[26]Apparemment la Providence laisse tomber les premiers d'une main avare

et distraite sur tous les chemins de la vie, comme la Nature sème les

autres avec prodigalité dans le sable de tous les rivages. On en trouve

partout, et chacun peut en ramasser quelques uns. Dieu les abandonne aux

recherches avides et à l'espérance éternelle de l'homme.

[Note 26: _Albo notanda lapillo dies_. Odes d'Horace.]

Laverdière eut tout à coup un accès de gaieté, un rire subit, qui sonna

clair, comme l'écho d'une joie enfantine.

Quels grands bébés nous sommes! s'écria-t-il. Voilà que nous discutons

des quantièmes et des vendredis, comme deux vieilles filles qui se

disputent sur le plein de la lune ou le saint du calendrier! Après tut,

c'est encore une manière (je ne dirai pas la meilleure) d'étudier notre

histoire du Canada et de rafraîchir notre mémoire à la glorieuse lumière

de ses éphémérides!

Nos éphémérides canadiennes-françaises, savez-vous bien qu'il y avait là

matière à très bel almanach? C'est un travail que j'avais commencé. Ça,

n'en parlez jamais, je vous le dis en confidence, l'aventure a raté,

magistralement raté... faute de temps.--Que voulez-vous, ajouta le

maître-ès-arts, avec un regret dans la voix, je suis parti si vite, l'on

est venu me chercher si brusquement.[27]

[Note 27: M. l'abbé Laverdière mourut après 48 heures de

maladie seulement.]

Qui donc? lui demandai-je sans défiance; et Laverdière me répondit:

La Mort!

Il souriait doucement comme sa belle voix harmonieuse laissait tomber ce

mot terrible qu'il prononçait avec la tendresse d'un nom ami.

La mort! Étrange phénomène, ce mot formidable, qui eût arraché un

léthargique à son sommeil fatal, ne réveilla pas ma mémoire. Et je

continuai de marcher sans épouvante à la droite de ce fantôme, croyant

toujours à la présence d'un homme vivant.

Causant de la sorte, nous arrivâmes à la hauteur de la rue _Grande

Allée_. Il existe à cet endroit précis, un renflement considérable du

sol, qui ressemble à méprise, au profil d'un flot de ressac énorme, prêt

à déferler, avec un bruit de tonnerre, sur les terrains vagues de la

banlieue et à entraîner, dans son irrésistible élan, toutes les villas

des environs.

Une tour Martello[28] basse, grise, ronde comme un phare, monte la garde

sur cette élévation de rocher. On dirait une sentinelle que le

Gouvernement Impérial a oubliée de relever, quand il rappela ses

troupes, au lendemain de la Confédération Canadienne. Bien qu'elle

appartienne à la stratégie, et soit une fortification essentiellement

militaire, elle en a peu la physionomie menaçante et conserve, en dépit

de son métier et de sa vocation, une douce expression de bonhomie,

l'air paisible et bourgeois de l'honnête artisan qu'elle abrite. Pas de

soldats sous sa toiture plate et circulaire comme un parasol chinois,

point de canons allongeant le cou dans l'embrasure de ses meurtrières

soigneusement fermées de volets, comme la fenêtre d'une maison de

campagne. On dirait un vétéran, un invalide, assis-là, autant pour

reposer sa fatigue que pour distraire sa nostalgie des anciennes

batailles, un balafré des âges héroïques s'oubliant à regarder, là-bas

dans la plaine, Wolfe, Montcalm, Lévis, Murray, Arnold ou Montgomery

passer la revue de leurs historiques régiments.

[Note 28: Ce fut en 1808 que furent construites, sous la

direction du général Brock, les quatre tours Martello, qui

complètent les fortifications sud de Québec.]

La vue que l'on obtient au sommet du plateau est superbe: soit que l'on

regarde la ville neuve attifée de sa plus fraîche toilette et l'élégante

richesse de son plus fier quartier[29], soit que l'on s'attarde à

contempler, à l'horizon de Ste. Foye, le fascinant panorama de la

campagne, la falaise de St. Romuald, les hauteurs de St. David de

l'Aube-Rivière[30], le bois de Spencer Wood, la route de Sillery, les

villas de Mont Plaisant, cachées comme des nids, dans la feuillé des

bosquets ou la verdure des champs, enfin, la délicieuse vallée de la

rivière St. Charles.

[Note 29: Le quartier Montcalm.]

[Note 30: Ainsi nommée en mémoire du cinquième évêque de

Québec, Mgr. François-Louis de Pourroy de l'Aube-Rivière.]

Comme la ville est changée! remarqua Laverdière.

