certain de comprendre le français de mes enfants dans quatre cents ans
d'ici.
_As pas peur_, répliqua Duvert. Il faudra que la langue ait bien vieilli
pour que la terre, en français, ne s'appelle plus la terre; la mer, la
mer; le ciel, le ciel; un navire, un navire; pour que l'on ne nous
comprenne pas quand nous demanderons du pain, de l'eau, du vin, une
rame, un poignard, un cordage, une futaille!
Changeront-ils aussi le mot _patrie_?
Ils le conserveront, même malgré eux, car, vois-tu, ce mot là est
impérissable. Il se garde immortel dans toutes les langues du monde.
Seulement, ajouta Duvert, seulement j'ai bien peur qu'ils le traduisent!
Traduire quoi? demanda Séquart, je ne comprends pas.
Je dis que dans quatre cents ans d'ici les Canadiens n'auront peut-être
plus le mot France pour répondre au mot patrie.
Hein? Qu'est-ce que tu dis-là?
Ce pays que nous avons l'intention de nommer _Nouvelle France_ sur nos
cartes géographiques et dans l'histoire du globe, ce pays s'appellera
peut-être alors _Nouvelle Espagne_ ou _Nouvelle Angleterre_. A tous les
âges du monde, amis, les conquérants ont eu cette manière de traduire.
Eustache Grossin se leva debout: Il faudrait pour cela, dit-il, il
faudrait que l'empire de la mer appartint à l'Angleterre ou à l'Espagne.
Ce qui n'est pas, ce qui ne sera pas, par St. Malo! aussi longtemps que
l'on verra dans l'Atlantique les galions, les nefs, les chebecs et les
caravelles de la Bretagne.--Rappelle-toi, Duvert, que les Normands ont
conquis l'Angleterre, et n'oublie pas que tu es français!
Duvert regarda le compagnon marinier avec orgueil et lui répondit
simplement: J'aimerais mieux, Grossin, me rappeler que je suis Breton!
Avant que la France s'appelât Gaule, la Bretagne se nommait Armorique!
Nous ne sommes français que d'hier,[130] camarade, et le courage date de
plus loin. Le courage, ami, n'est pas exclusivement une qualité
française, C'est plus qu'un caractère national, c'est une vertu humaine.
Seulement, à la gloire de notre nouveau drapeau, nous sommes de tous les
peuples actuels de l'Europe, son meilleur terme de comparaison.
[Note 130: La Bretagne ne fut définitivement rattachée au royaume
de France qu'en 1532.]
Et voilà pourquoi tu désespères de la colonie, pourquoi tu oses croire à
sa ruine, le jour même de sa découverte? dit Grossin avec colère.
Tu sais mieux que cela, Eustache. Ce n'est pas souhaiter un événement
que d'y penser. Même avec ce pressentiment au fond du coeur, je me frais
tuer pour notre conquête.
Très-bien, cela.
Ce qui ne m'empêche pas de croire et de dire que les futurs habitants de
la grande ville que nous croyons voir cette nuit, à travers les ténèbres
de quatre siècles d'avenir, ne nous ressembleront peut-être en aucune
sorte, ni par le visage, ni par l'habit, ni par la langue.
Alors, dit Grossin, il faudra écouter attentivement carillonner les
églises pour ne pas s'y trouver tout-à-fait étrangers.
Comment cela? dit Séquart.
Toutes les cloches seront venues de France, et les cloches, voyez-vous,
sont les dernières à perdre l'accent du pays!
A moins, ajouta Séquart, qui aussi lui paraissait tourmenté par
l'horreur d'un pressentiment invincible, à moins qu'on ne les ait
fondues pour couler des boulets. Pendant un long siège les canons, comme
le hommes, finissent par avoir faim.
Dieu aimera trop la colonie pour la réduire à ce désespoir. Non,
impossible; avant qua d'en venir là, tous les Français de là-bas seront
morts. On enfume un renard, on accule un sanglier, on relance un
dix-cors, mais on n'affame pas un Français. Quand on l'assiège trop
longtemps, il fait comme le lion, il sort de la citadelle comme l'autre
de sa caverne, la garnison quitte la muraille, et se fait tuer, à
découvert, debout en pleine lumière. Puis, quand l'ennemi enterre les
corps mutilés au fond de la tranchée béante, il voit avec terreur les
têtes des cadavres garder leurs yeux ouverts, comme si la revanche était
encore possible et que la mémoire de chacun de ces morts eût un nom, un
visage à retenir, pour les colères de l'autre monde.
