instinctif, naturel aux gens bien nés qui blessent par mégarde un
sentiment ou un souvenir.
Le précédent, commanda-t-il, avec une voix basse de tristesse.
Rien de précis comme le cérémonial d'un rite superstitieux, car,
voyez-vous, la plus légère méprise eût compromis, pour ces crédules
Bretons, les chances de l'avenir, provoqué fatalement d'inénarrables
catastrophes. Aussi les charpentiers de navires et les compagnons
mariniers se consultèrent-ils longtemps avant d'admettre que Robin
LeTort était bien le plus jeune marin de la flotille, après Philippe
Rougemont.
On lui remit de suite une gourde pleine de vin cuit. Et tout l'équipage
s'agenouilla devant le feu.
O feu! s'écria-t-il, réchauffe pendant l'hiver les pieds frileux des
petits orphelins et des vieillards infirmes!
O feu! répand ta clarté et ta chaleur chez les pauvres!
O feu! ne dévore jamais l'étaule[147] du laboureur ni la barque du marin!
Ainsi prononçant ces paroles séculaires Robin Letort versa la gourde de
vin cuit dans les flammes crépitantes du brasier.
Tout à coup cinq hommes, tirant après eux une tabagane pesamment
chargée, entrèrent dans le cercle des matelots chantant à pleine voix
avec un bel entrain:
_Le jour est fériau_
_Na, unau, nau!_[148]
[Note 147: C'est là (devant le foyer, l'âtre) que s'accomplit avant
toute choses, la bénédiction du feu. Le plus jeune enfant de la
famille s'agenouille devant le feu et prononce ces mots que son
père lui a appris: "O feu! réchauffe pendant l'hiver les pieds
frileux des orphelins et des vieillards infirmes, répands ta
clarté et ta chaleur sur les pauvres et ne dévore jamais l'étaule
(l'étable) du laboureur, ni le bateau du marin." En prononçant
ces paroles antiques l'enfant verse dans le foyer une goutte de
vin cuit. _Courrier de Paris_ de _L'Univers Illustré_, annèe
18585.]
[Note 148: Une chose curieuse, c'est qu'en France ces couplets en
l'honneur du Christ (les noëls, monuments de la poésie populaire
et religieuse) se confondirent avec ceux que l'on chantait à la
guillannée (_au gui l'an neuf_) et qu'il s'opéra ainsi une
singulière fusion entre le culte des druides et la religion
chrétienne. Le refrain d'un des plus vieux _noëls_ cité par
Rabelais, _Le jour est périau, Na, unau, nau_, reproduit
précisément la consonance que, de corruption en corruption, le
patois des provinces était arrivé à donner au cri druidique _neu,
nau_ et _neau_, en Poitou, et _nei_ et _noë_ en Bourgogne.]
C'était les deux fossoyeurs Jean et Guillaume Legentilhomme, et les
trois veilleurs de Rougemont, Jehan Duvert, Guillaume Séquart, Eustache
Grossin.
Leur traîneau était évidemment de fabrique indienne, car, sur l'avant,
recourbé comme la pince d'un canot d'écorce, il y avait une hideuse tête
d'idole grossièrement peinte à l'ocre rouge.[149]
[Note 149: "Ils (_les sauvages_) appellent leur dieu Cudragny."
_Voyages de Jacques Cartier_, 1534 page 12. _Voyages de Jacques
Cartier_, 1535-36, verso du feuillet 47.]
Mais ce qui m'étonna davantage fut l'énorme _tronche_ d'arbre qui
chargeait la voiture; à ce point qu'elle paraissait écrasée, encavée
dans la glace par la pression accablante du fardeau.
Je vis alors Jacques Cartier, suivi de son état-major, faire gaiement le
tour du cercle des compagnons mariniers et charpentiers de navires.
Puis il s'écria d'une voix joyeuse: Eh! bien posons-nous la bûche,
enfants?
Et tous de répondre avec enthousiasme: Oui, père grand, promptement,
promptement, posons la bûche!
