Si flegmatique que soit le caractère, cela produit une bizarre et

singulière impression de tomber, de la sorte, sans transition

appréciable de temps et de lieu, au franc milieu d'un bois inconnu,

alors que vous croyez bonnement marcher, comme tout honnête citoyen

payant ses taxes, sur le trottoir municipal de votre rue, ouverte au

centre précis d'une ville bâtie de douze mille maisons habitées par

soixante mille âmes (corps inclus). Ce changement à vue, supérieur, et

de beaucoup, aux meilleures inventions de la machinerie théâtrale

moderne, vous reporte naturellement aux temps légendaires de ces

voyageurs arabes qui sautaient, à volonté, de Trébizonde à Bagdad, ou de

La Mecque à l'Alhambre, sur un tapis volant... probablement volé.

Rien ne troublait le silence farouche et l'éternelle immobilité de cette

sauvage nature. Les troncs gigantesques de ces beaux arbres,[42] serrés

les uns près des autres comme les soldats d'un régiment marchant à

l'assaut sous une pluie de mitraille, semblaient à l'avance rangés en

bataille contre les armées à venir du défricheur et du bûcheron.

[Note 42: Auprès d'icluy lieu (_l'embouchure de la Rivière St.

Charles_) y a ung peuple dont est seigneur le dict Donnacona

et y est sa demeurance qui se nomme Stadaconé que est aussi

bonne terre qu'il soit possible de veoir et bien

fructiférente, pleine de fort beaulx arbres de la nature et

sorte de France comme chesnes, ormes, fresnes, noyers, yfs

(ifs), cèdres, vignes aubespines qui portent le fruit aussi

gros que prunes de Damas et aultres arbres, soubs lesquelz

croist de aussi beau chanvre que celui de France qui vient

sans semence ny labour. Relation du Voyage de Jacques

Cartier, 1535-36, feuillet 14, édition 1545.]

Ils se rangeaient autour de nous comme autant de gardes vigilantes, de

sentinelles attentives à ne pas laisser échapper l'ennemi. Ils nous

cernaient de toutes parts, et si étroitement, que leurs cercles compacts

semblaient se refermer, se rétrécir, à mesure que nous les regardions.

Nous occupions alors, Laverdière et moi, le centre d'une petite

clairière taillée dans l'épaisseur du bois par un feu de tonnerre où les

cendres mal éteintes d'un campement abandonné. Dans tous les cas,

quelles que fussent les origines d'incendie, la pluie avait eu prompte

raison de cet embrasement, car la superficie du plateau découvert ne

mesurait guère plus d'un arpent.

Sans la blancheur de la neige réverbérant la lumière raréfiée,

l'obscurité de la forêt eût été complète. Et cependant, toute cette

haute futaie, absolument nue de feuillage, se trouvait être dans une

excellente condition de lumière. Aussi je m'étonnai fort que la lune,

alors resplendissante de toute la largeur de son disque, ne vient pas à

l'inonder de ses molles et pensives clartés.

Instinctivement, je relevai la tête pour l'apercevoir; concevez, si

possible, ma stupéfaction: la lune avait, comme par magie, disparu du

firmament. Le soleil s'était-il éteint, notre satellite s'était-il

éclipsé? ou bien encore un poète incompris l'avait-il escamoté au profit

de sa muse? Je ne sais. Seulement, je reconnus au-dessus de ma tête le

ciel astronomique des mois de décembre, les constellations étincelantes

de nos superbes nuits d'hiver. Au zénith, le _gamma_ d'Andromède; à

l'est, le _Grand Chien_, les _Gémeaux_, le _Cocher_; au sud, le géant

_Orion_, le _Taureau_, sa _Pléiade_ d'étoiles sur l'épaule (cette même

constellation que les Iroquois du Canada appelaient autrefois les

_Danseuses_[43]), puis le _Bélier, l'Eridan, Pégase, le Dauphin, le

Verseau_; à l'ouest, le _Cigne, la Lyre, l'Aigle_; au nord, _Céphée,

Cassiopée,_ les deux _ourses, Hercule_ et le _Dragon_. Ce spectacle

éternellement beau, éternellement jeune, éternellement grand de l'Infini

rayonnant par les mondes stellaires, me frappa d'un tel ravissement, que

j'en oubliai d'admiration et ma terreur et ma surprise. Un ciel étoilé!

Ce merveilleux décor, après six mille ans de mise en scène, fascine

encore jusqu'à l'extase l'oeil humain insatiable de sa féerique

splendeur!

