IV

Ces détails, je les avais recueillis l’un après l’autre; chaque fois

c’était comme si j’eusse découvert dans un miroir grossissant des traits

que j’ignorais de mon visage. Mais c’était aussi pour me dire tout de

suite:

«Moi, tout de même, je ne vais pas jusque-là!»

Je m’en serais voulu de passer des après-midi dans la boutique des

Chovin. Pas-comme-les-autres tant qu’on voudra, mais «Jean-fillote»,

non. Berlâne n’avait pas un vrai seul camarade, j’en avais quelques-uns,

et je ne m’ennuyai point durant les vacances qui suivirent ce dimanche

où il n’avait eu que le prix de bonne conduite.

Certes, il m’était agréable de rester à la maison, soit que la fraîcheur

des matinées s’y réfugiât, chassée du dehors par le soleil qui montait

vite, soit que l’après-midi même y fût moins brûlante que sous les

tilleuls des Promenades ou sur les routes poussiéreuses. Couché sur les

carreaux froids, assis sur un fauteuil dont je tâtais machinalement le

velours râpeux, je lisais des récits de belles aventures et les

tranquilles histoires de la Bibliothèque Rose. Ou bien j’écoutais et

regardais autour de moi. Savez-vous que les meubles et les cloisons

vivent? Las d’être toujours à la même place, fatiguées de porter le

poids du plafond, ils font craquer leurs jointures, elles s’étirent. Les

carreaux rouges ne se ressemblent pas entre eux. Chacun a son visage

particulier. Il y en a d’intacts, de cornés, de fendillés, de fendus.

Celui-ci est traversé du nord au sud par une ligne droite, celui-là de

l’est à l’ouest par une ligne brisée. L’un a des hachures; l’autre, usé

en son centre, fait penser à un petit réservoir. Les fleurs du papier

collé au mur ne sont-elles pas changeantes comme les nuages? Selon que

je les regarde de mon lit, ou debout près de la fenêtre, ou assis dans

mon fauteuil, la même représente un oiseau le bec ouvert, un homme la

bouche fermée et le nez en trompette, une poire entaillée. Aux approches

du soir, la maison s’agrandit. A mesure qu’elle entre, l’ombre semble

repousser cloisons et murs. Les fleurs disparaissent. Je n’ose pas me

lever pour marcher les mains en avant, comme un aveugle. Je sais que

j’irais trop loin dans la nuit.

Mais, si bien que j’y fusse, je ne pouvais passer toutes mes vacances à

l’intérieur de la maison. J’affrontai les ardeurs de l’été. Je me

souviens de ces journées brûlantes où regarder le ciel était une

souffrance, tellement il semblait que l’azur lui-même fût embrasé par le

soleil. Pas un souffle d’air. Les feuilles étaient desséchées et l’herbe

roussie. Tantôt, à deux ou trois, nous nous amusions à creuser des trous

dans le terreau de notre cour, à faire des bulles de savon que nous

regardions disparaître; tantôt nous descendions aux moulins pour voir

tomber l’eau sur les roues massives ou pour pénétrer dans la chambre des

meules puissantes qui nous auraient écrasés comme des grains de blé.

