visage. Puis Eustache Grossin lui toucha la joue, lui palpa les mains et
le frappa au front, à petits coups rapides, à la manière d'un visiteur
s'annonçant discrètement à une porte. La tête rendit un sont mat comme
le marbre d'une statue.
Il est parfaitement gelé dit Séquart, fermons la boîte.
Alors je m'expliquai pourquoi les sabords de chasse avaient été laissés
grands ouverts.
C'est une singulière idée, tout de même, dit Eustache Grossin, c'est une
singulière idée de geler ainsi notre petit Philippe avant de l'enterrer.
M'est avis qu'il aurait eu assez froid dans sa fosse. Pauvre Rougemont,
lui qui nous faisait promettre de le ramener à Amboise! Come nous lui
tenons bien parole!
Ça, dites moi donc, la bonne raison que l'on a de geler ainsi le
compagnon.
La forêt, répondit Jehan Duvert, la forêt est infestée de chiens
sauvages, de renards et de loups. Au printemps, à la fonte des neiges,
l'odeur du cadavre pourrait en trahir la présence. Ces animaux, dont
l'audace et la férocité se décuplent par l'excès du froid et de la faim,
ont un flair merveilleux, et seraient prompts à découvreur le corps du
camarade. Par ce moyen, le Capitaine-Général espère qu'il n'y aura plus
à craindre que les restes mortels d'un chrétien, les cendres baptisées
d'un homme deviennent la pâture des fauves, comme une charogne d'animal.
Très bien! Où les Legentilhomme doivent-ils creuser la tombe?
Tout près d'ici, à l'embouchure du ruisseau St. Michel, sur la glace
même de la rivière. On calcule qu'il faudra creuser à douze pieds pour
l'atteindre, car la neige, à cet endroit, est amoncelée à telle
épaisseur.
Mais c'est étrange, remarqua Duvert; pourquoi ne pas l'enterrer au
rivage? lui donner une fosse bénie, avec une croix de bois à la tête,
comme à la tombe d'un catholique?
Dans un mois d'ici, répondit Séquart avec un long soupir, dans un mois
d'ici, compterons-nous encore dix hommes valides? Et combien sur ce
nombre seront en état de creuser le sol à six pieds de profondeur? Si le
fléau cesse, il sera toujours facile aux survivants de relever sous
neige les cadavres des camarades et de les ensevelir en terre. Mais si
le scorbut doit nous dévorer l'un après l'autre [119] jusqu'au dernier, ne
vaut-il pas mieux mille fois s'en aller à l'Atlantique par le St.
Laurent, sur les glaces flottantes de la rivière, que de savoir nos
ossements, nos pauvres corps jetés à la voirie, abandonnés à la grève en
pâture aux chiens, aux renards et aux loups?
[Note 119: Et tellement se esprint (_se déclara_) la dicte maladie
(_le scorbut_) à nos trois navires que à la my-Février de _cent
dix_ hommes que nous estions il n'y en avait pas dix sains, en
sorte que l'un ne pouvait secourir l'autre qui estait chose
piteuse à veoir, considéré le lieu où nous estions. Car les gens
du pays venaient tous les jours devant notre fort qui peu de gens
voyent, et ja (_déjà_) y en avait _huict_ de morts et plus de
_cinquante_ en qui on ne espérait plus de vie. _Voyage de Jacques
Cartier_, 1535-36, feuillet 35.
Et depuis jour en aultre s'est tellement continuée la dicte
maladie, que telle heure a esté que par tous les trois navires
n'y avait pas trois hommes sains, de sorte que en l'ung des dits
navires n'y avait homme qui eut pu descendre sous le tillac pour
tirer à boire tant pour lui que pour son compagnon. Et pour
l'heure y en avait déjà plusieurs morts. Lesquels ils nous
convint de mettre par faiblesse sous les neiges: car il ne nous
estoit possible de pouvoir pour lors ouvrir la terre qui estoit
gellée, tant nous estions faibles et avyons peu de puissance.
