de toutes pièces, avec les agrès de la flottille. La hauteur du pont
était si petite cependant, que l'artiste-décorateur avait été contraint
de remplacer le dôme du baldaquin par le _ciel_ du dais, figuré,
au-dessus de l'autel par une petite voile rectangulaire, tendue raide
comme une banne. Au centre prés de cette banne il y avait, comme une
fleur d'architecture dans une voûte d'église, le mot _Saint Malo_ écrit
en cordages, avec une torsade d'amures alentour. Trois grandes voiles,
rattachées à cette banne sous une bouffante garniture de bonnettes,
fermaient comme des draperies, le fond et les deux côtés de ce baldaquin
improvisé. Celles de droite et de gauche au lieu d'être relevées, en
rideaux de fenêtres, par une patère, retombaient lâches et flasques sur
le parquet de la chambre, en voilures de navires séchant à la brise et
pendues, comme le linge des buanderies, à toutes les vergues de la
mâture.
Ils ont eu là une excellente idée, remarqua Laverdière, de remplacer les
lambrequins par et des bonnettes. Elles donnent un bel effet, très
naturel. Elles bouffent! elles bouffent!! comme si, dans la
précipitation de la manoeuvre et les joies délirantes de la découverte,
les matelots eussent mal cargué les voiles, emprisonné, par mégarde,
dans leurs plis, un peu de vent soufflé là-bas, en plein Atlantique,
par la dernière brise de mer.
Laverdière ajouta: Les bonnettes appartiennent à la _Grande Hermine_
ainsi que la grande voile qui fait draperie à la gauche du baldaquin.
Celle de droite, est la misaine de l'_Emérillon_. La toile du fond,
celle qui tombe à l'arrière de la panoplie et sur laquelle les armes se
détachent en éventail appartient au _Courlieu_.
Je le regardais avec étonnement. Eh! comment savez-vous cela, lu dis-je?
Rien de plus simple, s'écria le maître-ès-arts, les trois voilures sont
marquées, tout comme un linge de bonne maison, aux armes, aux chiffres,
aux lettres de la famille ou de la flotte. Seulement ici, c'est un
symbole, une légende qui tiennent lieu de signature.
Et comme je ne comprenais pas encore: Venez voir, dit-il, approchez.
Je marchai avec lui au pied de l'autel. Voyez-vous, dit alors
Laverdière, sur la toile grise des bonnettes ce petit quadrupède dépeint
à l'encre et qui ressemble à une martre? C'est une hermine. Regardez ici
maintenant, on le retrouve encore près de ce ris de la voilure, juste au
centre de la draperie gauche du baldaquin. Évidemment ces morceaux de
voilure appartiennent à la nef-générale, la _Grande Hermine_. L'hermine
est d'ailleurs l'animal noble par excellence, l'animal héraldique de la
Bretagne. Voilà sept cents ans qu'elle en blasonne le manteau de ses
ducs et les quartiers de son royal écu.
Regardez maintenant, au fond du dais, cet oiseau dessiné sur la voile.
Et comme je ne l'apercevais pas tout de suite, il me le pointa du doigt.
Effectivement je vis, droit au-dessus de la panoplie, un oiseau peint,
d'un noir si intense qu'il se détachait, comme un relief de la blancheur
de la voile. IL avait les ailes ouvertes, et dans l'envergure,
démesurément déployée, l'artiste inconnu avait mis une telle expression
d'essor, une si naturelle et forte image de l'envolée, que j'aurais
juré, parole d'honneur, que le geste brusque de Laverdière l'avait fait
lever de la panoplie.
On eût dit une alouette, mais une alouette gigantesque, énorme,
regardée comme à travers la lentille d'un télescope. Le caractère
distinctif de la livrée, la gentillesse des profils, sveltes et
gracieux, les doigts triangulaires du pied me le firent de prima abord
classer comme une grande famille ornithologique. Mais je repris vite mon
opinion aux remarques rectifiantes de l'archéologue. Ainsi, me
disait-il, en manière de correctif, le bec, de la'alouette, droit
comme une épée, est démesurément long chez cet oiseau-ci, et de plus se
recourbe comme un sabre, à la pointe. Les grandes jambes de l'oiseau, à
tarses effilées et grêles trahissent évidemment (évidemment pour
Laverdière, car je n'ai pas l'honneur d'être ornithologiste) trahissent
évidemment la patte caractéristique de l'échassier.