Cette opinion confirme mes craintes, conclut Jehan Duvert. Une fois la
garnison tuée jusqu'à son dernier homme, qui empêchera la ville d'être
emportée d'assaut? Les Espagnols ou les Anglais auront alors la victoire
facile. Avec les pièces d'artillerie trouvées sur les remparts, sans
affûts, sans boulets, sans canonniers, ils couleront des cloches
d'églises. Et ce seront elles qui chanteront, avec des carillons
éclatants, les _Te Deum_ anniversaires de leur triomphe!
Eustache Grossin se recueillit un moment, puis il répondit avec une voix
grave: Il vaudra mieux alors, camarades, ne pas s'éveiller, garder pour
nous seuls le secret de nos tombes, demander au bon Dieu qu'il nous
efface de la mémoire des vivants et que sa Paix nous endorme jusqu'à la
fin! Écouter de pareilles cloches! Moi je pleurerais trop si je les
entendais sonner. Et toi aussi Guillaume, et toi aussi Jehan, et tous
aussi, les autres, mes vieux compagnons mariniers.
Ainsi causaient ces trois hommes quand soudain un bruit de pas retentit
là-haut sur le pont de la galiote. Presque aussitôt l'écoutille s'ouvrit
brusquement et je vis, par son échelle, neuf personnages descendre au
milieu de la chambre mortuaire. Je reconnus Jehan Poullet et DeGoyelle,
de la _Grande Hermine_, puis Marc Jallobert, capitaine et pilote du
_Courlieu_, Guillaume LeMarié, maître de la _Petite Hermine_, Guillaume
LeBreton Bastille, capitaine et pilote de l'_Emérillon_ avec le maître
de la galiote Jacques Maingard, tous enfin Garnier de Chambeaux, Jean
Garnier, sieur de Chambeaux, Charles de la Pommeraye, tous trois
gentilshommes de St-Malo.
La messe vient de finir à bord de la _Grande Hermine_, dit Marc
Jallobert à Séquart. Nous venons réciter la dernière prière. Tous les
gars de St. Malo sont-ils présents?
Présents, répondirent ensemble les douze hommes. Jallobert ajouta: Il
faut se hâter, la _bénédiction du feu_ a lieu dans un quart d'heure et
le Capitaine Général nous y attend.--Êtes-vous prêt, Grossin?
Le matelot baissa silencieusement la tête et s'en alla chercher le
couvercle du cercueil.
Séquart, de son côté, ramassa le marteau et Duvert se mit à choisir les
clous dans le fond du coffre d'outils.
Ces derniers préparatifs, si petits qu'ils fussent, me parurent
épouvantables.
Guillaume Le Breton Bastille demanda: Va-t-on le fermer maintenant?
Non, dit Jacques Maingard, le maître de l'_Emérillon_, seulement après
la prière; ça nous conservera quelques minutes de plus dans l'illusion
de croire que Philippe Rougemont nous entend mieux et qu'il est moins
parti!
Les douze Malouins s'agenouillèrent alors auprès du cercueil.--Jallobert
alluma un cierge qu'il avait apporté de la nef-amirale et le plaça entre
les doigts du mort. Puis il dit:
Guillaume Le Breton Bastille, en votre qualité de capitaine et pilote de
l'_Emérillon_, la parole vous appartient, récitez le _De Profundis_.
Cet honneur vous revient, Jallobert, répondit l'officier en se récusant,
vous êtes à mon bord sans doute, mais vous représentez le
Capitaine-Général, le Pilote du Roi.--Moi, je dirai le _Notre Père_.
Alors commencèrent les alternances lugubres du _De profundis_; et quand
l'auditoire eut répondu _Amen_ à Marc Jallobert qui récitait l'oraison,
Guillaume le Breton Bastille, les yeux fixés dur le pâle visage du jeune
Marin, commença le _Notre Père_ lentement, lentement, comme pour donner
à cet incomparable graveur que nous appelons la Mémoire, le temps de
fixer dans son coeur et dans son âme une image éternelle de l'éternel
absent.
Enfin, les dernières invocations dites, celles-là, par le maître de la
galiote.
Saint Philippe!--le patron du mort.--Et l'assistance qui
répondait:--Priez pour lui.
Saint Malo!--le patron de la ville.--Et l'assistance qui
répondait:--Priez pour lui.
Saint Louis!--le patron du royaume.--Et l'assistance qui
répondait:--Priez pour lui.
Alors, suivant ordre de grades la petite colonie malouine défila devant
le cercueil.