_Voyage de Jacques Cartier_, 1535-36, feuillet 36.
Et pour l'heure y en avait plus de cinquante en qui on espérait
plus de vie et le parsus (et par dessus le marché) tous malades
que nul n'en estoit exempté excepté trois ou quatre. Mais Dieu,
par sa saincte grâce nous regarda en pitié et nous envoya la
congnoissance et remède de nostre guarison et santé. _Voyage de
Jacques Cartier_, 1535-36, feuillet 37.]
Que le corps d'un homme s'en retourne en poussière Au fond de la terre,
ou qu'il pourrisse dans l'eau, cela revient toujours au même limon.
Seulement, s'il nous faut partir pendant l'exercice, je préfère m'en
aller par le sabord, suivant la coutume du navire.
L'Océan! voilà le cimetière par excellence du matelot, le véritable
champ du sommeil, labouré, celui-là, avec des proues de navires, mieux
ue tous les autres avec les socs de charrues. Là, mes gaillards, toutes
les tombes creusées d'avance et dans le sens que l'on veut: ce qui est
un avantage pour ceux qui ont un côté pour dormir. Pas de fossoyeurs à
payer, choix absolu des places, et liberté complète de changer de coin
si le voisin vous importune ou que le fond ne vous convienne pas. Bancs
de sable, couches de vases, lits de glaises ou de riches tapis de
varechs ou de mousses, il y en a pour tous les goûts. Ainsi couchés
comme des flâneurs dans l'herbe, nous y pourrons attendre l'Éternité,
sans ennui, sans impatiences, sans fatigues; tromper le retard du
dernier jugement à regarder passer d'en bas, à la surface lumineuse de
la Mer, les grandes ombres des vaisseaux qui navigueront encore sur
l'océan; compter, la nuit, les falots dans les mâtures et les lueurs des
feux de grève, tout comme autrefois à St. Malo, sur les remparts de la
ville!
Jehan Duvert ne parut pas goûter la bonne humeur et les plaisanteries du
charpentier.
Tu oublies l'âme. C'est elle qui regarde et non pas les yeux. Un
squelette voit-il plus loin qu'un cadavre? Et l'âme qui l'habitait,
s'amusera-t-elle avec son spectacle de l'Éternité, à regretter l'Océan?
Crois moi, ceux qui s'endorment comme celui-ci, et ferment les yeux à sa
manière, voient au delà ce monde de plus belles choses que les têtes de
mort avalées par les requins, ou les crânes roulés par la Mer avec les
galets du rivage.
Non, Séquart, l'Océan ne vaut pas les cimetières bretons, et ton _De
Profundis_ n'est pas meilleur que celui qu'on récite, aux croix de
chemins, dans nos villages. Tous les soirs, là-bas, la visite des
anciens, à des vieux; tous les dimanches, la promenade du hameau entre
les tombes. Puis, tout auprès, au pied de la falaise, tu sais, la plage
de St-Malo, la mer éternelle qui chante.
Le charpentier se mit à rire: _La mer éternelle qui chante_,
s'écria-t-il, on l'entendrait encore après la mort? Eh! ce n'est pas la
peine, camarade, de me contredire! Pourquoi ne crois-tu pas aux crânes
qui voient la lumière du ciel du profond de l'abîme, toi qui veux que
les dormeurs de nos cimetières bretons écoutent, dans leurs cercueils
bruire le vent et l'Atlantique? La lumière du ciel aperçue!
l'inestimable bienfait, l'incomparable correctif aux ténèbres de la
tombe. Car, ne vous êtes-vous demandés jamais quelles seront l'épaisseur
étouffante et l'horreur palpable de la dernière nuit sous la fosse
fermée? J'y songe bien souvent, moi; et maintes fois aussi la pensée du
soleil, le souvenir de cette lumière du ciel se reposant toujours sur
quelque endroit de la Mer me fait ardemment souhaiter d'y mourir.
