Le lundi matin en arrivant à l’école, il fut étonné que l’on y récitât
la prière. Quelques-uns d’entre nous étaient agenouillés pour de bon sur
les bancs qui font corps avec les tables, mais le bois rude, bien que
poli et luisant, leur meurtrissant les os, ils ne cessaient pas de
remuer. D’autres, ceux du fond surtout, n’étaient agenouillés qu’à demi.
Deux grands en blouse, qu’il trouva très crânes, n’hésitaient pas à se
tenir debout, la jambe gauche à peine repliée sur le banc. N’ayant pas
encore de place il resta près de la porte.
Comme nous nous retournions pour le voir, il jugea bon de regarder les
cartes et le plafond pour nous bien prouver que la religion ne
l’intéressait pas: venant de l’école communale d’où l’on avait retiré
tous les crucifix, il savait à quoi s’en tenir. Son père, que tout le
monde considérait comme un libre-penseur, étant mort, sa mère n’avait
rien eu de plus pressé que de l’enlever à l’instituteur pour le confier
aux frères.
Il laissait là-bas des habitudes, un ou deux camarades. Peut-être
pensait-il y laisser aussi son sobriquet.
Dès que la prière fut terminée il entendit chuchoter:
--Berlâne... C’est Berlâne...
L’école des frères et celle de l’instituteur avaient beau être situées à
une certaine distance l’une de l’autre: le jeudi, les gamins de la ville
se réunissaient pour jouer; chaque matin et chaque soir ceux des
villages venaient et s’en retournaient ensemble, sans distinction
d’opinions religieuses. On n’ignorait pas dans l’une ce qui se passait
dans l’autre.
«Si c’est pour que l’on m’embête ici comme là-bas, pensa-t-il, maman
aurait mieux fait de me laisser où j’étais.»
--Dumas, lui dit le frère, mettez-vous là, en attendant.
Il lui désignait la dernière table.
A la récréation de dix heures nous n’eûmes pas plus tôt rompu les rangs
que quelqu’un cria:
--Berlâne! Berlâne!
Nous fîmes cercle autour de lui. Je l’examinais avec curiosité. Pour la
première fois nous nous trouvions en face l’un de l’autre. Tout de même,
pensai-je, j’ai l’air moins bête que lui. Bien qu’il tremblât, il essaya
de nous intimider. Nos regards se croisèrent. Il n’eut plus l’air que
d’un pauvre animal qui implore secours. Je tressaillis et, le premier,
me détournai. Mais ils étaient trop contre lui seul: il dut baisser les
yeux. Le frère arrivait, le pouce et l’index plongés dans sa tabatière.
Nous nous dispersâmes pour jouer.
Je venais de passer dans la première classe, celle des grands qui,
d’abord, aux récréations et à la sortie du soir, m’en avaient fait voir
de rudes. Mais il leur fallut bientôt me prendre en considération, tant
j’eus vite fait de les rattraper et même de les dépasser en leçons et en
devoirs. Je jouais comme eux et avec eux, tantôt contre mon gré, tantôt
m’oubliant jusqu’à y prendre goût.
Il fut facile de voir que Berlâne n’aimait pas prendre part à nos
amusements. Pourtant, aux récréations du matin et de l’après-midi, il
fallait bien que, comme nous, il sortît dans la cour. Mais il commençait
par aller aux cabinets, cédait son tour, puis cherchait des yeux le
groupe le plus pacifique. Jouer aux billes lui plaisait; on ne se
bouscule pas, on ne crie pas. Bien qu’il ne gagnât pas souvent, c’était
toujours lui qui proposait une partie.
L’hiver, à cause du froid, il essaya de se terrer dans un coin du
hangar. Mais le frère le rejoignait en se frottant les mains:
--Allons, allons, Dumas! Vous avez l’air gelé! Voyons, remuez-vous!
Jouez avec vos camarades!
Ses camarades! Dans la neige il enfonçait ses doigts gourds. Sans force,
au petit bonheur, il lançait ses boules mal pétries: à peu de distance
elles s’éparpillaient en poussière blanche. Les autres--ses
camarades,--serraient les leurs entre leurs genoux pour qu’elles fussent
plus dures,--moi je me contentais de faire semblant,--et c’était lui
qu’ils visaient en criant:
--Sur Berlâne! Sur Berlâne!
Chaque fois qu’on l’appelait ainsi--et il n’y avait à ne le point faire
que le frère, qui lui donnait son vrai nom, et moi, qui ne lui adressais
point la parole,--il pâlissait comme s’il avait reçu au cœur un coup de
couteau. J’étais égoïstement heureux qu’il fût là. Sans lui j’aurais pu,
comme cela m’était arrivé quelques fois malgré mes bonnes places, servir
de cible. A la fin, le frère était obligé d’intervenir. Pour lui, je
voyais qu’à grand’peine il retenait ses larmes. Il ne nous avait jamais
fait de mal: pourquoi donc avions-nous l’air de lui en vouloir? Ah! le
pauvre risque-tout qui nous était venu de l’école communale!