Marc Jallobert passa le premier. Il éteignit le cierge de Philippe
Rougemont, et le donnant à Guillaume Le Breton Bastille, il dit: "tu le
rapporteras à Amboise, tu sais, c'est pout la mère." Et il déposa sur le
front glacé du camarade le baiser de l'adieu suprême. Puis vint
guillaume Le Breton Bastille; ce fut ensuite le tour de Guillaume le
Marié et celui de Jacques Maingard, de Jean et de Garnier de Chambeaux
et celui de Charles de la Pommeraye. Jean Poullet et De Goyelle
s'approchèrent les derniers. Et comme personne n'attendait après eux,
ils embrassèrent Rougemont longuement, à leur aise.
Encore une fois Eustache Grossin, Jehan Duvert et Guillaume Séquart se
trouvèrent seuls dans la chambre de proue. J'eus le soupçon de la
dernière manoeuvre, et pour ne pas écouter le sinistre marteau frapper
les clous, je m'enfuis dehors par l'échelle d'écoutille.
Trop tard cependant pour ne pas voir et ne pas entendre, par l'
entrebâillement des panneaux, Duvert et Grossin assujettir le couvercle
du cercueil et Guillaume Séquart crier à Rougemont avec une vois sourde
de larmes: "Pardonne, Philippe, pardonne!"
CHAPITRE CINQUIÈME
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UN NOËL BRETON
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Quel beau Noël! Quel vrai Noël! Drame, acteurs, décors, superbes,
superbes, superbes! Comme ce spectacle rafraîchit le sang! Une féerie
quoi!
C'était mon cicerone, Charles Honoré Laverdière, qui déclamait ainsi ces
paroles incroyables. Il s'oubliait, dans son enthousiasme, jusqu'à
battre des mains, comme si la représentation eût encore marché devant
lui et que les personnages fussent demeurés en scène.
Cette joie, stupide à mon sens, m'irrita.--Eh! monsieur, lui criai-je.
Mais la gaieté tapageuse de mon compagnon de route m'avait tellement
aigri le caractère et agacé les nerfs que je demeurai sottement là,
bouche bée, à le regarder de la plus idiote façon, ne trouvant rien à
lui dire. Il continuait de marcher avec cette allure vive et pétulante,
ce pas allègre et joyeux que nous avons tous quand le coeur, l'âme et la
conscience chantent en nous-même à voix égales.
Tout à coup Laverdière fit volte-face, et, marchant sur moi: Ça donc,
dit-il, il ne vous amuse pas _mon Noël_?
Je m'en veux, monsieur l'abbé, je m'en veux! Il est si gai _votre Noël!_
Parole! je voudrais être croque-mort, revenant; fossoyeur, pour en
raffoler à mon aise et vous rendre justice!
Gai! Gai! s'écria l'historien avec colère, ils en veulent tous des Noëls
gais, lui comme les autres! C'est encore moins de l'imagination que de
l'enfantillage! Rire, chanter, manger et boire! Eh! pourraient-ils
jamais célébrer autrement la solennité des fêtes chrétiennes? C'est leur
ignoble et seule façon de traduire les joies de l'esprit en plaisirs de
chair. Jeune homme, jeune homme, vous ne connaissez pas la vie si vous
croyez que Noël soit un jour nécessairement heureux, un jour férié où
personne n'ait faim, personne n'ait soif, personne ne souffre, personne
ne meurt.
Rappelez-vous donc le crucifix de Dom Anthoine. Voilà pour l'homme une
saisissante image de la vie. La croix! Le crucifié en descend-il, au
jour de Noël, pour se reposer dans sa Crèche?--S'en détache-t-il, à
l'Ascension, pour remonter au ciel? A Pâques enfin, n'est-ce pas la
croix du Vendredi-Saint avec son crucifié qui rayonne aux splendeurs de
la résurrection?--_Il est toujours cloué!_ Voilà le dernier mot de la
vie! et la dernière raison de l'aumônier!
Ah! ne m'accusez pas de vouloir exagérer, par tristesse de caractère, la
mélancolie de ce noël historique, hélas déjà trop lugubre. Vous me
reprochez aujourd'hui de charger les couleurs; la Providence assombrira
davantage le Noël de 1635. Oui, frère, dans cent ans d'ici, à la même
heure, à pareil jour, tout comme elle emporte aujourd'hui le petit
matelot découvreur sur les caravelles de Jacques Cartier, la Mort
viendra chercher, au Château des Gouverneurs Français, Samuel de
Champlain, le père de la Nouvelle France.[131] Oseriez-vous comparer la
douleur de l'équipage au deuil de la Colonie?[132]
[Note 131: Samuel de Champlain mourut à Québec le 25 décembre
1635.]
