répondriez non que je n'en aurais aucune surprise; il y a de par le monde,
et ce jourd'hui, tant de gens que lisent sans comprendre, et tant
d'autres que regardent sans voir. Ainsi, par exemple, voici le portrait
de Jacques Cartier.
L'historien me présenta,... devinez quoi? Une gravure? Nullement.
C'était une petite carte géographique qui n'était pas même carreautée
d'une longitude et d'une latitude, et sur laquelle était tracé le cours
entier d'un petit ruisseau, depuis les premières eaux de la source,
figurées par un réseau de petites lignes microscopiques, courant en
pattes d'insectes sur la blancheur immaculée du papier, jusqu'es aux
coups de crayons plus larges, plus noirs, plus pesants simulant et les
plus petites vagues moirées de clairs et d'obscurs, et la vitesse plus
accentuée des courants vers l'embouchure à laquelle le dessinateur avait
prêté la largeur d'un brin d'herbe.
Ça, le portrait de Jacques Cartier! m'écriai-je avec un éclat de rire
incrédule. Allons donc, mais c'est le profil géographique de la rivière
Lairet![55]
[Note 55: La rivière Lairet tire son nom de _François Lairet_,
un des premiers habitants de Charlesbourg qui demeurait près
de la petite Rivière. "_Paroisse de Charlesbourg_", ouvrage
de M. l'abbé Chs. Trudelle, page 11.]
Qui vous soutient le contraire? Je vous dis seulement que le profil
géographique de la rivière Lairet est l'exact profil de la figure
historique de Jacques Cartier. Ça, vous y êtes?
Et comme je n'y étais pas du tout: _Oculos habent et non vident_,
s'écria le bon prêtre; encore un qui regarde sans voir. Suivez-moi bien.
Et, pointant, l'un après l'autre, les capricieux méandres de la sinueuse
petite rivière Lairet:
Voici le béret, dit-il, et voici le front, voici le nez et voici la
bouche, voici le menton et voici la barbe tout le visage enfin!
Muet d'étonnement, pétrifié de surprise, je demeurais ébahis, cloué sur
place, devant la stupéfiante vérité de cette découverte.
Elle frapperait d'avantage, remarqua Laverdière, si l'on dessinait un
oeil au-dessous de la tempe droite, avec une moustache sur la bouche et
quelques coups de crayon pour la barbe. Cet ensemble de sinuosités prête
étonnamment bien à ce travail. Tenez, comme ceci.
Et Laverdière se mit à brosser fiévreusement là un oeil, là une
moustache, et là un buisson pour la barbe.
C'était bien la même petite carte géographique, avec, au milieu, le
profil de la rivière Lairet, courant à avers la blancheur du papier,
comme une veine bleue sous la finesse d'une peau transparente.
Et cependant, malgré le plus énergique effort de ma mémoire, ce profil
géographique de la rivière m'échappait absolument. Il venait de
s'effacer, de se fondre de se perdre tout entier dans un profil humain
où la sincérité des contours, la rectitude, la vérité des lignes,
l'expression saisissante de la vie particulière aux images
photographiques, concouraient étonnamment à donner la netteté lumineuse
et le relief hardi des camées.
[Illustration: Profil de la rivière Lairet.]
[Illustration: Profil de Jacques Cartier.]
Eh bien! eh bien! disait Laverdière, avec un doux accent de voix
moqueuse, _mon Cartier_ vous paraît-il suffisamment réussi? C'est un
portrait d'après _Nature_! Un bon vieil auteur que je vous garantis
classique! Et mon spirituel causeur soulignait d'un silencieux sourire
cette boutade narquoise comme la gaieté et fine comme l'esprit de notre
belle langue française.
Il y eut été souverainement malhonnête de contredire l'archéologue.
Jamais, en effet, caprice plus rare, plus gracieux, plus intelligent de
la nature ne m'avait encore été signalé. Oui, trop intelligent pour
n'être pas providentiel! Cela me plaisait d'ailleurs d'imaginer et de
croire que la Nature, plus aveugle, mais aussi plus artiste qu'Homère,
avait eu, comme les prophètes et les plus magnifiques génies,
l'intuition éclatante, le miraculeux pressentiment de la Vérité
Historique. Et qu'ainsi, à mille ans d'avenir, à cette lointaine et
séculaire distance de la conquête du Canada par l'Europe, la Nature
avait frappé cette terre à l'effigie de son découvreur. Le merveilleux
camée! La colossale estompe! Pièce unique d'antiquité, inestimable
monnaie chiffrée d'un millésime centenaire comme les âges géologiques de
notre planète. La numismatique retrouvera-t-telle jamais plus belle
médaille commémorative? [56]
[Note 56: Le profil géographique de la Rivière Lairet a été
relevé sur la carte officielle du comté de Québec, publiée
sous la direction du Département des Terres de la Couronne.