[Note 43: Les principaux groupes d'étoiles avaient été

observés par les sauvages et avaient même reçu des noms. Chez

les Iroquois les _Pléiades_ étaient les _Danseurs_ et les

_Danseuses_, la voie lactée portait le nom de _chemin des

âmes_, la _Grande Ourse_ était désignée par un mot sauvage

qui avait la même signification. "Ils nous raillent, dit le

Père Lafitau, de ce que nous donnons une grande queue à la

figure d'un animal qui n'en a presque pas et ils disent que

les trois étoiles qui composent la queue de la _Grande Ourse_

sont trois chasseurs qui la poursuivent. La seconde de ces

étoiles en a une fort petite, laquelle est près d'elle, celle

là est la chaudière du second de ces chasseurs qui porte le

bagage et la provision des autres." L'étoile polaire était

désigné comme _l'étoile qui ne marche pas_.

Ferland, _Histoire du Canada_ Tome Ier, pages 139 et 140.

Voici l'origine des _Pléiades_ suivant la légende iroquoise:

Sept petits indiens d'autrefois avaient coutume d'apporter le

soir le maïs qu'ils avaient récolté pour en former un

monceau, autour duquel ils dansaient aux chansons d'un des

leurs placé sur le sommet. Un jour, ils résolurent de faire

une meilleure bouillie que d'ordinaire, mais leurs parents

refusèrent de leur donner tout ce qu'il fallait pour cela;

alors ils se mirent à causer sans avoir soupé. Un d'eux

chantait. Devenus de plus en plus légers à mesure qu'ils

bondissaient, ils commencèrent à s'élever de terre; les

parents s'alarmèrent, mais il était trop tard. La ronde

tournoyant de plus en plus haut autour du chanteur, on ne vit

bientôt plus que six étoiles brillants, la septième, celle du

chanteur, ayant perdu de l'éclat par suite du désir qu'il

avait éprouvé de retourner vers la terre.]

Et devant cette muraille d'horizon incrustée d'étoiles étincelantes,

comme le feu des pierres précieuses dans les ors d'un bijou, je me

rappelai que Jean de Brébeuf, le martyr, avait autrefois contemplé la

splendeur du même spectacle, telle nuit d'hiver de l'année 1640 où, dans

le ciel, aux mêmes clartés rayonnantes, une croix miraculeuse lui était

apparue, levée tout-à-coup sur le pays des Nations Iroquoises. [44]

[Note 44: "L'année 1640 qu'il (Jean de Brébeuf) passa, tout

l'hiver, en mission dans la Nation Neutre une grande croix

luy apparut, qui venoit du costé des Nations Iroquoises. Il

le dit au Père qui l'accompagnoit; lequel luy demandant

quelques particularitez plus grandes de cette apparition, il

ne luy répondit autre chose, sinon que cette croix étoit si

grande, qu'il y en avoit assez (de place) pour attacher non

seulement une personne mais tous tant que nous estions en ce

pays." _Relations des Jésuites_, année 1649, ch. V, page 17.]

Elle était si grande, si grande, qu'il y avait assez de place pour y

clouer non seulement un seul homme, mais encore l'entière population de

la Nouvelle-France. Et d'imagination, ou plutôt de mémoire historique, je

m'amusais à reconstruire ces prophétiques _labarum_, cherchant à deviner

quels groupes d'étoiles, constellations ou nébuleuses, ses bras immenses

avaient traversés.

Comment cette réminiscence, particulière à Jean de Brébeuf, me vint à

l'esprit, je ne saurais trop en rendre compte. Elle ne fut, selon moi,

que la suite naturelle de la pensée première de Iroquois, laquelle

m'était venue au souvenir gracieux de cette fable astronomique

expliquant, avec un rare bonheur de poësie, l'origine des _Pléiades_.

Or, rien comme le nom des bourreaux, ne rappelle mieux celui de la

victime, alors surtout que le supplicié fut illustre. Cherchez partout,

dans l'histoire universelle, au martyrologue de l'Église et nommez m'en

un plus fameux que ce premier apôtre des Hurons, le plus stoïque

confesseur de l'Évangile au Canada, comme le plus fier témoin du courage

humain sur la Terre.[45]

[Note 45: "La constance des deux missionnaires (Jean de

Brébeuf et Gabriel Lalemant)--surtout celle de Brébeuf, fut

prodigieuse. Il ne donna pas le moindre signe de douleur, et

ne fit pas entendre la plus légère plainte; aussi les

Sauvages, aussitôt après sa mort, ouvrirent son cadavre et

burent le sang que coula de son coeur. Ils le partagèrent

entre les jeunes gens, dans l'idée, qu'en le mangeant, ils

auraient une partie de ce grand courage." Bressani: Mort du

Père Jean de Brébeuf, ch. V, page 256.]

