Le spectacle qui m'y attendait me frappa d'un éblouissement merveilleux.

Tout d'abord je ne vis rien, aveuglé que j'étais par un rayonnement de

lumière vibrant avec une extrême intensité d'éclat. Mais cette commotion

soudaine du nerf optique n'eût que la durée d'un choc.

Tout aussitôt mon esprit et mes yeux s'arrêtèrent sur un tableau dont la

beauté subjuguait à la fois comme une fascination d'extase, sens et

facultés.

Regardez bien, regardez bien, me répétait Laverdière avec instance. J'en

sais plusieurs qui me paieraient un trésor la faveur de ce spectacle.

Ils sont rares, en effet ceux-là qui ont eu comme vous, le privilège de

voir les _Compagnons de Jacques Cartier_.

Puis le Mentor ajoutait: Lescarbot, Charlevoix, Ducreux, Garneau,

Ferland on eu cette grande vision historique, mais au prix de quels

labeurs, à la fatigue de quelles veilles, à la constance de quelles

études ils l'ont achetée! Je vous la procure pour rien; c'est beau,

n'est-ce pas, de la part d'un pauvre diable comme moi!

Je regardais avec des yeux démesurément ouverts ces premiers Français,

ces audacieux gars de St. Malo, ces _maistres compaignons mariniers,

pillotes et charpentiers de navires_ hardiment venus aux _terres neuves_

du Nouveau Monde partager à la fois, l'héroïque aventure, l'audacieux

courage, et la gloire immortelle du Découvreur de mon pays. Il gonflait

le coeur et mettait du sang plein les veines ce sentiment de joie

intense, inexprimable, exubérant comme une sève, que s'empara de moi et

me posséda tout entier à la ravissante surprise de ce coup d'oeil. Ces

bonheurs trop complets sont dangereux, et je m'explique qu'ils tuent.

Mon enthousiasme et mon étonnement n'avaient qu'un mot pour se traduire:

Jacques Cartier! Jacques Cartier! Et dans l'hébétement premier de cette

brusque surprise, je me sentais partir irrésistiblement, à la manière

d'un ressort qui se détend, à répéter machinalement: Jacques Cartier!

Jacques Cartier!!

Et Lui, le Héros, le Grand Capitaine, le Découvreur de mon pays, comme

je fus prompt à le reconnaître!

N'est-ce pas qu'il se ressemble? me dit le Maître-ès-arts.

En vérité, il répondait tellement au portrait que j'avais vu de lui

autrefois, aux Salles de l'Institut Canadien de Québec, [67] que je crus

n instant que le personnage représenté dans cette peinture célèbre avait

quitté sa toile, était sorti furtivement de son cadre, pour venir

commander, après sept demi-siècles d'absence, le bord de sa

nef-générale, tenir une dernière fois parole aux équipages réunis de sa

flottille historique.

[Note 67: Un éminent peintre Canadien-Français, M. Théophile

Hamel, de Québec, a copié sur l'original conservé à St-Malo

(France) le portrait de Jacques Cartier. Les quelques

privilégiés d'entre mes compatriotes qui ont eu le bonheur de

faire la comparaison entre cette copie et le précieux

original, sont unanimes à déclarer que le travail du peintre

canadien est excellent et reproduit avec une saisissante

vérité la figure du Découvreur. La gravure s'est depuis

emparée de l'oeuvre de M. Hamel et l'a popularisée dans tout

le pays au moyen de vignettes sur billets de banque.]

Je ne pouvais détacher mes regards fascinés de cette figure expressive et

sympathique où l'intelligence de l'âme, l'énergie du caractère

semblaient exclusivement partager tous les jeux et tous les mouvements

de la physionomie. Une physionomie étonnamment mobile, lisible à

première vue, reflet nécessaire, reflet exact d'un tempérament

essentiellement impressionnable et nerveux.

L'oeil, grand ouvert, était d'une couleur et d'une limpidité

admirables; on eût cru voir chatoyer un diamant. Les pupilles, larges

dilatées, palpitaient à la lumière. Bien que les rétines demeurassent

intensément fixes, les paupières, fatiguées sans doute par l'excès même

de cette fixité, étaient prises de battements nerveux, de

papillotements rapides, inconscients, involontaires.

