répétitions d'actions de grâces. Que son éclat cependant ne vous fasse
pas oublier le _Te Deum_ que Marie de l'Incarnation récitait avec ses
religieuses, à genoux sur la neige, dans la nuit du 30 décembre 1650
pour remercier Dieu... de l'incendie de leur couvent. N'est-ce pas que
devant une pareille grandeur d'âme la Providence dut elle-même trouver
son épreuve petite? Rappelez-vous encore cet autre _Te Deum_ que les
Jésuites chantaient à la chapelle de leur séminaire chaque fois que l'on
apportait au Collège _la bonne nouvelle_ qu'un père missionnaire avait
été assassiné au pays des Hurons, ou bien encore, martyrisé dans les
terribles bourgades iroquoises.
_Bonnes nouvelles!_ comme il leur en est venues en dix ans! Ce fut
d'abord celle du Père Jogues; presque aussitôt celle du père Daniel. Un
an plus tard il en vint deux à la fois, les deux meilleures:
souvenez-vous des morts glorieuses de Jean de Brébeuf et de Gabriel
Lalemant. Puis, à leur tour, les meurtres de Charles Garnier, de
Chabanel, de Buteux, de Léonard Garreau. Tant et tant, qu'à la fin, la
population de la petite ville de Québec en était arrivée à pleurer moins
au carillon des cloches en sonnant un glas qu'à la voix des Jésuites
chantant un _Te Deum_!
Le maître-ès-arts me dit encore: Écoute!--Mais Laverdière ne parla plus.
L'infirmerie seule continuaient d'une voix plaintive et lente:
Nobis ultro similem,
Te praebes in omnibus;
Debilibus debilem,
Mortalem mortalibus;
His trahis nos vinculis.
Com aegris confunderis,
Morbi labem nesciens;
Pro peccatis pateris,
Peccatum non faciens:
Hoc uno dissimilis.
Quelles paroles! s'écria le maître-ès-arts! En savez-vous de plus
intimes, de plus attachantes, de plus attendries! En seraient-ils de
mieux appropriées au divin caractère de cette fête et à la situation
désespérée de ces infirmes qui chantent avec des bouches souffrantes
l'allégresse anniversaire de la Grande Délivrance?
Etudiez cette hymne de noël en elle-même: la mélodie de son thème et
l'adorable simplicité de son récit semblent faites, comme les joies
d'Andromaque, de sourires et de larmes. Cette musique inspirée traduit
tout à la fois et le bonheur extatique de l'Épouse du Christ, pleurant
de joie devant la beauté éternelle de son Bien-Aimé, et l'amertume
inconsolable de la Mère du Christ, sanglotant de tristesse devant la
pauvreté volontaire, l'indigence absolue du Dieu fait Homme.
Tel est mon sentiment artistique à son égard, et je vous le donne pour
ce qu'il vaut. Mais de charme divin de cette mélopée grégorienne se
centuple pour moi, s'idéalise, quand, au lieu de lui prêter l'oreille
sévère du critique musical, il m'arrive (et cela très souvent) de
l'écouter avec ma seule mémoire reconnaissante de prêtre-historien.
Comme ils chantent alors dans mon âme ravie, les noëls captifs, les
noëls d'exil, les noëls douloureux de la patrie absente--25 Décembre
1629--25 Décembre 1630--25 Décembre 1631--Alors je me souviens de
Guillaume Couillard, d'Abraham Martin, de Guillaume Huboust[98], de
Pierre Desportes, de Nicolas Pivert,[99] réunis avec leurs familles dans
la chapelle déserte de notre Vieux Château St Louis, et récitant à
chaudes larmes la prière du matin.[100] Connaissez-vous spectacle plus
navrant que cet autel sans prêtre et cette communion des fidèles sans
hostie?[101] Cela ne rappelle-t-il pas le déjeuner d'un Premier l'an; où
des orphelins regardent à travers leurs sanglots les chaises vacantes de
la table familiale, attendant en vain cette bénédiction maternelle que
seule donnera maintenant à leur foyer l'invisible main de la Providence?