D'ailleurs, poursuivit Séquart, il n'y a pas dans la marine de France un
galion, si petit qu'il fût, qui ne voulût pas sombrer en plein océan, en
franche tempête, toutes voiles dehors et l'équipage sur le pont, plutôt
que s'en aller mourir de vieillesse sur la grève, brûler comme un fagot
de broussailles à marée basse, et voir des brocanteurs se battre à qui
possédera la ferrure de sa coque. Cela ressemble trop à une carcasse de
poisson dévorée par des chiens. J'ai les idées de mon navire. Hélas! ne
se noie pas qui veut, et ne meurt pas qui veut en mer!
Tant mieux; et toi-même, Séquart, ne regrette pas l'abîme répondit Jehan
Duvert. C'est un bonheur pour les familles malgré ce que tu puisses en
dire, camarade. Le bon Dieu n'à pas créé l'Océan avant la Providence.
Autrement, les veuves de matelots pardonneraient-elles, et leurs petits
orphelins diraient-ils encore: Notre Père?
C'est possible, très possible, ami Jehan, j'ai tort probablement;
l'égoïsme a faussé mes idées. Je n'ai pas connu mon père, ni ma mère, je
n'ai pas eu de frères ni de soeurs; seul en ce monde, je me suis habitué
à n'être aimé de personne. Le Galion pour moi, c'est le toit paternel,
la maison accoutumée. Je ne crois être chez-nous qu'en route. Voilà
pourquoi à bord quelque catastrophe navale, quelque sinistre maritime,
lorsqu'on me dit que tel ou tel vaisseau s'est perdu corps et biens sur
la haute mer, qu'il a coulé à pic, comme une sonde, dans cent brasses
d'eau, je trouve, moi, que c'est une belle manière de périr, glorieuse
façon de s'en aller ainsi voiles hautes, drapeau à la corne, tous les
gabiers dans les haubans ou sur les vergues, comme à la parade. Cela me
fait envie, cela me donne exemple, et j'ai alors dans l'âme la grande
image d'un grand mot: mourir en homme!
Ainsi, conclut Eustache Grossin, tu ne voudrais pas du scorbut, toi?
Guillaume Séquart répondit: Franchement, non; même si l'on me donnait à
choisir entre lui et le requin.
Toutefois, dit Eustache Grossin, s'il faut rester ici avec Rougemont,
trois ou quatre cents ans sous terre, je propose...
Quatre cents ans! interrompit Guillaume Séquart, cela représente un
fameux somme! mais, dna quatre cents ans, il y aura peut-être une grande
ville, debout, là-bas, sur ce rocher.[120] Comment l'appelleront-ils dans
l'histoire: Canada? Stadaconé? Donnacona?[121] Cartierbourg? St.
Malo-ville?[122] Elle sera peut-être la capitale du pays que nous venons
de découvrir? Savez-vous bien que ce sera flatteur pour nous qui n'en
aurons jamais eu connaissance?
[Note 120: Samuel de Champlain avait nommé notre citadelle, le
_mont Dugas_. On conjecture que ce fut en l'honneur de Pierre Du
Guas, Sieur de Monts, Lieutenant-Général du Roi en la
Nouvelle-France, en 1603. M. de Monts et Samuel Champlain étaient
amis intimes et firent ensemble, pendant les années 1606 et 1607
la découverte de presque toutes les côtes de l'Acadie. Consulter
aussi le fac-similé d'une carte donnant l'ancienne topographie de
Québec et de ses environs. Ce fac-similé se trouve dans l'Édition
des _Voyages de Champlain_ publié à Paris en 1613.]
