Comme tu es loin, Yvon! comme tu es loin!

Il ajouta: Ta mère, celle d'Anthoine, Isabelle ta femme, sont à la

cathédrale, dans la nef. Elles, se souviennent, elles prient!

Le père dit encore:

Il ne faut pas que tu m'oublies! Tu sis, là-bas, la mer était mauvaise,

provocante, irascible. Elle crevait méchamment nos pauvres petits

bateaux sur les récifs. Cela gâtait le coeur, il devenait haineux.

Encore, si elle s'était contentée de prendre la barque! Mais emporter le

matelot et ne pas rendre le cadavre! Alors la plainte du rivage se

changeait en blasphème et toutes les chaumières criaient avec lui:

"Malédiction!"

Le spectre cessa tout-à-coup de parler, comme s'il eût eu peur d'être

entendu. Puis se penchant sur moi, avec des yeux hagards, et la voix

craintive d'un forçat qui complote, il me dit dans un râle: Là-bas!

Yvon, là-bas, mon enfant, toute colère s'expie!

Et le père levait la main dans une direction, dur un point, qu'il

n'osait pas même regarder.

Aussitôt, je me rappelai les missionnaires prêchant les retraites à St.

Malo, à Brest, à Nantes, à Rouen, et qui comparaient toujours l'éternité

à un rivage, la vie humaine à un brouillard épais, la Mort à un pilote

guidant, à l'insu de l'équipage, la marche du navire, et l'amenant

fatalement au but. Alors je me souvins qu'un soir, à St. Brieuc, dans la

cathédrale, noire de têtes, le frère-prêcheur, disait qu'il y avait, en

vue du ciel, (il appelait cela l'_entrée du port_, pour les caboteurs)

qu'il y avait, en vue du ciel, un lazaret sévère où tous les navires,

grands et petits, devaient faire escale, quels que fussent les chiffres

du tonnage, le nom de l'amiral ou l'orgueil du pavillon.

Au sortir de l'église personne ne demandait ce que le missionnaire avait

voulu faire entendre par ce vulgaire et terrible mot de lazaret.[89]

Chacun s'en allait tête basse, comptant les morts dans sa famille et se

disait, en regardant la lumière rougeâtre des chaumières échelonnées là

haut sur les falaises de Bretagne: _Les feux du Purgatoire!_

[Note 89: Ce fut Barnabo, seigneur de Milan, qui le premier

enjoignit de purifier avec le plus grand soin, tout ce qui

proviendrait des pestiférés, auxquels il interdit, sous peine de

mort, l'entrée de la Lombardie. (1383). Les Vénitiens, pour

concilier l'intérêt de leur commerce dans le Levant avec les

précautions commandées par le soin de la santé publique, bâtirent

dans l'île de St-Lazare des auberges de quarantaine que l'on

appela _lazarets_, de 1523 133 1468. Bescherelle, au mot

_Quarantaine_.]

Ce que je te dis maintenant est long à écouter; cela prendrait, sans

doute, beaucoup de pages dans un livre; n'empêche que tout cela passa

dans ma mémoire avec la rapidité de l'éclair.

Le vieux était toujours là, au chevet du lit, muet, impassible,

attendant ma réponse,--une réponse qu'il ne me demandait plus maintenant

que par une épouvantable fixité des yeux.

Aussi moi, je demeurais cloué sur mon grabat, silencieux, stupide,

m'asséchant la gorge à me rappeler quelques mots d'excuse banale, et ne

trouvant que du creux au fond e mon cerveau vide, et de ma mémoire

paralysée.

Alors le spectre s'éloigna, marchant à reculons jusqu'à l'échelle

d'écoutille, qu'il remonta lentement, lentement, comme s'il eût voulu me

donner encore le temps de le rappeler, de lui crier enfin: "Père, j'ai

souvenir, je prie!"

Soudain le fantôme réapparut sur l'escalier, leva la lanterne à la

hauteur de son visage et demeura immobile, comme une statue.