Comme ils parlent! me dit Laverdière. Cela rafraîchit le sang rien qu'à
les entendre. Le beau langage de la famille avec son incomparable
cordialité. Le matelot qui dit au Capitaine _père grand_ parce qu'à ses
yeux l'amiral représente le chef de la maison, l'aïeul, l'ancêtre. Et le
Capitaine-Général, le Pilote du Roi, qui dit: comme il parle ce feu de
joie avec les mille voix de ses flammes claires et chaudes, claires
comme le rire d'une franche et jeune gaieté, chaudes comme l'étreinte
d'une vieille et forte sympathie, le feu de joie que se dit à chacun
d'eux: _Je suis le foyer domestique._
Écoutez encore le galion, le galion qui pend la parole à son tour, et
qui dit: _Je suis la maison paternelle!_ Je vous ai suivi dans l'exil,
je me suis avec vous arraché du sol natal, je vous ai traversés la Mer
et sauvés de la Mort. Aimez-moi... en souvenir de l'autre demeure. C'est
moi qui vous ramènerai en Bretagne!
Il n'est pas jusqu'à cette terre sauvage, étrangère, ennemie, qui
n'arbore les couleurs de France aux yeux de ces bannis, comme pour ne
faire pardonner les austères rigueurs de son climat et de sa solitude;
que ne rappelle, aux déjà venus d'entre ces aventuriers héroïques, que
l'exil et la neige n'y sont pas éternels, que le sol glacé de son
immense domaine s'échauffe, tressaille, palpite au retour du soleil,
comme un coeur d'homme, qu'il germe le blé et la vigne Comme la terre de
France, qu'il est fécond, généreux, reconnaissant pour qui le cultive,
l'habite et l'appelle vaillamment patrie!
Laverdière me disait ces choses avec une éloquence passionnée, un élan
où vibraient à l'unisson l'amour et l'orgueil, ces deux plus grands
sentiments du coeur de l'homme: l'orgueil d'un paysan faisant à un
étranger--et devant elle--l'éloge de sa terre; l'amour d'un bon fils
pour sa mère, la remerciant devant tout le monde de la vie belle,
heureuse honorable qu'elle lui a donnée.
Alors Robin LeTort sortit des rangs, s'approcha de la _Cosse de Nau_ et
versa trois fois le vin cuit sur la tronche, disant d'une voix haute et
vibrante:[150]
_Allégresse! Allégresse! que Notre Seigneur nous remplisse
d'allégresse!_
[Note 150: Puis il bénit le feu, c'est-à-dire qu'il l'arrose d'une
libation de vin cuit à laquelle le _cariguié_ répond par des
crépitations joyeuses.
Dans les familles on bénissait aussi la _bûche de noël_ et on
versait du vin dessus en disant: "Au nom du Père!" Larousse:
_Grand Dictionnaire_, page 1046, au mot _noël_.]
Et les marins crièrent en choeur:
_Allégresse! Allégresse! que Notre Seigneur nous remplisse
d'allégresse!_[151]
Jacques Cartier poursuivit:
Et si une autre année nous ne sommes pas plus, mon Dieu, mon Dieu, ne
soyons pas moins!
Une dernière fois l'équipage s'écria avec un élan de joie suprême:
_Allégresse! Allégresse! que Notre Seigneur nous remplisse
d'allégresse!_
Allégresse! Ah! que le coeur saignait dans la poitrine à regarder ces
hommes crier _allégresse!_ Comme la bouche mentait au visage, et comme
ces lèvres douloureusement nerveuses se contractaient avec efforts pour
ne pas boire dans leur faux rire les pleurs brûlants tombés des yeux.
Alors robin LeTort et François Duault (le plus jeune et l'aîné de
l'équipage valide) vinrent se placer à chacune des extrémités de la
tronche.[152]
[Note 151: _Mireïo: Mireille_ poëme de Mistral--voir le _Monde
Illustré_ de Paris, allée 1884. "Allégresse, le vieillard s'écrie
allégresse, que Notre Seigneur nous emplisse tous d'allégresse,
et si une autre année nous ne sommes pas plus, mon Dieu, ne
soyons pas moins. Et remplissant le verre de _clarette_ devant la
troupe souriante il en verse trois fois sur l'arbre."]
[Note 152: Le plus jeune prend l'arbre d'un côté, le vieillard de
l'autre, et frères et soeurs entre les deux ils lui font faire
ensuite _trois fois_ le tour des lumières et le tour de la
maison. _Mireille_ poëme de Mistral. Voir le _Monde Illustré_ de
Paris, 1884.]
Mais cette pièce d'arbre était d'un poids énorme, immobile pour deux
hommes seuls, Lucas Fammys, Guillaume Esnault, Julien Golet, Jehan
Hamel, Goulset Riou et Jacques Duboys, les six plus forts mariniers du
cortège, vinrent à la rescousse, enlevèrent la bûche de Noël, la
chargèrent sur leurs épaules et firent trois fois le tour du feu.
