et distraite sur tous les chemins de la vie, comme la Nature sème les
autres avec prodigalité dans le sable de tous les rivages. On en trouve
partout, et chacun peut en ramasser quelques uns. Dieu les abandonne aux
recherches avides et à l'espérance éternelle de l'homme.
[Note 26: _Albo notanda lapillo dies_. Odes d'Horace.]
Laverdière eut tout à coup un accès de gaieté, un rire subit, qui sonna
clair, comme l'écho d'une joie enfantine.
Quels grands bébés nous sommes! s'écria-t-il. Voilà que nous discutons
des quantièmes et des vendredis, comme deux vieilles filles qui se
disputent sur le plein de la lune ou le saint du calendrier! Après tut,
c'est encore une manière (je ne dirai pas la meilleure) d'étudier notre
histoire du Canada et de rafraîchir notre mémoire à la glorieuse lumière
de ses éphémérides!
Nos éphémérides canadiennes-françaises, savez-vous bien qu'il y avait là
matière à très bel almanach? C'est un travail que j'avais commencé. Ça,
n'en parlez jamais, je vous le dis en confidence, l'aventure a raté,
magistralement raté... faute de temps.--Que voulez-vous, ajouta le
maître-ès-arts, avec un regret dans la voix, je suis parti si vite, l'on
est venu me chercher si brusquement.[27]
[Note 27: M. l'abbé Laverdière mourut après 48 heures de
maladie seulement.]
Qui donc? lui demandai-je sans défiance; et Laverdière me répondit:
La Mort!
Il souriait doucement comme sa belle voix harmonieuse laissait tomber ce
mot terrible qu'il prononçait avec la tendresse d'un nom ami.
La mort! Étrange phénomène, ce mot formidable, qui eût arraché un
léthargique à son sommeil fatal, ne réveilla pas ma mémoire. Et je
continuai de marcher sans épouvante à la droite de ce fantôme, croyant
toujours à la présence d'un homme vivant.
Causant de la sorte, nous arrivâmes à la hauteur de la rue _Grande
Allée_. Il existe à cet endroit précis, un renflement considérable du
sol, qui ressemble à méprise, au profil d'un flot de ressac énorme, prêt
à déferler, avec un bruit de tonnerre, sur les terrains vagues de la
banlieue et à entraîner, dans son irrésistible élan, toutes les villas
des environs.
Une tour Martello[28] basse, grise, ronde comme un phare, monte la garde
sur cette élévation de rocher. On dirait une sentinelle que le
Gouvernement Impérial a oubliée de relever, quand il rappela ses
troupes, au lendemain de la Confédération Canadienne. Bien qu'elle
appartienne à la stratégie, et soit une fortification essentiellement
militaire, elle en a peu la physionomie menaçante et conserve, en dépit
de son métier et de sa vocation, une douce expression de bonhomie,
l'air paisible et bourgeois de l'honnête artisan qu'elle abrite. Pas de
soldats sous sa toiture plate et circulaire comme un parasol chinois,
point de canons allongeant le cou dans l'embrasure de ses meurtrières
soigneusement fermées de volets, comme la fenêtre d'une maison de
campagne. On dirait un vétéran, un invalide, assis-là, autant pour
reposer sa fatigue que pour distraire sa nostalgie des anciennes
batailles, un balafré des âges héroïques s'oubliant à regarder, là-bas
dans la plaine, Wolfe, Montcalm, Lévis, Murray, Arnold ou Montgomery
passer la revue de leurs historiques régiments.
[Note 28: Ce fut en 1808 que furent construites, sous la
direction du général Brock, les quatre tours Martello, qui
complètent les fortifications sud de Québec.]
La vue que l'on obtient au sommet du plateau est superbe: soit que l'on
regarde la ville neuve attifée de sa plus fraîche toilette et l'élégante
richesse de son plus fier quartier[29], soit que l'on s'attarde à
contempler, à l'horizon de Ste. Foye, le fascinant panorama de la
campagne, la falaise de St. Romuald, les hauteurs de St. David de
l'Aube-Rivière[30], le bois de Spencer Wood, la route de Sillery, les
villas de Mont Plaisant, cachées comme des nids, dans la feuillé des
bosquets ou la verdure des champs, enfin, la délicieuse vallée de la
rivière St. Charles.
[Note 29: Le quartier Montcalm.]