Je poussai un cri horrible. Imaginez que les chairs de la face venaient

de tomber en poussière et que, sous le chapeau de cuir luisant, une tête

de mort, blanche, hideuse, un crâne grimaçant me regardait sans dévier!

Je me suis éveillé à mon propre cri. L'as-tu entendu Anthoine? Il a dû

être épouvantable.

Non, répondit l'aumônier.

C'est possible, repartit Yvon LeGal, car, le plus souvent, les cris que

l'on jette en songe ne sortent pas de la bouche et ne résonnent que dans

la poitrine.

C'est un mauvais rêve, tout de même, remarqua le prêtre.

Je l'avoue, Anthoine, c'est un cauchemar effrayant; mais j'aimerais

encore mieux être endormi.

Pourquoi? demanda l'aumônier.

Le rêve, vois-tu, le rêve, nous n'avons plus que lui maintenant pour

retourner en France. Un rêve! mais je donnerais toutes les flottes du

royaume pour les deux ailes d'un rêve!

Dom Anthoine sourit.--Yvon, dit-il, tu as la fièvre; je vais appeler

l'apothicaire.

LeGal haussa les épaules avec dédain--Françoys Guitault? l'homme à la

tisane! ricana-t-il. C'était bien la peine assurément de trainer une

pharmacie jusqu'à ce chien de canada! Un gradué de l'Université e

Montpellier, un docteur ès-sciences qui s'en va chez les moricauds, des

Algonquins, de sales sauvages plus barbouillés que des volets d'auberge,

apprendre à infuser des écorces, à échauder des épinettes blanches![90]

[Note 90: L'interprète Domagaya avait lui-même été atteint du

scorbut au point de ne pouvoir marcher. Il se guérit en

employant, comme remède, les feuilles et l'écorce d'un arbre

qu'il désigna. Cet arbre, nommé _anedda_ par les sauvages, était

vraisemblablement l'épinette blanche. Le traitement indiqué fut

essayé avec succès; et les guérisons furent si rapides et si

complètes, que tous ceux qui voulurent s'en servir furent sur

pied en huit jours. Ferland: _Histoire du Canada_, Tome Ier, page

35.

La tisane de l'Algonquin fit merveille, et sa vogue égala son

succès. A preuve, ce passage de la Relation du Second Voyage de

Jacques Cartier:

...Le capitaine fit faire du breuvage pour faire boire ès

malades, desquelz n'y avait nul d'eulx que voulust essayer le

dict breuvage, synon un ou deux qui se misrent en adventure

d'icellui essayer. Tout incontinent qu'ils en eurent beu, ils

eurent l'advantage qui se trouva être un vray et évident miracle.

Cart de toutes maladies de quoy ils étaient entachez, après en

avoir beu deux ou trois foys, recouvrèrent santé et guarison.

Après ce avoir veu et congneu y a eu telle presse la dicte

médecine que on si voulait tuer à qui premier en aurait. De sorte

que un arbre aussi gros et aussi grand que chesne qui soit en

France a esté employé es six jours; lequel à faict telle

opération, que si tous les médecins de Louvain et de Montpellier

y eussent esté avec toutes les drogues de Alexandrie, ils n'en

eussent pas tant faict en ung an, que le dit arbre a faict en six

jours. Car il nous a tellement profité, que tous ceux qui en on

voullu user ont recouvert santé et guarison, la grâce à Dieu.

_Voyage de Jacques Cartier_, 1535-36--Ch. XV, édition 1545.]

_Da-oui!_ elles valent quelque chose les pilules, les fioles et les

emplâtres du sieur Guitault. Faudra remporter ça... au retour!

Au retour! Ah! la sotte escapade! la sinistre farce! On part, un beau

matin, tout d'un coup, en fou qu'on est, sans même savoir où l'on va.

