[Note 136: "En cette terre (Angleterre) y a une manière d'arbres

que quand la feuille d'iceulx tombe en l'eaue se convertist en

poisson, et si elle tombe sur la terre se convertit en oyseau."

Cosmographie de Jean Alfonse: _Découvertes Françaises_ etc.

Pierre Margry, page 236.]

[Note 137: _Pommes de paradis en Babylone_ "dans lesquelles quand

on les sépare en chacune partie apparait la figure de crucifix."

Cosmographie de Jean Alfonse: _Découvertes Françaises_ etc.

Pierre Margry, page 236.]

[Note 138: "_Hommes qui sont au delà de l'équinoxial_ (l'équateur)

à qui la teste et le corps c'est tout ung, sans cou ni fasson de

teste, d'autres ont qui ont le visaige d'un chien et la teste

d'un homme, et aultres qui ont pieds de chèvres et aultres qui

n'ont qu'un oeil au front, et d'aultres qui ne parlent point et

courent aultant que levriers, et ceulx-ci ne mangent que

couloeuvres et leizars." Cosmographie de Jean Alfonse:

_Découvertes Françaises_ etc. Pierre Margry, pages 236 et 237.]

Les petits enfants qui écoutent raconter _Chat Botté, Barbe Bleue,

Cendrillon, Peau d'Ane_, n'ouvrent pas mieux la bouche que les auditeurs

ébahis de l'incomparable Guillaume Le Breton Bastille. Je ne dis rien

des yeux, démesurément écarquillés, u peu plus même que ceux du Loup

quand il avala la mère-grand de _Chaperon Rouge_!

Mais le beau de l'histoire était que le maître du galion, se grisant à

son propre verbiage, croyait, plus que tous les autres ensembles, aux

blagues énormes qu'il débitait.

Un autre sujet comique d'observation était la complaisance manifeste du

glorieux Bastille s'écoutant parler devant la béate assistance, et

ramenant é lui la meilleure part dans l'admiration naïve de ses

auditeurs pour les aventures du Saintongeois.

Quel homme! mes enfants, quel homme! s'exclamait Le Breton, avec un

renouveau d'éloquence paternelle. Il explique la pluie, il a vu des

phénix, la fontaine de Jouvence, la source de Rascose, il a trouvé des

agates et des pierres d'hyènes; en Écosse on lui a montré, oui, mes très

chers enfants, on lui a montré en Écosse le véritable trou de Saint

Patrice[139] que l'on dit être un purgatoire!

Ah!

[Note 139: Pour le détail et l'explication de ces merveilles

imaginaires, lire la _Cosmographie de Jean Alfonse_ telle que

reproduite par Pierre Margry dans on bel ouvrage des _Découvertes

Françaises_--librairie Tross, édition de 1867, pages 235 à 238.

"Nous trouverons en Écosse ce même homme (_Jean Alfonse_) en face

d'une autre merveille que les écrivains placent en Irlande, dans

une des îles du lac de Derg, le trou de _Saint Patris_ que l'on

dit estre un purgatoire. Quoiqu'on ait beaucoup parlé et qu'il y

ait même des poëmes à ce sujet, Jean Alfonse ne sait comment on

descend dans ce trou, car _ainsi que dient aulcuns, c'est secret

de Dieu dont il ne se fault trop enquérir_." Margry: _Découvertes

Françaises_, page 235.

M'est avis que Jean Alfonse s'inquiète à contre sens à propos de

ce purgatoire; la difficulté n'est pas d'y entrer... mais d'en

sortir.]

Laverdière riait aux larmes et aussi moi. Mais si vous croyez que les

compagnons de mer n'étaient pas sérieux et que l'illustre et

incomparable Guillaume Le Breton Bastille n'était pas grave, mes

lecteurs, vous vous trompez moult.

Incontestablement, un homme qui avait vu le Purgatoire en Écosse, avec

le trou Saint Patrice pardessus le marché, était plus qu'en mesure de

s'expliquer, comme d'expliquer aux autres, une foule de choses y compris

les aurores boréales.

Aussi, mieux peut-être encore que les gentilshommes, compagnons

mariniers et charpentiers de navires, je compris tout ce que nous

faisait perdre, en cette circonstance, l'absence du fameux Jean Alfonse.

Bastille essaya d'y suppléer par une interprétation personnelle,

beaucoup plus religieuse que scientifique, ce qui était le caractère

propre de l'instruction au moyen-âge. J'avoir qu'elle me parut

ingénieuse, bien trouvée, aussi belle que touchante chez cet homme qui

n'avait eu qu'un petit catéchisme pour seul livre d'études.