[Note 132: Parlerai-je des Noëls passés à l'Ile de sable (25
Décembre 1598,1599, 1600, 1601, et 1602) de ces _Noëls du
désespoir_ que les bandits du Marquis de la Roche, les abandonnés
de Chédotel, célébraient, à leur abominable façon, par le meurtre
et le blasphème? L'intérêt de ce fait historique est petit et
l'estime qu'on en peut avoir encore moindre. Is se réduit à une
curiosité de la mémoire pour qui étudie l'Histoire du Canada.
Lescarbot raconte qu'en 1598 le Marquis de la Roche s'embarqua
avec environ 60 hommes, et n'ayant pas encore reconnu le pays,
fit descente à l'Isle de sable. Il les quitta dans le dessein de
les rejoindre aussitôt qu'il aurait trouvé en Acadie un lieu
propice à l'établissement d'une colonie. Mais les tempêtes
rompirent toutes ses mesures et il se vit obligé de repasser la
mer abandonnant ses gens au hasard. Ils demeurèrent cinq ans
retenus dans la dite Il, se mutinèrent et se coupèrent la gorge,
en bandits qu'ils étaient. Henri IV, étant à Rouen, commanda à
Chédotel, ou _Chef-d'hostel_ d'aller recueillir ces pauvres
diables. Ce qu'il fit. De cinquante hommes qu'ils étaient,
l'ancien pilote de l'expédition de 1598 n'en ramena que onze. Le
roi se les fit présenter dans leurs habits de peaux de
loups-marins, leur fit grâce de toutes les condamnations qui
pesaient sur eux et fit remettre à chacun d'eux cinquante écus.
Les Régistres d'Audience du Parlement de Rouen, année 1603, nous
ont conservé leurs noms: Jacques Simon dit la Rivière, Olivier
Delin, Michel Heulin, Robert Piquet, Mathurin Saint Gilles,
Gilles de Bultel, Jacques Simoneau, François Prevostel, Loys
Deschamps, Geoffroy Viret et François Delestre.]
Serez-vous encore étonné, et trouverez-vous étrange l'Église Catholique
que chante le _De profundis_ aux grandes vêpres de la Nativité? _De
profundis_, _De profundis_ Eh! eh! ce n'est pas, comme vous le dites,
absolument gai; il n'en demeure pas moins cependant un psaume
historique, et de caractère absolument humain. _De profundis_ voilà bien
le propre des joies de ce monde: de la tristesse mise en musique!
A ce moment nous rejoignîmes nos compagnons de marche qui jusque là nous
avaient précédés d'assez loin sur la rivière. Non point que la
conversation animée de mon interlocuteur nous eût fait hâter le pas à
notre insu: tout simplement les gars de St-Malo s'étaient arrêtés. Je
m'expliquais peu cette halte, car demeurés et demeurant invisibles à
leurs yeux, elle n'était point faite évidemment pour nous attendre.
L'attitude de leur groupe me frappa. Ils regardaient tous dans le ciel,
au nord de l'horizon, et se montraient alternativement quelque chose
avec de grands gestes de mains et de bras.
Ça le point du jour? s'écriait Le Breton Bastille, mais l'aurore ne se
lève pas au pôle!
Et cependant il revêtait bien une lueur d'aube ce brouillard de lumière
vague, incertaine, aux blancheurs lactées comme la tache agrandie d'une
nébuleuse énorme, poudrée comme elle d'étoiles microscopiques et dont
les scintillements pleureurs rappelaient un essaim de vers luisants,
dansant la farandole à travers la buée d'un marais. Ce nuage
phosphorescent, diaphane, montait lentement sur l'horizon à une hauteur
atteignant dix degrés, et son contour, rigoureusement incliné en arc de
cercle, faisait croire à L'ombre prochaine de quelque astre inconnu,
immédiatement voisin de la terre, et qui marchait sur elle avec une
vitesse effroyable.
Soudain, la nue se frangea d'une lumière éclatante: on eût dit un
gigantesque éventail s'ouvrant tout à coup aux doigts magiques d'une
sultane, d'une odalisque, exilée par la beauté jalouse de quelque aimée
rivale et déployant, pour se mieux rappeler l'Orient et le Pays du
Soleil, cet éventail merveilleux, incrusté, comme un diadème, non plus
de rubis et de saphirs, mais de milliards d'étoiles pailleté de
constellations et ruisselant la lumière électrique par toutes ses lames.