[Note 98: Guillaume Huboust épousa la veuve de notre premier
paysan Louis Hébert, mort le 27 Janvier 1627, à la suite d'un
accident. _Dictionnaire Généalogique_ de l'abbé Tanguay.]
[Note 99: Les cinq seuls paysans français demeurés au Canada après
la prise de Québec par les Kertk.]
[Note 100: "Le 13 Juillet 1632, Québec fut remis entre les mains
d'Émery de Caën et du Sieur Du Plessis Bochart: et le même jour,
les Anglais firent voile sur deux navires chargés de pelleteries
et de marchandises. Il y avait déjà près de trois ans qu'ils
s'étaient emparés du Canada. Les Français restés dans le pays
avaient trouvé ce temps bien long: aussi furent-ils remplis de
joie, lorsqu'à la place du pavillon anglais ils virent flotter le
drapeau blanc. Leur satisfaction fut complète quand ils purent
assister au saint sacrifice de la messe qui fut célébrée dans la
demeure de Louis Hébert. Depuis le départ de Champlain (24
Juillet 1629) ils avaient été privés de ce bonheur." Ferland:
_Histoire du Canada_, Tome I, page 252.]
[Note 101: Une sinistre prière du matin est celle que le Chevalier
de Lorimier récita lui-même dans la chapelle de la prison de
Montréal le jour de son exécution. "Aussitôt que sa toilette fut
terminée De Lorimier sortit du cachot, et s'adressant à tous les
prisonniers leur demanda de dire en commun la prière du matin. Ce
fut lui-même qui la fit d'une voix haute, ferme, et bien
accentuée." L. O. David: _Les patriotes de 1837-38_. page 245.]
Mais la Providence, poursuivit le maître-ès-arts avec un renouveau de
chaleur éloquente, mais la Providence ne se laissa pas vaincre en
générosité. Sa récompense dépassa l'épreuve de si haut qu'elle faillit
tuer de joie ces stoïques paysans qui avaient eu l'immense courage de
croire en elle jusqu'à la fin!
La récompense! demandez ce qu'elle fut à ces femmes et à ces enfants de
laboureurs à genoux sur la petite grève de la Basse-Ville; demandes ce
qu'elle fut à ces _habitants_ héroïques, à ces robustes patriotes, qui
criaient, pleuraient, riaient, tout à la fois, au spectacle de trois
grands navires portant à leurs cornes d'artimon le drapeau blanc d'Henri
IV, le vieux pavillon des anciens mains de la Bretagne, de Roberval, _le
petit roi de Vimeux_, [102] de Pontgravé, le _marchand-corsaire_, [103] de
Jacques Cartier, le hardi capitaine Découvreur!
Les trois grands navires se nommaient le _Saint-Pierre_, le
_Saint-Jean_, le _Don de Dieu_. Ils portaient la fortune d'un homme plus
heureux que César, et qui rentrait en possession de toute sa conquête,
une conquête supérieure à celle des Gaules, un pays plus vaste que sa
République, une terre plus large que la frontière du vieil Empire
Romain.[104]
[Note 102: François de la Roque, sieur de Roberval que François Ier
appelait le _Petit Roi de Vimeux_ à cause du crédit illimité dont
ce gentilhomme jouissait dans sa province. Ferland: _Histoire du
Canada_, Tome Ier, page 38.]
[Note 103: "Pontgravé, dit Émile Souvestre, était un de ces
navigateurs moitié-marchands, moitié-corsaires, qui lorsqu'on les
hélait sur l'Océan, arboraient le pavillon de leur maison de
commerce, criaient _Malouin_ et passaient sous la protection de
leur courage."]
[Note 104: L'étendue du Canada est évaluée à 3,610,257 milles
carrés. C'est la plus grande des possessions britanniques.