Je m'arrêtai longtemps à contempler toutes ces étoiles éclatantes:

Sirius, Rigel, Procyon, Bételgeuse, Aldabaran, Castor, Pollux,

Bellatrix, Altair, le _delta, l'epsilon_ et le _dzêta d'Orion_ ces

_Trois Rois Mages_, que le Christianisme a cru reconnaître dans cette

page incomparable du firmament, la plus belle sans conteste, de

l'uranographie. Cette pensée de l'Épiphanie me ramena, par analogie de

circonstance et de synchronisme, à ces nuits de Noël d'autrefois si

radieuses, où je m'amusais, écolier, à reconnaître, par ces mêmes astres,

les constellations dont ils étaient les sentinelles respectives.

Sans la forêt profonde qui m'enveloppait de toutes parts je me serais

cru revenu à mon ancien poste d'observation, au promontoire de Québec,

sur le plateau même de la cité proprement dite, tant les étoiles me

paraissaient occuper une position identique. Bref, je me retrouvais, à

moins d'être la victime d'une mystification inouïe, sur le terrain

précis du Vieux Marché. Je n'avais donc pas même changé de place;

conséquemment, il n'y avait que mon voisinage d'ensorcelé. Réflexion

faite, je trouvai ma situation consolante.

Sommes-nous à Québec? demandai-je à Laverdière.

Vous l'avez dit.

Quelle heure est-il?

Minuit sonne.

Quel jour?

Le vingt-cinq décembre.

Cette année? Allons donc! vous plaisantez!

Non pas, c'est aujourd'hui la fête de Noël, l'an du Seigneur 1535. Nous

sommes à 350 ans d'hier!

1535! Il paraît que je criai cette date-là un peu haut, car mon

interlocuteur eût un froncement de sourcils et dit en me frappant du

coude: "Plus bas, s'il vous plaît, nous sommes en pays hostile." Il

ajouta presqu'aussitôt:

C'est la forêt primitive, la forêt païenne du Canada sauvage, le royaume

de Donnacona! [46] Cassez une branche, et cela suffira pour vous trahir

et vous livrer du même coup à un ennemi aussi féroce qu'invisible. [47]

Sentinelle, prenez garde à vous! C'est un bon cri d'alarme, et je prie

Dieu qu'il vous le conserve vibrant à l'oreille. Sachez, pour ne

l'oublier jamais, que chacun de ces arbres cache un anthropophage, ou

peut lui-même devenir un poteau de torture[48]. Le sol indien prête

étonnamment à ce genre de métamorphoses horribles.

[Note 46: Le lendemain (de la première exploration de l'Ile

d'Orléans par Jacques Cartier), le Seigneur de Canada, nommé

_Donnacona_ en nom, et l'appellent pour seigneur Agouhanna,

vint avecques douze barques accompaigné de plusieurs gens

devant nos navires. _Voyage de Jacques Cartier_, 1535-36,

feuillet 13.--édition 1545.]

[Note 47: Aux amis qui lui représentaient les dangers d'un

établissement à Montréal, avec un trop petit nombre de

soldats, sur cette île occupée par une tribu considérable

d'Indiens, M. de Maisonneuve répondait: "Je ne suis pas venu

pour délibérer, mais pour agir. Y eût-il, à Hochelaga, autant

d'Iroquois que d'arbres sur ce plateau (le promontoire de

Québec), il est de mon devoir et de mon honneur d'y établir

une colonie." Ces fières paroles méritent d'être conservées

vivaces dans la mémoire. Elles rajeunissent le sang et le

courage.]

[Note 48: Les Algonquins de l'époque de Jacques Cartier

n'étaient pas précisément des agneaux et ne valaient guère

mieux que les Iroquois du temps de Frontenac en barbarie

comme en férocité. A preuve cet épisode de la _Relation_ de

1535: "Nous fut par le dict Donnacona monstré les peaulx de

cinq testes d'hommes, estandues sur du boys, comme peaulx de

parchemin. Lequel Donnacona nous dit que c'étoient des

Trudamans (probablement les ancêtres des Iroquois) devers le

Su qui leur menaient continuellement la guerre." Voyage de

Jacques Cartier, 1535-36--feuillet 29.--édition 1545.]