C'est la page ou plutôt la planche No. 37, _Paroisse St. Roch
Nord_, de l'Atlas intitulé: "Atlas of the City and County of
Quebec", from actual surveys, based upon the Cadastral Plans
deposited in the office of the Department of Crown Lands by
and under the supervision of H. W. Hopkins, civil engineer.
Provincial Surveying and Pub. Co.--Walter S. MacCormac,
manager, 1879.
Cette référence au document original permettra aux incrédules
de constater à la fois et la vérité de ce profil géographique
et la fidélité de sa copie.]
Cependant, nous marchions tout le temps qu'il causait ainsi. Tout à coup
j'aperçus, à ma gauche, un grand espace libre, large d'au moins vingt
toises. On eût dit une router, un chemin de colonisation ouvert par un
groupe de hardis pionniers dans l'épaisseur de l'immense forêt. C'était
un cours d'eau qui venait se jeter dans la rivière Saint-Charles.
Ce qui me frappa le plus particulièrement dans la physionomie de ce
ruisseau fut l'élévation de sa rive gauche s'avançant sur la grève, et
jusque dans la rivière, comme un gigantesque soc de charrue. Ses flancs
rectangulaires étaient nus et verticaux comme des pans de muraille.
Évidemment, la main de l'homme avait essarté le sol à cet endroit,
abattu les sous-bois, brûlé les buissons d'épines et rasé les
broussailles du rivage.[57] Au sommet de l'éminence, sur le plateau même
de la berge, une large trouée avait été pratiquée dans les arbres de
haute futaie. Le rayon d'abatis était à ce point régulier, qu'il
dessinait à travers la forêt un demi cercle parfait. Le compas européen
avait dû prendre là des mesures. La coupe symétrique de ce déboisement
attestait indéniablement la main d'oeuvre, car les ouragans et les
cyclones, malgré leurs vieilles et terribles habitudes de travail, n'ont
pas encore acquis une telle précision géométrique. Bourgade indienne ou
colonie des blancs (peu importait ce qu'elle fut), il y avait
certainement à cet endroit une habitation d'hommes, car là-haut, sur le
fond clair-obscur du ciel étoilé se dessinait une palissade aigue, faite
de pieux taillés en dents de scie, un rempart véritable que les
blancheurs de ses poutres équarries signalaient au loin, et que
couronnait l'enceinte de cette esplanade naturelle.
[Note 57: On aperçoit encore aujourd'hui, sur la rive gauche
de la petite rivière Lairet, à l'endroit où elle tombe dans
la rivière St. Charles, des traces visibles de larges fossés
ou espèces de retranchements. _Voyages de Jacques Cartier_
1535. Edition publiée par la Société Littéraire et Historique
de Québec, en 1843, page 109.]
Avec quelques pièces d'artillerie, cette petite place forte eût
facilement commandé les deux rivières, leurs alentours, et résisté
victorieusement peut-être à toute la puissance du pays. J'eus la pensée
que je me trouvais alors en présence du Fort Jacques Cartier et j'allais
m'en ouvrir à Laverdière quand celui-ci m'imposa silence d'un geste.
Nous avions doublé la pointe de terre qui dérobait à nos regards
l'entrée de la Rivière Lairet.[58] Le maître-ès-arts s'arrêta brusquement
devant elle, lui tendit les bras avec un élan d'amour passionné, puis
d'une voix claire, vibrante de joie comme l'éclat d'une fanfare
militaire, il s'écria: "_Les trois vaisseaux de Jacques Cartier!_"
Parole d'honneur! Dumas n'eût pas mieux dit: _Mes Trois Mousquetaires!_
[Note 58: Plus proche du dict Québecq y a une petite rivière
(_la rivière St-Charles actuelle_) qui vient dedans les
terres d'un lac distant de notre habitation (_celle de
Québec_) de six à sept lieues. Je tines que dans cette
rivière qui est au Nort et un quart de Norouest de notre
habitation, ce fut le lieu où Jacques Quartier yverna,
d'autant qu'il y a encore à une lieue dans la rivière des
vestiges comme d'une cheminée dont on a trouvé le fondement
et apparence d'y avoir eu des fossés autour de leur logement,
qui estoit petit. Nous trouvâmes aussi de grandes pièces de
bois escarrées (équarries) vermoulues, et quelque trois ou
quatre balles de canon. Toutes ces choses monstrent
évidemment que ça été une habitation, laquelle a esté fondée
par les Chrestiens et que ce qui me fait dire et croire que
c'est Jacques Quartier c'est qu'il ne se trouve point qu'aucun
aye yverné ny basty en ces lieux que le dit Jacques Quartier
au temps de ses descouvertures et falloit à mon jugement que
ce lieu s'appelast Sainte Croix comme il l'avait nommé, etc.,
etc.