Avez-vous remarqué, continua le pilote de l'_Emérillon_, avez-vous

remarqué combien cette lumière est douce et paisible? Je ne crois pas

qu'elle appartienne au soleil.--Une idée me vient, nous sommes aux

premières heures du jour de Noël, cette clarté ne serait-elle pas un

reflet de l'autre _grande lumière_ que les Bergers de Bethléem

aperçurent à la naissance du Sauveur?

Les physionomies expressives des matelots bretons s'éclairèrent d'un

beau sourire, et je compris, à leurs regards d'admiration fervente,

combien la pensée du maître de la nef traduisait avec bonheur leurs

propres sentiments.

Eh bien! me dit Laverdière, à qui revient, selon vous, la meilleure part

de poésie dans la contemplation de ce spectacle: à la candide simplicité

de ces âmes croyantes ou à la suffisance orgueilleuse d'un bel esprit

cultivé? Et vous même, mon excellent ami, ne donneriez-vous pas toute la

creuse satisfaction de vanité que vous pourrait obtenir la démonstration

savante de ce phénomène d'électricité atmosphérique, contre le sentiment

délicieusement chrétien de ces matelots naïfs cherchant dans les

allégories religieuses la raison de tous les prodiges, et se prouvant à

eux-mêmes leurs causes les plus mystérieuses de leur vérité par

l'émotion de leur foi vive?

Je m'étonne même que ces extatiques ne finissent point par s'imaginer

entendre chanter les anges: _Gloire à Dieu au-dessus des plus hautes

étoiles!_ Cela verserait bien dans leur rêve!

Rappelez-vous les paroles de l'Évangile de ce grand jour. _Et claritas

Dei circumfulsit illos_. Savez-vous que ce serait une idée capitale que

d'illustrer, de paraphraser avec une gravure d'aurore boréale, le sens

divin de ces cinq petits mots latins-là. Le superbe canevas pour un

artiste! Je ne sache pas de glossateur qui sût apporter au texte un plus

éblouissant commentaire. Je m'étonne que les imagiers célèbres de notre

époque n'en aient pas fait encore leur profit. Et dire que cette idée de

peintres s'en est allée nicher dans une tête de matelot! J'avoue que de

prime abord cette singularité frappe l'imagination; mais elle cesse de

nous paraître étrange devant un peu de réflexion. Les pensées heureuses,

voyez-vous, font comme les oiseaux, elles ne choisissent pas leur arbre

pour chanter. Elles ne demandent que du silence et du soleil. La

Providence inspire souvent l'âme naïve d'un berger plutôt que

l'intelligence hautaine d'un penseur.

Quels hommes de Foi! s'écriait Laverdière avec admiration. Tous les

mêmes, ces découvreurs; depuis Colomb jusqu'à Champlain, l'idée du ciel

les hante. Ils voient le Paradis partout et le premier toujours, au bout

du monde comme à la fin de la vie. Ils en cherchent le chemin dans

toutes leurs hardies découvertes; la route même de la Chine n'est qu'un

prétexte pour retrouver celui-là.

Le Paradis! voilà pour ces croyants la Terre Promise par excellence, une

terre que les vigies de leurs caravelles signalent avant les îles

merveilleuses et les continents richissimes du Nouveau Monde. Aux yeux

de ces visionnaires la Mort est un horizon, l'Éternité un rivage.[140]

[Note 140: Lors de son troisième voyage (1498-1500) Christophe

Colomb poussant plus loin son erreur...(celle de prendre

l'Amérique pour l'Asie)--erreur qui se complique alors d'autres

rêveries du moyen-âge, _pense en son âme et conscience qu'il

était près du Paradis_. Les cosmographes du moyen-âge, Saint

Isidore, Béda, le maître de l'histoire scolastique, saint

Ambroise, Scott, et les autres savants théologiens plaçaient tous

le Paradis à la fin de l'Orient et en faisant dériver les quatre

grands fleuves de la terre. L'abondance des eaux et tout ce qu'il

voyait lui paraissait des indices de ce lieu où il ne croyait pas

toutefois qu'on put arriver autrement que par la permission

expresse de Dieu. Pierre Margry: _Découvertes Françaises_, page

172.]