Je demandai à Laverdière quel était le symbolisme des trois cercles.[153]
C'est, me répondit le cicerone, un touchant usage qui ne relève ni de la
superstition, ni de la magie. En Bretagne, la nuit de Noël, on fait
trois fois le tour de la maison paternelle processionnant ainsi la
tronche consacrée.[154] Cette cérémonie conserva aux demeures du paysan et
du marin la bénédiction du ciel. Les gars de St. Malo, répètent cette
tradition familiale.
[Note 153: Ce mot de cercle me rappelle une jolie expression de la
_Relation primitive du Second Voyage de Jacques Cartier_: "Et
après qu'ils (les sauvages) eurent ce faict (chanté et dansé) fit
le dict Donnacona mettre tous ses gens d'ung côté et _fit un
cerne sur le sable_ et y fit mettre notre cappitaine (Jacques
Cartier) et ses gens." _Faire un cerne sur le sable_, n'est-ce
pas gentil? _Voyage de Jacques Cartier_, 1535-36, verso du
feuillet 16.
Parlant du lac St-Pierre qu'il traversa, lors de son voyage à
Hochelaga, Jacques Cartier écrit encore: _Une plaine d'eau_.
_Voyage de Jacques Cartier_, 1535-36, verso du feuillet 20.
Ne pas oublier davantage l'expression de l'interprète Taiguragny
que, dans son langage pittoresque, disait que les arquebuses des
Français étaient des _bâtons de guerre_!]
[Note 154: "Ils lui font faire (à la bûche de Noël) trois fois le
tour des lumières et le tour de la maison." _Mireille_, poëme de
Mistral.]
Tandis que Laverdière et moi causions de la sorte, les huit porteurs de
la _tronche_ de Noël s'étaient éloignés du feu de joie à la distance
d'environ cinquante pas.
Je demandai à mon guide-interprète où ces braves gens prétendaient aller
avec une pareille charge aux épaules.
Mais avant qu'il eût ouvert la bouche pour me répondre, un cri sec,
bref, sans écho, rapide comme un coupé de fleuret, éclata en plein
silence.
Et tout aussitôt Lucas Fammys, Guillaume Esnault, Julien Golet, Jehan
Hamel, Goulset Riou, Jacques Duboys, Philippe Thomas, François Duault
partirent au pas gymnastique courant vaillamment sur le feu.
_Allégresse! allégresse_, s'écrièrent ensemble tous les matelots,
_allégresse, allégresse, que Notre Seigneur nous remplisse
d'allégresse!_
Elle était vraiment originale, caractéristique, entraînante, cette
course au bûcher, avec ses balancements de tangage, ses poussées
irrésistibles, comme le travail d'un navire trop chargé de l'avant et
les chocs en recul, les arcs-boutés des matelots se cabrant, mordant la
glace de tous les clous de leurs talons pour mieux résister au terrible
entraînement de cette masse inerte décuplant avec sa pesanteur la force
acquise de l'élan, et parer une culbute aussi ridicule que redoutable.
Le coureurs n'étaient plus qu'à dix pieds du feu de joie.
Soudain retentit ce cri sec et bref, sans écho, rapide comme un coupé de
fleuret, le même entendu tout à l'heure.
Instantanément, et tous ensemble, les huit compagnons mariniers, par un
puissant effort, levèrent à hauteur de bras la colossale pièce de chêne.
La bûche de Noël, suivant l'implusion de sa vitesse acquise, vint tomber
au franc milieu du brasier, soulevant dans sa chute une poussière
éblouissante d'étincelles.
Et tous les matelots se mirent à danser alentour du feu de joie,
brandissant leurs torches empanachées de fumées et de flammes, criant
avec allégresse, avec délire: _Malo! Malo!! Noël! Noël!!_
Alors Jacques Cartier, s'approchant des charbons rutilants du brasier,
s'écria: Bûche bénie! rallume le feu!
Et le Capitaine-Général ajouta les paroles traditionnelles.
O feu sacré! que la santé revienne à tous.
Que nos trois vaisseaux reprennent la Mer.
Que le vent soit favorable jusqu'aux rivages de la Bretagne.
Que nos parents, nos amis, nos bienfaiteurs, nos frères de France,
vivent jusqu'à notre retour.
Mon Dieu, souvenez-vous du Roi, François Ier, notre maître, votre
serviteur.
Étoile de la Mer, Notre Dame de Roc-Amadour, soyez notre Boussole.