Puis arrivé (si l'on arrive) l'on sait encore moins le _pourquoi_ de

l'arrivée et le _comment_ du retour. Cette bêtise là, cette colossale

équippée, ça s'appelle _la Gloire_... avant de partir.

Quand il m'arrive de songer à cette exécrable aventure, non sang

fermente, non pas de fièvre ou de délire comme tu penses, mais de

colère, ou d'une rage blanche, féroce, aveugle, qui voudrait avoir une

mâchoire de tigre pour mordre sans lâcher dans quelqu'un ou dans quelque

chose. Ah! que sommes-nous donc venus faire en ce maudit pays, sur cette

terre de Caïn? [91] Le sais-tu toi, Anthoine?

[Note 91: Voici ce qu'écrivait Jacques Cartier explorant la côte

du Labrador: "Si la terre correspondoit à la bonté des ports ce

seroit un grand bien, mais on ne doit pas l'appeler terre; ains

(_mais_) plutôt cailloux, et rochers sauvages, et lieux propres

aux bêtes farouches: d'autant qu'en toute la terre devers le

Nord, je n'y vis pas tant de terre qu'il en pourroit tenir dans

un benneau: et là toutefois je descendis en plusieurs lieux; et

en l'Isle de _Blanc Sablon_ n'y a autre chose que mousse et

petites épines et buissons ça et là séchez et demi-morts. Et, en

somme, je pense que _cette terre est celle que Dieu donna à

Caïn_." _Premier Voyage de Jacques Cartier_ (1534), ch. 8, pages

5 et 6.]

Yvon LeGal fermait les poings et criant cela; telle était son

exaspération qu'il ne s'apercevait pas que sa bouche malade, fatiguée à

cet excès de paroles, saignait par tous ses ulcères.

Dom Anthoine le regarda avec un oeil froid, tranchant, aiguisé comme une

lame de scalpel. Puis il dit:

Oui, LeGal, je le sais, moi: car maintenant je me rappelle qu'en cette

nuit même Jésus-Christ, Notre Seigneur, a voulu naître sur la terre pour

y venir. Tu as raison, LeGal, ce n'était vraiment pas la peine de

naviguer si longtemps pour annoncer à des Sauvages une nouvelle qu'il

aurait fallu apprendre, avant le départ de St. Malo, aux marins d'une

flotte française, à des catholiques de la Basse-Bretagne! Cette

pensée-là, vois-tu, excuse ceux qui partent sans savoir où ils vont, les

console lorsqu'ils n'arrivent pas au terme, leur fait voir le retour

différable et de peu d'importance le but une fois atteint. C'est la

raison du missionnaire. Est-elle bonne celle-là?

Tu es encore meilleur qu'elle, s'écria Yvon LeGal avec chaleur.

C'était une âme grande et belle, un franc et noble coeur que cet Yvon

LeGal, oubliant, devant la splendeur de l'idée, la morsure sarcastique

des mots et jusqu'à l'aigreur de la voix railleuse.

Que veux-tu, ajouta le marin, c'est la famille qui nous gâte; ça nous

rend égoïstes. Au fond, c'est tout ce que l'on aime, rien que cela;

d'autre part, c'est tout ce qui peut nous aimer le mieux. Ah! _le

chez-nous! le chez-nous!!_ il faut encore plus de courage pour le

quitter que pour le défendre!

_Malo! Malo!!_[92] bien parlé, camarade, crièrent en même temps plusieurs

voix, ça nous fait comme cela nous autres!

[Note 92: _Malo! Malo!!_ cri breton répondant à l'exclamation

française: _Vive! Vive!!_]

Cette exclamation me fit tressaillir. Et j'aperçus, à la droite, à la

gauche, en face d'Yvon LeGal dix à douze frères de caravelle, couchés

sur leurs grabats, les coudes dans les oreillers, écoutant le causeur

avec des bouches grandes ouvertes. Ce trait de physionomie en disait

long sur l'intérêt vivace du récit. Les yeux brillaient autant de

curiosité que de peur, et c'était amusant de voir étinceler ces

prunelles tout à l'heure éteintes, en apparence, sous des paupières

lourdes closes. L'incomparable somnifuge qu'une histoire de revenant!