Vous ne dites pas embellie? Eh! monsieur, vous n'êtes pas flatteur!

L'historien esquissa un sourire.--Je ne vois pas, dit-il, la même

ville que vous regardez. Ainsi, pour ne vous en donner qu'un exemple,

je vois la maison du chirurgien Arnoux dans la façade de votre

Hôtel-de-Ville[31]; la résidence de l'aide-major Jean Hugues Péan[32] au

lieu et place de la demeure actuelle du paie-maître Forest; les

quartiers-généraux du marquis Louis Joseph Montcalm de Saint Véran dans

le salon du barbier Williams;[33] les jardins de l'abbé Vignal, aux

Ursulines[34]. Je les vois tous, aussi distinctement que vous-même pouvez

regarder encore aujourd'hui la boutique du tonnelier François Gobert, au

numéro 72 de la rue St. Louis. [35]

[Note 31: "A quelques mètres de la maison de Gobert (ou

Gaubert) s'élève l'Hôtel-de-Ville de Québec, sur le site

même où était en 1759 la résidence du chirurgien Arnoux."

_Album du Touriste_ par LeMoine, page 16. Depuis la

publication de _L'Album du touriste_, M. LeMoine aurait,

paraît-il repris son opinion à ce propos. Il croit maintenant

que la résidence du chirurgien Arnoux devait être la maison

actuelle du charretier Campbell, c'est-à-dire les numéros 45

et 47 de la rue St. Louis. Laquelle est la meilleure des deux

suppositions? la parole est aux archéologues.]

[Note 32: Le mari de la fameuse maîtresse de l'Intendant

Bigot. Le juge Emsly occupait en 1815 la maison que ce soldat

de... fortune habitait en 1758; plus tard, le Gouvernement

l'acheta pour en faire une caserne d'officiers. LeMoine:

_Histoire des Fortifications et des Rues de Québec_, page

18.]

[Note 33: La maison du charretier Campbell, Nos 45 et 47 dur

la rue St Louis, celle des barbiers-coiffeurs Williams, No 36

sur la même rue _(Montcalm's Head Quarters)_, et la

boulangerie Johnson, sur la rue St. Jean (en dedans des murs)

sont actuellement les trois plus vieilles maisons françaises

(antérieures à la conquête) encore debout. Elles offrent un

triple exemple de ce genre bizarre de toitures pointues,

très hautes, percées de lucarnes ouvrant au ras des

gouttières, comme des yeux à fleur de tête, et dessinant sur

le ciel un profil excessivement aigu.]

[Note 34: L'abbé Vignal, avant d'être sulpicien, logeait à

l'encoignure des rues _Parloir_ et _Stadacona_. Il cultivait

un terrain qu'il avait défriché et en donnait le produit au

soutien du monastère des Ursulines. Plus tard, il quitta

l'office de chapelain du cloître pour s'affilier au Séminaire

de St. Sulpice. Il fut tué, rôti et mangé par les sauvages à

Laprairie de la Magdeleine, vis-à-vis de Montréal, le 27

octobre 1661. J. M LeMoine: "Histoire des Fortifications et

des rues de Québec", page 18.]

[Note 35: On y dépose, le matin du 31 décembre 1775, le

cadavre de l'audacieux général Richard Montgomery.]

Vous me trouver bizarre et fantasque de regarder ainsi, dans les rangées

parallèles de vos maisons neuves, les bicoques disparues de la vieille

capitale française. Les gens de mon espèce sont rares, je 'avoue;

mais confessez, à votre tour, qu'il s'en retrouve toujours quelques-uns

à tous âges et en tous pays. Horace le classique Horatius Flaccus, les

connaissait bien ceux-là, qu'il appelait dans "L'art Poétique"