Ces titillations ne reposaient pas plus l'oeil qu'elles ne

l'obscurcissaient. Seulement cette immobilité du regard dénotait bien la

vieille habitude des marins accoutumés aux longues vigies, aux coups

d'oeil lointains et soutenus aux barres de l'horizon, en plein

scintillement de la mer au soleil, dans l'éblouissement d'une lumière

rutilante, que fait cuire et pleurer les yeux comme la fumée âcre d'un

bois de chauffage.

Comme des brises perdues, ridant au vol la surface d'une eau endormie,

les pensées toujours actives, toujours inquiètes de cette intelligence

d'élite, moiraient d'ombres et de lumières le front du Découvreur--un

front admirable qui eût arrêté le regard blasé des sculpteurs célèbres

et ravis les phrénologistes par l'harmonieuse beauté de ses lignes.

Nez long et droit, à narines dilatées, palpitantes elles aussi comme les

paupières, humant l'âcre parfum, les senteurs violentes des fortes

brises, flairant le vent, comme là-bas, au désert, les fauves d'Afrique

aspirent à pleins naseaux l'odeur chaude du sang.

Avec cela, l'attitude d'une personne qui écoute; le cou tendu, l'oeil

sec, le corps penché en avant, de toute la hauteur de la taille, à la

façon quotidienne des vieux matelots cherchant à deviner dans les

première clameur du vent les colères aveugles de la mer.

A première vue, il semblait difficile de rattacher à leurs motifs

véritables l'inquiétude de la pose et du regard. Pur cet intrépide

audacieux la découverte du Canada n'était-elle pas à la fois

l'accomplissement absolu de sa mission glorieuse te l'idéalité atteinte,

tangible palpable d'un incomparable rêve historique, le plus enivrant

comme le plus ambitieux des songes scientifiques, après celui de

Christophe Colomb?

Et cependant, la découverte du Canada, si grand événement qu'elle dût

apparaître aux siècles à venir, n'était qu'un incident heureux de

l'expédition bretonne-française. Pour Cartier et les autres aventuriers

conquérants de son époque, la _Route de la Chine_ demeurait l'idée fixe,

le cauchemar permanent, le problème éternel, insoluble et fatal comme

les énigmes du Sphinx.

C'était à ce magique chemin des Indes Occidentales, à ce Ouest

insaisissable, inaccessible, et sans cesse reculant, comme les horizons

de l'Atlantique devant la Géographie triomphante, à ces îles fortunées

de Cathay[68] et du Zipangu, le paradis de la girofle et de l'épice, que

Jacques Cartier songeait; se demandant avec angoisse si le Saint-Laurent

arrivait, le plus vite et le premier aux terres du Soleil Couchant, et

si le royaume d'Hochelaga, comme celui du Saguenay, n'avait pas vu des

_hommes blancs vêtus de drap de laine!_ [69]

[Note 68: Marco Polo, ou Paolo, est le premier européen qui

soit entré en Chine, qu'il nomme Cathay. Le premier également

il fait connaître les provinces maritimes de l'Inde. Il parle

du Bengale de Guzzurate et donne ce qu'il a entendu dire sur

une île nommée Zipangu qui doit être le Japon. Pierre Margry:

Découvertes Françaises: Les Deux Indes au XVe siècle, page

81.]

[Note 69: Jacques Cartier avait raison de craindre et de

soupçonner un devancier européen, ainsi que l'atteste ce

passage de la _Relation de son Second Voyage_: Car il

(_Donnacona_) nous a certifié avoir été à la terre du

Saguenay en laquelle il y a infini or, rubis et autres

richesses. Et y sont des _hommes blancs_ comme en France et

accoutrés de drap de layne. _Second Voyage de Jacques

Cartier_ 1535-36, _verso de la page_ 40. Sur la foi de ce

document authentique Ferland ajoute: "Donnacona disait avoir

visité le royaume du Saguenay où il avait vu de l'or, des

rubis, et des _hommes blancs comme les Français_, vêtus de

drap de layne." Ferland: _Histoire du Canada._ Tome Ier, page

36.]

A regarder cette bouche impérieuse, et peut-être colère, à lèvres

minces, étroitement fermées, tous les vieux termes de commandements

navals militaires vous revenaient à la mémoire; des mots secs, des mots

brefs, durs et tranchants comme les frappés d'une hache d'abordage, les

monosyllabes si courts, des onomatopées si aigues, que jetées à pleine

voix dans un fracas de tempête, ces ordres de manoeuvres ressemblent

plus à des cris d'oiseaux de mer ou à des craquements de mâture qu'à des

intonations de voix humaine parlant un langage humain.