O Providence! marchez devant nous sur les eaux ténébreuses de
l'Atlantique.
O feu sacré! que la clarté de ta lointaine lumière ait un reflet à nos
foyers; que la joie de tes étincelles, le rire clair de tes flammes,
soit pour les âmes oublieuses et les mémoires distraites un écho des
gaietés anciennes, une gracieuse image des bonheurs chantants de la
jeunesse.
O feu sacré! que ta puissante chaleur rayonne sur les amitiés glacées
par l'absence, l'exil, la mort.
O feu sacré! brille avec joie, avec éclat, avec ardeur pour ceux-là
d'entre nous qui ne reverront plus le ciel de la Bretagne et les terres
heureuses du royaume de France; que la vision de leurs foyers se lève
devant eux et passe lentement dans tes flammes; qu'ils reconnaissent à
ta lumière confidente les ombres tardives des ancêtres portant dans
leurs bras leurs petits enfants; qu'ils soient longtemps à regarder leur
cortège; et que le cortège lui-même se repose et s'arrête à leur
sourire.
Sol étranger, terre païenne! garde aux trépassés de notre équipage le
rafraîchissement, le repos, la lumière, la paix des cimetières bénis de
la Bretagne. Que jamais il n'advienne à nos chers morts d'être encore
plus ensevelis dans notre mémoire que sous tes neiges éternelles!...
ÉPILOGUE
----
Jacques Cartier parla-t-il encore longtemps de la sorte?
Je vous avoue aujourd'hui n'en savoir plus trop rien. Pas aussi
longtemps, je crois, que je demeurai là, sur la neige, immobile et
songeur, m'amusant à suivre, dans le spectacle grandiose du feu de joie,
de merveilleux effets de coruscation.
Le seul souvenir précis qui me revienne maintenant à la surface de ma
mémoire, à travers le vague de ses idées confuses, est celui des trois
veilleurs, Eustache Grossin, Jehan Duvert, Guillaume Séquart, roulant
sur la glace, pour les éteindre, les tronçons calcinés de la Bûche de
Noël.
Je me rappelle aussi avoir demandé à mon fidèle interprète la raison
d'un aussi singulier travail.
Encore une tradition sacramentelle, répondit l'archéologue, un vieil
usage breton. C'est la coutume de conserver, d'une année à l'autre, les
débris de la _Cosse de Nau_. On les places d'ordinaire sous le lit du
maître de la maison. Quand le tonnerre se fait entendre, on en jette un
morceau dans le foyer, afin de protéger la famille contre _le feu du
temps_.[155]
[Note 155: Le _feu du temps_ pour le tonnerre, archaïsme très
gracieux. La langue française de l'époque de Jacques Cartier,
abondait en locutions de ce genre; plusieurs d'elles sont très
jolies, à preuve: _muer le sang_, pour _se mettre en
colère_;--_oindre le musel_, pour _souffleter_;--_l'aube crevée_,
pour _le point du jour_;--_rire clair_, pour _rire
agréablement_;--_peler la figue_, pour tromper;--_parer une
châteigne_, pour _tramer un complot_;--_avoir mauvaise robe_,
pour _ne pas réussir_;--_clamer ses coulpes_, pour _accuser ses
péchés_;--_parler en pardon_, pour _parler inutilement_;--_avoir
le cri_, pour _être accusé_;--_perdre son âge_, pour
_mourir_;--_cueillir en haîne_, pour _prendre en
aversion_;--_voir son pied_, pour _sortir de prison_; etc., etc.
1873--_Dictionnaire de la Langue Française_, par C. Hippeau.
Je viens de signaler quelques archaïsmes de la langue française
au temps de Jacques Cartier; le lecteur aimera peut-être à
connaître aussi certains mots de la langue sauvage parlée, à
cette même époque, par les Algonquins du Canada. En voici
quelques uns, choisis parmi les plus euphoniques:
Ils appellent seigneur, agouhanna; la neige, canisa; le vent,
cahoha; le feu, azista; l'eau, âme; la terre, damga; le blé
osizy; le pain, carraconny; la fumée quea; la mer agosasy; les
vagues de la mer, coda; le bois (la forêt), conda; les feuilles,
hoga; le chemin, adde; un chien, agayo; bonjour aignaz; un petit
enfant, exiasta; le nombre 1, segada; le nombre 9, madelon; etc.,
etc. Ils appellent une ville: Canada. La traduction sauvage du
mot chien, est particulièrement heureuse: agayo, on croirait
entendre japper. Second Voyage de Jacques Cartier 1535-36
feuillet 13, verso du feuillet 46 et des feuillets 47 et 48.]