[Note 30: Ainsi nommée en mémoire du cinquième évêque de
Québec, Mgr. François-Louis de Pourroy de l'Aube-Rivière.]
Comme la ville est changée! remarqua Laverdière.
Vous ne dites pas embellie? Eh! monsieur, vous n'êtes pas flatteur!
L'historien esquissa un sourire.--Je ne vois pas, dit-il, la même
ville que vous regardez. Ainsi, pour ne vous en donner qu'un exemple,
je vois la maison du chirurgien Arnoux dans la façade de votre
Hôtel-de-Ville[31]; la résidence de l'aide-major Jean Hugues Péan[32] au
lieu et place de la demeure actuelle du paie-maître Forest; les
quartiers-généraux du marquis Louis Joseph Montcalm de Saint Véran dans
le salon du barbier Williams;[33] les jardins de l'abbé Vignal, aux
Ursulines[34]. Je les vois tous, aussi distinctement que vous-même pouvez
regarder encore aujourd'hui la boutique du tonnelier François Gobert, au
numéro 72 de la rue St. Louis. [35]
[Note 31: "A quelques mètres de la maison de Gobert (ou
Gaubert) s'élève l'Hôtel-de-Ville de Québec, sur le site
même où était en 1759 la résidence du chirurgien Arnoux."
_Album du Touriste_ par LeMoine, page 16. Depuis la
publication de _L'Album du touriste_, M. LeMoine aurait,
paraît-il repris son opinion à ce propos. Il croit maintenant
que la résidence du chirurgien Arnoux devait être la maison
actuelle du charretier Campbell, c'est-à-dire les numéros 45
et 47 de la rue St. Louis. Laquelle est la meilleure des deux
suppositions? la parole est aux archéologues.]
[Note 32: Le mari de la fameuse maîtresse de l'Intendant
Bigot. Le juge Emsly occupait en 1815 la maison que ce soldat
de... fortune habitait en 1758; plus tard, le Gouvernement
l'acheta pour en faire une caserne d'officiers. LeMoine:
_Histoire des Fortifications et des Rues de Québec_, page
18.]
[Note 33: La maison du charretier Campbell, Nos 45 et 47 dur
la rue St Louis, celle des barbiers-coiffeurs Williams, No 36
sur la même rue _(Montcalm's Head Quarters)_, et la
boulangerie Johnson, sur la rue St. Jean (en dedans des murs)
sont actuellement les trois plus vieilles maisons françaises
(antérieures à la conquête) encore debout. Elles offrent un
triple exemple de ce genre bizarre de toitures pointues,
très hautes, percées de lucarnes ouvrant au ras des
gouttières, comme des yeux à fleur de tête, et dessinant sur
le ciel un profil excessivement aigu.]
[Note 34: L'abbé Vignal, avant d'être sulpicien, logeait à
l'encoignure des rues _Parloir_ et _Stadacona_. Il cultivait
un terrain qu'il avait défriché et en donnait le produit au
soutien du monastère des Ursulines. Plus tard, il quitta
l'office de chapelain du cloître pour s'affilier au Séminaire
de St. Sulpice. Il fut tué, rôti et mangé par les sauvages à
Laprairie de la Magdeleine, vis-à-vis de Montréal, le 27
octobre 1661. J. M LeMoine: "Histoire des Fortifications et
des rues de Québec", page 18.]
[Note 35: On y dépose, le matin du 31 décembre 1775, le
cadavre de l'audacieux général Richard Montgomery.]