[Note 121: Il est certain que le mot _Québec_ ou mieux _Kebbek_,
suivant sa primitive orthographe, était inconnu aux compagnons de
Jacques Cartier. M. l'abbé Ferland, dans unes des notes
explicatives publiées au pied de la page 90, tome Ier, de son
_Histoire du Canada_, parlant de la fondation de Québec et du
voyage de Samuel de Champlain, en 1608, dit que le fondateur,
"après avoir reconnu l'Ile aux Lièvres, la Malbaie et l'Ile aux
Coudres, arriva à un cap fort élevé qu'il nomma Cap Tourmente
parce que les flots y sont toujours agités. Traversant ensuite
vers le côté opposé il remonta le chenal qui est entre l'Ile
d'Orléans et la terre du sud; il s'arrêta au pied d'un cap
couronné de noyers et de vignes et situé entre une petite rivière
(la St-Charles) et le grand fleuve (St-Laurent). Les sauvages
nommaient ce lieu Kebbek, c'est-à-dire passage rétréci, parce
qu'ici le St-Laurent est resserré entre deux côtes élevées. Le
nom de Stadaconé avait disparu." Il convient aussi de consulter,
dans ce même ouvrage, la note 3 de cette même page 90. Ailleurs,
à la page 45, (_Histoire du Canada_, Tome Ier.) Ferland dit
encore: "Que se passa--t-il sur les bords du St-Laurent après le
départ des Français? (c'est-à-dire après le dernier voyage de
Jacques Cartier au Canada en 1543). On ne saurait le dire, les
traditions sauvages s'altérant et se perdant bien vite, Lescarbot
et Champlain, qui les premiers ensuite, cherchèrent à les
recueillir, n'y purent réussir à leur satisfaction. Lorsque les
Français revinrent pour fonder Québec, soixante-cinq ans plus
tard, _ils ne trouvèrent plus le peuple de langue huronne ou
iroquoise_ qui avait si bien accueilli Cartier à Hochelaga.
Pressé par les nations algonquines qui habitaient la rivière des
Outaouais et la partie inférieure du St-Laurent il s'était
peut-être retiré vers le midi ou l'ouest."]
[Note 122: Un intelligent notaire, M. Falardeau, a donné e nom de
_St. Malo-Ville_ à une vaste superficie de terrains situés dans
le voisinage immédiat de l'Hôpital du Sacré-Coeur, à Québec, et
qu'il offre en vente comme lots à bâtir.]
Séquart cessa tout-à-coup de parler pour sourire longuement à une pensée
étrange.
Qui sait? remarqua le songeur, qui sait? il y a des gens et des choses
qui disent la vérité quelquefois sans le savoir, comme, par exemple, le
diable et l'horoscope. Si je demandais au promontoire de Stadaconé:
"Combien as-tu d'arbres?" et que la montagne répondit: "Douze mille",
cela vous ferait-il plaisir d'apprendre maintenant que ce chiffre, à
quatre cents ans d'ici, sera le nombre exact des maisons construites
dans la ville future?[123]
[Note 123: C'est la statistique actuelle des maisons de la cité de
Québec telle que me l'a transmise M. Cherrier, l'auteur de
l'_Almanach des Adresses_.]
Eustache Grossin le regarda stupéfait.
Eh! Séquart, dit-il, comment cette idée singulière t'est-elle venue?
Je l'ignore, répondit l'autre, cela m'est arrivé tout-à-l'heure à
l'esprit, à l'improviste, comme je regardais la forêt dormir debout à la
cime du Cap. J'en demeure moi-même étonné.
J'ai aussi pensé, poursuivit le rêveur, j'ai aussi pensé, en regardant
la rivière, que le Ste. Croix serait, dans trois ou quatre cents ans
d'ici, comme la Seine à Paris, la Loire à Nantes, la Garonne à Bordeaux,
la grande route du cabotage; que ses deux rives seraient bordées de
quais réunis par des ponts suspendus; que l'on y bâtirait des entrepôts,
des magasins, des manufactures, des usines, des chantiers pour la
construction des navires.