Tantôt je m’en allais rôder seul autour de l’église. Il y avait sur les

pelouses des touffes d’absinthe à odeur forte. Je contemplais toute la

petite ville à mes pieds avec ses arbres dans les jardins, avec ses

maisons que tuiles ou ardoises coiffaient de rouge sombre ou de bleu,

avec ses petites rues, ses chemins et ses routes qui la relient au reste

du monde. Plus loin et tout à l’entour c’étaient les bois monotones dont

la sombre verdure demeurait immobile. J’écoutais des tailleurs de

pierres frapper de leurs maillets de bois sur les ciseaux de fer. Puis

j’entrais dans l’église par une des portes latérales. Le soufflet du

tambour se rabattait avec un bruit étouffé. J’ôtais ma casquette et je

marchais sur la pointe des pieds, de peur de troubler le silence, mais

j’ouvrais tout grands les yeux pour mieux voir la lumière plus délicate

et plus belle de filtrer à travers les vitraux bleus, verts, rouges,

jaunes et violets. Je m’enhardissais jusqu’à entrer dans le chœur, où je

soulevais le couvercle de l’harmonium dont jouait le frère Théodore. Je

regardais les touches blanches et noires, les registres sur lesquels

étaient écrits des noms tels que Bourdon, Clairon, Flûte, Clarinette,

Hautbois. Je n’allais pourtant point jusqu’à souffler du pied ni appuyer

du doigt sur une touche: il me semblait que l’église se serait écroulée

pour m’ensevelir sous ses ruines si j’avais eu l’audace de profaner un

instrument dont pouvait seul s’approcher un homme de la science du frère

Théodore. J’aimais les cérémonies religieuses, non par piété, mais par

une sorte de sentiment de la poésie que je ne pourrais définir. Ces

chants d’église me plaisaient, toujours graves, qu’ils fussent tristes

ou joyeux; parfois j’aspirais vaguement à devenir un grand organiste,

dans le genre du frère Théodore.

V

--Madame, voulez-vous qu’Albert vienne s’amuser avec nous?

C’était l’après-midi d’un jeudi d’octobre, le deuxième après la rentrée

des classes. Assis près de la cheminée où deux bûches se consumaient

lentement, Berlâne rêvait à vide, le menton appuyé sur la paume des

mains.

--Mais certainement, monsieur Georges! dit Mme Dumas. Je ne demande pas

mieux: cela le distraira. Regardez-le donc! Il est là à s’abâtardir au

coin du feu. Mais il est vraiment mal habillé pour sortir avec vous. Je

vais lui donner son autre blouse noire.

--Vous n’y pensez pas, madame! répondit M. Georges. Pour jouer on est

toujours trop propre.

La porte de la salle à manger restée entr’ouverte, Mme Dumas était

assise à son comptoir, attendant les clients. M. Georges ne venait rien

acheter, mais elle était plus heureuse que s’il lui avait pris d’un seul

coup pour un louis de mercerie. Ce gamin de dix ans, qu’elle appelait M.

Georges, était le fils cadet des Labrosse, bourgeois qui se

fournissaient chez elle. Elle était leur humble servante, comme de tous

ceux qui voulaient bien lui donner leur clientèle: même dans une petite

ville on n’a entre les commerçants que l’embarras du choix. Georges

venait en éclaireur de la part de Robert, son aîné. Je ne les aimais ni

l’un ni l’autre. Comme Berlâne et moi, ils étaient élèves de l’école des

frères; ils se distinguaient parmi les moins appliqués à l’étude et les

plus turbulents dans la cour des récréations. Leurs deux camarades

intimes, les fils Rouget, étaient, au commencement du mois, partis pour

le lycée. Et ils restaient seuls, désemparés et s’ennuyant. Alors ils

avaient pensé à leur plus proche voisin. Ou, plutôt, c’était leur mère

qui avait dû leur dire, les voyant comme deux corps sans âme:

--Allez donc inviter ce pauvre Albert.

Mme Duras considéra que c’était un grand honneur pour elle, en la

personne de son fils. Elle déplorait qu’il restât toujours seul, et elle

souffrait à la pensée qu’il fût si déshérité que personne ne tînt à

rechercher sa compagnie.

Il se leva. Pourtant, lui non plus, il ne les aimait pas, les deux

Labrosse. Ils étaient de ceux qui, l’hiver précédent, lui avaient lancé

des boules de neige en criant: «Sur Berlâne!» Mais, puisque sa mère le

lui ordonnait, sans protester il suivit «Monsieur Georges» comme un

petit domestique.