Vous me trouver bizarre et fantasque de regarder ainsi, dans les rangées
parallèles de vos maisons neuves, les bicoques disparues de la vieille
capitale française. Les gens de mon espèce sont rares, je 'avoue;
mais confessez, à votre tour, qu'il s'en retrouve toujours quelques-uns
à tous âges et en tous pays. Horace le classique Horatius Flaccus, les
connaissait bien ceux-là, qu'il appelait dans "L'art Poétique"
_laudatores temporis acti_. Il en est un célèbre qui a passé par votre
ville, il n'y a pas dix ans. Auriez-vous, par hasard, oublié lord
Dufferin? Et comprenez-vous pourquoi ce gouverneur fit reconstruire aux
frais de l'État, les portes militaires du vieux Québec, que la bêtise
ignorante de son Conseil Municipal avait rasées? Ce remarquable
diplomate était un véritable _laudator temporis acti_, dans toute la
large et noble acception du mot. Je l'admire autant que je l'en
félicite. Toutefois, n'ayant pas la richesse et la fortune du vice-roi
des Indes, j'en suis réduit à rebâtir, de mémoire et d'imagination, les
monuments classiques de votre capitale. Comprenez-vous maintenant aussi
pourquoi je regarde, à travers la pierre de vos demeures modernes, les
vieilles maisons françaises qu'elles ont remplacées? pourquoi les
terrains vagues de la cité sont pour moi remplis de chapelles
monastiques, de casernes ou de collèges? pourquoi, trempé de pluie ou
poudré de neige, je reste là, à quelque coin de vos rues historiques,
m'extasiant à voir passer les personnages fumeux de notre épopée
canadienne? Comme les vieillards je m'amuse, ou plutôt mieux, je me
console avec mes souvenirs. La mémoire! c'est le regard que voit lorsque
les yeux de la chair s'aveuglent; la mémoire! c'est l'oreille qui écoute
lorsque la tête devient sourde et pesante; la mémoire! c'est la voix
intérieure, l'incomparable amie, qui parle, qui cause, qui raconte, à
mesure que les bruits de ce monde s'éteignent et meurent, et que le
silence, avant-coureur du grand sommeil, envahit l'âme comme une vague
irrésistible.
Tout en causant de la sorte, mon étrange interlocuteur s'était mis à
marcher et moi à le suivre machinalement. Nous avions quitté la ure
St-Louis, et nous allions droit devant nous, traversant alors la place
du Vieux Marché de la Haute Ville. Ce terrain vague, servant aujourd'hui
de poste aux cochers de place et aux camionneurs, est un vaste carré
borné, au nord, par les maisons de la rue La Fabrique, à l'est, par la
Basilique Mineure de Notre-Dame de Québec, au sud, par les maisons de la
rue Buade, [36] à l'ouest, par l'emplacement désert du Collège des
Jésuites[37] servant alors de quartiers-généraux aux tailleurs de pierre
du nouveau Palais de Justice. C'est un endroit ouvert à tous les vents,
sillonné par une multitude de petits chemins de traverse courant dans
toutes les directions, d'un secours inestimable aux affairés de toutes
le besognes.
[Note 36: Ainsi nommé en mémoire de Louis de Buade, comte de
Frontenac.]
[Note 37: Le Collège des Jésuites, fondé par le marquis de
Gamache, fut bâti en 1637.]
En ce moment, les quatre grandes églises paroissiales de la ville,
Notre-Dame, St. Jean Baptiste, St. Roch et St. Sauveur [38]
carillonnèrent à haute voix l'appel de la Messe de Minuit. Il pouvait
être onze heures et trois quarts. Presqu'aussitôt le sonneur de la
Cathédrale Anglicane se mit à monter et redescendre sans relâche son
éternelle gamme en _do_ naturel. Puis soudain, après cinq ou six accords
plaqués de toutes ses cloches, et un silence de plusieurs secondes, il
commença lentement à jouer _Auld Lang Syne, l'Old Long Since, le Vieil
Autrefois_ de la vieille Écosse, une mélodie immortalisée par
l'immortelle poésie de Burns.
[Note 38: Ainsi nommé en mémoire de M. le Sueur de
Saint-Sauveur, ancien curé de Saint-Sauveur de Thury
(aujourd'hui Thury-Harcourt ou simplement Harcourt), en
Normandie, prêtre séculier, qui demeurait à Québec en 1635.
Ferland: _Histoire du Canada_, Tome Ier, page 277.]
Puis, sans transition musicale, le clocher chanta la grande hymne des
nations chrétiennes, _Adeste fideles, laeti triumphantes_. Cette
religieuse harmonie, soutenue par la base vibrante de tous les carillons
de l'ancienne capitale mis en branle, pénétrait comme un subtil
parfum, la froide et silencieuse atmosphère de la nuit. Soit fantaisie
de l'odorat, soit caprice de l'imagination, échos flottants de la
mémoire, l'on y croyait respirer la bonne odeur de l'encens brûle dans
les temples, ou bien encore, la senteur résineuse, vivifiante et forte
du sapin et du cèdre, composant, de leurs branches entrelacées, la
verdure et la feuillée symboliques de nos _Crèches de Noël_. L'âme se
sentait envahir par le sentiment intense d'une paix profonde, suave,
exquise, comparable, par le spectacle, à la sérénité lumineuse d'un ciel
étoilé, et, par analogie de sensation, au bien-être indicible que les
sens éprouvent à la première influence du narcotique qui les endort.