Un cri d'admiration, une clameur magnifique de surprise et d'ensemble
s'échappa de toutes les poitrines: _L'aurore boréale!_
Et véritablement son spectacle était merveilleux. La peinture, la
photographie même, eussent été impuissantes à fixer la magique splendeur
de ce phénomène, l'un des plus beaux, l'un des plus stupéfiants que la
Nature sache offrir aux regards éblouis de l'homme.
Plus l'émission de la lumière polaire se faisait intense, et plus vifs
se coloraient les rayons électromagnétiques lancés comme des flèches, à
de prodigieuses hauteurs sidérales et qui frappaient le zénith comme une
cible. Des figures bizarres, apparues Tout à coup dans le firmament,
disparaissaient de même, pour se reformer encore, capricieuses,
fantastiques, imprévues, avec la vitesse instantanée de la foudre, et
consterner par leur féerie les rêves les plus extravagants de
l'imagination. Quelquefois le grand arc étincelant paraissait agité par
une sorte d'effervescence comparable au dégagement des bulles d'air à la
surface d'un liquide que entre en ébullition; autres fois les lueurs
palpitantes de l'aurore boréale imageaient bien pour l'oeil ces
battements précipités du coeur dans la poitrine, à la suite des
violentes émotions de la colère ou de la peur; quelquefois encore le
grand arc lumineux variant à l'infini d'éclat, de nuances et de formes,
semblait grelotter de froid. Ses frissonnantes vibrations de lumière,
longtemps et fixement regardées, finissaient par apporter à l'oreille
d'étranges et lointaines harmonies. Autres fois enfin, d'innombrables
rayons, réunis en faisceaux, s'élevaient simultanément è divers points
de l'horizon. Ils y demeuraient fixes comme des panoplies gigantesques
formées de colossales armures, suspendues aux murailles inaccessibles du
firmament. Ainsi le plus grand des dieux scandinaves, le formidable Roi
du Nord, Odin, le Père du Monde, devait-il attacher aux colonnes de son
palais ses trophées de dépouilles opimes, quand il recevait au Valhalla
les âmes des braves morts dans les batailles. C'était véritablement en
la présence d'une telle vision qu'Ossian, le prince des bardes d'Écosse,
avait chanté ses poésies: car maintenant j'appréciais, à la grandeur,
l'enthousiasme de sa lyre.
Nous demeurâmes longtemps immobiles, silencieux, à contempler avec un
ravissement d'extase l'intraduisible beauté de ce spectacle.
J'ai beaucoup voyagé, dit Le Breton Bastille, et j'ai vu bien des
aurores polaires, en Suède, en Norvège, en Islande; mais, parole de
marin, elles ne valaient pas celle-ci.
On dit, remarqua naïvement Eustache Grossin, que les aurores boréales
sont des esprits qui se disputent et se combattent dans le ciel. Est-ce
vrai?
Le pilote de l'_Emérillon_ eut une belle expression de nonne
scandalisée.
Prenez garde! s'écria-t-il avec un sérieux de prophète, c'est un péché
grave de croire aux légendes païennes. Celle-ci nous vient des gens de
la Sibérie. C'était, en effet, une superstition commune à plusieurs
autres peuples du nord de l'Europe, mais autrefois, avant l'Évangile. A
propos, savez-vous ce que pensent les pêcheurs du Groënland des aurores
boréales?
Ça peut-il se savoir sans péché? demanda le malicieux Eustache,
reprenant l'offensive.
D'après les Groënlandais, continua Bastille, sans paraître ému de la
plaisanterie, les aurores boréales seraient produites par les âmes des
morts qui viennent à la surface du ciel revoir sur la terre les patries
qu'elles ont aimées. Légende pour légende, je choisirais celle des
Groënlandais, s'il m'en fallait accepter une. Je la crois juste; elle
est trop belle d'ailleurs pour n'être pas chrétienne. Elle nous suggère
à tous une consolante et salutaire pensée.
Je ne vois pas bien la raison de cette préférence insinua narquoisement
Grossin, lequel évidemment poussait à la querelle. Votre superstition
nous vient des Esquimaux, des païens, des idolâtres tout comme vos gens
de Sibérie. Prenez garde au péché grave.