Et cependant, comme ils commandent à d'ignares et superstitieux

équipages! Quelles tortures morales, quels supplices physiques n'ont-ils

pas infligés à Christophe Colomb, à Jacques Cartier, à Jean Alphonse!

Pour n'en rappeler qu'un exemple, souvenez-vous que les mariniers

d'Amerigho Vespucci croyaient inspirés par le Démon les géographes qui

déterminaient les longitudes. Ailleurs qu'au bord de leurs propres

navires ces illustres capitaines n'auraient pas dit avec un meilleur à

propos: _Et in tenebris spero lucem_?[141]

[Note 141: Beaucoup de marins, au commencement du XVIe siècle,

croyaient encore inspirés par un démon ceux qui déterminaient les

longitudes, comme l'avait fait en 1501 Amerigho Vespucci, cet

homme que sa science fit choisir plus tard, en Espagne, pour

grand pilote de la flotte royale. Pierre Margry: _Découvertes

Françaises_, page 258.]

Tout à coup une grande lueur sanglante apparut _la rive_ du bois et nous

fûmes enveloppés d'un reflet rouge comme des personnages d'une féerie

aperçus dans la lumière d'un feu de Bengale.

A distance les tambours battaient aux champs et les trompettes sonnaient

une éclatante fanfare.

A l'encontre des prévisions de Laverdière, cette musique, bien loin de

compléter le rêve des gars de St-Malo fut pour eux un réveil instantané,

un réveil de catastrophe, brusque, violent, brutal, un de ces réveils

qui glacent le corps d'un tel froid que l'âme en est elle-même transie

jusqu'à la peur.

Les Français laissèrent échapper un grand cri, vous savez le cri des

cataleptiques et des somnambules que l'a nommés tout haut par mégarde,

et qui s'éveillent tout à coup avec un sursaut formidable. Puis, comme

une bande de chevreuils affolés par un feu de carabine, les Malouins

s'élancèrent dans la direction du Fort Jacques Cartier.

Il nous fallut bien emboîter ce pas forcené, sous peine de manquer leur

trace et les perdre sans retour. Ils marchaient droit devant eux, sur la

glace de la rivière, en dehors de tout sentier connu, entrant jusqu'aux

hanches dans les bancs de neige, plutôt que de les tourner. Nous filions

de l'avant avec une vitesse de yacht voilé en course qu'un vent de

tempête emporterait.

Étrange, en vérité, fut le spectacle qui frappa mes regards. A la

distance de plus d'un demi-mille, en aval du Fort Jacques Cartier, non

pas à la grève, mais sur la glace de la rivière, au centre précis de sa

largeur, j'aperçus un immense bûcher flamboyant de la base à la pointe,

et tout autour de lui, se tenant par la main, comme dans une ronde,

cinquante hommes environ dansant une sarabande effrénée.

Les Français! me dit Laverdière.

Et comme j'hésitais à les reconnaître: Venez, ajouta-t-il, nous allons

les identifier.

Je crus un instant, et pour de bon, que la Barbarie avait repris ces

hommes civilisés, tant la joie qui les possédait manifestait un

caractère sauvage. C'était une sauterie hideuse, à cabrioles grotesques,

entremêlées de cris féroces et de gambades ressemblant aux rondes

infernales des Iroquois autour de leurs prisonniers de guerre liés au

poteau de la torture.[142]

[Note 142: Ces retours de la civilisation à la barbarie sont très

rares. Ils existent cependant, même dans notre histoire. L'un des

plus célèbres est celui rapporté par l'immortel découvreur de la

Louisiane. Au mois d'Août de l'année 1680, Cavelier De La Salle,

dans son voyage à la recherche de Tonti au pays des Illinois,

raconte que les hommes qu'il avait chargés de reconstruire le

_Griffon_ et de garder le fort Crève-Coeur, avaient déserté et

s'alliant aux sauvages étaient devenus aussi sauvages

qu'eux-mêmes. L'historien Parkman dans son magnifique ouvrage:

_The discovery of the Great West_, raconte ainsi ce terrible

épisode de la vie tourmentée du découvreur. "La Salle and his men

pushed rapidly onward, passed Peoria Laee, and soon reached Fort

Crève-Coeur which they found, as they expected, demolished by the

deserters. The vessel on the stocks (_le nouveau Griffon_) was

still left entire, though the Iroquois had found means to draw

out the iron nails and spikes. On one of the planks were written

the words: _Nous sommes tous sauvages, ce 19--1680_, the works, no

doubt, of the knaves who had pillaged and destroyed the fort."