L'Angleterre et l'Irlande réunies n'ont que 121,115 milles carrés
d'étendue, de sorte que le Canada est trente fois plus grand que
le Royaume-Uni.
L'étendue de l'Europe entière n'est que de 3,751,002 milles
carrés, et par conséquent, il ne s'en manque que de 145,745
milles carrés que le Canada à lui seul soit aussi grand que toute
l'Europe.
La surface du monde entier est évaluée par les géographes à
52,511,004 milles carrés, et par conséquent le Canada, à lui
seul, forme un quatorzième de l'étendue du monde entier.]
Le _Saint-Pierre_! le _Saint-Jean_!! le _Don de Dieu_!!! Dites-moi quel
prophète eût mieux trouvé les allégoriques légendes de ces trois
vaisseaux? _Pierre!_ l'apôtre de la Foi. Quel homme plus que Champlain
avait eu cette foi absolue d'une absolue Providence, lui qui estimait le
salut d'une âme préférable à la conquête d'un empire? _Jean!_ l'apôtre
de l'amour. Quel homme plus que Samuel Champlain avait aimé le Canada
Français, cette colonie née de lui, de son coeur et de son âme, plus
étroitement encore que sa famille, les enfants de son propre sang, lui
que l'Histoire appellera jusqu'à la fin des Temps: _Père de la Nouvelle
France_? Le _Don de Dieu!_ Après le paradis, en connaissez-vous un plus
magnifique sur la terre que celui de la patrie recouvrée?[105]
[Note 105: Samuel de Champlain avait fait voeu à la Très Sainte
vierge, s'il recouvrait jamais le Canada à la France, de lui
bâtir une église. Ce fut en accomplissement de ce voeu autant
qu'en mémoire de cette faveur inestimable que le Père de la
Nouvelle France éleva, sur le site actuel de notre Basilique, une
église sous le vocable caractéristique de _Notre-Dame de
Recouvrance_.]
Ici le maître-ès-arts cessa de parler, moins encore pour me permettre de
répondre à mes questions rapides, que pour reprendre haleine. Ce dont il
me parut avoir grand et urgent besoin.
L'infirmerie de la caravelle achevait la Prose de Noël, et disait _Amen_
à la belle et sainte aspiration du dernier verset:
Cujus igne coelitus,
Caritas accenditur,
Ades alme Spiritus:
Qui pro nobis nascitur,
Da Jesum diligere.
Je vous le confesse à ma honte, ajouta Laverdière, en manière de
péroraison, je vous le confesse à honte, ces réminiscences historiques
me hantent obstinément la mémoire, même à l'église. Je m'y arrête
complaisamment, au lieu de bien prier. Que voulez-vous, ces hymnes
magistrales de _Veni Creator_ du _Te Deum_, du _Vexilla Regis
prodeunt_,[106] de l'_Ave Maris Stella_, du _Pange lingua gloriosi_
m'entraînent irrésistiblement à la suite des glorieux cortèges qu
marchent à leur rhythme. Le bon Dieu m'a pardonné ces fautes de
recueillement, ces défaillances de l'esprit, ces distractions mondaines,
car toutes ces escapades de mon imagination fatiguée d'études, se
fondaient en un sentiment intense d'amour reconnaissant, de gratitude
exaltée pour cet _étendard du Monarque Éternel déployé, pour ce mystère
de la crois éclatant aux yeux de l'univers_, et qui valait à mon pays, à
cette adorée terre du Canada catholique et français d'inestimables
bienfaits et un honneur immortel!
[Note 106: Le chant du _Vexilla Regis_ se rattache à deux
événements historiques également fameux et de circonstance
presque identique. Le premier--14 Juin 1671--fut la prise de
possession par Daumont de Saint Lusson, au nom du Roi de France
Louis XIV, du lac Huron, du lac Supérieur, de la Grande Ile de
Manitoulin et de toutes les terres découvertes et à découvrir
entre les mers du Nord, de l'Ouest et du Sud. Le second--9 avril
1382--fut la prise de possession de la Louisiane, par Réné Robert
Cavelier, Sieur de la Salle, au nom du même Roi de France, Louis
XIV.