C'est un _courlis_, me dit l'archéologue, un _courlieu_, pour parler le
vieux français du seizième siècle. Aussi, cette voilure marquée à
l'effigie de cet oiseau, appartient-elle à la _Petite Hermine_. Vous
savez, n'est-ce-as, que le nom de _Courlieu_ fut changé en celui de la
_Petite Hermine_, précisément à l'occasion du second voyage de Jacques
Cartier? N'empêche que la caravelle porte à toutes ses voiles et à la
légende de son château de poupe la symbolique image de son premier
nom.[78]
[Note 78: La _Petite Hermine_ portait auparavant (avant 1535)
le nom de _Courlieu_, changé pour ce voyage (celui de 1535).
Ferland: Tome I, page 21.]
Cette singularité ne vous fait-elle pas songer à l'aventure heureuse
d'une belle jeune fille, une princesse du pays des fées, réalisant son
rêve dans un mariage aussi brillant u'imprévu, et qui emporterait dans
la précipitation du départ, avec son royal trousseau de noces, sa
garde-robe marquée aux seules initiales de son nom de _demoiselle_?
Laverdière attira une dernière fois non attention sur la misaine de
l'_Emérillon_, balafrée comme un visage de vétéran, comptant, celle-là,
plus de coutures que celui-ci de cicatrices et de lézardes, une voile
toute grise de vieillesse. Elle portait, au coin de l'écoute, le dessin
d'un petit oiseau exécuté à l'encre comme deux de l'hermine et du
courlis. Seulement l'image en était si pâlie, si effacée par l'usure de
la toile, la pluie, le gros temps, le frottement des mains, qu'elle
n'était lisible que pour des yeux très vifs et très exercés. L'oiseau,
dépeint à sa grosseur naturelle, était de la taille d'un merle ou d'un
geai bleu. Le dessinateur l'avait représenté au repos, perché sur une
branche.
Ce petit oiseau, me dit Laverdière, est le faucon-épervier des
naturalistes. Il appartient à la famille des oiseaux de proie. Il se
nomme _émérillon_, en langue vulgaire et la galiote l'a pris et accepté
pour symbole. Un juste emblème du caractère français, ce petit fauve,
gai, vif, hardi, étourdi presqu'autant.
Ce fut à ce moment que j'aperçus, à la gauche de l'autel, une petite
crédence attifée de linge blanc, de fleurs artificielles, et de
lampions, alignés par alternance de couleurs verte et rouge, devant un
vieux tableau représentant la Vierge tenant l'Enfant Jésus dans ses
bras. C'était une peinture ancienne, une très ancienne peinture sur
bois, que les fissures du chêne, les griffades du temps, les stries
innombrables de la matière colorante, avaient gâchée affreusement et de
façon irréparable, C'était évidemment un panneau de salle, ou bien
encore, une boiserie de pilastre conservée comme relique-souvenir de
quelque église centenaire de Bretagne, encore plus ruinée de vieillesse
que tombée sous les pioches des démolisseurs.
L'église existe encore, me dit Laverdière, lequel, suivant sa louable
habitude s'amusait à m'écouter penser, cette boiserie vient du
sanctuaire de Notre-Dame de Roquemado.[79]
Roquemado?
Oui, Roquemado, en Bretagne, aujourd'hui Roc-Amadour[80], était au temps
de Jacques Cartier comme encore de nos jours, un lieu de pèlerinage
célèbre. Il jouissait, par toute la France, d'une renommée
extraordinaire, et les miracles qui s'y opéraient égalèrent ceux des
meilleurs thaumaturges. _Notre-Dame de Roquemado_, Jacques Cartier lui
fit voeu de pèlerin avec tout son équipage, promettant _y aller si Dieu
lui donnait grâce de retourner en France._
[Note 79: "Notre cappitaine voyant la pitié et maladie ainsi
esmeue fist mettre le monde en prières et oraisons et feist
porter ung ymage en remembrance de la Vierge Marie contre un
arbre distant de nostre fort d'un traict d'arc le travers des
neiges et glaces. Et ordonna que le dimanche ensuyvant l'on
dirait au dict lieu la messe. Et qua tous ceux qui pourroient
cheminer tant sans que malades yroient à la procession
chantant les sept psaumes de David avec la litanie en priant
la dite Vierge qu'il luy pleut prier son cher Enfant qu'il
eust pitié de nous. La messe dicte et célébrée devant le dict
ymage, se feist le cappitaine pèlerin à Notre Dame de
Roquemado promettant y aller si Dieu luy donnait grâce de
retourner en France." _Voyage de Jacques Cartier_ 1535-36,
feuillet 35. Édition 1545. Roquemado ou Roquamadou. "Ou pour
mieux dire _Roque Amadou_, c'est-à-dire des Amans. C'est un
bourg en Querci, où il y a force pèlerins." Lescarbot.]
