III

Elle était propriétaire, dans la grand’rue, d’une boutique de mercerie à

devanture blanche. Elle y gagnait assez pour elle et pour lui. Ils

n’avaient ni l’un ni l’autre de grands besoins, et jamais il ne lui

demandait d’argent pour les fêtes; le bruit, d’où qu’il vînt, la foule,

quelle qu’elle fût, l’effrayaient. Elle le trouvait plus docile que

beaucoup d’autres et disait:

--Moi, madame, je fais de lui tout ce que je veux. Je ne me rappelle pas

qu’il m’ait désobéi. Quand je lui dis: «Albert, va me chercher deux sous

de lait», s’il est en train de jouer devant la maison ou dans la cour,

il rentre tout de suite. Il prend la boîte. Il part. C’est dommage qu’il

soit si timide. Le cher frère me le disait encore l’autre jour en

propres termes. Mais il faut espérer qu’il changera.

Il allait souvent chez les Chovin dont la boutique n’était séparée de la

mercerie que par la largeur de la grand’rue. Derrière les vitres de la

devanture, des sabots de toutes dimensions étaient accrochés par le

talon à des fils de fer tendus. L’atelier, glacial en hiver, prenait

jour par un vitrage fait de morceaux de verre tant bien que mal adaptés.

Glissant entre leurs jointures, la pluie tombait sur les copeaux. Là

Chovin travaillait avec des lunettes bleues, un tablier de cuir, et la

chemise ouverte sur sa poitrine velue. Le jeudi, ses devoirs terminés,

Berlâne arrivait à pas de loup. Bien qu’il eût l’habitude de la

boutique, il ne se décidait pas tout de suite à entrer. Il passait et

repassait d’abord sur le trottoir, s’arrêtait un instant à regarder les

sabots comme s’il ne les avait jamais vus, disparaissait et

réapparaissait.

Quelquefois il fallait que Mme Chovin ouvrît la porte pour lui dire:

--Eh bien, tu n’entres donc pas?

Alors il avait envie de lui répondre:

--Oh! non, madame! Ce n’est pas la peine. Je vous dérangerais.

Mme Chovin et sa fille cousaient, leurs boîtes à ouvrage posées sur une

chaise basse aux pieds rognés. Marie était une grosse petite fille à peu

près du même âge que nous deux, mais plus intelligente que lui. Chez les

sœurs, elle avait toujours les premières places. On ne pouvait savoir si

plus tard elle serait laide ou jolie.

Il prenait un petit tabouret et la regardait coudre, tout en surveillant

la grand’rue.

En hiver personne ne passait. Ou bien c’était une bande de gamins,

ceux-ci encapuchonnés, ceux-là les oreillettes de la casquette

rabattues, qui couraient, les mains dans les poches. S’il y avait de la

neige, ils faisaient une glissoire le long de la rue qui dévale de

l’église au Bout du Pavé. De la boutique on les apercevait. Mme Chovin

disait:

--Tu ne vas donc pas jouer avec les autres?

Il répondait:

--Non. Pour attraper du mal!... Et puis il ne faut pas que j’use mes

sabots.

Mme Chovin n’aurait pas demandé mieux, puisque c’était chez elle que se

fournissait Mme Dumas.

Quelques gamins s’arrêtaient pour souffler et s’amusaient à faire, du

dehors, de la buée sur les vitres. Quand ils l’avaient aperçu sur son

tabouret ils chantaient:

Jean-fillote

à la grolote...

Que voulait dire «à la grolote»? Mais «Jean-fillote» signifiait

clairement leur mépris pour ce garçon toujours fourré dans les jupons

des femmes. Il s’occupait même à de menus travaux d’aiguille et

confectionnait des fleurs artificielles.

Il ne courait pas davantage avec les autres dans les bois, ni sur les

routes, ni sur les bords de l’étang du Goulot: pour se noyer il suffit

d’un faux pas sur la chaussée. Il se tenait dans leur jardin où il se

distrayait en creusant la terre molle avec une pelle en bois. Dans le

sable il plantait des fleurs dont il arrosait les tiges cassées; au

coucher du soleil elles étaient flétries.

Sous les marronniers en fleurs · 第 3 / 12 题