_laudatores temporis acti_. Il en est un célèbre qui a passé par votre

ville, il n'y a pas dix ans. Auriez-vous, par hasard, oublié lord

Dufferin? Et comprenez-vous pourquoi ce gouverneur fit reconstruire aux

frais de l'État, les portes militaires du vieux Québec, que la bêtise

ignorante de son Conseil Municipal avait rasées? Ce remarquable

diplomate était un véritable _laudator temporis acti_, dans toute la

large et noble acception du mot. Je l'admire autant que je l'en

félicite. Toutefois, n'ayant pas la richesse et la fortune du vice-roi

des Indes, j'en suis réduit à rebâtir, de mémoire et d'imagination, les

monuments classiques de votre capitale. Comprenez-vous maintenant aussi

pourquoi je regarde, à travers la pierre de vos demeures modernes, les

vieilles maisons françaises qu'elles ont remplacées? pourquoi les

terrains vagues de la cité sont pour moi remplis de chapelles

monastiques, de casernes ou de collèges? pourquoi, trempé de pluie ou

poudré de neige, je reste là, à quelque coin de vos rues historiques,

m'extasiant à voir passer les personnages fumeux de notre épopée

canadienne? Comme les vieillards je m'amuse, ou plutôt mieux, je me

console avec mes souvenirs. La mémoire! c'est le regard que voit lorsque

les yeux de la chair s'aveuglent; la mémoire! c'est l'oreille qui écoute

lorsque la tête devient sourde et pesante; la mémoire! c'est la voix

intérieure, l'incomparable amie, qui parle, qui cause, qui raconte, à

mesure que les bruits de ce monde s'éteignent et meurent, et que le

silence, avant-coureur du grand sommeil, envahit l'âme comme une vague

irrésistible.

Tout en causant de la sorte, mon étrange interlocuteur s'était mis à

marcher et moi à le suivre machinalement. Nous avions quitté la ure

St-Louis, et nous allions droit devant nous, traversant alors la place

du Vieux Marché de la Haute Ville. Ce terrain vague, servant aujourd'hui

de poste aux cochers de place et aux camionneurs, est un vaste carré

borné, au nord, par les maisons de la rue La Fabrique, à l'est, par la

Basilique Mineure de Notre-Dame de Québec, au sud, par les maisons de la

rue Buade, [36] à l'ouest, par l'emplacement désert du Collège des

Jésuites[37] servant alors de quartiers-généraux aux tailleurs de pierre

du nouveau Palais de Justice. C'est un endroit ouvert à tous les vents,

sillonné par une multitude de petits chemins de traverse courant dans

toutes les directions, d'un secours inestimable aux affairés de toutes

le besognes.

[Note 36: Ainsi nommé en mémoire de Louis de Buade, comte de

Frontenac.]

[Note 37: Le Collège des Jésuites, fondé par le marquis de

Gamache, fut bâti en 1637.]

En ce moment, les quatre grandes églises paroissiales de la ville,

Notre-Dame, St. Jean Baptiste, St. Roch et St. Sauveur [38]

carillonnèrent à haute voix l'appel de la Messe de Minuit. Il pouvait

être onze heures et trois quarts. Presqu'aussitôt le sonneur de la

Cathédrale Anglicane se mit à monter et redescendre sans relâche son

éternelle gamme en _do_ naturel. Puis soudain, après cinq ou six accords

plaqués de toutes ses cloches, et un silence de plusieurs secondes, il

commença lentement à jouer _Auld Lang Syne, l'Old Long Since, le Vieil

Autrefois_ de la vieille Écosse, une mélodie immortalisée par

l'immortelle poésie de Burns.

[Note 38: Ainsi nommé en mémoire de M. le Sueur de

Saint-Sauveur, ancien curé de Saint-Sauveur de Thury

(aujourd'hui Thury-Harcourt ou simplement Harcourt), en

Normandie, prêtre séculier, qui demeurait à Québec en 1635.

Ferland: _Histoire du Canada_, Tome Ier, page 277.]

Puis, sans transition musicale, le clocher chanta la grande hymne des

nations chrétiennes, _Adeste fideles, laeti triumphantes_. Cette

religieuse harmonie, soutenue par la base vibrante de tous les carillons

de l'ancienne capitale mis en branle, pénétrait comme un subtil

parfum, la froide et silencieuse atmosphère de la nuit. Soit fantaisie

de l'odorat, soit caprice de l'imagination, échos flottants de la

mémoire, l'on y croyait respirer la bonne odeur de l'encens brûle dans

les temples, ou bien encore, la senteur résineuse, vivifiante et forte

du sapin et du cèdre, composant, de leurs branches entrelacées, la

verdure et la feuillée symboliques de nos _Crèches de Noël_. L'âme se

sentait envahir par le sentiment intense d'une paix profonde, suave,

exquise, comparable, par le spectacle, à la sérénité lumineuse d'un ciel

étoilé, et, par analogie de sensation, au bien-être indicible que les

sens éprouvent à la première influence du narcotique qui les endort.

Et cependant, je le dois avouer, j'écoutais mal cette magistrale

symphonie chantée, là-haut dans le ciel, par tous les clochers de la

grande ville. Mon esprit troublé par l'étrange et bizarre rencontre de

tout à l'heure, ne suivait plus qu'à travers un brut de pensées

distraites l'extatique mélodie des carillons; ce qui gâtait affreusement

l'effet charmeur des sonneries. Cela ressemblait, comme irritante

impression, à de la musique de maître écoutée dans les tapageuses

causeries d'un auditoire de sots.