Yvon LeGal regarda ses auditeurs avec ravissement: tous des Bretons!

dit-il.

C'en était parbleu! et de bonne marque: Georget Mabille, de Ploërmel;

Jullien Plantirnet, de Landerneau; Lucas Clavier, de Lorient; Jehan

Ravy, de Tréguier; Michel Andiepvre, de Quiberon; Pierres Coupeaulx, de

Dol; Jacques Poinsault, de Quimperlé; Michel Phelipot, de Rennes; Jehan

Coumyn, de St. Pol de Léon; Richard Le Bay, de St. Cast.

Alors Yvon LeGal se leva:

Debout, les gars! commanda-t-il. C'est aujourd'hui la grande et joyeuse

fête du Christ, le jour anniversaire de sa naissance. Au nom de la

vieille Armorique, je propose trois _Noëls_ en son honneur! Ça, mes

gabiers, crions si fort qu'on nous entende jusqu'en Bretagne!

Cette explosion de joie éveilla tout le dortoir, jusqu'à Bertrand

Samboste, ronfleur incomparable, qui s'étira paresseusement en baillant

de tous ses membres. _Dame!_ qu'il dit, c'est comme cela, vous autres;

vous laissez dormir les amis quand on parle de là-bas! Ce n'est pas

généreux. Eh! bonjour St. Pol, bonjour Tréguier, bonjour Landerneau!

Quelle bonne nouvelle?

Ceux que Bertrand Samboste saluait ainsi de leurs noms de village

n'étaient autres que Jehan Coumyn, Jehan Ravy et Jullien

Plantirnet,--Tréguier, landerneau, st. Pol de Léon sont trois bons

voisins de hameaux assis depuis mille ans sur les grèves septentrionales

de la Bretagne, et qui ne se fatiguent pas encore du grand spectacle de

la Mer.

Bertrand Samboste répéta:

Quelle nouvelle?

Une grande et bonne nouvelle, répondit Dom Anthoine. Je vous apprends la

Naissance du Christ, venu cette nuit même sur la terre pour y souffrir

encore plus que vous.

Bertrand Samboste leva sur l'aumônier un regard froid, silencieux, puis

il porta la main à sa bouche malade et dit avec un sourire triste:

Cela n'est pas possible, messire aumônier, cela n'est pas possible!

Tous les voisins de Bertrand Samboste penchèrent la tête en signe

d'assentiment, et ces désespérés de la douleur répétèrent à l'unisson le

mot amer du timonier: Messire aumônier, cela n'est pas possible!

Alors le missionnaire répondait: Vous êtes couchés dans un cadre, et Il

dormait dans une crèche, sur la paille d'une étable. Vous vous plaignez?

A Bethléem Il ne s'est pas même gardé une place dans l'hôtellerie et il

vous a paternellement ménagé la vôtre, à douze cents lieues de la

patrie, sur ce navire que sa Providence a sauvé de la Mer et du Feu.

Les délicats, continuait le prêtre avec un accent de raillerie douce,

les délicats! les douillets!! ils se plaignent du bon Dieu qui a établi

leur maison dans une caravelle vice-royale portant à la corne de son mat

d'artimon le plus beau des drapeaux de la terre!

Durant que l'aumônier parlait de la sorte, Bertrand Samboste, assis sur

son séant, regardait avec inquiétude à tous les coins et recoins de la

chambre des batteries--Dom Anthoine s'en aperçut le premier.

Que cherchez-vous dit-il?

Samboste répondit: _Terr-i-ben!_ Vous me faites peur!

Qui? Moi?