Et cependant, je le dois avouer, j'écoutais mal cette magistrale
symphonie chantée, là-haut dans le ciel, par tous les clochers de la
grande ville. Mon esprit troublé par l'étrange et bizarre rencontre de
tout à l'heure, ne suivait plus qu'à travers un brut de pensées
distraites l'extatique mélodie des carillons; ce qui gâtait affreusement
l'effet charmeur des sonneries. Cela ressemblait, comme irritante
impression, à de la musique de maître écoutée dans les tapageuses
causeries d'un auditoire de sots.
Il manque une cloche au carillon, remarqua Laverdière.
Et comme je lui demandais laquelle était absente, le maître-ès-arts leva
la main sur le terrain vague où naguère s'élevait le vieux Collège des
Jésuites.
C'est grand dommage, dit-il, qu'ils laient démoli. Le _collège des
Jésuites_, voyez-vous, était la maison paternelle des missionnaires, le
_chez nous_ délicieux de ces apôtre incomparables, qui, _pour l'amour du
bon Dieu_, avaient déserté leurs familles et laissé vacantes leurs
places au foyer domestique. Le _Collège des Jésuites_; c'était la seule
étape, l'unique relais de ces conquérants évangéliques, lesquels, à
l'exemple des expéditions militaires de la stratégie moderne,
s'avançaient, à marches forcées, au coeur des pays infidèles, préférant
emporter d'assaut les citadelles du Paganisme plutôt que les assiéger.
Ces haltes étaient singulièrement courtes: le temps précis de panser les
plaie, fermer les blessures, laisser pâlir les cicatrices, le stricte
repos absolument commandé par le corps n'en pouvant plus de douleurs et
de tortures. Encore ce délassement n'était-il que fictif et dérisoire,
car le corps entrait de moitié dans les fatigues prolongées de l'étude
et les veilles interminables de la prière.
Le _Collège des Jésuites_, comme on aurait dû l'aimer! Et vous en avez
fait une caserne![39] Après tout, cette métamorphose n'était pas pour le
séminaire un incomparable outrage; de plus beaux édifices et de plus
sacrés ont éprouvé pires destins. L'histoire de la révolution française
est là pour rappeler le souvenir de cathédrales profanées, transformées
en écuries! Le _Collège des Jésuites_ aurait pu devenir une grange; et
vous savez qu'il s'en est fallu de bien peu qu'il ne servît d'étable!
[Note 39: Le Père Jean Joseph Casot, né le 5 Octobre 1728,
mourut la première année de notre siècle, le 16 mars 1800.
C'était le premier jésuite de la Nouvelle France. Ce jour-là
le gouvernement prit officiellement possession des biens de
la Société de Jésus.]
Va donc pour la caserne! On y logea plus de soldats qu'autrefois de
séminaristes. S'y trouva-t-il, pour cela, plus de discipline et plus de
courage? Dites-moi, quels hommes dépasseront jamais en bravoure ces
stoïques martyrs de la Colonie, ces illustres violentés de la Mort,
Brébeuf et Jogues, Lalande et Gabriel Lalemant, Garreau, Buteux, Daniel,
Charles Garnier, Chabanel? Après quatre vingts ans de caserne il n'est
pas sorti de là un régiment anglais comparable à cette phalange de
Macchabées.
Oui, c'est grand dommage qu'ils aient ainsi abattu le _Collège des
Jésuites._ Pourquoi l'avoir livré aux démolisseurs? C'était une oeuvre
de trahison et vous n'en trouverez pas l'excuse. De cette maison qui
avait reçu du marquis de Gamache, son fondateur, 16,000 écus d'or comme
obole de premier bienfait, il ne reste rien sur la terre! La dynamite
est allé chercher dans le rocher de ses assises ce que les pics et les
pioches avaient été impuissants à atteindre. Les pierres bénites de
fondations, la pierre angulaire du collège, ont été traitées comme un
détritus dangereux, comme une vidange malsaine avec laquelle on a comblé
les fossés de nos fortifications militaires, les quais de notre
Commission du Havre, ou les terrassement du fameux chemin de fer de la
Rive Nord.[40] L'on n'a pas même songé à sauver de la catastrophe finale
son clocher réglementaire et é le replacer sur quelque chapelle de
mission, bâtie là-bas, aux frontières avancées de la Colonisation
canadienne française, dans la vallée du Lac St. Jean, par exemple, où
les âmes réjouies du Père DeQuen, son découvreur, et du Père Labrosse,
son apôtre, l'eussent encore entendu sonner! C'est mon avis qu'il eût
porté bonheur à la future paroisse. N'est-ce pas le vôtre?