Je vous l'avouerai avec candeur, j'aurais mieux aimé que Laverdière

m'eût signalé la présence d'un tigre aux environs. Cela m'eût paru moins

terrible; car je ne connais pas, dans toute l'histoire naturelle, un

fauve plus redoutable que l'homme retourné à la barbarie. Mes yeux

sortaient littéralement de leurs orbites, tant je scrutais avec effort

les moindres sinuosité de la route, sondant du regard la noirceur des

buissons, épiant les arbres, m'effrayant au bruit de mon propre marcher,

éprouvant enfin un sentiment analogue aux émotions de ces voleurs

novices qui grelottent d'épouvante en regardant dormir le malheureux

qu'ils pillent.

A ma droite, à ma gauche, devant et derrière moi, l'immense forêt

multipliait ses chênes. A qui m'eût demandé ce que je voyais dans ce

bois infini, j'aurais pu répondre naïvement: _des arbres, des arbres,

des arbres_, à la tragique manière de ce Danois célèbre qui lisait, lui,

_des mots, des mots, des mots_. Seulement, ma réponse eût été de

beaucoup plus inquiète que sarcastique.

Marchons vite, me dit le maître-ès-arts, il est tard la fête est

peut-être commencée.

Et sur ce, Laverdière partit au pas gymnastique, suivant à travers le

bois un chemin demeuré pour moi invisible. La neige, durcie au froid,

offrait au pied une résistance élastique, ce qui me permettait de suivre

aisément mon infatigable guide.

Où allons-nous? demandai-je

Au Fort Jacques Cartier, répondit-il, sans tourner la tête.

Puis il ajouta, après trois ou quatre enjambées gigantesques par-dessus

des troncs morts: entendre la messe à la _Grande Hermine_.

Cette nouvelle me causa une grande joie. Et je marchai en conséquence,

c'est-à-dire, _prestissimo_.

C'était merveilleux de remarquer comme le magique sentier s'identifiait,

par ses méandres, avec les angles droits et les arcs de cercle du tracé

cadastral actuel de nos rues dans la cité. Sans la présence des arbres

qui nous enserraient de toutes parts, j'aurais parié que je descendais

la rue La Fabrique; puis, tournant à gauche, au premier coude du chemin,

je crus m'engager dans la vieille rue St. Jean, car la route décrivait

alors une courbe très accentuée. La ligne se redressait ensuite pour se

casser encore à angle droit, tournant cette fois à droite. Évidemment je

quittais la rue st. Jean pour la rue des Pauvres,[49] (la rue de Palais,

de son titre moderne). Il y avait 133 cet endroit du chemin, un

affaissement de terrain très rapide; puis, toujours descendant, le

sentier décrivait, de droite à gauche et de gauche à droite, un grand

arc de cercle lequel, tracé sur la neige, eût donné la figure

typographique d'un S majuscule parfait.

[Note 49: _Histoire des Fortifications et des Rues de Québec_,

par J. M. LeMoine, page 28: "La rue qui conduisait de la rue

Saint-Jean au palais de l'Intendant, sur les rives du

Saint-Charles, s'appela plus tard la _Rue des Pauvres_, parce

qu'elle traversait le terrain ou domaine dont le revenu était

affecté aux pauvres de l'Hôtel-Dieu".]

A cet endroit Laverdière s'arrêta court, prêta l'oreille, et frappant du

pied avec impatience, il me dit: Nous n'arriverons jamais à temps,

prenons la rivière. L'hiver, notre terrible hiver du Canada, l'avait

gelée sur toute l'étendue de sa surface; et sa glace vive, bleuâtre et

transparente, d'où le vent colère du nord-est chassait la neige,

étincelait dans les ténèbres de la nuit comme une armure d'acier.

Je demandai au maître-ès-arts, le nom de cette rivière.

Il me regarda étonné. Comment, s'écria-t-il, déjà égaré?--Les Algonquins

de Jacques Cartier nommaient cette rivière _Cabir-Coubat_, à cause de

ses nombreux méandres. Ce mot, dans leur langue, est l'adjectif qui rend

cette idée. Le Découvreur du Canada la baptisa _Sainte-Croix_, en

mémoire de l'_Exaltation de la Sainte-Croix_ dont on célébrait la fête

le jour qu'il entra dans ses eaux, le 14 Septembre 1535.