Un jour, ceux-là d'entre nous restés ici sous la terre à cause du
scorbut, seront éveillés par un bruit de pioches et de pelles. Des
ouvriers travaillant au creusement d'une aqueduc, au remblais d'une
môle, ou bien encore à l'inclinaison d'un lit de vaisseau, découvriront
nos cercueils rangés, comme à la parade, en ligne d'exercice. Et tandis
que l'on discutera l'origine de nos squelettes, pendant que les
antiquaires, les archéologues, les chercheurs d'histoires, se battront à
coup de livres sur l'authenticité de nos crânes, nous nous en irons tous
ensemble, camarades regarder sur le talus, à la hauteur de la berge,
cette montagne à qui nous avions autrefois demandé: "Combien as-tu
d'arbres?"
Et nous aurons peut-être devant les yeux le spectacle d'une grande
ville, faisant flamboyer au soleil ses flèches, ses coqs et ses croix de
clochers, le cristal des vitres et le métal des toits. Chacun de ces
arbres sera devenu maison, les sentiers de la forêt des rue pavées,
comme chez nous, à St. Malo, à St. Brieuc, à Nantes. Le roc du cap sera
converti en remparts; la cime du promontoire, en bastion de citadelle,
hérissé de créneaux, de mâchicoulis et de tours. Il y aura peut-être
aussi un Parlement comme à Rouen, notre bonne ville.
Alors les flottes de la marine marchande feront escale à Stadaconé, dans
leur marche au long cours au pays de la Chine. [124] Le St. Laurent sera
le gigantesque routier d'un négoce colossal. Quelle joie dans le
spectacle de ce havre incomparable, de cette rade encombrée de navires
portant à leurs mats d'artimon les pavillons de toutes les nationalités
du globe! Et par la ville, aux gaies et claires matinées du dimanche,
cent équipages descendus à terre, parlant à la fois dans les rues de
Canada, de Stadaconé, de Cartierbourg, de St. Malo-Ville[125]--que sais-je
moi--, toutes les langues du bonde! _Terr-i-ben!_ il fera bon alors
d'être matelot!
[Note 124: La route de la Chine est restée forcément, jusqu'à nos
jours, l'idée fixe d'un grand nombre de personnages éminents.
Nous avons eu l'expédition (celle de Robert Cavelier de la Salle)
en 16690 qui alla échouer à son début dans l'île de Montréal, et
que l'esprit caustique de nos pères commémora en nommant le lieu
de la débandade: _La Chine!_ Sulte. _Histoire des
Canadiens-Français_, ch. Ier page 22.]
[Note 125: On doit bâtir, et tout prochainement paraît-il, une
église paroissiale au village Stadacona. Si le vocable de ce
nouveau Temple n'est pas encore choix me serait-il permis de
suggérer à l'autorité compétente celui de _Saint-Malo_? Ce titre
rappellerait, avec une heureuse précision géographique, le point
de départ de notre histoire. Car, véritablement, elle commence au
16 mai 1635, le matin de cette Pentecôte mémorable où les trois
équipages de Jacques Cartier réunis dans la cathédrale de St.
Malo remirent à l'Esprit-Saint tout le soin de leur périlleuse
entreprise; le salut de leurs personnes, la direction de leurs
vaisseaux, le succès de leur hardie expédition aux terres neuves
d'Amérique.]
Y aura-t-il des auberges? demanda railleusement Grossin.
S'il y en aura, riposta le charpentier, avec un sérieux comique, et un
enthousiasme bien renchéri, s'il y en aura, des cabarets, des tavernes
et des gargotes pour les bons compagnons mariniers! _Nom de nom!_ Et
tout cela plein de camarades qui rient fort, de bouchons qui sautent en
l'air, de verres qui tintent, et de refrains qui chantent!
Ça, ne pas oublier, remarqua Jehan Duvert, en manière de philosophie, ne
pas oublier que nous serons morts en ce temps-là!