[Note 80: N.D. de ROQUEMADO pour Rocamadour (le roc à
St-Amadour), bourg de France (Lot) sur l'Alzon, 133 25 kil.
N. E. de Gourdon, chef lieu d'arrondissement à 32 kil N. de
Cahors. Rocamadour est adossé à des rochers à pic. 1,600
habitants. Ruines d'une abbaye, qui, selon la tradition
contient les reliques de S. Amadour, et but de pèlerinage;
antique église où l'on conserve, dit-on, la fameuse Durandal,
épée du paladin Roland. Bouillet. _Dictionnaire universel
d'Histoire et de Géographie_, 1874, pages 1618-16, au mot
_Rocamadour_.
Rocamadour est encore un lieu de pèlerinage.
A M. l'abbé Bégin, qui a visité attentivement la Bretagne, je
dois beaucoup de reconnaissance pour m'avoir donné l'énigme
du mot ancien _Roquemado_.]
Cette boiserie peinte appartenait à la première église de rocamadour,
bâtie sous Charlemagne. Le prieur de l'abbaye l'avait donnée au
capitaine-général, à son premier départ de St-Malo, comme porte-bonheur
et sauvegarde. Avouez que le divin talisman n'a pas menti à son maître.
Elle était bien la contemporaine de Charlemagne la vieille _ymage en
remembrance de la vierge Marie_, avec sa figure écaillée, racornie,
envahie à toutes ses rides, comme un visage de centenaire, par une
moisissure fine, blanche et déliée. Cela venait autant de l'humidité de
la caravelle que du salin de la mer; car la précieuse et sainte relique
n'avait pas quitté l bord de la _Grande Hermine_ depuis la course
fameuse du hardi navigateur sur l'Océan. Elle était bien de son époque
et encore plus en ressemblance des hommes et des _artistes_ de ce temps.
Le sens du coloris comme la science du trait, manquaient absolument à
cette caricature badigeonnée de couleurs voyantes, heurtées, mal
assorties, tracées en lignes roides et grossières, où l'expression du
Beau Éternel Divin était traduite par la diabolique hideur de l'Idole.
Et cependant cette peinture claustrale, cette primitive ébauche de l'art
chrétien, plus enténébrée que les fresques des Catacombes, était
demeurée pendant sept cents ans, et pour des milliers d'âmes, le modèle,
l'idéal, le Divin regardé en plein éclat de rayonnement. Cette naïve et
rude image de la Vierge du Bel Amour et d'un Enfant, _le plus beau des
Enfants des hommes_, avait ravi plus haut que la passion et jusqu'à
l'extase les visionnaires, les ascètes, les contemplatifs religieux qui
la voyaient, eux, à la lumière de leurs ferveurs et de leur foi ardente.
Encore aujourd'hui n'est-il pas dans la foule, pour vous ou moi seuls,
une figure, un visage, un profil, vulgaire, obscur, laid à tous autres,
et qui apparaît qui demeure toujours beau, pour vous ou moi qui les
regardons dans l'auréole permanente d'une action grande et noble?
J'en étais là de mes réflexions quand une voix mâle, un peu rude à
l'oreille, comme à la main le toucher d'un cordage neuf, chanta avec une
suave et pénétrante expression religieuse:
_Adeste, fideles, laeti, triumphantes;_
_Venite, venite in Bethleem,_
_Natum videte Regem Angelorum._
C'était l'Invitatoire de la Fête de Noël, la vieille hymne liturgique,
le vieux _noël_ par excellence, un _lied_ centenaire comme le
Catholicisme, immortel comme lui, une poésie si belle, que là-haut, dans
le Ciel, pendant l'éternité, _les hommes de bonne volonté_ la chanteront
en souvenir de la Terre.
L'équipage répétait en choeur le refrain du divin cantique.