Il essayait surtout de se rapprocher de moi. Il devait aussi me
connaître de réputation, et sans doute ne s’expliquait-il point que je
ne lui eusse pas tout de suite tendu la main. Mais j’avais déjà bien
assez de moi-même et mettais tous mes soins à l’éviter, tant il me
semblait voir en lui mon double déformé et caricatural. Ma répulsion
instinctive de naguère s’était changée en curiosité inquiète. A la
dérobée, je l’observais continuellement. Sans en avoir l’air, j’étais au
courant de tout ce qu’il faisait. Le moindre indice me suffisait à
reconstituer ce que j’ignorais de sa vie. Nous étions semblables à deux
jumeaux qui dès la minute de leur naissance ont été séparés et qu’un
hasard rapproche plusieurs années après. Je le regrettais. Lui, je
devinais qu’il en était heureux. Je n’avais plus, pour me protéger, le
rempart des murs ni de la porte de notre maison. Dans la salle de
l’école nous étions à plusieurs tables de distance l’un de l’autre, mais
il m’arrivait, malgré que je prisse toutes mes précautions, de le
coudoyer dans la cour. Sa grosse tête aux yeux étonnés, j’aurais pu la
toucher. Il s’arrêtait, attendant que je lui parle: je me hâtais au
contraire de m’éloigner. Je n’aurais pas voulu le faire souffrir
directement à l’exemple des autres, et j’étais peut-être plus cruel
qu’eux.
* * * * *
Quand le printemps fut venu, il trouva la paix sous les marronniers en
fleurs. A mesure qu’il faisait plus chaud, notre besoin de mouvement et
de jeux parfois brutaux s’apaisait. Dans la poussière nous nous
asseyions le dos au mur. Lui, tout seul, faisait des petits tas de sable
et de belles fleurs rouges qui, prématurément, à un souffle de brise,
tombaient des branches.
* * * * *
Son écriture était anguleuse et nette. Ses livres, soigneusement
recouverts de ce papier glacé dans lequel on enveloppe les paquets de
biscuits, n’avaient pas une tache. Mais, quoiqu’il fût plein de bonne
volonté, il comprenait difficilement les données des problèmes et
n’avait pas beaucoup de mémoire. Même lorsqu’à force de s’appliquer il
avait fini par apprendre sa leçon, il ne pouvait la réciter. Dès qu’il
voyait arriver son tour il se mettait à trembler. D’habitude, il
bégayait un peu, mais alors son émotion était si forte qu’il ne pouvait
prononcer trois mots de suite.
Le frère disait à Mme Dumas:
--C’est sa timidité qui lui fait le plus de tort.
Il ne pouvait pourtant pas ajouter:
--Et surtout il n’est pas intelligent.
Mme Dumas se serait sans doute fâchée. Il faut connaître les parents et
ménager leur susceptibilité.
Il ne quitta point la dernière table. Tous les samedis, d’après les
notes de la semaine, nous changions de places, le premier occupant le
bout de la première table, près du bureau du frère. Les plus dissipés,
qui avaient les moins bonnes notes, étaient les plus éloignés de toute
surveillance. Quel supplice pour Berlâne d’être à côté d’eux!
* * * * *
Le jour de la distribution des prix fut un beau Dimanche d’été comme je
n’en ai jamais vu que dans mon pays, un Dimanche qui sentait la résine
des sapins, le parfum des tilleuls, l’odeur forte des marronniers: on
aurait même dit qu’il sentait le soleil. Dans la cour de l’école avait
été dressée une estrade en planches recouvertes de tapis apportés de
l’église; de l’église aussi on avait descendu des chaises et des bancs
aussitôt après la grand’messe; des chaises, c’était à qui en porterait
le plus sur sa tête, accrochées les unes aux autres par les pieds: les
plus grands et les plus forts disparaissaient presque sous
l’enchevêtrement des sièges de paille et des montants. Berlâne, qui
n’était ni grand ni fort, voulut tout de même en descendre quatre; à
mi-chemin il fut obligé de s’arrêter, tellement il était las et en
sueur.
C’était un beau Dimanche et un grand jour que nous attendions tous
depuis longtemps. Nous chantâmes des chœurs; des discours furent
prononcés; il y eut des récitations de monologues comiques, et surtout
la lecture du palmarès. Berlâne eut le prix de bonne conduite et n’eut
que celui-là. J’avais été appelé bien avant lui, et j’avais regagné ma
place, tremblant encore d’émotion pour être monté sur l’estrade où
recevoir ma couronne et mes livres; mais enfin, j’étais débarrassé, et
je me réjouissais à l’idée de voir comment lui se comporterait. Il se
leva, s’imaginant lui aussi que tous les regards étaient fixés sur lui.
Comme l’assistance était nombreuse! Il y avait dans la cour certainement
plus de la moitié de la petite ville, et beaucoup de paysans étaient
tout exprès venus de leurs villages. Il trébucha en montant sur
l’estrade, reçut sa couronne et son livre, et, suivant la coutume,
descendit pour aller se faire couronner par sa mère. A ce moment, il
devint écarlate de honte, parce qu’il lui fallut traverser une partie de
la cour pour atteindre sa mère. Je la vis qui l’embrassait en s’essuyant
les yeux. Mais ce n’était sans doute que de joie qu’elle pleurait, parce
qu’il avait le prix de bonne conduite.