SOUS LES
MARRONNIERS
EN FLEURS
PARIS
Société Littéraire de France, 10, rue de l’Odéon
Tous droits réservés.
I
Quand j’essaie de jeter un regard en arrière sur les premières années de
mon enfance, elles m’apparaissent comme un pays merveilleux qu’en pleine
nuit j’ai traversé, bien avant le lever du soleil sur les champs et sur
les maisons. De ci, de là, pourtant, un souvenir brille comme la
lanterne qu’un homme d’équipe balance sur le quai. Partout ailleurs
c’est l’ombre, c’est un brouillard que creuse le vent de la mort sans
réussir à le dissiper. Des vieux et des vieilles dont j’avais peur quand
je les rencontrais ont pris depuis longtemps le chemin du cimetière, des
hommes et des femmes aussi que j’ai connus dans la force de l’âge, et
encore des jeunes filles qui avaient dix-huit ans lorsque j’en avais
quatre et que je considérais comme de grandes dames très importantes. Il
me semble parfois que de loin ils me fassent signe. Qu’attendent-ils de
moi? Que je leur crie de se lever en les appelant par leurs noms?
Comment le pourrais-je, ne les ayant jamais sus? Ils sont pour moi des
anonymes dont au cimetière il ne reste même plus une pincée de cendre.
Jusqu’à ce que j’eusse l’âge de raison je fréquentai l’école maternelle
qu’on appelait la salle d’asile et que dirigeait sœur Marthe. C’était à
cent pas de notre maison, mais chaque fois que j’y allais il me semblait
partir pour un pays très éloigné. Quand il y avait de la neige, mon père
me portait sur ses épaules. Je longeais la douzaine de sapins plantés
au-dessous du petit arbre de la Liberté, regardant avec crainte les
trois ou quatre chemins qui s’entrecroisaient dans ces parages; si je ne
suivais pas le bon, Dieu sait où je finirais par m’égarer!
A sept ans on m’envoya à l’école des frères. Et ce fut à dater de cette
époque que ma mère commença à me reprocher de n’être pas comme les
autres.
Ils aimaient les jeux bruyants, saluaient jusqu’à terre les messieurs et
les dames qu’ils rencontraient, étaient obéissants au point de prévenir
les ordres et même les désirs de leurs mères.
Je préférais, le jeudi, m’acagnarder à lire. Je n’aimais pas à courir
dans les bois: des bêtes terribles y devaient habiter. Et je ne pensais
ni aux renards ni aux loups. Mais les grenouilles, les crapauds, les
lézards, les serpents, d’autres bêtes encore dont jamais je ne saurais
les noms, qui remuent dans les ténèbres, au fond des eaux croupies, avec
des yeux à fleur de tête, des membres inachevés, et qui venaient me
visiter dans mes cauchemars! Tout au plus allais-je jusqu’aux premiers
arbres du bois de la cascade. Quelques minutes j’écoutais l’eau tomber
dans le ravin; je regardais s’étendre devant moi la vaste plaine qui me
résumait le monde, et je me hâtais de rentrer, apeuré de sentir la
solitude me happer de toutes ses tentacules.
J’avais contracté la manie de disséquer et mes sentiments et ceux que je
prêtais aux autres. Il m’en coûtait d’être poli avec les gens que je
croisais dans les rues ou trouvais à la maison, et d’exécuter les ordres
que me donnait ma mère. J’eus mon orgueil d’enfant, qui me fit me croire
pétri d’une autre pâte que ceux de mon âge et même que ces vieilles
filles dont les manières et les cancans m’exaspéraient, que ces graves
messieurs dont la suffisance me paraissait ridicule.
Je devinais que si tout à coup j’étais redevenu pareil aux autres,--il
en était peut-être temps encore?--c’eût été une trop grande satisfaction
pour ma mère: de ce revirement elle n’aurait pas manqué de s’attribuer
le mérite; je ne l’aurais dû qu’à l’efficacité de ses prières et de ses
gifles. Et je m’obstinais. Plus j’allais et moins je ressemblais aux
autres dont rien, jusqu’à l’âge de sept ans, ne m’avait distingué, et
moins je ressemblais à celui que j’aurais pu être. Je me déformais à
plaisir et pour ma joie personnelle, une joie plus âpre encore que la
saveur de ces grains de raisins que je dérobais à notre treille dès les
premiers jours de juillet. J’étudiais mon rôle jusqu’au jour, qui ne
tarda guère, où je fus, non plus l’acteur, mais le héros de ma propre
vie.
Quelquefois, les jeudis d’hiver, quand je me tenais derrière notre
porte, un livre à la main et le nez contre la vitre pour profiter d’un
reste de lumière, j’apercevais un enfant de mon âge qui rasait le mur
des promenades et regardait du côté de notre maison. Il avait une grosse
tête aux yeux étonnés, aux oreilles écartées. Il marchait en battant le
briquet, et balançait ses mains comme des choses molles. Je me retirais
vite. Sans savoir pourquoi, j’avais aussi peur de lui que d’une bête des
bois.
Un jour qu’il rôdait selon son habitude, ma mère à qui je refusais
d’obéir s’écria, en me le désignant du doigt:
--Tiens! veux-tu que je te dise? Tu n’es qu’un original. Tu es encore
pire que lui, car au moins il «écoute» sa mère, lui!
Je ne protestai point, blessé dans mon amour-propre: je n’étais donc pas
seul à n’être pas comme les autres? A huit ans à peine commençais-je à
prendre contact avec ma petite ville. Certes, j’allais maintenant un peu
plus loin que la salle d’asile, mais les quartiers voisins du nôtre m’en
paraissaient effroyablement distants, et je n’osais point traverser la
grand’rue. A l’école des frères j’étais encore parmi les petits, et me
tenais à l’écart des grands. A plus forte raison ignorais-je les élèves
de l’école communale.
En même temps que le nom de mon rival je finis par apprendre qu’il
fréquentait cette école et que ses camarades l’y avaient surnommé
Berlâne. Je m’applaudis de ce que l’on ne m’eût pas donné d’aussi
ridicule sobriquet.