Page 195.]

Chacun de ces hommes portait un flambeau à la main, celle-ci tenue à la

hauteur de la tête. C'était une espèce de torche, grossièrement

fabriquée d'écorces de bouleau gommées de résine, comme le prouvaient

d'ailleurs, surabondamment, l'odeur âcre de leur rouge fumée et le

pétillement de la flamme. Les marins vêtus de peaux de bêtes[143] étaient

en outre coiffés de fourrures, ce qui leur prêtait, à distance,

l'apparence de véritables indiens. Les uns étaient habillés de peaux

d'ours grossièrement cousues ensemble avec du fil de caret, d'autres,

s'étaient emmitouflés de robes de castors, d'élans, ce caribous,

d'originaux, de lynx ou de loups. Les coiffures variaient à l'infini:

bonnets de visons, d'écureuils, de blaireaux ou de rats musqués, casques

de loutre, de martre, de renard, de lapin, manufacturés à fantaisie à

toutes modes possibles ou impossibles. Parole d'honneur! l'on se fût

aisèment cru transporté en plein musée d'histoire naturelle, à la

section des animaux à fourrure.[144]

[Note 143: Ils (les sauvages) prennent, durant les dites glaces et

neiges, une grande quantité de bêtes sauvages, comme daims,

cerfs, hours (ours), lièvres, martres, regnards et autres.

_Voyage de Jacques Cartier_, 1535-36 verso du feuillet 31.]

[Note 144: Il y a un grand nombre de cerfs, daims, ours, et autres

bêtes. Il y a force lièvres, connins (lapins), martres, renards,

loutres, lyevres (lièvres), écureuils, rats--lesquels sont gros à

merveille, et autres sauvagiens. _Voyage de Jacques Cartier_,

1535-36 verso du feuillet 33, édition 1545.]

C'était une réclame vivante, énorme, incomparable, un prodigieux

_humbug_, un _puff_ homérique que se fussent disputés à prix d'or les

agents de la Compagnie de la Baie d'Hudson ou les commis voyageurs de la

République voisine si... en ce temps-là la Baie d'Hudson eût été

découverte et les Yankees mis au monde.

Seulement, à la vue de ces visages pâles, émaciés par l'angoisse, la

maladie, la misère, en présence de ces corps frissonnants de froid et de

fièvre par tous leurs membres, un sentiment intense de commisération

envahissait l'âme entière, faisait oublier aussitôt et le ridicule et

l'accoutrement et le grotesque de l'allure pour rappeler plus que cet

état de détresse effroyable où se trouvaient réduits les hardis

découvreurs du Canada.

Et cependant les charpentiers de navires et les compagnons mariniers

criaient avec un éclat de voix et d'allégresse extraordinaires:

"_Le jour est fériau._

_Na, unau, nau!_"

Les matelots se grisaient eux-mêmes, et très vite, à cette clameur

enthousiaste. Ils trépignaient de joie, s'embrassaient, lançaient en

l'air leurs bonnets de fourrure, exécutaient des moulinets fantastiques

avec leurs torches, les secouaient au dessus de leurs têtes, les

brandissaient avec de telles saccades que les flambeaux, dans leurs

évolutions rapides, pleuvaient Des étincelles comme les grosses pièces

d'un feu d'artifice à la féerique apogée de son spectacle.

Je demandai au maître-ès-arts ce que les Bretons voulaient dire avec cet

éternel refrain, cette crucifiante ritournelle de "_Na, unau, nau!_" un

véritable aboiement de loup en famine.

Et Laverdière me répondit: C'est un vieux mot druidique, un vieux cri

païen, qui veut dire, en bon français et en bon chrétien: _Noël! Noël!!

Noël!!!_

Ça, n'en soyez pas scandalisé. L'idolâtrie s'utilise comme toute autre

chose. Rappelez-vous qu'autrefois, aux bons vieux temps du catholicisme,

les saints faisaient charrier la pierre des églises par le démon, sans

contrat. Cela sauvait du temps, de la main d'oeuvre et du numéraire. Ce

fut aussi le diable qui donna le plan de la cathédrale de Cologne; cette

fois encore Satan ne fut pas payé: on plaida contre lui en sa qualité

d'hérétique. Mais Belzébuth se rattrapa largement et prit sur l'évêque

de Cologne, Engelbert, une revanche éclatante. Il joua contre lui les

âmes de tous ses ouvriers maçons, et n'en perdit que trois! Que

voulez-vous, l'évêque était D'une faiblesse lamentable au brelan. Il

s'excusa du mieux qu'il put auprès du bon Dieu, disant que les cartes

étaient neuves et que son terrible adversaire trichait à son tour de

battre. Mais il ne brûla pas le jeu. Et, depuis lors, dans les couvents,

les moines et les esprits malins continuèrent à perdre ou gagner les

âmes... des autres! tout ceci est encore moins édifiant qu'authentique!