Oeuvres de Samuel de Champlain, page 156 et 157, chapitre IV,
année 1608.
AUTRES RÉFÉRENCES:--Ferland--Histoire du Canada--Tome Ier,
page 26.
Oeuvres de Champlain--Édition de 1632: Livre Ier, chap. II.
Le Père F. Martin--Le Père Isaac Jogues--ch. II, page 24.]
Alors je regardai tout autour de moi avec stupeur. Aussi loin que l'oeil
pouvait atteindre aux limites du cercle d'horizon, il n'y avait rien,
absolument rien; sur le ciel étoilé pas une silhouette de mâture, au
rivage blanc pas même un débris de carène enlisée dans la neige, avec
ses varangues fixées à la quille, comme la gigantesque épine dorsale
d'un monstre marin.
Je remarquai seulement sur la glace à la gauche de la rivière, deux
constructions de charpentier parallèles au rivage, attenantes l'une à
l'autre comme deux vaisseaux voyageant de conserve. C'était apparemment,
deux hangars, à toits aigus, sans lucarnes. Sur la toiture de l'un
d'eux, au centre, il y avait une cheminée. On apercevait aussi, à
l'extrémité nord de cette même couverture, un clocheton de chantier, et
dans ce clocheton une petite cloche, la même peut-être que nous avions
entendu sonner.
Ils étaient bâtis sur la grève, étroitement adossés à cette muraille
naturelle, à cet escarpement si remarquable de la berge, dont Jacques
Cartier avait utilisé toute la valeur stratégique en la fortifiant d'un
triple rang de palissades et l'isolant de la plaine par des fossés
larges et profonds. [59] Immédiatement placés sous le canon du Fort ils
n'avaient pas à redouter les assauts ou les surprises que les Sauvages
pouvaient tenter contre les Français par les rivières. Car l'hiver, sur
la glace du St-Charles ou du Lairet, le chemin était grand ouvert à
l'ennemi.
[Note 59: Voyant la malice d'eux (des sauvages) doutant qu'ils
ne songeassent aucune trahison, et venir avecque un amas de
gens sur nous, le capitaine (Jacques Cartier) fist renforcer
le Fort tout à l'entour de _gros fossés larges et parfonds_,
avecque porte à pont-lévis et renfort pour le guet de la
nuit, pour le temps à venir, cinquante hommes à quatre quarts
et à chacun changement des dits quarts les trompettes
sonnantes; ce qui fut fait selon la dite Ordonnance. _Voyage
de Jacques Cartier_, édition publiée en 1843 par la _Société
Littéraire et Historique de Québec_, page 52, chapitre XII.]
Ces bâtiments, construits en planches grossièrement rabotées, avaient
une physionomie rude et misérable et suintaient trop le travail
crucifiant, ingrat, acharné, pour ne pas abriter sous leur toit un
secret de grande et profonde épreuve. Il en est de certaines masures
perdues dans la solitude comme de telles et telles figures humaines
qu'il nous advient de rencontrer égarées dans la foule: elles ont, quant
vous les regardes bien en face, une expression si déchirante de douleur
inconsolable ou de misère horrible qu'il vous en vient à la bouche un
goût de larmes avec une irrésistible besoin de pleurer.
J'en étais là de mes réflexions quand Charles Laverdière m'éveilla de
nouveau en criant avec enthousiasme: _Les Trois Vaisseaux de Jacques
Cartier!!! Ici, les caravelles, là-bas, le galion!_
Et comme j'hésitais à les reconnaître, Laverdière repartit: Je parie
qu'il vous faut aux yeux le corps d'un vaisseau, une mâture complète avec
appareil de cordages? Vous ne savez donc pas l'histoire de votre pays?