Qu'est-ce à dire? Raison de plus pour avoir soif! Les plus altérés ne
sont pas toujours les vivants! Car, paraît-il, il y aura, là-bas, dans
l'autre monde, une _Baie des Chaleurs_, tout comme ici.
Tu me consoles, toi; en vérité, ça me fait aimer l'hiver.--A propos, ça
se ferme, les dimanches.
Quoi? demanda hypocritement Eustache Grossin, _la Baie des Chaleurs_?
Pas ça, malin, les auberges!--faudra toujours s'amuser en attendant
qu'elles rouvrent. Eh! bien, nous nous en irons par la ville, vers les
places publiques, regarder le monument de Jacques Cartier, constater par
nous mêmes si le visage de la statue lui ressemble.[126] Eh! pourquoi
ris-tu Séquart?
[Note 126: Il existe à Québec une statue de Jacques Cartier, celle
qu'un architecte très estimable M. François-Xavier Berlinguet, a
élevée sur la toiture de sa maison. Cette pauvre statue est
entourée de cheminées qui lui prodiguent, à l'envie, les fumées
de la gloire. Faute de laurier on l'a couronnée d'un
paratonnerre, e qui la met à l'abri des compagnies d'assurance et
de leurs agents.
Il convient d'ajuter que le Conseil Municipal de notre bonne
ville de Québec ne fait pas payer la taxe d'enseigne à la statue
de Jacques Cartier.]
Pourquoi je ris? Écoute. Je ne voudrais pas affirmer encore moins jurer
sur l'Évangile, que dans quatre siècles d'ici Jacques Cartier aura une
statue au Canada. Les découvreurs de notre époque ne sont pas heureux en
gloire.
Allons donc, répartit Duvert, en doutez-vous? Un homme qui va donner à
la France un pays grand comme elle!
Séquart dit encore:
Il y a quarante-trois ans, un italien, Christophe Colomb, découvrait le
Nouveau Monde. Huit ans plus tard, un pilote florentin, Americ Vespuce,
lui Enlevait l'honneur de baptiser cette terre que le génie de cet homme
avait vu dans l'Ouest, à quinze cent lieues plus loin que l'horizon de
la Mer. C'était bien le moins cependant que l'enfant portât le nom de
son père!
Tu as raison, Séquart, dirent ensemble Duvert et Grossin: c'est une
criante injustice.[127]
[Note 127: M. de Humbolt a lavé de toute culpabilité la mémoire
d'Americus Vespuce (Amerigho Vespucci) dont l'accusation
éternellement dirigée contre lui d'avoir tenté d'usurper la
gloire de Colomb. Margry: _Découvertes Françaises_, page 258.]
Voilà pour la gloire historique, conclus Séquart. Que promet d'être
maintenant la gloire humaine? Il y a trente ans aujourd'hui que Colomb
est mort. Celui qui avait donné à l'Espagne les grandes Indes
Occidentales et des îles si opulentes que tous les trésors réunis de
l'Europe n'en paieraient pas encore la richesse, n'est-il par mort à
Séville de misère et de faim? Voilà pour la gloriole mondaine!
Il y a aujourd'hui tente ans de cela. Dites-moi, y a-t-il eu un retour
de la faveur publique! Où sont les statues de Christophe Colomb à
Madrid, à Séville, à Gênes?[128]
Et vous croyez que notre Capitaine-Général, notre Jacques Cartier, le
hardi gars de Bretagne, aura sa statue à Stadaconé?
Il n'a découvert qu'un pays, qu'une route aux îles du Zipangu, aux
terres de Cathay, contre l'autre une hémisphère entière. Jacques Cartier
n'aura pas plus de monument à Stadaconé que de statue à St. Malo.[129]
[Note 128: La statue commémorative de Christophe Colomb, élevée sur
un piédestal orné de rostres, fut inaugurée à Gênes, le 12
Octobre 1862, trois cent soixante-neuvième jour anniversaire de
la découverte de l'Amérique. Comparativement aux Génois nous ne
sommes pas en retard de reconnaissance.]