_Venite, adoremus Dominum._
Et le solo de reprendre:
_En, grege relicto, humiles ad cunas_
_Vocati pastores approperant;_
_Et nos ovanti gradu festinemus._
Celui qui chante, me dit Laverdière, se nomme Hamel, Jehan Hamel, un
hardi gabier, un gaillard redoutable, qui vous connaît sa mâture comme
sa gamme et les grimpe toutes deux lestement... un peu plus haut que le
bout.
La jeunesse immortelle de l'hymne déguisait mal cependant, au chorus la
caducité des voix chantantes, rouillées par la mer comme le zinc de nos
clochers, vieilles et rauques dans des poitrines de vingt ans pour avoir
trop ciré sans doute, à travers les colères du vent, les commandements
de la manoeuvre.
Toutefois, ces voix rudes de matelots disant à l'Enfant-Dieu la plus
suave des berceuses étaient exquises. A les entendre les yeux croyaient
regarder de mémoire ces naïves peintures, signées par toutes les écoles
de l'Art Moderne, où un invalide, un chevronné de cent victoires,
chante en sourdine, à travers sa fauve moustache, une dodelinette à bébé
qui s'endort.
Et je ne sais quel sentiment de lassitude vous empoignait à l'audition
de ce chant caractéristique, s'appuyant aux quantités de la prosodie,
aux mesures de la mélodie, avec cette lourdeur accoutumée des marins
pesant sur leurs rames et cadençant à leur bruit le rhythme du verset.
A certains moments, ces voix âpres de matelots, entraînées par la
chaleur du refrain, accentuaient ce mouvement de tangage avec une telle
vérité que le navire, immobile cependant sur son chantier de glace,
semblait osciller au roulis d'une longue et pesante lame. L'attitude
même des marins me confirmait dans cette illusion presque invincible. Au
moindre craquement de la charpente, imitant le cri de fatigue d'un
vaisseau qui travaille à la mer, au bruit d'une planche que fendille, au
crac d'un clou qui casse de froid, tous les regards se fixaient
d'instinct aux sabords fermés du vaigrage, comme si, à travers des
volets de chêne épais de cent lignes et bardés de fer comme une
cuirasse, il eût encore été possible de voir déferler les vagues et
blanchir l'Atlantique.
Et quand le silence, redevenu parfait, envahissait le navire, à la façon
des eaux muettes qui filtrent dans la cale et font sombrer peu à peu le
colosse, ces mêmes regards s'arrêtaient aux lumières paisibles et douces
des quatre cierges brûlant à l'autel avec une bonne odeur de cire
d'abeilles. Par attendrissement des pensées heureuses, des larmes chaudes
tombaient furtives sur ces barbes hérissées. Des sourires
indéfinissables, des rictus étranges contractaient ces bouches nerveuses
dont les lèvres bégayantes tremblotaient comme de petits visages
d'enfants prêts à pleurer. Ces vieux loups de la Mer, ces gabiers de
l'héroïque marine française, encore plus contemporains, au mépris et en
dépit de la date, des pirates d'Eric le rouge que des rameurs de
Godefroy de Bouillon, croyaient retrouver les feux des navires
rencontrés en mer, la première nuit de leur départ, et voguant (les
heureux!) sur le chemin qui rentrait en France, tandis qu'eux autres
s'en allaient loin d'elle, à la recherche d'une terre aussi douteuse
qu'inconnue.
Dans ces petites lumières irradiantes, étoilées, des cierges, empruntant
au froid terrible de l'hiver leur blancheur de neige, les extatiques
compagnons de Jacques Cartier reconnaissaient les falots des barques
soeurs ancrées au fond d'une crique armoricaine; et plus loin, à terre,
tout au sommet de la falaise, les petites fenêtres de la chaumière
bretonne, la maison paternelle avec ses lucarnes hautes et pointues,
scintillantes comme des astres.
Oui, ce que les matelots découvreurs apercevaient, en regardant l'autel
du bord et les lumières votives de Notre Dame de Roc Amadour, c'était la
vision ravissante du _chez-nous_ dans la patrie, un _at home_ hélas!
loin de douze cents lieues.
Comme l'oeil, le coeur humain a ses perspectives. Il place l'objet aimé
de ses rêves dans le cadre magique de leurs horizons de manière à ce
qu'il lui apparaisse toujours agrandi dans cette lumière enivrante de
l'extase. Mais lorsque l'image évoquée représente la Patrie Absente,
toutes les tendresses du coeur stimulées par tous les enthousiasmes de
l'esprit se dilatent au centuple, grandissent à mesure que les rivages
s'effacent, et que la distance augmentant toujours, creuse de plus en
plus l'espace interminable, jetant l'infinie profondeur d'un abîme entre
le sol natal et le proscrit!