Très possible, monsieur le maître-ès-arts.
Je ne crois pas absolument ce que je dis là, se hâta d'ajouter
l'archéologue, comme pour donner un correctif à la vivacité du mot
lâché. Seulement votre mémoire est ingrate... ou mal cultivée.
Rappelez-vous que l'hiver de l'année 1535 fut, au Canada, l'un des plus
rigoureux du pays, et ce, de mémoire d'homme. L froid y fut terrible et
la neige si abondante qu'elle dépassait de quatre pieds les gaillards
des vaisseaux de Cartier. La glace de la rivière Sainte Croix mesura
deux brasses d'épaisseur, les boissons gelèrent dans les futailles, et
le bordage des navires, sur toute sa hauteur, était lamé d'une glace
épaisse de quatre doigts.[60]
[Note 60: "Depuis la my Novembre jusques au quinzième d'avril
avons été continuellement enfermés dans les glaces,
lesquelles avaient plus de deux brasses d'épaisseur. Et
dessus la terre, la haulteur de quatre pieds de neige et
plus, tellement qu'elle estait plus haulte que les bortz de
nos navires: lesquelles on duré jusques au dict temps, en
sorte que nos breuvages étaient tous gellez dedans les
futailles. Et par dedans nos dicts navires tant de bas que de
hault estait la glace contre les bortz à quatre doigtz
d'épaisseur. Et estait tout le dict fleuve, par autant que
l'eau douce en contenait jusques au dessus du dict Hochelaga
gellé."
Voyage de Jacques Cartier 1535-36, verso des feuillets 36 et
37. Édition 1545.]
Rappelez-vous encore que Jacques Cartier, une fois l'hivernage résolu,
fit enlever les agrès des trois navires pour mieux les protéger contre
les intempéries de cette formidable saison de l'année.
Cela fait qu'il est maintenant bien difficile d'apercevoir deux navires
ensevelis dans la neige à quatre pieds au-dessous de son
niveau;--d'autant plus impossible à l'heure présente, que les
charpentiers des équipages ont désarmé leurs vaisseaux, abattu jusqu'aux
chouquets les huniers des mâts, abrité enfin sous ces hangars les
gaillards les ponts, les embelles[61], les dunettes, et les châteaux de
poupe, toutes les surfaces de leurs navires, pour les protéger, les
conserver davantage intacts de la pluie, de la neige, de la glace, des
influences désastreuses du froid sur la ferrure aussi friable à la gelée
qu'une lame de verre au premier choc.
Laverdière m'amena au hangar de droite:--Voici la Nef-Générale,[62] me
dit-il en entrant, la _Grande Hermine_.
[Note 61: Voir Bouillet au mot _gaillard_: Dictionnaire des
Sciences des Lettres et Arts.]
[Note 62: Probablement ainsi nommée parce qu'elle portait à
son bord le _Capitaine-Général_. "Et depuis nous être
entreperdus (depuis le 25 Juin 1535) avons été avec la _Nef
generalle_ par la mer de tous vents contraires jusqu'au
septième jour de Juillet que nous arrivasmes à la dite
_Terre-Neuve_ et prismes terre à Isle-ès-Oiseaulx (Funk
Island, à l'est de Terre-Neuve)." Chapitre Ier, page 27.
Second Voyage de Jacques Cartier, édition de 1843--et
chapitre Ier, verso du feuillet 6, édition 1545.]
Oh! qu'il était petit le navire des découvreurs de mon pays! Mais, en
revanche, comme il était grand leur courage! Je ne sache pas avoir mieux
compris, ailleurs que devant lui, la valeur absolue du mot hardiesse et
tout ce que l'héroïque témérité française peut contenir d'audaces, de
bravoures et de gloires.
Cent-vingt--soixante--quarante[63] tonneaux additionnés ensemble ne
donneraient pas la jauge d'un brick de seconde classe. Aujourd'hui l'on
part pour l'Europe cigare et sourire aux lèvres, gants et badine à la
main. Ce n'est pas que le courage ait décuplé dans les âmes... mais,
voyez-vous, le paquebot océanique jauge maintenant six mille
tonneaux.[64] N'empêche qu'il se trouve sur les quais, au matin de la
partance, des naïfs flâneurs qui s'ébahissent d'admiration pour cette
morgue de commis voyageurs, à qui le coeur va descendre au creux du
ventre avec le premier bercement de tangage.