Quatre-vingt-quatre ans plus tare,[50] les Pères Récollets l'appelèrent

_Saint-Charles_, en souvenir de Messire Charles des Boues,

ecclésiastique d'une haute piété, Grand Vicaire de Pontoise et Fondateur

de leurs Missions en la Nouvelle-France. Ce nom du bienfaiteur a prévalu

dans l'histoire, comme sur les cartes géographiques du pays. Rare et

précieux exemple de la reconnaissance humaine!

[Note 50: En 1619. Les Récollets arrivèrent à Québec au mois

de Juin de cette année.]

Voici l'embouchure de la rivière, me dit encore Laverdière, allongeant

le bras dans la direction de l'est, au fond, cette grande tache d'encre

que vous voyez là-bas, c'est le fleuve qui passe. Je fixai durant

quelques secondes ce noir qui ressemblait au vide béant de quelque

gouffre gigantesque. La neige immaculée du rivage accentuait encore

l'intensité de ces eaux ténébreuses, qui n'avaient pour correctif que

les blancheurs livides de longs glaçons flottant à leur surface, comme

des noyés revenus de l'abîme, et s'en allant à la dérive, de toute la

rapidité du courant quadruplée par la vitesse de la marée basse.

Ce fut dans le silence de cette muette contemplation, qu'à l'intervalle

régulier d'un glas qui tinte, l'écho agonisant d'une cloche m'arriva, si

faible, si dilué, si grêle, si flottant, qu'on eût dit le timbre d'une

pendule sonnant dans le vide d'une machine pneumatique. De toute

évidence, ce clocher, cette église, devait être prodigieusement éloigné

de nous.

J'étais surpris, tout de même, qu'il y eût aux seizième siècle une

chapelle catholique au franc milieu de cette forêt païenne. Je

m'étonnais davantage que les vieilles relations des missionnaires

jésuites l'eussent oubliée. J'allais m'en ouvrir à Laverdière quant

deux hommes, surgis je ne sais d'où, passèrent entre lui et moi,

silencieusement, comme des fantômes.

C'étaient deux sauvages d'une haute stature. Ils étaient chaussés de

mocassins et vêtus de grosses peaux d'ours noirs. Au sommet de leurs

têtes, rasées comme un crâne de chartreux, il y avait un panache de

plumes d'oiseaux, peintes aux couleurs voyantes du jaune, du vert et du

rouge. Leurs bras nus[51] étaient piqués de tatouages étranges: profils

d'idole corps d'animaux, dragons, couleuvres, tortues, feuilles

d'arbres, pinces de canots, le tout confondu en un gâchis incroyable.

[Note 51: "Et sont (les sauvages) tant hommes; femmes

qu'enfants plus durs que bêstes au froid. Car de la plus

grande froidure que ayons veu, laquelle estait merveilleuse

et aspre, venaient par-dessus les glaces et neiges tous les

jours à nos navires, la pluspart d'eulx tous nuds, qui est

chose fort (difficile) à croire qui ne la veu." Voyages de

Jacques Cartier, 1535-36: verso du feuillet 31, édition de

1545.]

Laverdière répondit à ma surprise par un mot qui la centupla:

Les interprètes de Jacques Cartier: Taiguragny! Domagaya!!

Bien que je fusse à leurs côtés, les deux Algonquins ne me jetèrent pas

même un coup d'oeil. On eût dit qu'ils ne voyaient personne. Il

traînaient après eux sur la neige une longue tabagane[52] chargée de la

royale dépouille d'un caribou tué à coups de flèches.

[Note 52: Traîneau plat bien connu dans le Canada sous le nom

de traîne sauvage. Ferland--Histoire du Canada--Tome Ier,

page 113.]

Ils marchaient très vite, dans une direction qui faisait angle droit

avec le cours naturel de la rivière.

Où vont-ils? demandai-je à mon guide.

A Stadaconé, cela est évident.

Bien que cela parût évident à Laverdière, je me permis de lui dire:

Comment le savez-vous?

Je l'ai appris... à étudier, me répondit le prêtre-archéologue, avec un

sourire malin.--Suivez, dit-il.--Et ramassant sur la glace une écorce de

bouleau que le vent taquinait outre mesure, il se mit à lire sur elle,

ou plutôt à réciter, en la regardant: Ferland, Histoire du Canada, page

27:

"Les sauvages qui avaient été rencontrés par Jacques Cartier au Cap

Tourmente revinrent en assez grand nombre à Stadaconé, résidence

ordinaire de Donnacona et de ses sujets. C'était un village composé de

cabanes d'écorce de bouleau, et bâti sur une pointe de terre qui a la

forme d'une aile d'oiseau; elle s'étend entre le Grand Fleuve et la

rivière Sainte Croix; à cette circonstance est dû probablement le nom de

_Stadaconé_ qui signifie _aile_ en langue algonquine.