Le chant du _Vexilla Regis Prodeunt_ rappelle encore les tortures
du Père Poncet captif chez les Iroquois: "J'offris mon sang et
mes souffrances pour la paix, regardant ce petit sacrifice (la
perte d'un doigt) d'un oeil doux, d'un visage serein et d'un
coeur ferme, chantant le _Vexilla_ et je me souviens que je
réiteray deux ou trois fois le couplet ou la strophe: _Impleta
sunt que concinit, David fideli carmine, dicendo nationibus,
regnaavit a ligno Deus._" _Relations des Jésuites_, année 1653,
ch. IV, page 12.
Le chant du _Pange linguam gloriosi_ rappelle une égale
tristesse, peut-être même un plus long courage:
"Mon cher amy,"
"Je n'ay plus presque de doigts, ainsi ne vous estonnez pas si
j'écris si mal. J'ay bien souffert depuis ma prise; mais j'ay
bien prié Dieu aussi. Nous sommes trois François icy qui avons
été tourmentés ensemble, et nous nous estions accordez, que
pendant que l'on tourmenteroit l'un des trois, les deux autres
prieroient Dieu pour luy, ce que nous faisions toujours; et nous
nous estions accordez aussi que pendant que les deux prieroient
Dieu, celuy qui seroit tourmenté chanteroit les Litanies de la
Sainte Vierge, ou bien l'_Ave Maris Stelle_, ou bien le _Pange
lingua_, ce qui se faisoit. Il est vrai que nos Iroquois s'en
moquoient, et faisoient de grandes huées, quand ils nous
entendoient ainsi chanter; mais cela ne nous empeschoient pas de
le faire." _Lettre d'un Français à un sien ami de Trois-Rivières.
Relations des Jésuites_, 1661, page 35.]
Tout-à-coup Guillaume Le Marié, le maître du _Courlieu_, apparut sur
l'escalier d'honneur de la caravelle. Il revenait de la _Grande
Hermine_. Il entra précipitamment dans le carré formé par l'équipage et
dit:
"A la gloire de Dieu! à l'honneur de la _Petite Hermine_, en ma qualité
de _maistre de la nef_, je demande deux trompettes pour répondre sur le
pont aux sonneries du vaisseau-amiral."
L'on entendait en effet en ce moment, au dehors, deux clairons chanter
la diane.[107]
[Note 107: A ceux qui m'accuseraient de fair de la haute fantaisie
en donnant des trompettes aux matelots de Jacques Cartier je
réponds de la manière suivante:
"Ce fait (la distribution des cadeaux aux sauvages d'Hochelaga,
hommes, femmes et enfants) le dit cappitaine commanda _sonner les
trompettes et autres instruments de musique_, desquels le dit
peuple fust fort réjoui." _Voyage de Jacques Cartier_. 1535-36,
verso du feuillet 26, édition 1545.]
Guillaume Le Marié n'avait pas achevé sa phrase que dix hommes sortirent
des rangs et coururent au vaigrage de tribord où deux bugles étaient
suspendus à leurs glands de soie verte. C'était une véritable curiosité
pour l'oeil que le spectacle de tous ces bras tendus vers les trompettes
de cuivre. Un instant les deux clairons disparurent dans ce fouillis de
mains insatiables. Puis deux hommes se précipitèrent sur le pont par
l'échelle d'écoutille. Les vainqueurs de cette lutte chevaleresque, les
bravi de cet héroïque tournoi se nommaient Yvon LeGal et Bertrand
Samboste, les deux gars de St-Brieuc.
A vos rangs! commanda le _maistre de nef_.
L'équipage ou plutôt les invalides reformèrent le carré.