[Note 63: _La Grande Hermine_ jaugeait 120 tonneaux, _La
Petite Hermine_, 60 tonneaux et _l'Emérillon_ 40 tonneaux;
soit en tout 220 tonneaux.]
[Note 64: Le steamer _Parisian_, de la ligne Allan, jauge
5,400 tonneaux. Actuellement, la même compagnie
transatlantique fait construire en Angleterre un paquebot _La
Numide (Numidian)_ qui jaugera 6,100 tonneaux. Le cuirassé
_Bellerophon_, en rade de Québec, pendant l'été de 1887,
jaugeait 7,550 tonneaux.]
Dites-moi, lecteur, la Mer s'est-elle faite plus mauvaise et plus
déserte qu'au temps de Cartier? Ou l'Atlantique lui était-il demeuré
moins inconnu? De nos jours les navires sont devenus si grands, si
forts, si colossaux, si puissants de vapeur, de blindage et de voile,
qu'ils semblent amoindrir d'autant les équipages qui les montent, et de
taille, et de hardiesse et de courage. Il faut un effort de la raison
pour se rappeler que la poitrine et le coeur du marin demeurent aussi
larges sur le tillac d'un cuirassé moderne, qu'autrefois ceux des
canadiens-français sur les chaloupes pontées d'Iberville! Mais la
fortune de César n'a-t-elle été de beaucoup agrandie par la petitesse de
la barque, et la galiote à quarante tonneaux, le vieil et caduc
Esmerillon[65], n'a-t-elle pas un peu rendu le même service à la renommée
d'audace de notre immortel découvreur?
[Note 65: "En oultre lui face, souffre et permette prendre le
petit gallion appelé _L'Esmerillon_ que de présent il
(Jacques Cartier) a de nous, lequel est déjà _vieil et caduc_
pour servir à l'adoub de ceux des navires qu'en autant auront
besoign." Documents sur Jacques Cartier, page 15, faisant
suite aux _Voyages de Jacques Cartier_ en 1534.]
A sa fameuse et unique expédition de 1598, le Marquis de la Roche,
vice-roy de "_Canada, Isle de Sable, Terres-Neuves et Adjacentes_"
montait un vaisseau si petit "_que du pont_, dit la chronique du temps,
_on pouvait se laver les mains dans la mer_." C'était un navire
découvert, c'est-à-dire, ponté à l'avant et à l'arrière, mais ouvert au
centre, comme une chaloupe. La préceinte supérieure était si peu élevée
au dessus de la ligne de flottaison que les matelots n'avaient qu'à se
pencher sur les bastingages pour puiser l'eau dans l'Atlantique.
Traverser l'Océan avec un vaisseau ouvert? Cela donne la mesure de cette
belle audace ou, si l'on aime mieux, de cette folle témérité avec
laquelle les gabiers de la marine française risquaient, le plus souvent,
et le succès et la gloire de leurs expéditions nationales les plus
importantes. Et je ne sais laquelle admirer davantage: de l'intrépidité
du courage breton ou de la merveilleuse sollicitude d'une adorable
Providence fermant l'abîme, par douze cents lieues de chemin, sous un
esquif si misérable et si fragile que le premier paquet de mer l'eût
fait sombrer en un clin d'oeil.
Dans l'un de ses romans historiques (Jacques Cartier, page 64),
l'écrivain Émile Chevalier a confondu le vaisseau du Marquis de la Roche
avec celui du Découvreur du Canada. Telle est, du moins, l'opinion d'un
archéologue éminent, M. Joseph charles Taché, que j'avais consulté à ce
propos et qui me fit l'honneur de la réponse suivante:
M. Émile Chevalier a fait erreur. Il applique aux voyages de Cartier et
à celui-ci ce qui été dit du Marquis de la Roche et de l'une de ses
barques. J'ai fait mention de cette circonstance dans mes "Sablons"
(Histoire de l'Ile de Sable) page 56, de l'édition Cadieux et Derôme. Je
ne me remets plus où j'ai lu cela; mais c'est dans un ou plusieurs des
écrits du 17ième siècle, qui font mention de l'expédition du Marquis de
la Roche. Bien sûr que vous ne trouverez dans aucun mémoire du temps
qu'on ait dit cela de Jacques Cartier et de ses vaisseaux. M. Émile
Chevalier a fait du _défricheur_ à ce propos, comme sur bien d'autres,
si, de fait, il attribue ce dire aux voyages de Cartier ce que je n'ai
pas vérifié.