Les deux maisons se touchaient presque, mais qu’elles étaient

différentes! Qu’il y avait loin de l’humble boutique à la demeure des

Labrosse avec ses deux étages! Au rez-de-chaussée, les trois fenêtres du

salon donnaient sur la grand’rue. Que de fois, lorsqu’elles étaient

ouvertes, il avait, en passant, regardé les beaux meubles vernis, les

cadres dorés accrochés aux murs et la grande table ronde, au milieu,

chargée d’albums, dont il eût voulu caresser le cuir épais! Il ne lui

venait même pas à l’idée qu’un jour il y pût entrer. Et voici que

Georges n’eut qu’à pousser deux portes, celle du corridor, qu’il referma

sur eux, puis une autre: et Berlâne se trouva sur le seuil du salon, si

interdit qu’il ne pensa pas tout de suite à enlever sa casquette. Assise

dans l’embrasure d’une fenêtre, Mme Labrosse faisait du crochet avec

Mlle Gertrude, sa fille, qui avait dix ans. Étendu sur le canapé, les

mains croisées sous la nuque, Robert sifflotait comme un homme.

--Maman, dit Georges, voici Albert que je ramène. Il va jouer avec nous.

--Tu es content, Albert? lui demanda Mme Labrosse.

--Oh! oui, madame! répondit-il en devenant tout rouge.

Il était au supplice. Il regrettait son coin de cheminée; quelle bonne

après-midi il eût passée là!

--Eh bien, mes enfants, allez! dit-elle. Et n’oubliez pas de rentrer

pour vos quatre heures.

Il dut, à leur suite, traverser le salon en s’efforçant de ne point

glisser sur le parquet ciré. Il n’avait osé ni lever les yeux pour voir

de plus près les cadres dorés, ni avancer la main pour toucher le cuir

des albums.

--Qu’est-ce que nous allons faire à présent? dit Robert, lorsqu’ils

furent dans la cour.

--Si nous allions dans le bois? dit Georges. Nous emmènerions le chien.

Roux comme un renard, presque aussi gros qu’un loup, Stop était dans un

tonneau, à l’entrée de la cour. Depuis qu’il les avait vus, il aboyait

en tirant sur sa chaîne. Berlâne avait, comme moi, peur des chiens. Vous

croyez qu’ils se promènent par les rues, pacifiquement, en quête d’une

borne ou d’un angle de mur? Non. Ils ont des intentions bien pires. Ils

passent avec leurs mâchoires ornées de crocs pour me mordre.

Il pensa dire:

--Il vaudrait peut-être mieux le laisser ici. Dans son tonneau il ne

doit pas être malheureux, pas plus que je ne l’étais tout à l’heure au

coin de la cheminée.

Mais il n’osa encore pas. Le chien avait ici beaucoup plus d’importance

que lui. Nul doute que, si Stop avait pu causer, Georges ne fût pas venu

inviter Berlâne.

Il faut voir cette après-midi d’un jeudi d’octobre. Tout le long du

chemin qui mène au bois, les feuilles jaunes, pour toujours détachées de

leurs branches, volent à l’aventure, égarées. Elles se réunissent au

pied de la haie. Les entendez-vous qui se concertent, inquiètes? Elles

ne savent ce qui leur arrive.

Dans le ciel, des nuages d’un joli gris passent si vite qu’on a juste le

temps de les voir et de les saluer de loin.

Las de l’été, le soleil commence à prendre du repos, et le vent, que

l’on n’a guère entendu depuis l’hiver dernier, se remet à donner de la

voix, comme Stop, que voici revenir d’une course folle et qui gambade

autour de ses maîtres, autour de Berlâne, qui n’est pas fier.

Berlâne essayait de sourire au chien pour se concilier ses bonnes

grâces, mais le moyen de voir sans trembler cette gueule ouverte, langue

pendante et dents pointues, de sentir cette chaude haleine passer sur

ses mains qu’il ne retirait pas de peur que Stop, s’excitant au jeu, ne

s’avisât de les lui happer?

Mais Robert et Georges n’étaient-ils pas là pour le défendre? Non: ils

ne faisaient pas plus attention à lui qu’à leur chien. Et Berlâne se

contentait de les écouter parler de l’école, des tours de force que

Lagache exécutait au trapèze et des bons tours qu’il jouait au frère

Stanislas. Lagache? Un parisien dont les parents venaient de s’installer

ici. De tous nos camarades c’était certainement celui dont Berlâne et

moi nous avions le plus peur. Mais Berlâne se crut obligé de sourire

tout le temps que les deux Labrosse en parlèrent: il souriait bien au

chien!