Non pas, messire aumônier, mais votre surplis, votre étole, la _toilette

de Philippe!_ Quelqu'un de nous autres va-t-il encore s'en aller? Ah! le

chemin, _le chemin de Rougemont!_

Vous avez le cerveau hanté, mon excellent ami, dit le prêtre. Je

n'apporte à personne les dernier sacrements. J'attends seulement de la

_Grande Hermine_ le signal de l'_Élévation_ de la messe pour réciter

avec vous tous les Prières de la Nativité.

Cette réponse ne m'expliquait pas cependant ce que Samboste avait voulu

dire par _la toilette de Philippe_. Quel était ce pauvre Philippe dont

il parlait si mélancoliquement? Et _le chemin de Rougemont_, où

menait-il? Un horrible soupçon me traversa l'esprit et j'eus, tout de

suite, le pressentiment sinistre d'une plus sinistre vérité. Cette route

inconnue devait courir droit au cimetière, et le _pauvre Philippe_ ne

devait être autre chose que le cadavre d'un matelot jeté à la mer par un

sabord, cette porte basse de l'éternité pour les marins surpris en

route. J'allais interroger mon guide à ce propos, quand une détonation

formidable ébranla l'atmosphère.

Le canon! dit l'aumônier, l'_Élévation_ de la messe! A vos rangs

matelots!

En effet l'artillerie du Fort Jacques Cartier tirait une salve

d'honneur.[93] L'éclair des pièces et le fracas de la poudre ébranlaient

à ce point le navire que l'on aurait parié que la batterie manoeuvrait

sur le pont de la _Petite Hermine._

[Note 93: Je n'ai fait suivre à l'équipage de Jacques Cartier

qu'un vieil usage passé à l'état de traditionnelle coutume de la

Nouvelle-France aux fêtes de Noël Les extraits suivants du

_Journal des Jésuites_ le prouvent surabondamment:

"M. le Gouverneur avait donné ordre de tirer à l'élévation (_de

la messe de minuit_) plusieurs coups de canon lorsque notre F.

sacristain en donnerait le signal mais il s'en oublia et ainsy on

ne tira point." _Journal des Jésuites_, page 21. (25 Décembre

1645.) "On tira cinq coups de canon à l'élévation de la messe de

minuit." _Journal des Jésuites_, page 74. (25 Décembre 1646.) Le

Fort tira cinq coups au _Te Deum_ de la messe de minuit. _Journal

des Jésuites_, page 97. (25 Décembre 1647.)]

Alors il se passe une scène incomparable de grandeur. Tous les invalides

du bord se levèrent de leurs cadres et vinrent se ranger en ordre de

parade au milieu du vaisseau, formant, avec leurs quatre lignes, un

parallélogramme parfait. Dom Anthoine entra dans le carré, et, le visage

dans la direction de la _Grande Hermine_, récita d'une voix grave et

douce les belles prières de la Nativité. Puis il entonna, et avec lui

toute l'infirmerie poursuivit, la prose célèbre de la fête de Noël:

Votis Pater annuit,

Justum pluunt sidera:

Salvatorem penuit,

Intacta puerpera:

Homo Deus nascitur.

Tu, lumen de lumine,

Ante solem funderis;

Tu, numen de numine,

Ab aeterno gigneris,

Patri par prognies.

Tantus es! et superis,

Quae te praemit caritas!

Sedibhus delaberis:

Ut surgat infirmitas,

Infirmus humi jaces.

J'étais stupéfait du courage de toutes ces bouches malades chantant avec

un irrésistible élan de ferveur cette vieille hymne de la Foi

Catholique.

Les braves gens! m'écriai-je, comme ce qui'ils chantent est beau!