[Note 40: D'après M. Faucher de Saint-Maurice la cache d'armes
du marché Montcalm aurait été jetée tout d'une pièce dans le
quai du Chemin de Fer du Nord au quartier du Palais.
_Relations des fouilles exécutées par Ordre du Gouvernement_
dans les Fondations du Collège des Jésuites à Québec, page
9.]
Phénomène bizarre, à mesure que Laverdière parlait, l'allégresses des
carillons tout à l'heure étourdissante comme leurs volées semblait
maintenant s'éteindre, s'évanouir, se confondre par transitions rapides
avec le glas sévère de quelques grandes funérailles. Les cloches
partageaient-elles la mélancolie du maître-ès-arts? ou subissais-je
moi-même, et à mon insu, sa magnétique influence? Je ne sais trop.
J'éprouvais une angoisse comparable en intensité à cette tristesse qui
déchire l'âme quand, à votre place et à leur tour, des voix étrangères
chantent les romances de vos vingt ans, alors que pour nous la jeunesse
est morte, le rêve éteint, les illusions perdues, les espérances en
cendres, toute la vie brisée comme un verre, tout l'avenir gâché sans
retour par quelque irréparable catastrophe.
Mais cet accès de spleen dura peu. L'humeur morose d'un hypocondriaque
se fût évanouie comme un songe, fondue comme une buée dans une flambée
de soleil, à cette chaude et contagieuse allégresse dont la plus haute
clameur n'était cependant qu'un écho affaibli de cette autre joie
intérieure exubérante qui possédait les âmes chrétienne en ce saint
jour. C'était vraiment un gai spectacle que le défilé interminable des
braves gens marchant à l'église par toutes les rues de la ville. Et rien
ne rafraîchissait le sang comme ce beau et grand tapage de toute une
population en liesse.
Trois raisons motivaient ce concours exceptionnel de la foule. D'abord,
la solennité même de Noël, la plus universellement célébrée de nos fêtes
religieuses. Venait ensuite, immédiatement après, cette autre séduction
puissante des québecquois, la musique; car l'on avait préparé, à cette
occasion, un programme exquis, une véritable agape artistique, un menu
superfin qui promettait aux invités du banquet des surprises ravissantes
et des merveilles _inouïes_ de vocalises. Il aurait suffi d'ailleurs,
pour s'en convaincre, d'écouter du la rue les dilettantes (y compris
ceux qui prétendent l'être), discuter _fortissimo_ les mérites et
démérites de tels virtuoses et de telles partitions. Ces messieurs
parlaient beaux-arts avec cette chaleur émoustillée qui rappelle assez
naturellement l'habitude du champagne... et ses conséquences.
Aussi spécialement séduite par les promesses de ce _Christmas Festival_
et le spectacle éclatant de notre faste liturgique, l'élite protestante
de la cité accourait-elle de partout ses quartiers élégants et même de
la banlieue. _La Banlieue de Québec_ n'est pas précisément aux confins
de la terre, mais s'aperçoit à une honnête distance, en deçà des lignes
d'horizon. Aussi, les belles dames des équipages, toutes emmitouflées de
fourrures au fond de leurs traîneaux, comme les modestes piétons
marchant allègrement le chemin qu'elles suivaient en voiture, de
Mont-Plaisant, de l'Avenue des Érables, de Sillery, de Bergerville,
voire même de Ste-Foye, auraient consenti volontiers à ce que la ville
se fût trouvée, en cette circonstance, une fois encore plus lointaine,
pour mieux contempler la féerique beauté d'une nuit d'hiver canadien.
C'était, en effet, goûter un délice de nageur que prolonger ce bain de
lumière sidérale pénétrant, à la fois, le corps et l'âme, vibrant aux
yeux avec une telle puissance d'émission que le spectateur ébloui ne
savait plus vraiment d'où elle partait: du disque argenté de la lune, ou
de la neige immaculée.