Les Esquimaux, riposta Le Breton Bastille, les Esquimaux sont trop
abêtis pour imaginer une aussi gracieuse légende. C'est une tradition
venue d'hommes baptisés qu leur ont transmise les pêcheurs danois,
suédois, norvégiens, ou bien encore les aventuriers d'Islande. Il n'y a
pas trente ans d'ailleurs que les missionnaires catholiques se sont
éloignés de cette terre de désolation, condamnée, livrée sans retour aux
glaces éternelles.[133]
[Note 133: "Encore aujourd'hui une peuplade de Sibérie, les
Tongouta, prétendent que les aurores boréales sont des esprits
qui se querellent et se combattent dans l'air." Dictionnaire de
Boscherelle, au mot "aurore" page 291.
Le Groënland (_green land_)(_terre verte_) ainsi nommé à cause de
son aspect verdoyant fut découvert par l'Islandais Eric Randa en
982. La colonie qu'il y fonda disparut en 1406.]
Quel dommage! soupira De Goyelle; si Jean Alfonse était avec nous, comme
il expliquerait bien ces grandes lumières!
Je demandai à Laverdière quel était ce _Jean Alphonse_, et le
maître-ès-arts me répondit qu'il n'était autre que le fameux Jean
Alphonse de Xantoigne, ou bien encore Jean Alfonse le Saintongeois,
celui-là même qui devait commander, sept ans plus tard, en qualité de
premier pilote, l'expédition du Sieur de Roberval, l'auteur du ROUTIER
célèbre de 1542 _où est représenté le cours du fleuve St-Laurent, depuis
le Détroit de Belle-Isle jusques au Fort de France-Roy, au Canada_.
Tu as raison, camarade, répartit Guillaume Le Breton Bastille, c'est un
grand voyageur. Il est allé si loin vers la terre du Nord, que le jour
lui a duré trois mois comptés par la réverbération du soleil![134]
Les compagnons de mer, tous gens avides de merveilleux, poussèrent un
grand cri d'admiration et firent cercle autour du maistre de la galiote,
pour mieux entendre raconter les fabuleuses aventures de l'homme de
Cognac.[135]
[Note 134: "Toutesfois j'ay esté en ung lieu là où le jour m'a duré
trois moys comptez par la reverberation du soleil, et n'ay pas
voulu attendre davantage de craincte que la nuict me surprint."
_Cosmographie de Jean Alfonse._--Voir _Les Découvertes Françaises
et la Révolution Maritime du 14ième au 16ième siècle_ par Pierre
Margry--V. _L'Hydrographie d'un Découvreur du canada et les
Pilotes de Pantagruel_, page 317.]
[Note 135: Jean Alfonse naquit au pays de Saintonge, près de la
ville de Cognac.--Pays ici est l'équivalent de _bourg_, d'après
le mot latin _pagus_. Saint-Onge est du canton de Segonzac.
Pierre Margry: _Découvertes Françaises_, page 226.]
En vérité, continua Le Breton Bastille, en vérité, c'est un vieux loups,
un gaillard d'avant, un hardi de la mâture. Voilà quarante ans qu'il
navigue trois océans. A lui seul, dans sa galiasse, il a plus couru
l'Atlantique que toutes les caravelles de la Bretagne ensemble! _Per
jou!_ mes gars, il fait honneur à la marine de France! Or, parlons-en.
Autres fois Jean Alphonse passa en Angleterre. Il y vit des arbres
étranges, verdoyant au printemps comme les nôtres, mais qui, l'automne
venu, opéraient miracles. Car leurs feuilles se changeaient tout à coup
en poissons et tout à coup en oiseaux, suivant qu'elles tombaient à la
surface de l'eau, dans les rivières, ou bien à la surface du sol, dans
les terres labourées, au gré du vent. [136]
Autres fois Jean Alfonse naviguant les mers d'Asie, retrouva à
Babylone... devinez quoi, chers amis! Les pommes du Paradis Terrestre,
marquées chacune, au dedans de leur chair, à la figure d'un crucifix!
[137]
A ce mot grave de _crucifix_ les compagnons mariniers si signèrent
dévotement, comme à l'église, quand le prédicateur nommait Notre
Seigneur au sermon.
Autres fois Jean Alfonse a vu, bien loin, là-bas, au delà de
l'Équinoxial, [138] des hommes à visage de chiens, et d'autres à pieds de
chèvres; d'autres borgnes en cyclopes, n'ayant qu'un oeil au milieu du
front, et d'autres muets comme des figures de navires, qui couraient
plus vite que lévriers et ne mangeaient que des couleuvres et des
lézards.