La fine moustache, que l'amiral portait avec un grand air chevaleresque,

ajoutait encore à la spirituelle expression du visage. La barbe

proprement dite, noire et luisante comme un bois d'ébène, soigneusement

entretenue, couvrait, à demi longueur, le menton et le bas des joues.

Elle était scrupuleusement taillée à la royale mode du temps; la coupe

en était si naturellement exacte que Samson Ripault[70] rasant son

capitaine et maître devait encore moins regarder au miroir qu'au

portrait auguste du grand François Ier.

Le capitaine-général, et avec lui tous les gentilshommes de Saint Malo,

avaient, pour la circonstance, revêtu le costume de gala dans la

splendeur duquel ils étaient apparus aux regards émerveillés des

sauvages d'Hochelaga.[71]

[Note 70: Samson Ripault, barbier. Consulter _Documents

Inédits sur Jacques Cartier et le Canada_, faisant suite à la

_Relation du Premier Voyage de Jacques Cartier_ en 1534,

pages 10, 11, et 12, édition de 1598.]

[Note 71: Dans cette solennelle et première rencontre de la

race blanche et de la race cuivrée en Amérique du Nord, les

Français apparurent grands et beaux comme des dieux aux

regards éblouis des indiens. Ils les considéraient évidemment

comme des êtres supérieurs, car l'on apporta devant Jacques

Cartier, les borgnes, les boiteux, les impotents comme pour

lui demander qu'il leur rendit la santé. Consulter le Voyage

de Jacques Cartier. 1535-36, feuillets 22, 23, 25, et 26,

édition 1545.]

A la droite de Jacques Cartier, capitaine-général et pilote du roi, se

tenait Marc Jallobert, son beau-frère, de St-Malo, capitaine et pilote

du _Courlieu_; à sa gauche Guillaume Le Breton Bastille, de St-Malo,

capitaine et pilote de l'_Emérillon_.

Venaient après, au second rang, les trois _Maistres de nef_, Thomas

Fourmont, de la _Grande Hermine_, Guillaume Le Marié, de la ville de

St-Malo, de la _Petite Hermine_, et Jacques Maingard, de l'_Emérillon_,

l'un des quatre fils du parrain[72] de Jacques Cartier. Charles Guillot,

le secrétaire du capitaine-général, se trouvait à la gauche de ce

dernier maître de nef.

[Note 72: Le parrain de Jacques Cartier se nommait Guillaume

Maingard. Jacques Cartier naquit le 31 décembre 1494. Il

était donc âgé de 40 ans quand il découvrit le Canada.]

Venaient ensuite--et se tenant sur une seule et même ligne--les

gentilshommes de St-Malo; Claude de Pontbriand, fils du Seigneur de

Montcevelles, échanson du Dauphin, Jean Gouyon, Jean Poullet, Charles de

la Pommeraye, Jean Garnier, sieur de Chambeaux et Garnier de Chambeaux.

Enfin les parents de Jacques Cartier: Estienne Nouel ou Noël, Anthoine

des Granches, Michel, Pierres et Raoullet Maingard. Ils fermaient la

liste des officiers, gentilshommes et personnages de l'expédition.

Ce groupe, y compris l'apothicaire, Françoys Guitault, et Pierres

Marquier, le trompette, qui tous deux servaient la messe, constituait au

grand complet le personnel valide des officiers aux carrés des trois

vaisseaux.

Derrière lui se tenaient debout les maîtres compaignons mariniers et les

charpentiers de navires, lesquels constituaient les équipages proprement

dits.

Les matelots que vous voyez là, me dit Laverdière, représentent

seulement le personnel valide des trois équipages.

En effet, je me rappelai que les archives nationales consultées à St.

Malo estimaient à cent dix hommes la seconde expédition de Jacques

Cartier.

Les mariniers étaient rangés, cinq de front sur dix de profondeur, au

centre précis du navire; ce qui donnait le chiffre exact de cinquante

hommes présents, le carré des officiers et le personnel des

gentilshommes malouins inclus. Les marins formaient donc au milieu de la

chambre des batterie un long rectangle, de sorte qu'il y avait sur les

deux côtés, de tribord et à bâbord, un petite espace laissé libre, un

étroit passage courant au ras du vaigrage de la caravelle sur toute la

longueur du navire.

Suivez-moi, me dit Laverdière, je vais vous les nommer à la file.