Les toitures, les mansardes, les têtes originales des cheminées
estompaient leurs silhouettes bizarres sur la blancheur des rues avec
une telle netteté de lignes et de profils, que je croyais regarder, dans
la contemplation de ce paysage lunaire, une gravure de Gustave Doré,
agrandie au cadre de la Nature. Les ombres du tableau en étaient si
intensément noires, si brusquement découpées, tranchées dans la neige,
qu'elles me semblaient creuses comme des gaufrures aussi capricieuses
que gigantesques.
Dans le firmament bleu--un azur de ciel d'été--les fumées molles des
innombrables cheminées de la ville montaient verticales. Parfois, de
légers coups de vent, des brises égarées, cherchant leur chemin d'une
aile inquiète, couchaient comme des flammes de bougies ces fumées
paisibles, quasi immobiles pour l'oeil qui les suivait dans
l'atmosphère. Alors ces vapeurs chaudes de bois ou de charbons fondus en
braises, flottantes comme des buées sur l'air pur et lumineux de la
nuit, devenaient panachées élastiques comme de la vapeur échappée des
soupapes d'une locomotive. Et les fumerolles, comme autant de piliers
qui se cassent et qui croulent, se brisaient en une infinité de petits
nuages floconneux courant à la vitesse du vent, avec des allures
d'oiseaux sauvages passant, l'automne, dans les hauteurs du ciel.
L'atmosphère était à ce point diaphane qu'un spectateur, placé, à cette
heure de minuit, au premier kiosque de la Terrasse Frontenac, aurait
embrassé, comme ne plein jour, le féerique panorama qu'elle commande, et
saisi, jusqu'aux lignes les plus lointaines de l'horizon, le majestueux
profil des Laurentides, encore nettement accentuées à sept lieues de
distance.
Aussi, _toute la ville était dans la rue_, suivant le mot d'une femme
célèbre; tout Québec était dehors, y compris le _tout-Québec obligé_ de
tels journalistes encore plus grecs par le métier que par le style. Il
aurait d'ailleurs sufi, pour s'en convaincre, de regarder, sur la rue
La Fabrique, le spectacle de cette multitude accourue des faubourgs,
foule compacte, serrée comme les arbres d'une forêt de sapin, solide,
impénétrable comme un carré d'infanterie anglaise, et que marchait sur
l'église avec l'allure provocante de régiments qui vont se battre.
Quelle foule! remarqua Laverdière avec étonnement, quelle foule! Et son
regard, large ouvert, se promenait avec stupeur sur cette mer humaine
envahissant, à la vitesse du galop d'un cheval, le terrain vague du
Vieux Marché, naguère encore désert, silencieux, endormi comme un
cimetière.
Et aussi moi je me demandais comment logerait, dans l'étroite enceinte
de 'église, la prodigieuse multitude qui s'engouffrait maintenant sous
le portique, avec l'impatiente colère d'une eau courante, longtemps
retardée par un barrage, et qui rentre tout à coup dans le creux naturel
de son lit. Des portes béantes s'échappait, en bouffées de blanche
vapeur, la chaude atmosphère intérieure de l'église. Et de la place du
Vieux marché[41] où nous étions jusque là demeurés, Laverdière et moi,
l'on entendait parfaitement jouer l'orgue. Cet écho nous arrivait sans
doute par l'entrebâillement continu des portes, ou peut-être aussi, de
la seule vibration des grandes fenêtres du portail. L'orgue chantait
avec joie, avec élan, avec l'enthousiasme contagieux d'un allégro
militaire:
Nouvelle agréable!
Un Sauveur Enfant nous est né!
C'est dans une étable
Qu'il nous est donné!
[Note 41: Consulter les gravures de Québec en 1832.]
Si nous entrions à l'église? proposa le maître-ès-arts, d'une voix
insinuante.
A vos ordres, lui dis-je.
Et avec lui (je le croyais du moins), j'entrai à Notre-Dame.
CHAPITRE DEUXIÈME
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LA GRANDE HERMINE.
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Je renonce à vous peindre ou à comparer l'étonnement qui me saisit au
fermer de la porte. Ce fut une surprise telle qu'elle me pénétra, comme
la peur, d'un froid intense. J'eusse été, certes excusable de
m'épouvanter devant l'inattendu d'un spectacle étrange comme la
fantaisie d'un conte macabre. En face de moi, derrière moi, à ma droite,
sur ma gauche, se tenait debout une immense forêt de chênes, superbes de
tailles et de ramure.