Presque aussitôt une fanfare éclatante joua sur le pont. C'était une
musique étrange, triste comme le dernier appel du cor de Roland,
fantastique autant que l'_hallali_ du _Féroce chasseur_ passant à la
vitesse d'un galop infernal dans les ballades de Burger. Mais toutes les
nuances de cette sonnerie martiale se fondaient en un seul caractère
harmonique pour l'équipage de la _Petite Hermine_: l'orgueil de la
caravelle! Et ce sentiment unique du fier honneur relevait spontanément
la tête à ces hardis marins de Bretagne et de Normandie.
Les bugles avaient à peine sonné les dernières mesures de la diane, que
tout à coup, in détonnant vivat partit du bord de la _Grande Hermine_.
C'étaient les gaillards de la nef-générale que acclamaient leurs frères
d'armes et d'aventure, les invalides du _Courlieu. Per jou!_[108] il ne
fallait pas qu'une aussi grande et haute clameur allât s'éteindre sans
réponse dans les ténébreuses profondeurs de la solitude. Au mépris de la
discipline, malgré la voix terrible du maître de la nef que le rappelait
à la consigne, l'équipage en délire brisa les rangs, courut à
l'écoutille et s'engouffra dans son carré avec la violence d'une foule
prise de terreur panique et qui s'écrase aux portes. En un clin d'oeil,
les matelots envahirent le pont avec un bruit de paquet de mer qui tombe
d'aplomb, emportant, comme un fétu, les bois et les ferrures des
bastingages.
[Note 108: _Per jou_, abréviation de _Per Jovem_, c'est-à-dire: par
Jupiter!]
Et tandis que les matelots de la flotille échangeaient là haut,
au-dessus de nos têtes des _Noëls_[109] interminables, je m'approchai avec
Laverdière d'Yvon LeGal et de Bertrand Samboste, les héroïques
trompettes redescendus à la chambre des batteries.
[Note 109: _Noël!_ le cri de joie du Moyen-Age.]
Ils offraient un spectacle lamentable. Toutes les plaies de la bouche
s'étaient rouvertes!
Qu'importe! ils leur avaient fameusement joué la Diane!
Allons toi, dit tout à coup Yvon LeGal, où donc as-tu pris ce courage?
L'autre, confidentiel, se rapprocha du camarade. Tu sais (il parlait
tout bas), tu sais, la nuit est calme, l'atmosphère sonore et le vent
souffle de l'ouest! Je me suis dit: un son que la b rise emporterait
dans cette direction... vers l'est... arriverait...
Bertrand Samboste n'acheva pas
Arrête lui crie LeGal, pas avant moi.
Alors ces deux hommes se rencontrèrent du regard--un regard aveuglé de
larmes--puis ils marchèrent précipitamment l'un sur l'autre, se
saisirent aux mains, comme des lutteurs qui s'éprouvent, dans une
étreinte formidable qui leur broya les doigts et fit craquer toutes
leurs phalanges. Un instant ils demeurèrent immobiles, comme les
personnages d'une oeuvre statuaire, puis leurs voix sourdes d'émotion
dirent ensemble: En France! En France! si, là-bas, on nous avait
entendus!
Alors je m'expliquai leur courage!
Que leur importait, après tout, à ces croyants de l'amour natal, les
principes ou les utopies de la physique? L'illusion des âmes ferventes
supplée à toute science, et, mieux qu'elle, console et fortifie.
Coquin va! bégayait Bertrand Samboste, en riant mal, tu lis dans les
yeux!
_Da-oui!_ répondait Yvon LeGal, par les yeux dans le coeur.
Et, silencieusement, les deux compagnons mariniers s'embrassèrent!