Ce qu'il fit. Et nous nous engageâmes, lui me précédant, dans la

coursive de gauche, au ras du vaigrage de bâbord.

Ce rôle d'équipage, le voici:

Pierres Emery dict Talbot, Michel Hervé, Lucas Fammys, Françoys Guillot,

Robin Le Tort.--Julien Golet, Jehan Hamel, Jehan Fleury, Guillaume

Guilbert, Laurens Gaillot.--Jehan Anthoine, Geoffroy Ollivier, Eustache

Grossin, Guillaume Alierte, Guillaume Legentilhomme.--Françoys Duault,

Hervé Henry, Anthoine Alierte, Jehan Colas, Philippes Thomas.--Jacques

Duboy, Jehan Legentilhomme, Jehan Aismery, Colas Barbe, Goulset

Riou.--Legendre Estienne Leblanc, Jehan Pierres, Pierres Jonchée, De

Goyelle, Charles Gaillot.--Tous étaient compagnons mariniers.

Puis, quatre des charpentiers de navires:

Guillaume Séquart, Guillaume Esnault, Jehan Dabin, Jehan Duvert.--Enfin

le barbier, Samson Ripault.

Parole d'honneur, sans les avoir vus jamais, je croyais les connaître,

tant ils portaient des noms contemporains, familiers à mon oreille. Et

tout d'abord celui de Jacques Cartier, puis ces autres de Guillaume de

_Le Marié_, le maître de la _Petite Hermine_, de Guillaume _Le Breton

Bastille_, le capitaine et pilote de l'_Emérillon_, de Charles _Guillot_

le secrétaire du capitaine-général, des gentils hommes Claude de

_Pontbriand_, fils du seigneur de Montcevelles, Jean _Poullet_, Garnier

et Jean _de Chambeaux_, de Thomas _Fourmont_, le maistre de la _Grande

Hermine_, de Marc Jallobert (Jalbert) capitaine et pilote du _Courlieu_,

de Dom Guillaume _Le Breton_, le premier des aumôniers de Cartier; enfin

les noms populaires de Jehan _Hamel_, Jacques _Duboys_ (Dubois), Goulset

_Riou_ (Rioux), _Legendre_ Estienne _Leblanc_, Geoffroy _Ollivier_,

Guillaume _Esnault_ (Hénault) Françoys _Duault_, Julien _Golet_ (pour

Goulet) Françoys _Guillot_, Jehan _Fleury_ Estienne _Nouel_ (les Noël

actuels), Michel _Hervé_, Pierres Esmery dit _Talbot_, Guillaume

_Guilbert_ (pour Gilbert), Françoys Guitault, Philippes _Thomas_, Jehan

_Pierres_, etc., etc.

Ils se ressemblaient tous avec leurs barbes incultes, hérissées,

poussées longues pour mieux protéger la gorge et les poumons contre le

froid excessif de ce terrible et rigoureux hiver. Ce qui réduisait aux

seules expressions du regard tous les jeux de physionomie. Champ

lamentablement restreint pour un observateur.

Oui, en effet, je les confondais tous avec leurs yeux bleus,

renfoncés dans les orbites, à regards vifs, étincelants

d'intelligence... et de fièvre; même pâleur cadavérique au front,

accentuée davantage par une abondante chevelure rousse, épaisse comme

une fourrure, serrée comme une herbe de cimetière, poussée droit sur le

crâne, comme un bois de sapin sur le plateau d'un rocher.

La vareuse, à col large et flottant, ouverte avec ampleur, laissait voir

une poitrine bombée, musculaire, osseuse, mais blanche comme une chair

de phtisique, une poitrine d'où le hâle était disparu et qui semblait

avoir pris, à l'excès même du froid, cette pâleur glaciale de la neige.

Chacun de ces hommes portait un cierge allumé, comme autrefois, aux

fêtes de la Chandeleur, le clergé et le peuple dans les églises. Cela

répandait par toute la chambre des batteries un flamboiement de chapelle

ardente. Et cette vibration, ce rayonnement de lumière parfumée, bénie,

produisaient un effet étonnant, immense, la meilleure impression

religieuse et artistique de cet imposant spectacle.

N'est-ce pas que c'est beau? me dit Laverdière. Combien la liturgie du

catholicisme avait raison! Vraiment! c'est dommage que cette vieille

tradition monastique soit tombée en désuétude! Que voulez vous, tout

meurt, tout passe. Et le rituel de Bretagne datait du neuvième siècle!