* * * * *

Robert dut éprouver un violent besoin d’action. Il bondit en poussant un

cri qui ressemblait à un cri de guerre, Georges le suivit. Berlâne,

resté seul, hésita d’abord, puis se mit à courir lui aussi. Mais il n’en

avait guère l’habitude. Tout de suite essoufflé, il dut s’arrêter: son

cœur battait trop fort. Un instant il crut que sa tête allait

l’entraîner en avant.

--Eh bien, vrai, lui dit Robert quand il les eut rejoints, tu ne cours

pas vite!

Une fois de plus il essaya de sourire; mais il ne réussit qu’à faire une

grimace et ne trouva rien à répondre.

Il s’assit près d’eux sur le socle d’une croix qui se dresse au

carrefour de quatre chemins.

--Si on en grillait une? dit Robert qui tirait de sa poche un paquet de

cigarettes.

Georges en prit une.

--Une cigarette, Albert?

--Merci bien, dit-il. Je ne pourrais pas fumer: ça me rendrait malade.

Et puis c’est défendu.

--Défendu, ricana Robert. Et par qui donc?

--Mais maman m’a toujours dit qu’il ne faut pas fumer.

--Oh! Ta mère... Eh bien, tu vois si ça me gêne, moi.

Heureux de poser à l’homme devant Berlâne, sur la pierre il fit craquer

une allumette: il lui semblait qu’il y eût entre eux non pas deux ans,

mais vingt, de différence.

* * * * *

--Et ta bonne amie, est-ce qu’il y a longtemps que tu ne l’as embrassée?

lui demanda Robert entre deux bouffées.

Cette fois Berlâne ne sut quelle contenance prendre. Il rougit beaucoup

plus encore que dans le salon: il devint écarlate, comme dans les

grandes circonstances. Ses oreilles bourdonnèrent: que venait-il

d’entendre! Sa «bonne amie»! Mais cela aussi était défendu, comme de

fumer. Certes il éprouvait parfois de profonds désirs de tendresse. Mais

c’était en lui-même un jardin secret dont il n’avait point la clef et

qu’il n’apercevait qu’entouré d’un brouillard bleu pâle. Et voici que

quelqu’un brutalement déchirait le voile et enfonçait la porte...

--Je n’en ai pas, répondit-il tremblant dans l’attente du nom que

n’allait pas manquer de prononcer Robert.

--Tu n’as pas de bonne amie! Alors pourquoi est-ce que tu es toujours

fourré chez les Chovin, si ce n’est pour embrasser la Marie?

Berlâne respira: Robert ne savait rien.

--Laisse-le donc tranquille, dit Georges à son frère. Tu vois bien que

tu l’embêtes.

--Avec ça!... Il est bien content, au fond.

Ah! oui, Berlâne était content! Il trouvait l’après-midi interminable.

Est-ce que les Labrosse n’auraient pas pu se promener sans lui? Comme

tous les fils de riches ils devaient avoir à la maison beaucoup de jeux

intéressants: tirs, soldats que l’on fait défiler, ménageries avec

arbres et animaux en bois peint. Il n’avait peur des chiens que vivants.

Sans doute eût-il encore préféré rester seul, mais voir et toucher ces

beaux objets eût été une compensation à son ennui. Tandis qu’ici, que

faisaient-ils? C’était cela qu’ils appelaient s’amuser? Oui. Car ils

étaient bien plus heureux de fumer en cachette de leur mère que de tirer

du fond d’un placard ces jeux auxquels ils ne s’intéressaient plus:

Robert, aux environs de sa douzième année, Georges lui-même, moins âgé,

ne voulaient plus qu’on les prît pour des gamins. Leur enfance, ils la

considéraient l’un et l’autre comme terminée. Mais Berlâne, lui, était

toujours un enfant: peut-être le resterait-il toute sa vie?