C'est ce qu'ils vont maintenant observer. Grossin, Duvert et Séquart ont
partagé en trois parts égales les débris de la tronche de chêne. Elles
seront, chacune, placées au fond de la cale des navires. De la sorte,
les trois équipages et leurs vaisseaux seront à l'abri de la foudre
pendant l'orage.
Laverdière ajouta presque aussitôt d'une voix brève et sèche comme un
commandement de manoeuvre:
Regarde vite, le jour vient.
Ces paroles que je ne compris pas, dès l'abord, me laissèrent stupéfait.
Effectivement je regardai autour de moi, ou mieux, autour du feu;
Jacques Cartier, les aumôniers, les officiers de son état-major, les
compagnons mariniers et les charpentiers de navires avaient disparu,
comme par magie, escamotés comme des monnaies dans les manchettes d'un
prestidigitateur.
Cet isolement subit me glaça d'effroi et je reportai vivement les yeux
sur les trois croque-morts de l'_Émerillon_ qui chargeaient maintenant
le bois carbonisé sur la tabagane. Et j'entendis Guillaume Séquart qui
disait à ses camarades:
Pauvre petit Rougemont! ça lui aurait fait grand heur tout de même de
voir la fête!
Il regarde mieux que cela, répondit Duvert accompagnant cette réflexion
d'un geste énergique de la tête qui montrait bien le ciel à ses
auditeurs.
N'empêche, ajouta Eustache Grossin, en manière de réflexion mentale,
n'empêche qu'on ne s'habitue pas à voir mourir la jeunesse, et que ça
peine d'y songer!
Pour la seconde fois Charles Laverdière me dit d'un ton impératif:
Regarde vite, vite... le jour arrive!
Phénomène étrange! (le propre du rêve et sa caractéristique dominante),
plus j'ouvrais les yeux et moins les objets m'apparaissaient visibles.
Par contre, il me suffisait de fermer énergiquement las paupières pour
ramener fixe, distincte, précise et de netteté photographique absolue,
la vision des choses naguère troublées et flottantes. Je ne savais trop
comment expliquer cet événement bizarre, sinon que les lueurs expirantes
du brasier faisaient vaciller, sauter à leur lumière, tous les profils
du paysage. Le feu, comme la vie humaine, a quelquefois une agonie
tourmentée. Je regardai derrière moi pour m'en convaincre. A ma grande
stupéfaction, je m'aperçus que le feu de joie était mort, bien mort sous
ses braises éteintes et ses charbons noirs. De ses cendres épaisses,
encore tièdes, s'élevait une lente spirale de pesante fumée, fumée
blafarde, fumée grise comme le matin d'un jour de pluie.
Étais-je donc le jouet d'un songe? Quand je retournai la tête, Grossin,
Séquart et Duvert avaient disparu, à la magique façon des autres, les
maîtres compagnons mariniers et charpentiers de navires. Si loin que je
pouvais regarder à la ligne de l'horizon et sur tous les points de sa
circonférence, il m'était impossible d'apercevoir aucune silhouette
humaine.
Le maître-ès-arts, seulement, demeurait auprès de moi.
A ce moment précis le vent m'apporta de grandes bouffées d'orgue et de
voix chantantes, comme de la musique échappée par l'entrebâillement
d'une porte ouverte et close presque aussitôt.
Je voulus demander à mon guide d'où venait cette étrange mélodie, cette
musique d'église orchestrée, savante, comme le chant moderne de nos
maîtrises. Mais la métamorphose que lui-même, Laverdière, subissait, me
rendit muet d'épouvante. Je n'avais plus de lumière suffisante pour
l'apercevoir, et sa silhouette indécise semblait appartenir maintenant
aux ténèbres extérieures, s'y fondre par degrés. Cette effacement
fantasmagorique rappelait, par l'identité des effets, ces accidents de
lanterne magique où, la lumière venant tout à coup à manquer, la flamme
du lampadaire à s'affaisser dans son brûleur de cuivre, la lame de verre
colorié ne projette plus sur la muraille blanche qu'une image
vacillante, indéterminée. Ainsi m'apparaissait Charles Honoré
Laverdière. Son ombre n'était plus maintenant qu'un fantôme affreusement
pâli aux lueurs grandissantes de l'aube, un spectre si léger, si
ondulant, si subtil, que la brise l'entraînait déjà dans sa course
inconsciente, que je le voyais enfin s'évanouir, et pour jamais, comme
une buée de marécage dans l'atmosphère diaphane de l'aurore.