Il n'empêche que les canonistes n'ont pas retrouvé depuis, une cérémonie

symbolique plus éclatante de _Grande Lumière surgie pour éclairer tout

homme venant en ce monde!_

Événement bizarre! la nécessité, capricieuse comme une artiste, a voulu,

cette nuit, que Jacques Cartier rétablit à son insu cette antique

observance du cérémonial breton.

Quelle nécessité? demandai-je au maître-ès-arts; je ne vous comprends

pas.

La nécessité de chauffer le navire, nécessité impérieuse, urgente à

l'extrême, le vingt-cinq Décembre, au Canada! La flamme de ces cinquante

cierges suffit à ce besoin et supplée avec avantage au système aussi

défectueux qu'insupportable des réchauds et des chaudières à feu.[73]

[Note 73: Ces réchauds et chaudières à feu étaient en grand

usage dans les églises et la Nouvelle-France. A preuve: "Il y

avait quatre chandelles dans l'Église dans des petits

chandeliers de fer en façon de gondole et cela suffit. Il y

avait en outre deux _grandes chaudières_ fournies du magasin,

pleine de fer pour eschauffer la chapelle (celle des

Jésuites), elles furent allumées auparavant sur le pont. On

avait donné ordre de les ôter après la messe (de minuit).

Mais cela ayant été négligé, le feu prit la nuit au plancher

qui était au dessoubs de l'une des chaudières dans laquelle

il n'y avait pas au fond assez de cendres, etc." _Journal des

Jésuites_--année 1645--page 21. "Le temps fut si doux (25

décembre 1646) qu'on n'eut pas besoin de réchau sur l'autel

pendant toutes les messes (de Noël)." _Journal des

Jésuites_--année 1646--page 74.]

Causant de la sorte, Laverdière et moi étions demeurés à l'arrière de

la caravelle, tout au pied de l'escalier montant aux chambres du château

de poupe, réservée au logement particulier du Capitaine, Pilote du

Roi. Poste excellent, en vérité, pour embrasser d'un coup d'oeil, comme

des spectateurs au bas d'une église, l'entière physionomie de l'édifice.

Avec cela que nous avions profité des moindres accidents de terrain,

c'est-à-dire que nous avions escaladé, pour mieux voir, un gigantesque

amas de filins. Il y en avait de toutes sortes, chaînes d'ancres,

balancines, drisses, cargues, haubans, armures pour les gros câbles;

bitords, écourtes, grelins, pour les toutes petites amarres, sans

oublier le fil de caret, entassés, accumulés enchevêtrés dans un

fouillis inextricable. Et ce fut de la hauteur de cette estrade

improvisée que j'aperçus enfin les décorations de la chambre des

batteries; toute mon attention avait été jusque là captivée par

l'historique équipage de la _Grande Hermine_.

L'ornementation, bien que modeste, était très élégante. Le peu de

travail qu'elle avait dû coûter, prouvait que le maître de céans

connaissait la précieuse valeur du temps et le savait appliquer à des

travaux plus sérieux qu'oeuvres de décor. J'oubliais d'ailleurs, qu'à

cette heure même une terrible surcharge venait d'écheoir aux matelots

valides de ce vaillant équipage; que déjà vingt-cinq camarades, atteints

du scorbut, nécessitaient de leurs frères d'entre-pont des soins actifs

et continus; que le personnel des hommes sains, divisé en deux sections

égales, se relevait à tour de rôle pour les gardes du jour et les

veilles de la nuit. Ce surcroît d'ouvrages et de peines ajouté aux

besognes quotidiennes de la vie, en devait rendre le fardeau écrasant,

intolérable.

Des festons de verdure, croisée de branchettes de sapin et de mousses

courantes étaient cloués aux baux de la caravelle avec des poignards

piqués dans le bois des poutres. Ainsi relevés, à intervalles égaux, ces

festons décrivaient au plafond de la batterie de gracieux arcs de

cercle, flexibles et parfumés comme des lianes.