* * * * *

--Allons voir du côté de l’étang s’il y a des grenouilles, dit Robert.

Ils entrèrent sous bois, et par des sentiers boueux aboutirent à l’étang

desséché que de récentes pluies avaient légèrement rempli.

Aussitôt qu’elles les eurent entendus, les grenouilles se hâtèrent de

sauter dans la vase: s’ils voulaient venir les y prendre, elles les

attendaient. Elles ignoraient que Berlâne eût peur d’elles, loin de leur

être un ennemi. Il eut un brusque haut-le-corps.

--Tu as donc peur des grenouilles? lui dit Robert qu’au surplus cela ne

surprenait guère.

--Mais non! répondit-il d’un tel accent que Robert pensa: Nous allons

bien rire, et dit à voix basse quelques mots à son frère.

Quelques grenouilles, plus confiantes, étaient restées parmi l’herbe

humide. Robert en saisit une et la tint par les pattes de derrière.

Berlâne la trouva horrible.

--Tu vois bien, dit Robert, que ce n’est pas méchant.

Il fit un signe à Georges qui maintint Berlâne par les bras, et il

rapprocha la grenouille de son visage.

--Non! Non! implorait Berlâne en se débattant.

Décidément ils avaient eu une bonne idée de l’amener avec eux: jamais

Stop ne se fût effrayé ainsi à la vue d’une grenouille. Et, puisqu’ils

le tenaient, ils ne le lâchèrent pas. Ce n’étaient pas de méchants

garçons, mais ils ne furent pas maîtres de cet instinct qui souvent

pousse les riches à faire des pauvres leurs souffre-douleurs.

Positivement Berlâne sentait le pauvre. Et ce n’était pas seulement son

attitude, mais son corps même, qui le désignaient comme la victime

nécessaire de toutes les plaisanteries et de toutes les persécutions.

Robert ne se contenta point de rapprocher de son visage la grenouille:

il la lui promena sur la peau. Berlâne poussa un grand cri, celui que

j’aurais poussé dans les mêmes circonstances. Si Georges avait cessé de

le tenir, il serait tombé raide. Que c’était amusant! Robert, jetant la

grenouille comme un instrument devenu inutile, se tordait de rire. Il...

Mais qu’y avait-il donc? Berlâne fermait les yeux? Pâle d’habitude, il

était maintenant plus blanc qu’un mort. Ils le regardèrent tous les deux

en même temps.

--Il a tourné de l’œil! dit Robert. Nous sommes frais! Va vite tremper

ton mouchoir dans l’eau.

Ils lui mouillèrent les tempes.

Deux minutes après il ouvrit les yeux; mais il ne se reconnut pas tout

de suite: il se rendit compte seulement qu’il sentait la vase. Puis il

se rappela tout. Stop, assis sur son séant, le regardait: depuis qu’il

avait vu de trop près l’horrible grenouille, Berlâne le trouva

sympathique.

--Tu peux te vanter de nous avoir flanqué une de ces frousses!... dit

Robert. C’était pour rire! Il fallait nous dire que tu n’es qu’une poule

mouillée.

Mouillé, Berlâne l’était en effet. De l’eau avait coulé sur le col de sa

chemise et sur sa blouse: Mme Dumas avait bien fait de ne point lui

donner sa plus neuve. Il prit son mouchoir et s’essuya. Il n’avait pas

encore prononcé une seule parole: il en aurait été incapable. Il

frissonnait.

Le soleil, qui se dégagea de derrière les nuages, descendait vers

l’horizon occidental. Les arbres, qui n’avaient pas encore perdu toutes

leurs feuilles, étaient si serrés les uns contre les autres qu’on

devinait plutôt qu’on ne les voyait les obliques rayons de lumière.

C’était l’heure mélancolique qui dans les petites villes et au-dessus

des champs va sonner l’arrêt du travail et de la vie. Comme le laboureur

qui écoute l’angélus lointain, on se recueille dans le silence; partout

les bougies s’allument comme pour une veillée funéraire, et c’est ainsi

que chaque soir semble ramener la fin du monde.