Croyez-moi, disait Laverdière, m'entraînant loin du bord de la _Petite
Hermine_, croyez-moi, compatriote, le _mal du pays_ en tuera plus ici
que le _mal de terre_. [110]
[Note 110: _Mal de terre_ ancien nom du scorbut.--"L'hivernage de
Cartier à Sainte-Croix (1535-36) est surtout remarquable par la
maladie qui décima ses hommes. C'était une espèce de scorbut
appelé plus tard _mal de terre_ mais que l'on pourrait qualifier
plus proprement de _mal de mer_, parce que, selon toute évidence,
il provenait des vieilles salaisons que portaient les vaisseaux.
Pour n'avoir pas su se nourrir de viandes fraîches que pouvait
produire la chasse, les marins perdirent vingt-cinq ou trente
hommes des leurs, ceux-là même qui probablement manquent à la
liste que nous possédons, car les trois équipages s'élevaient à
cent dix hommes. Les autres malades furent guéris par les
sauvages qui leur firent boire à cette effet une décoction
d'épinette blanche." Benjamin Sulte: _Histoire des
Canadiens-Français_, Tome Ier, page 130.
L'épidémie de scorbut fut encore plus violente en Acadie, dans
l'hiver de l'année 1604 et 1605:
"M. de Monts passa environ un mois à faire avec Champlain
l'exploration des côtes de la presqu'île et de la baie Française
(Fundy) et vint enfin fixer sa colonie à l'entrée de la rivière
des Etchemins (ou Sainte-Croix) sur une petite île qui fut aussi
nommée île de Sainte-Croix. Cette île, n'ayant qu'une demi-lieue
de circuit, fut bientôt défrichée, on eut même le temps de
commencer des jardinages à la terre ferme. Mais l'hiver venu on
se trouva sans eau et sans bois, et comme on fut bientôt réduit
aux viandes salées, scorbut se mit dans la nouvelle colonie et
enleva trente-six personnes jusqu'au printemps." Laverdière:
_Histoire du Canada_, page 21.]
Et, m'en allant, je songeais avec un amer sentiment de tristesse et de
sourde colère à tous ces coeurs magnanimes qui battent dans la poitrine
des humbles, des petits, des obscurs de ce monde, et dont l'Histoire ne
s'occupe pas; à ces manoeuvres de toutes les besognes, paysans, soldats,
marins, héros anonymes que nulles fanfares ne saluent, que nulles
acclamations n'accompagnent, que rentrent, au sortir de leurs homériques
aventures, dans les ténèbres de la vie quotidienne comme des figurants
s'effacent dans les coulisses à la fin du Drame, eux, les acteurs
principaux, eux les premiers rôles!
Et je me demandais avec angoisse, si l'injustice resterait irréparable,
si de pareils dévouements de telles abnégations ne se trahiraient pas un
jour, et ne vaudraient pas à leurs auteurs l'éclat de cette vaine
gloire, passagère comme son nom, fausse comme son lustre: la
reconnaissance humaine!
CHAPITRE QUATRIÈME
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L'ÉMÉRILLON
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Je me rappellerai longtemps la sensation de bien-être indicible qui me
pénétra tout entier à la sortie de la caravelle. Contre l'atmosphère
horrible de cette infirmerie improvisée, les émanations pestilentielles,
les miasmes nauséabonds, l'haleine infecte de toutes ces bouches
putrides, mes poumons aspiraient maintenant avec délices le plein air
vif et pur d'une nuit d'hiver splendide, au coeur de la fort. Et
immobile, debout comme une silencieuse sentinelle au pied du promontoire
où dormait, dans son aire, la royale bourgade de Stadaconé; au coeur de
cette forêt primitive, sauvage, impénétrable, que des milliards
d'étoiles, aperçues par les à-jours d'un fouillis de branches
colossales, semblaient poudrer d'un givre étincelant. Ce plein air froid
et sec, une voluptueuse caresse pour les lèvres, vaporisait la
respiration et mettait à la bouche comme une fumée de cigarette.