"Il est probable que Stadaconé était situé dans l'espace compris entre

la rue La Fabrique et le Côteau de Ste Geneviève près de la côte

d'Abraham. Il fallait de l'eau pour les besoins du village, et les

sauvages n'aiment pas à aller la chercher loin; ici ils en auraient eu en

abondance, car un ruisseau passait au franc milieu de la rue La Fabrique;

il allait tomber dans la rivière Saint-Charles près du lieu où se trouve

actuellement L'Hôtel-dieu. A l'extrémité du terrain un autre ruisseau

descendait le long du Côteau Sainte Geneviève."

Rappelez-vous encore le _succinct et brief_ récit du Second Voyage de

Jacques Cartier et sa description du site de la bourgade Stadaconé, le

futur emplacement de Québec.

"Il y a dit-il, une terre double, de bonne haulteur, toute labourée,

aussi bonne terre que jamais homme veist et là est la ville et

demeurance de Donnacona et de nos deux hommes qui avaient été pris le

premier voyage (Taiguragny et Domagaya, les interprètes) laquelle

demeurance se nomme Stadaconé." [53]

[Note 53: Voyages de Jacques Cartier--1535-36, verso du

feuillet 32, édition de 1545.

"Le village sauvage de Stadaconé devait être situé sur la

partie du Côteau Ste Geneviève où se trouve maintenant le

faubourg St-Jean-Baptiste de Québec."

_Mémoires de la Société Littéraire et Historique de Québec._]

Le maître-ès-arts ajouta, par manière de réflexion soulignée de

reproche: J'avoue qu'il importe peu de savoir le nom du locataire que

l'on remplace dans une maison. M'est avis cependant, qu'il existe un

intérêt de curiosité... ou même d'estime, à connaître quelle était au

Canada l'historique devancière du Québec historique.[54]

[Note 54: On ne sait rien de précis sur le site de la capitale de

Donnacona si ce n'est qu'il était à une demi-lieue de la

rivière Lairet et qu'il en était séparé par la rivière

St-Charles. Ferland--Histoire du Canada--Tome Ier, page 27.

Au bout de l'Ile d'Orléans se trouvait un endroit convenable

pour le mouillage des navires de Jacques Cartier: il s'y

arrêta le 14 septembre 1535, le jour de l'exaltation de la

Sainte Croix, dont ce lieux prit le nom; c'est la rivière

St-Charles d'aujourd'hui. Tout auprès était Stadaconé,

résidence royale du chef du Canada, remplacée maintenant par

la ville de Québec, dont le faubourg Saint-Jean est assis

précisément à l'endroit où gisait l'ancienne capitale des

sauvages. D'Avezac--Brève et succincte Introduction

Historique à la Relation du Second voyage de Jacques Cartier,

xij.]

Ce disant, Laverdière, déchirait avec la lenteur gourmande d'un

connaisseur qui grignote un bonbon fin, la petite feuille d'écorce que,

la pauvrette, n'en pouvait mais de ses morsures. Et regardant ce débris,

que le vent allait reprendre et perdre sans retour, je pensais avec deuil

à ces annales essentielles, à ces documents primordiaux, à ces archives

inestimables de notre pays, aujourd'hui plus égarés et disparus que ce

bouleau fragile; non pas réduits, comme lui, à des lambeaux

reconstructibles après tout, mais tombés pour jamais en allés pour

toujours en une poussière fatalement morte, sur laquelle vainement

prophétiserait l'Histoire, car leurs cendres n'avaient pas, comme les

nôtres, les promesses d'un réveil, ni la certitude d'une résurrection.

Oh! j'oubliais, s'écria tout-à-coup Laverdière, en se frappant le front.

A propos de documents, j'ai quelque chose à vous montrer. Où donc ai-je

mis cela?

Puis il se mit à se fouiller avec frénésie.

C'était un spectacle comique que celui de monsieur Laverdière évoluant

de droite à gauche et de bâbord à tribord dans les poches phénoménales de

sa soutane où ses petits bras disparaissaient jusqu'aux épaules.

Finalement l'archéologue retrouva son papier... dans sa veste.

Et tout aussitôt le Mentor me demanda avec une voix railleuse:

Une fête de Noël sous Jacques Cartier · 第 4 / 17 段