Il sembla soudain à Berlâne qu’une grande tristesse se répandît par les

bois désertés, planât au-dessus de l’étang abandonné, et lui entrât dans

l’âme. Auprès des deux Labrosse moqueurs ou hostiles, il lui sembla

qu’il fût à cette heure à une infinie distance de sa maison. Ses larmes

jaillirent.

--Voilà que tu pleures à présent? dit Robert. C’est le bouquet!

Allons-nous-en, Georges. Il nous suivra s’il veut.

Si Berlâne avait été un enfant grincheux comme on en voit beaucoup, qui

se privent de nourriture pour punir leurs parents de les avoir grondés,

il serait resté là, tout seul, quitte à avoir peur, pour se venger des

Labrosse en les obligeant à revenir sur leurs pas pour le supplier de

les suivre. Il n’en fit rien. Il leur emboîta le pas; Stop était resté

derrière ses maîtres pour servir, eût-on dit, de trait d’union entre eux

trois. Stop n’était pas méchant; Berlâne osa lui passer la main sur la

tête et ne fut pas mordu.

* * * * *

--Eh bien, mes enfants, vous êtes-vous bien amusés? leur demanda Mme

Labrosse. Mais vous êtes en retard: quatre heures et demie viennent de

sonner.

--Nous ne sommes pas payés à l’heure, riposta Robert qui traitait avec

sa mère de puissance à puissance. En tout cas, nous ne nous sommes pas

ennuyés, n’est-ce pas, Albert?

--Non, dit Berlâne.

--Qu’est-ce que vous avez fait? lui demanda Mlle Gertrude qui disposait

sur la table de la vaste cuisine--Berlâne n’était pas un invité de

marque,--des assiettes et des verres.

Il baissa tout de suite les yeux. Il essaya de répondre, mais en vain,

trop ému pour ne pas bégayer: il lui était encore plus difficile

d’adresser la parole à Mlle Gertrude que de réciter une leçon. Avec ses

yeux presque verts qui luisaient dans son visage fin sous ses cheveux

blonds, Mlle Gertrude ressemblait à une jeune fée qui vole en rasant les

herbes de la prairie, et son écharpe bleue flotte derrière elle au gré

du vent du matin ou de la brise du soir.

--Tu es malade, Albert? lui demanda Mme Labrosse.

--C’est le grand air. Il n’y est pas habitué, répondit Georges à sa

place.

--C’est vrai qu’il ne sort pas souvent, réfléchit Mlle Gertrude.

Plus que dans le salon Berlâne était au supplice. On lui servit des

confitures de coings, qu’il n’aimait pas et qu’il dut manger tout de

même. Assis entre Mme Labrosse et Mlle Gertrude, il maniait gauchement

sa petite cuiller.

--Nous te faisons donc peur? lui dit Mme Labrosse. Il ne faut pas être

si timide!

Son embarras redoubla. Mlle Gertrude le regardait en souriant, et Dieu

sait si elle avait l’air terrible! Un doigt de vin pur le réconforta un

peu, sans qu’il reprît confiance en lui-même. Quand le goûter fut

terminé, il eut pourtant le courage de dire:

--Je vous remercie beaucoup, madame. Maintenant je vais rentrer.

Robert et Georges se gardèrent d’insister pour qu’il restât: ils avaient

assez de lui.

Sa mère lui demanda comme Mme Labrosse:

--T’es-tu bien amusé?

Elle ajouta:

--Mais tu as ton col de chemise tout sale!

Il n’avait jamais bonne mine: elle ne remarqua point sa pâleur.

--C’est que nous avons joué au bord de l’eau, répondit-il. Je ne me suis

pas ennuyé.

--Tant mieux! dit Mme Dumas. Je suis contente. Cela te distrait, et

c’est meilleur pour toi que de toujours rester seul. Je remercierai

Monsieur Georges et je lui demanderai qu’il pense à toi, de temps en

temps, quand ça ne les dérangera pas.

Sous les marronniers en fleurs · 第 4 / 12 题