Il ne faut pas chercher ailleurs la raison de ces larmes qui tombent
silencieuses et chaudes sur les livres d'heures grand ouverts, mais où
l'oeil noyé de pleurs ne lit plus; ne pas expliquer autrement
l'abattement, le deuil de ces têtes inclinées, la pâleur de ces fronts
que rêvent au chemin de la mère-patrie, sachant que pour eux le
reprendre maintenant est plus impossible que retrouver sur l'Atlantique
le sillage effacé de leurs trois vaisseaux.
Chez des hommes pour qui les épreuves, les amertumes de l'existence, ne
sont que des ombres sur lesquelles s'estompent, en reliefs hardis, les
vertus mâles du courage, ces regards atones, cette prostration de la
taille, cet affaissement sans ressort des membres dans un corps robuste,
cet énervement léthargique des facultés de l'âme, tout ce spectacle eût
broyé même un coeur de bronze sous l'étreinte de son désespoir.
Oui, par un jour de si grande allégresse, me disait encore Laverdière,
c'est une scène pénible, très pénible, de voir ainsi des hommes pleurer!
Et cependant, on sanglote davantage aux foyers de la Bretagne et dans
les chaumières de la Normandie. A St. Malo, à Nantes, à Fécamp, à
Dieppe, il y a des femmes de marins, des filles de marins, des soeurs de
marins des fiancées de marins qui prient à chaudes larmes, dans les
églises ou aux chevets de leurs lits, pour les absents bien-aimés; et qui
demandent à Dieu, à Notre Dame de Roc-Amadour, à Notre Dame de la Garde,
à la Mer elle-même, cette implacable aveugle, éternellement sourde,
éternellement inflexible, de leur rendre demain et l'équipage et le
navire. Et ce lendemain qu'elles attendent sur la grève appartiendra,
peut-être, au premier jour de l'Autre Monde.
Nous allions quitter la nef-générale lorsqu'un grand bruit éclata, comme
une rumeur, dans la chambre des batteries. C'était l'équipage agenouillé
qui se levait debout, au dernier évangile de la première messe.
L'aumônier Dom Guillaume Le Breton lisait de sa belle voix, grave et
reposée.
_In principio erat Verbum et Verbum erat apud Deum et Deus erat Verbum.
Hoc erat in principio apud Deum. Omnia per ipsum facta sunt; et sine
ipso factum est nihil quod factum est. Il ipso vita erat et vita erat
lux hominum et luix in tenebris lucet et tenebrae eam non
comprehenderunt..._
_Dans le principe était le Verbe, et le Verbe était en Dieu et le Verbe
était Dieu. Il était dans le principe en Dieu. Toutes choses ont été
faites par Lui; et rien de ce qui a été fait n'a été fait sans Lui. En
Lui était la vie, et la vie était la lumière des hommes, et la lumière
luit dans les ténèbres, et les ténèbres ne l'ont point comprise..._
Ça, dites-moi, vous qui aimez l'Histoire du Canada, ces paroles ne vous
rappellent-elles pas quelque chose?
Et Laverdière, me parlant ainsi, avait un beau et grand sourire aux
lèvres.
A ma grande confusion il me fallut hélas! avouer que ce beau latin-là...
ne me rappelait rien.
Alors lui, avec l'emphase doctorale d'un professeur d'université dictant
un cours à ses élèves:
Voyage de Jacques Cartier, s'écria-t-il, expédition de 1535--recto du
feuillet vingt-sixième de la relation:
"Nostre cappitaine voyant la pitié et foy de ce dict peuple
(d'Hochelaga) dist l'Évangile Saint Jehan, savoir: l'_In principio_,
faisant le signe de la croix sur les pauvres malades, priant Dieu qu'il
donnast cognoissance de nostre saincte foy et grâce de recouvrer
chrestienté et baptême. Puis le dict cappitaine print (_prit_) une paire
d'heures et tout hauttement leut de mot à mot la Passion de Nostre
Seigneur. Sy que (_de telle sorte que_) tous les assistants le peurent
ouyr ou tout ce pauvre peuple feirent un grand silence et feurent
merveilleusement bien entendibles (_attentifs_)."