Laverdière eut un éclat de rire sarcastique, et me dit: En vérité,

monsieur, vous avez l'attention vive. Je vous en félicite! Ce latin-là,

voici trente ans qu'on vous le donne au lutrin de la Cathédrale. Le

paradoxe a raison, en toilette comme en musique: _Rien de neuf comme le

vieux._ Il ajoute presque aussitôt, avec un accent de doux reproche: Ah!

mon ami, si vous _écoutiez_ au lieu d'_entendre_! Oui, si vous écoutiez

attentivement chanter la Liturgie Catholique dans les vieilles églises

du Bas-Canada! Quelles grandes épopées, quels héroïques poëmes racontent

ses hymnes saintes et comme leurs strophes alternantes récitent avec un

art merveilleux les pages les mieux écrites de l'histoire du pays!

Ça, avouez-le moi, en bonne sincérité, vous est-il possible de n'être

pas ému jusqu'aux larmes lorsque, dans une grave cérémonie religieuse,

on chante à Québec, sous les voûtes centenaires de Notre-Dame,

l'invocation solennelle et magistrale du _Veni Creator Spiritus_? elle

me causait à moi, sur la terre, un attendrissement indicible. Ce n'est

plus l'oreille, mais le coeur qui écoute, qui vibre à l'unisson des voix

et de l'orgue.

_Veni Creator Spiritus!_ d'est lui que chantaient les trois équipages de

Jacques Cartier, dans l'église cathédrale de St. Malo, le 16 mai 1535,

un jour de Pentecôte! Comme l'Esprit-Saint a bien répondu à l'appel, et

que son souffle se reconnaît à la brise favorable qui s'éleva sur la

Mer, semblable au bruit du vent que les apôtres entendirent!

_Veni Creator Spiritus!_ Samuel de Champlain, à Québec,[94] La Violette,

à Trois-Rivières,[95] Paul de Chomedey, sieur de Maisonneuve, à

Montréal,[96] l'ont chanté tour à tour; et après eux, le Collège des

Jésuites, aux ordinations de ses prêtres et à ses concours de

philosophie. [97] _Veni Creator Spiritus!_ c'est lui que chantait Laval

au Séminaire des Missions Étrangères, et c'est encore lui que répètent,

dans la chapelle séculaire de sa maison, les prêtres-professeurs de son

Université. _Veni Creator Spiritus!_ c'est lui que chantaient les

avant-postes de la civilisation chrétienne, ces pionniers incomparables

de l'Évangile, les Jésuites missionnaires au pays des Hurons dans leurs

bourgades célèbres de Ste. Marie, St. Joseph, St. Louis, St.

Jean-Baptiste, St. Michel. _Veni Creator Spiritus!_ c'est lui que

chantaient ces hardis expéditionnaires du lac Gannentaha, la plus

héroïque aventure de l'apostolat catholique au pays des Iroquois, la

course la plus téméraire, la plus divinement insensée à cette mission

flottante que la Relation, et après elle l'Histoire du Canada, nommèrent

avec tant de justesse la _Mission des Martyrs_.

[Note 94: 3 Juillet 1608. Fondation de Québec.]

[Note 95: 4 Juillet 1634. Fondation de Trois-Rivières.]

[Note 96: 18 mai 1642. Fondation de Montréal.]

[Note 97: Le 2 Juillet 1666 furent soutenues, au Collège des

Jésuites, les premières thèses publiques sur la philosophie en

présence de messieurs De Tracy, de Courcelles et Talon.

"Le 2 Juillet 1666 les premières disputes de Philosophie se font

dans la Congrégation avec succès. Toutes les puissances s'y

trouvent; M. l'Intendant entr'autres y a argumenté très bien.

Mons. Louis Jolliet et Pierre de Francheville y ont très bien

répondu de toute la Logique."

"Le 15 Juillet 1667, Amador Martin et Pierre de Francheville

soutiennent de toute la Philosophie avec honneur et en bonne

compagnie." _Le Journal des Jésuites_, pages 345 et 355. Ferland:

_Histoire du Canada_, Tome II, page 63.]

_Veni Creator Spiritus!_ les trois pouvoirs civils de la Nouvelle

France, le militaire, la magistrature, le gouvernement administratif, le

chantaient aux séances solennelles du _Conseil Supérieur_ à Québec, et a

l'arrivée des nouveaux vice-rois.