Le silence absolu de cette immense forêt faisait penser au recueillement
des âmes contemplatives. Les senteurs résineuses des conifères énormes,
pins, sapins, mélèzes et cèdres, continuaient cette comparaison
religieuse en mon esprit; car, au parfum de ces grands arbres,[111] je
croyais reconnaître cet _encens d'agréable odeur_ que l'Écriture Sainte
voit monter au ciel, comme un nuage, avec la prière de l'âme. Muet et
sublime hommage d'une grandiose Nature seule à connaître Dieu dans un
pays peuplé d'hommes créés à son image et seule à l'annoncer par
l'incomparable beauté de son spectacle.
[Note 111: "Les arbres y estoyent très beaux et de grande odeur."
Voyage de Jacques Cartier, 1534, page 41.
"Nous nommasme le dict lieu Sainte Croix parce que le dict jour
nous y arrivâmes (embouchure de la rivière St. Charles). Auprès
d'iceluy lieu y a un peuple dont est seigneur Donnacona et y est
sa demeurance qui se nomme Stadaconé qui est aussi bonne terre
qu'il soit possible de voir et bien fructiférente, pleine de
_fort beaulx arbres_ de la nature et sorte de France, comme
chesnes, ormes, noyers, yfs, cèdres, vignes aubéspines qui
portent le fruit aussi gros que prunes de Damas et autres
arbres." Voyage de Jacques Cartier 1535-36, recto du feuillet
14.]
La nuit est délicieuse, me dit Laverdière, et il n'est pas tard: à peine
deux heures du matin. Si nous allions voir le Fort Jacques Cartier? Cela
prend une minute à s'y rendre et autant é le regarder, car il est tout
petit. Allons en route!
C'était un grossier rempart fait d'une suite de troncs d'arbres, chênes,
pins, merisiers, droits comme des fûts de colonnes, aussi solidement
enfoncés dans la terre qu'étroitement serrés les uns contre les autres,
et reliés ensemble par de fortes attaches. Ces pieux, aiguisés de la
tête, rappelaient aux yeux des clôtures de vergers toutes hérissées de
longs clous et de fiches aigües, précautions menaçantes et narquoises
s'il en fut jamais, désespoir du braconnage et de la maraude.
Des couleuvrines, des caronades, disposées à intervalles égaux sur toute
la circonférence de la palissade, allongeaient le cou par dessus du
parapet du rempart comme autant de chiens de garde, de bouledogues en
arrêt, flairant le vent et l'ennemi commun, le sauvage.
Vous savez, me disait Laverdière qu'en l'absence de Jacques Cartier,
(qui visitait alors le royaume d'Hochelaga), les maistre compagnons
mariniers et charpentiers de navires, demeurés au havre de Ste-Croix,
construisirent auprès des deux caravelles une palissade fortifiée qu'ils
garnirent d'artillerie.[112]
[Note 112: Le lundy onziesme jour d'Octobre nous arrivasmes au dict
hable Sainte-Croix ou estoient noz navires, et trouvasmes que les
maistres mariniers qui étoient demourez, avaient faict ung fort
devant les dictes navires, tout cloz de grosses pièces de boys,
plantez debout joignans les unes et autres, etc. _Relation du
Second Voyage de Jacques-Cartier_, verso du feuillet 28, édition
de 1545.
Et tout à lentour (du fort) garny d'artillerie et bien en "ordre
pour soy deffendre contre toute la puissance du païs." _Voyages
de Jacques Cartier_, 1535-36, verso du feuillet 28.]
Je fis le tour de cette étrange fortification. Sa physionomie indienne,
profondément accentuée, répondait si parfaitement aux idées préconçues
que je m'étais faites d'une bourgade palissadée, telle que décrite par
les historiens du pays, qu'au mépris de tout ce que me disait
Laverdière, et contre ma propre expérience, je me surprenais à guetter
entre les couleuvrines ou derrière les à-jours des pieux dentelés, la
silhouette fantastique, la tête emplumée de quelque farouche algonquin.