[Note 129: Duguay-Trouin et Chateaubriand ont seuls, à St. Malo,
l'honneur d'une statue.
M. l'abbé Bégin qui a visité très attentivement la Bretagne, en
1864, me racontait avoir vu, à St. Malo, à l'_Hôtel de France_ où
il logeait, quatre statuettes représentant Duguay-Trouin, Jean
Bart, Chateaubriand et JACQUES CARTIER. Ces statuettes ornaient
le parterre de l'_Hôtel de France_. Ce décor fait le plus grand
honneur à l'intelligence du propriétaire de cette maison. Il
convient d'ajouter que la municipalité de la ville n'était pour
rien dans l'accomplissement de cette oeuvre de reconnaissance
patriotique.]
Il n'y aura pas plus de souvenirs dans la ville natale que dans la ville
fondée. La première oublie celui qui part, la seconde celui qui est
venu. Il se fera autour de son nom un tel silence que les coeurs fermés
des hommes sembleront l'avoir conspiré d'un mutuel accord.
Seulement, dans trois ou quatre siècles d'ici, quant tous les envieux
seront morts, et avec eux, tous les chargés de reconnaissance, il
adviendra peut-être qu'un désoeuvré, en quête de plaisir, imaginera pour
se distraire le _centenaire_ de notre découverte. Ce sera
indubitablement l'occasion de fêtes splendides, le moyen de s'amuser
encore une fois à nos dépens, cette présente aventure ne comptant pas.
Duvert et Grossin se mirent à rire: Faudra venir voir ça de l'autre
monde, et demander au Grand Amiral un permis pour descendre è terre.
Je crois bien que l'on se donnera de la peine pour l'allégorie des
états-majors et que les personnages du Capitaine-Général, des maistres
de nefs et des pilotes seront des mieux soignés. Mais, ajouta Séquart,
pour les manoeuvres, les équipages, timoniers, rameurs ou parias du fond
de la cale et charpentiers de navire, je doute fort que l'on choisisse.
Le premier cent de matelots ramassés sur les quais de la ville suffira
probablement, et ils ne s'amuseront pas à trier. On leur paiera chacun
vingt sols pour leur rôle de compagnons dans la procession historique
et... _Eh! Eh! vogue la galée_.
_Donnez-lui du vent!_
Quelle honte, quel affront pour des gabiers de notre marque, vieux comme
la mer, de nous savoir personnifiés dans ces vachers de la terre ferme,
des rebuts de cabotage, des épaves d'auberge, le déshonneur de la
profession!
Doucement, camarade, doucement _Per Jou!_ voilà de la haute fantaisie.
Par Dieu et Notre-Dame de Roc-Amadour, il y aura encore, dans quatre ou
cinq cents ans d'ici, de fiers, de braves et solides matelots français.
Notre marine sera une gloire ou l'Océan sera tari. Je te le dis,
Séquart, faudra descendre des huniers (et Grossin parlant ainsi montrait
le ciel), faudra descendre des huniers pour voir passer la procession
historique. _Da-oui!_ ça vaudra la peine de constater par nous-mêmes si
les gars du vingtième siècle auront un bon mouvement de tangage dans les
jambes, u beau costume, de belles voix des chansons gaies comme les
nôtres. Dites donc, entendre parler français, après quatre cents ans de
latin dans le Paradis, quel dessert!
Séquart et Duvert s'écrièrent ensemble: Eh! l'on parle latin là-haut?
Qu'en sais-tu, mon pauvre Eustache?
_Da-oui!_ C'est mon curé qui prétend ça.
Laisse-le dire; tu vois bien que, dans ce cas, cela serait fait exprès
pour faire taire les matelots. Ce n'est pas juste; faudra tenir pour le
bas-breton et le français. N'est-ce pas, vous autres?