Fondations de villes, fondations de paroisses, fondations de collèges,

fondations d'institutions politiques, toutes ont prospéré, toutes sont

demeurées debout, fortes, vivantes, progressives, exubérantes de sève et

d'avenir. Le village est devenu cité, la mission s'est fait paroisse, le

collège, université, la Colonie, puissance, oui Puissance du Canada. Et

le chant immortel de la vieille hymne catholique se continue. Voix

ferventes des choristes, poésie des strophes, beautés de l'harmonie,

rien ne change, tout demeure, comme la Vérité dont il est le premier

écho. _Veni Creator Spiritus!_

Et, se grisant à l'enthousiasme de son propre langage, Laverdière

élevait la voix, comme s'il eût adressé la parole à quelque immense

auditoire, grandissait sa petite taille, et déclamait avec une chaleur

de gestes égale au feu sacré qui le brûlait comme une Sybille.

Aussi, écouté à travers le bruit de cette voix dominante, le chant de la

_Petite Hermine_ me semblait il un accompagnement d'orchestre soutenant

un récitatif d'opéra. Les scorbutiques chantaient toujours:

Coelum cui regia,

Stabulum non respuis;

Qui donas imperia,

Servi formam induis:

Sic teris superbiam.

Vous me trouvez prolixe, continuait Laverdière mis en verve par la

musique, vous me jugez bavard, intarissable. Que voulez-vous! je suis

comme les anciens, j'aime à parler, à m'appuyer sur mes idées favorites,

comme ceux-là, quant ils marchent, sur les épaules solides ou les bras

vigoureux de leurs enfants. Mes souvenirs, voilà mes meilleurs bâtons de

vieillesse!

Je vous ai donné tout à l'heure le développement historique,

l'amplification littéraire des idées religieuses et nationales que

m'inspire la prière du _Veni Creator_ chantée dans nos églises. A vous

maintenant, cher ami, de répéter l'expérience, de la reprendre sur

d'autres hymnes liturgique, avec le _Te Deum_, par exemple, un beau

sujet, facile et tout exubérant d'imagination. Je vous le donne: allons,

marchez!

Et, comme s'il se fût douté que je n'en ferais rien, il poursuivit avec

cet accent d'enthousiasme qui lui était familier: Rappelez-vous le _Te

Deum_ chanté à St-Malo, au retour de la célèbre expédition de l'année

1535, par l'équipage de Jacques Cartier, pour remercier la providence de

la découverte du Canada; et le _Te Deum_ chanté à Québec, par Samuel de

Champlain, le 23 mai 1633, pour rendre grâce à Dieu de la recouvrance du

pays; le _Te Deum_, chanté, celui-là, dans toutes les églises de la

colonie, en mémoire de l'héroïque triomphe de Dollard des Ormeaux sur

les féroces Iroquois; plus tard, le _Te Deum_ chanté, à Notre Dame de

Québec, à la nouvelle de la découverte du Mississipi; le _Te Deum_

chanté, par Louis Henepin, au lancement du _Griffon_ sur la rivière

Niagara; puis les _Te Deum_ militaires, portant, comme des drapeaux de

régiments, le chiffre de leurs glorieux millésimes: 1690, 1711, 1758;

celui de Frontenac, à Notre Dame de Québec, avec le pavillon-amiral de

sir William Phips suspendu comme trophée à la voûte sonore; celui de

Vaudreuil, à la chapelle de _Notre Dame des Victoires_, pour remercier

Dieu d'avoir prévenu par une catastrophe effroyable la flotte de

l'amiral Walker, et sauvé le Canada d'une conquête certaine; celui de

Montcalm enfin, chanté comme à Bouvines, par les aumôniers de l'armée

canadienne-française en plein champ de bataille, sous le rempart de

Carillon!

Une fête de Noël sous Jacques Cartier · 第 9 / 17 段