Si vous tenez encore à trouver l'origine de cette chronique vous aurez à
consulter Lescarbot, Charlevoix, Champlain, Bergeron, Leclercq. Thévet,
Jean de Laët, Guérin, et d'autres peut-être; mais toujours à propos du
Marquis de la Roche et non pas de Cartier, etc., etc.
Sans les lumières rondes des hublots, à couleur verte et glauque comme
un oeil de monstre marin, j'aurais cru que la nef-générale était
abandonnée, tant il régnait à son bord un silence absolu. C'était un
silence mystérieux, terrifiant, envahisseur comme l'eau dans une trouée
d'abordage, un silence si complet qu'il finissait par s'entendre.
Moins pour obtenir une satisfaisante réponse de Laverdière que pour me
rassurer au bruit de ma propre voix, je dis à l'historien:
Où sont donc les Français? Ne trouvez vous pas imprudent qu'ils laissent
ainsi des lampes allumées dans le navire sans personne pour faire garde?
Si le feu prenait à la caravelle durant leur absence?
Laverdière sourit: Vous croyez le vaisseau abandonné? dit-il.
Franchement, oui.
Et bien! mon cher, il y a cinquante hommes à son bord.
Cinquante hommes?
Tout aussitôt, comme si la _Grande Hermine_ eût voulu donner raison à
Laverdière et confirmer sa parole, il s'éleva un grand bruit de
piétinement. Cela ressemblait, à méprise, au tapage que fait à l'église
un auditoire qui se lève après être demeuré longtemps assis ou à genoux.
Le tumulte d'apaisa tout à coup et je n'entendis plus qu'une voix claire
et forte qui lisait avec lenteur des mots insaisissables.
Venez vite, me dit Laverdière.
L'on arrivait de plein pied à bord de la caravelle car sur le rivage, où
les Français avaient hâlé la _Grande Hermine_ pour l'atterrir
solidement, la neige était tombée avec une telle abondance que sa hauteur
dépassait le niveau des bastingages.
Ouvrez l'écoutille, commanda Laverdière. En un clin d'oeil j'enlevai le
panneau.
Tout aussitôt une bouffée d'air, chaude et parfumée comme une atmosphère
d'église, me frappa au visage. Lubin, Pivert, Rimmel eussent vainement
demandé aux savants alambics de leurs laboratoires le secret de cet
arôme exquis que Dame Nature (une artiste qui se moque bien de la chimie
distillant ses roses et ses héliotropes) composait de hasard, à temps
perdu, avec des senteurs de résine, de la fumée d'encens et une bonne
odeur de cierges éteints! Le bouquet en était à la fois si pénétrant, si
suave, si subtil, que l'imagination se refusant à la croire naturel, le
déliait encore, l'idéalisait jusqu'au divin en le voulant émané des
paroles évangéliques, vibrantes, accentuées, qui nous arrivaient
maintenant nettes et précises par le carré de l'écoutille.
"_Et pastores erant in regione eâdem vigilantes et custodientes vigilias
noctis super gregem suum. Et ecce Angelus Domini stetit juxta illos et
claritas Dei circumfulsit eos et timuerunt timore magno. Et dixit illis
Angelus: Nolite timere; ecce enim evangelizo vobis gaudium magnum quod
erit omni populo quia natus est vobie hodiè Salvator qui est Christus
Dominus in civitate David._" [66]
[Note 66: "Or il y avait dans ce pays des bergers qui veillaient
pendant la nuit à la garde de leur troupeau. Et voilà qu'un Ange
du Seigneur se tint près d'eux et la Lumière de Dieu les
environna de ses rayons et ils furent saisis d'une grande
crainte. Mais l'Ange leur dit: Ne craignez pas, je vous apporte
la nouvelle qui sera le sujet d'une grande joie pour vous et pour
le peuple, c'est qu'aujourd'hui, dans la ville de David, il vous
est né un Sauveur qui est le Christ et le Seigneur."]
C'était l'Évangile de la première des messes de Noël.
Celui qui lit, me dit tout bas à l'oreille Charles Laverdière, celui
qui lit est Dom Guillaume Le Breton, le premier des aumôniers de Jacques
Cartier.
Nus descendîmes à pas de loup l'escalier de l'écoutille--un escalier
roide comme une échelle--et nous entrâmes dans la chambre des batteries.