela ne nous empêcha point de partir vers huit heures du matin, panier

au bras, bâton à la main, comme nous avions fait la veille et

l’avant-veille. Mignard était notre chef: il allait avoir treize ans.

L’autorité qu’il avait sur nous, il la devait non seulement à son

ancienneté, mais aussi à ses yeux mauvais et à ses manières brusques. Le

plus jeune, c’était Berlâne. Pour la deuxième fois il venait avec nous

chercher des œufs dans les villages. C’est une vieille habitude dans nos

pays. Nous appelions cela: aller aux rouloires.

Qui en avait fixé l’itinéraire? Cela remontait peut-être à une époque

très lointaine. Le lundi nous parcourions les villages, les hameaux et

les fermes disséminés à l’ouest de la petite ville; le mardi nous

allions dans la direction du nord, et le mercredi nous cheminions vers

l’est, nous enfonçant davantage, à chaque pas que nous faisions, dans le

Morvan.

La tournée du mercredi, la moins fructueuse, était aussi la plus

fatigante. Nous visitions des villages très éloignés les uns des autres,

et non plus groupés comme ceux du lundi et du mardi sur des terrains

fertiles, et nous avions dans les jambes, malgré le repos de la nuit,

les kilomètres des deux jours précédents. Déjà, le mardi soir, Berlâne

était rendu de lassitude. Nous pensions qu’il ne pourrait pas venir le

mercredi, mais il fut exact au rendez-vous. Il se dévouait pour sa mère:

les œufs qu’il lui rapportait, elle n’avait pas besoin de les acheter.

Nous ne fûmes pas contents de le voir. Nous avions espéré que, la

fatigue l’obligeant à rester à la maison, nous pourrions entre nous cinq

nous partager sa part. Comme c’était son droit de venir, nous ne le

renvoyâmes point, mais Mignard nous dit:

--On va le faire trimer. Faudra qu’il reste en route.

Nous partîmes. Nous frappâmes en vain à certaines portes. Celles-ci

étaient closes parce qu’on travaillait dans les champs, celles-là parce

qu’on était pauvre et qu’il est inutile de donner des œufs qui peuvent

se vendre. Ici l’on nous demandait de chanter un cantique, et cela

semblait tout drôle, de chanter dans cette ferme, la porte ouverte sur

la cour boueuse où pataugeaient oies et canards. Là une vieille nous

disait, malicieuse sous sa coiffe noire:

--Tenez, mes petits: voilà dix œufs que j’ai mis de côté pour vous; mais

il faudra venir me chercher le plus tard possible pour m’emmener

là-haut.

Elle désignait l’église dont on n’apercevait que la flèche lointaine et

le cimetière, invisible à cette distance, mais auquel on pense quand

même.

Nous nous arrêtâmes à midi pour «goûter» à l’abri d’une haie, dans un

champ où la neige avait fondu. Il pleuvait un peu. Le ciel était tout

gris. Nous allumâmes un feu de bois mort et de balai vert. Nous avions

tous du vin, sauf Berlâne qui ne buvait que de l’eau, le vin lui donnant

des maux de tête.

Puis nous continuâmes notre tournée. Il recommençait à traîner la jambe,

mais il faisait son possible pour ne pas rester en arrière. L’après-midi

passa. Le soleil s’était montré vers deux heures. Nous n’avions pas

besoin de lui: à marcher on a vite fait d’attraper chaud. Mais, quand il

fut cinq heures, nous sentîmes le froid.

En sortant du dernier village, nous nous arrêtâmes à la corne d’un bois

pour partager nos œufs. C’était tout de même une bonne journée, puisque

nous en eûmes chacun vingt-huit dans notre panier. Cette année, les gens

avaient été plus généreux.

Nous nous reposâmes dix minutes parce que nous avions encore une bonne

lieue à faire avant d’arriver à la petite ville. Puis Mignard dit:

--A présent nous allons rire.

En effet. Nous mîmes les enjambées doubles en traversant le bois qui

n’en finissait plus. Berlâne réussit à nous suivre l’espace d’un

demi-kilomètre. Après, ce fut plus fort que lui: il ne pouvait plus

respirer. C’est qu’il ne s’agissait pas aujourd’hui de rejoindre Robert

et Georges qui s’étaient assis pour allumer une cigarette!

A un tournant nous disparûmes. Il restait tout seul dans le bois envahi

par le crépuscule. Il voulut courir, trébucha et tomba sur son panier

plein d’œufs.

Nous nous étions arrêtés pour écouter s’il appellerait au secours. Nous

n’entendîmes rien. Tout de même nous ne pouvions pas revenir sans lui.

Je proposai:

--Si nous retournions voir?

Je le découvris pleurant à chaudes larmes ses œufs perdus. N’y pouvant

résister, je dis aux autres:

--Si nous lui en donnions chacun quatre?

Ils ne m’écoutèrent pas.

Sous les marronniers en fleurs · 第 7 / 12 题