Et Laverdière riait! De si bon coeur, que je pensais, en l'écoutant, à

la gaieté de Colin de Plancy, un railleur aimable, se gaudissant, aussi

lui, aux frais et dépens du Moyen-Age.

L'archéologue ajouta: Soyez attentif maintenant; nous allons être

témoins de l'un des plus beaux noëls pittoresques et caractéristiques de

la vieille France.

C'était, en effet, un spectacle étrange, que la célébration de cette

fête historique religieuse, croisée, comme un tissu, de superstitions

païennes et de catholiques légendes: solennité merveilleuse par

excellence où les mystères de la liturgie druidique alternaient, au

cérémonial, avec la pompe du rite chrétien de symboles, la poésie des

usages normands, des coutumes provençales et des séculaires traditions

bretonnes.

Je vis alors le premier des aumôniers de Jacques Cartier, Dom Guillaume

LeBreton, s'avancer tout auprès du feu et lire sur lui,--comme autrefois

les exorcistes dur la tête des possédés--l'Évangile de la messe de Noël.

Cela m'étonna fort et j'en demandai la raison à Laverdière.

C'est un _feu nouveau_, me répondit le maître-ès-arts, et l'usage veut

qu'il soit béni.

Et Laverdière me raconta qu'il existait en France, au seizième siècle,

dans chacune des chaumières de hameaux une tradition immémoriale

prescrivant d'allumer à la lampe du sanctuaire de l'église voisine le

feu qui devait consumer la bûche de Noël.

Les Français-Bretons, me dit-il ont suppléé d'autant à l'impossibilité

de brûler la _tronche de naus_ dans un feu de rameaux bénis, là-bas, à

St-Malo, le jour de la Pâque Fleuries.

Jacques Cartier, Marc Jallobert, Guillaume Le Breton Bastille les ont

tous trois apportés de la muraille de leurs demeures aux murailles de

leurs navires, comme autant de gardes-bonheur, de talismans chrétiens

contre les dangers de la mer et les périlleux hasards de leur

entreprise.

C'est une pensée heureuse, n'est-ce pas, et le rapprochement en est

poëtiquement trouvé. Je ne lui sais de supérieur dans l'histoire de

notre pays, que cet autre ingénieux stratagème des missionnaires

jésuites qui plaçaient des vers luisants dans la lampe du sanctuaire

trop pauvre hélas! pour brûler toute une nuit devant l'autel du

Saint-Sacrement.

C'était un bûcher colossal, mesurant, au bas calcul, vingt pieds de

hauteur; une superbe pyramide, ou mieux un cône plein, où entrait

évidemment tout le bois d'un chêne. D'habiles espaces avaient été

ménagés aux courants d'air, et les interstices multipliés entre les

pièces rugueuses étaient profondément calfeutrés d'écorces de bouleau,

de brindilles de pins, de branchages rouges de sapins morts, de feuilles

sèches, de vieilles étoupes pleines d'huile, de gros paquets de mousse

trempées, comme des éponges, de thérebinthe et de goudron. Tout ce cumul

de matière inflammables produisait un feu intense. Aux ronflements

formidable de la flamme activée par le vent furieux d'une tempête qui

commençait à souffler, les bois de chêne, les branches sèches, les

écorces torsives, les résines et les noeuds francs répondaient par des

explosions de colère et des crépitements d'armes à feu, sonores, serrés

soutenus, comme autant de feux croisés de mousqueterie.

"En ce temps-là, disait la belle voix reposée de Dom Guillaume Le

Breton, en ce temps-là, César-Auguste rendit un édit pour le

dénombrement de ses sujets par toute la terre. Ce premier dénombrement

se fit par les soins de Cyrinus, préfet de Syrie. Tous allèrent donc se

faire inscrire, chacun dans la ville d'où il était. Et comme Joseph

était de la famille et de la maison de David, il sortit de Nazareth,

ville de Galilée, et vint en Judée dans une ville de David appelée

Bethléem afin de s'y faire enregistrer avec Marie, son épouse, qui était

enceinte. Et comme ils y étaient, le terme arriva où elle devait

enfanter, et elle enfanta de son fils premier-né; elle l'enveloppa de

langes, et le coucha dans une crèche, parce qu'il n'y avait point de

place pour eux dans l'hôtellerie. Or, il y avait dans ce pays des

bergers qui veillaient pendant la nuit à la garde de leur troupeau. Et

voilà qu'un Ange du Seigneur se tint près d'eux, et la lumière de Dieu

les environna des ses rayons..."