Cet extrait du manuscrit original de Jacques Cartier, Laverdière le
récitait si bien que je croyais le voir collationner et suivre à la page
de l'édition rarissime le mot à mot de la dictée aussi bizarre que
l'orthographe.
Et coupant brusquement, en pleine phrase, la citation commencée,
Laverdière passa droit au commentaire, sans transitions aucunes, de la
voix du grammairien à la fougue d'un orateur mis en verve par quelque
apostrophe victorieusement ripostée des hauteurs de la tribune.
Cortéreal, Verrazzano, Cabot, Pizarre, Cortez, Magellan, Alvarez de
Cabral, Vasco de Gama, Americus Vespuce, n'ont pas eu la pensée
grandiose de Jacques Cartier. A l'encontre de ses rivaux illustres en
gloire humaine, découvreurs comme lui de continents, fondateurs de
républiques ou d'empires, le navigateur français estima qu'il valait
mieux chercher _tout d'abord le chemin du ciel_ avant de trouver _la
route de la Chine_. Et tandis que l'Espagne, le Portugal, l'Angleterre
se disputaient à prix d'or, à coups de canons et à courses de voiles les
primeurs et la primauté des _terres neuves_ d'Amérique, Jacques
Cartier, prenant possession du Canada au nom de Jésus-Christ, lisait, en
guise de proclamation royale, la Passion du Sauveur du Monde, croyant,
en son âme et conscience, ne pas trahir son maître temporel en
reconnaissant à Dieu la domination première absolue, l'empire éternel
d'un pays plus grand que l'Europe.
Il ne venait pas, il est vrai, apprendre aux naturels farouches de ce
sauvage pays l'art infernal des _traiteurs_, l'amour maudit de l'argent,
jamais il apportait, à l'encontre de la rapacité portugaise, l'abnégation
évangélique; en retour du féroce esclavage espagnol, l'incomparable
liberté chrétienne; et opposait au lucre ignoble du commerce européen de
l'époque, l'apostolat, généreux dans tous les temps, des missionnaires
catholiques. Il apportait enfin la grande, l'inestimable nouvelle de
l'Évangile, pour laquelle seule la Providence avait permis, avait voulu
la découverte du Nouveau Monde.
Cette première entrevue de Jacques Cartier avec l'homme indigène de
l'Amérique du Nord révèle étonnamment le souci, l'anxiété crucifiante du
Découvreur pour le salut des âmes, intérêt dégagé de toute arrière
pensée de gains ou de conquêtes. Ainsi, devant la population sauvage
tout entière réuni à la bourgade d'Hochelaga,[81] Jacques Cartier ne
parle-t-il que de Dieu seul. Il ne dit rien de lui-même, ni qu'i il est,
ni d'où il vient, ni où il va, ni qui l'envoie. S'il lui advient de
parler de son maître, il dit invariablement Jésus-Christ. En l'autorité
de François Ier n'en sera pas amoindrie plus tard. Nomme-t-il son pays,
il ne dit pas la France, mais _la Terre_, parce que la Terre, pour
l'Évangile qu'il proclame, ne constitue qu'un seul et même pays.
[Note 81: Cette entrevue de Jacques Cartier avec les sauvages
du _royaume d'Hochelaga_ eut lieu le 3 octobre 1535.]
Cette solennelle rencontre de la race blanche et de la race cuivrée, aux
bords du St. Laurent, fait naturellement penser à l'aventure d'un
sauveteur qui repêcherait en haute mer un naufragé sur une épave. Avant
que de le secourir il n'ira pas lui demander son nom, pas plus que le
misérable lui demandera le sien pour embarquer à son bord. Quelque chose
presse davantage: la vie. As-tu faim? Meurs-tu de soif? Depuis quand? et
si l'abandonné n'est pas encore descendu à la dernière phase de
l'agonie, s'il peut manger et s'il peut boire, victoire! il est sauvé!!
En vérité l'allégorie en est par trop saisissante. Oui, le Peau-Rouge du
Canada, l'anthropophage adorateur d'idoles, avait grand'faim, avait
grand'soif de connaître le vrai Dieu. Au commencement, dans le principe,
était le Verbe, et le Verbe était en Dieu et Le Verbe était Dieu. En lui
était la vie et la vie était la lumière des hommes. Quelle aurore! quel
soleil levés tout-à-coup sur ce pays où la nuit païenne avait été longue,
si longue que pendant quinze siècles complets toutes ses générations
d'hommes étaient demeurées assises à l'ombre de la Mort!