Je courus à lui avec l'énergique impétuosité du désespoir, craignant, à
tout instant, de le voir me laisser seul. Ce qui me causait une peur
horrible. Mais égale se maintenait la fatale et infranchissable
distance.
Cette course affolée dura longtemps. Soudain, je lâchai un cri terrible,
tendis les bras en avant, et demeurai stupéfait... Un rayon de soleil
venait de fondre de sa lumière le spectre du prêtre-archéologue.
Seulement, une voix grêle, diluée, flottante, et dont le timbre me
restera pour jamais au fond de l'oreille et de la mémoire, vint expirer,
en lointain écho, ces paroles ailées, faibles comme un souffle, timides
comme un aveu:
"Jour venu! Adieu!! Souviens-toi!!!"
Et je n'entendis plus rien... rien... rien... qu'un puissant accord
longuement soutenu sur un clavier d'orgue, des voix de jeunes filles,
des voix merveilleusement belles chantant une partition soprane, des
strettes de violons, une grande rumeur d'orchestre roulant un flot
d'harmonie, comme un ressac sur une grève sonore, des cuivres soutenant
les notes basses et lentes d'un accompagnement magistral écrit par
quelque auteur célèbre.
J'ouvris de grands yeux cette fois, des yeux bien éveillés, que les
lumières éblouissantes des gazeliers aveuglèrent... et je me retrouvai
scandaleusement assis, au fond de mon banc, à l'église, au franc milieu
de la Basilique Notre-Dame de Québec, tandis que mes voisins, tandis que
mes voisines, pieusement agenouillés, priaient avec ferveur.
L'on chantait au choeur de l'orgue une phrase de l'_Agnus Dei_ et
l'orchestre, en guise d'accompagnement, jouait sur ses premiers violons
un délicieux motif de berceuse, charmeur, endormant, d'un effet
irrésistible sur des auditeurs bien disposés et bien assis.
Cette oeuvre magistrale de Fauconnier (sa _Messe Solennelle de Noël_)[156]
avait ceci de particulier que les accompagnements d'orchestre
soutenaient une mélodie identique au _Kyrie_ et à l'_Agnus Dei_. La
berceuse, qui m'avait endormi avec les premières stances musicales du
_Kyrie_, m'éveillait maintenant au rhythme somnolent de ces mêmes
mesures. Cette singularité confirmait, d'ailleurs, l'exactitude d'une
vieille expérience physiologique sur les phénomènes natures du sommeil,
savoir: que le son des paroles habituelles, l'accent connu, le timbre
d'une voix familière, le nom du dormeur prononcé, même à voix basse,
l'éveillent plus vite que l'éclat d'un grand bruit.
[Note 156: La Messe Solennelle de Noël de Fauconnier, fut exécutée
à la Basilique de Notre-Dame de Québec, le 25 Décembre 1885.]
Vous savez maintenant, lecteurs, quel rêve historique a traversé cette
nuit-là mon sommeil, pourquoi et comment _Une Fête de Noël sous Jacques
Cartier_ est devenue le sujet et le titre de mon premier essai
littéraire.
APPENDICE
-----
_Réponse de Son Excellence l'honorable Auguste Réal Angers, à une
adresse de félicitations présentée par l'Institut Canadien Français de
Québec, le 17 janvier 1888 à l'occasion de son élévation à la charge de
Lieutenant Gouverneur de la province de Québec._
Monsieur le président de l'Institut Canadien de Québec,
Messieurs,
Je constate avec un vif plaisir que votre influence a su réunir à cette
fête de l'esprit l'élite de la société française de Québec.
Avec un rare succès vous avez inspiré à la jeunesse le goût de
s'instruire, à l'âge mûr le désir de se perfectionner; goût qui absorbe
les entraînements premiers de l'adolescent, désir qui captive l'ambition
de l'homme fait.
C'est par vos soins que nous voyons rangés dans votre bibliothèque et
classés dans votre catalogue, les plus beaux produits du génie de
l'homme dans les science et dans les lettres. Vous avez fait le travail
de l'essaim qui envahit la plaine, cueillant, des prés en fleurs, les
meilleurs parfums, les sucs les plus purs. Ainsi butinant, vous avez
comblé vos rayons de livres précieux, honnêtes et charmants, miel dont
se nourrit l'intelligence, manne que nous pouvons ramasser à toute les
heures.