A ce moment précis où l'aumônier prononçait cette parole de l'Évangile:

_Et claritas Dei circumfulsit eos_, il se produisit un phénomène

étonnant de coïncidence. Le bûcher, comme s'il eût été dévoré par un feu

intelligent, s'affaissa tout à coup avec une telle recrudescence de

chaleur et de lumière que les marins reculèrent et rompirent brusquement

leur cercle pour ne pas eux-mêmes être rôtis vifs par le brasier que

déferlait sur la glace comme une mer de feu!

Cet événement, conséquence ordinaire d'une cause très naturelle, fut

cependant accepté comme un prodige par ces témoins à imaginations vives,

ardentes comme leur foi. Aussi, la plupart des matelots spectateurs de

cette merveille, crièrent-ils à pierre fendre: "Miracle! Miracle!!"

L'aumônier, et avec lui le Capitaine-Général, les officiers de marine et

les gentilshommes firent trois fois le tour du feu. Alors il fut

solennellement béni par Dom Guillaume Le Breton.[145]

Tout aussitôt Jacques Cartier demanda: Où est Benjamin?

Or, il n'y avait pas un seul homme qui s'appelât _Benjamin_ dans les

trois équipages et j'en fis de suite la remarque à Laverdière qui me

répondit:

Le capitaine découvreur demande quel est le plus jeune matelot de la

flottille, car une vieille coutume, particulière à la Bretagne, et

universellement respectée en France, veut que le plus jeune enfant de la

famille préside à la bénédiction du feu.[146]

[Note 145: "Mais avant de s'asseoir à table on procède à la

bénédiction du feu." La Rousse: _Grand Dictionnaire_, au mot

_Noël_, page 1046.

"Le curé avec son vicaire, ses chantres, ses choristes, sa croix

et sa bannière (_celle de la paroisse_) fait trois fois le tour

du feu." Vicomte Walsh: _Tableau Poétique des Fêtes Chrétiennes:

la St-Jean-Baptiste_, page 329, édition de 1850.

"Le 23 (Juin 1646) se fit le feu de la St-Jean, sur les 8 heures

et demie du soir: M. le Gouverneur (_Montmagny_) envoya M.

Tronquet pour sçavoir si nous (les jésuites) irions; nous allâmes

le trouver, le père Vimont et moi (_Jérôme Lalement_) dans le

fort. Nous allâmes ensemble au feu. M. le Gouverneur l'y suit et

lorsqu' l'y mettait je chanté (sic) l'_Ut queant laxis_ et puis

l'oraison." Journal des Jésuites, page 53, année 1646--page 89,

allée 1647--page 111, année 1648--page 127 année 1649--page 141,

année 1650.

"Le 23 (Juin 1666) la solennité du feu de la St-Jean se fit avec

toutes les magnificences possibles. Monseigneur l'évesque

(_Laval_) revestu pontificalement avec tout le clergé, nos pères

(les jésuites) en surplis, etc., etc. Il (_Laval_) présenta le

flambeau de cire blanche à Monsieur de Tracy (_le Gouverneur_)

qui le lui rend et l'oblige à mettre le feu le premier, etc."

_Journal des Jésuites_, page 345, année 1666.

Comme on le voit, ce récit imaginaire suit, observe, avec une

rigoureuse exactitude, le précis de la tradition.]

[Note 146: Voir _Courrier de Paris_ de _L'Univers Illustré_, année

1884.]

Jacques Cartier dit pour la seconde fois: Où est Benjamin? Et presque

aussitôt: Où donc est Philippe?

Ce Philippe qu'il voulait n'était autre que Rougemont.

Jacques Maingard, le maître de la galiote, sortit alors des rangs de

l'état-major, s'approcha du Pilote du Roi, et, portant la main à son

bonnet de fourrure, répondit simplement:

Devant le bon Dieu, capitaine!

Une fête de Noël sous Jacques Cartier · 第 14 / 17 段