Les embrasures des sabords encadrés de verdures plates (un feuillage de

cèdre), renfermaient chacune une lettre gothique, écrite avec des grains

de porcelaine du pays, enfilés les uns dans les autres comme les

coquillages d'une rassade. Au vaigrage de tribord on lisait le mot

FRANCE, dont chacune lettre espacée d'un faisceau d'armes blanches,

attaché sur le vaigrage dans chaque entre-deux de sabords. Sur le

vaigrage de bâbord était écrit "BRETAGNE". Cette porcelaine, bizarrement

travaillée appartenait évidemment aux indigènes du Canada. Ceux-ci, je

m'en souvins, avaient l'habitude de fabriquer avec ce coquillage

(l'_esurgny_ des naturels d'Hochelaga), des chaînettes, des bracelets,

des colliers, des pendants d'oreille. Et les sauvages les avaient

probablement troqués avec les Français, contre de menus articles de

quincaillerie, de verroterie, d'orfèvrerie, couteaux, hachettes,

plumets, miroirs, bagues et autres hochets de ce genre.[74]

En face de moi, tout auprès, sous le tillac du gaillard d'arrière, était

dressé l'autel. Il se trouvait placé au pied du mât d'artimon. Imaginez

une table, à nappe de lin, s'appuyant à quatre angles sur des faisceaux

d'avirons étroitement liés ensemble.

La similitude du décor me rappelait cet autre tabernacle historique,

appuyé aussi lui, sur des avirons, où, le matin du 30 septembre 1670

Dollier de Casson célébra la messe en présence des corps

expéditionnaires de La Salle et des Sulpiciens au lac Érié.[75]

[Note 74: La plus précieuse chose qu'ils (les sauvages) ont au

monde est _esurgny--Relation du Second Voyage de Jacques

Cartier_, page 44, édition 1843.

Les grains de porcelaine leur servaient (aux sauvages) de

monnaie, de parures et de gages dans les traités de paix. Ces

grains étaient faits de la nacre de certains coquillages

marins. Cartier appelle ces coquillages _esurgny_, les

sauvages de la Nouvelle Angleterre les nommaient _wampum_.

Ferland _Histoire du Canada_; Tome Ier, page 30.]

[Note 75: On the last of September (1670) the priests made an

altar, supported by the paddles of the canoes laid on forked

sticks. Dollier said mass; La Salle and his followers

received the sacrament, as did also those of his late

colleagues; and thus they parted, the Sulpicians and their

party descending the Grand River towards Lake Érié, etc.

Parkman: _La Salle and the Discovery of the Great West_.

Chapitre II, page 18.]

A l'arrière de cet autel portatif, une panoplie gigantesque, composée de

toutes les armes des équipages, se déployait en éventail. Dagues à

rouelle[76] pleines d'éclairs bleus, poignards à manche de cuivre,

étincelants comme ors, haches d'abordage aux reflets blancs, tranchantes

et aiguisées comme des rasoirs, et bouclées sur le demi-cercle dans des

étuis en cuir fauve, mousquets aux canons évasés, tromblons aux gueules

épaisses de fer, aciers polis des longues arquebuses, crosses en fonte

des pistolets, gros comme les carabines modernes de nos régiments de

cavalerie; il y en avait de toutes sortes, et Laverdière, ne me faisant

grâce d'une seule pièce, me les nommait une à une, avec la sollicitude

gourmande d'un viveur, détaillant à loisir le menu de sa carte. Tous ces

engins étranges des dernières guerres de l'âge féodal projetaient en

rayons de gloires et de soleils couchants la lumière chatoyante,

onduleuse et mouvementée des cierges. Et c'était pour les yeux une

véritable joie que suivre sur cette panoplie caractéristique d'arme

rutilantes, les feux croisés de ces _bâtons de guerre_ dont la vue seule

frappait d'épouvante les sauvages Algonquins.[77]

[Note 76: _Dague à rouelle_: "Long poignard espagnol garni

d'une forte garde en forme de roue." Bouillet.--Dictionnaire

des Sciences, des Lettres et des Arts, au mot _dague_.]

[Note 77: Et après se être entre saluez, se avança le dit

Taiguragny de parler et dit à nostre cappitaine que le dit

seigneur Donnacona estoit marry (mécontent) dont le dict

cappitaine et ses gens portoient tant de _bâtons de guerre

(arquebuse)_ parce que de leur part n'en portoient nuls

(aucun). A quoi leur respondit le dict cappitaine que pour

leur marrisson (_en dépit de leur mécontentement_) ne

laisseraient à les porter et que c'estoit la coutume de

France et qu'il le sçavait bien. _Voyage de Jacques Cartier_,

1535-36, verso du feuillet 15, édition 1545.]

Une fête de Noël sous Jacques Cartier · 第 6 / 17 段