Il manque une cloche au carillon, remarqua Laverdière.

Et comme je lui demandais laquelle était absente, le maître-ès-arts leva

la main sur le terrain vague où naguère s'élevait le vieux Collège des

Jésuites.

C'est grand dommage, dit-il, qu'ils laient démoli. Le _collège des

Jésuites_, voyez-vous, était la maison paternelle des missionnaires, le

_chez nous_ délicieux de ces apôtre incomparables, qui, _pour l'amour du

bon Dieu_, avaient déserté leurs familles et laissé vacantes leurs

places au foyer domestique. Le _Collège des Jésuites_; c'était la seule

étape, l'unique relais de ces conquérants évangéliques, lesquels, à

l'exemple des expéditions militaires de la stratégie moderne,

s'avançaient, à marches forcées, au coeur des pays infidèles, préférant

emporter d'assaut les citadelles du Paganisme plutôt que les assiéger.

Ces haltes étaient singulièrement courtes: le temps précis de panser les

plaie, fermer les blessures, laisser pâlir les cicatrices, le stricte

repos absolument commandé par le corps n'en pouvant plus de douleurs et

de tortures. Encore ce délassement n'était-il que fictif et dérisoire,

car le corps entrait de moitié dans les fatigues prolongées de l'étude

et les veilles interminables de la prière.

Le _Collège des Jésuites_, comme on aurait dû l'aimer! Et vous en avez

fait une caserne![39] Après tout, cette métamorphose n'était pas pour le

séminaire un incomparable outrage; de plus beaux édifices et de plus

sacrés ont éprouvé pires destins. L'histoire de la révolution française

est là pour rappeler le souvenir de cathédrales profanées, transformées

en écuries! Le _Collège des Jésuites_ aurait pu devenir une grange; et

vous savez qu'il s'en est fallu de bien peu qu'il ne servît d'étable!

[Note 39: Le Père Jean Joseph Casot, né le 5 Octobre 1728,

mourut la première année de notre siècle, le 16 mars 1800.

C'était le premier jésuite de la Nouvelle France. Ce jour-là

le gouvernement prit officiellement possession des biens de

la Société de Jésus.]

Va donc pour la caserne! On y logea plus de soldats qu'autrefois de

séminaristes. S'y trouva-t-il, pour cela, plus de discipline et plus de

courage? Dites-moi, quels hommes dépasseront jamais en bravoure ces

stoïques martyrs de la Colonie, ces illustres violentés de la Mort,

Brébeuf et Jogues, Lalande et Gabriel Lalemant, Garreau, Buteux, Daniel,

Charles Garnier, Chabanel? Après quatre vingts ans de caserne il n'est

pas sorti de là un régiment anglais comparable à cette phalange de

Macchabées.

Oui, c'est grand dommage qu'ils aient ainsi abattu le _Collège des

Jésuites._ Pourquoi l'avoir livré aux démolisseurs? C'était une oeuvre

de trahison et vous n'en trouverez pas l'excuse. De cette maison qui

avait reçu du marquis de Gamache, son fondateur, 16,000 écus d'or comme

obole de premier bienfait, il ne reste rien sur la terre! La dynamite

est allé chercher dans le rocher de ses assises ce que les pics et les

pioches avaient été impuissants à atteindre. Les pierres bénites de

fondations, la pierre angulaire du collège, ont été traitées comme un

détritus dangereux, comme une vidange malsaine avec laquelle on a comblé

les fossés de nos fortifications militaires, les quais de notre

Commission du Havre, ou les terrassement du fameux chemin de fer de la

Rive Nord.[40] L'on n'a pas même songé à sauver de la catastrophe finale

son clocher réglementaire et é le replacer sur quelque chapelle de

mission, bâtie là-bas, aux frontières avancées de la Colonisation

canadienne française, dans la vallée du Lac St. Jean, par exemple, où

les âmes réjouies du Père DeQuen, son découvreur, et du Père Labrosse,

son apôtre, l'eussent encore entendu sonner! C'est mon avis qu'il eût

porté bonheur à la future paroisse. N'est-ce pas le vôtre?

[Note 40: D'après M. Faucher de Saint-Maurice la cache d'armes

du marché Montcalm aurait été jetée tout d'une pièce dans le

quai du Chemin de Fer du Nord au quartier du Palais.

_Relations des fouilles exécutées par Ordre du Gouvernement_

dans les Fondations du Collège des Jésuites à Québec, page

9.]

Phénomène bizarre, à mesure que Laverdière parlait, l'allégresses des

carillons tout à l'heure étourdissante comme leurs volées semblait

maintenant s'éteindre, s'évanouir, se confondre par transitions rapides

avec le glas sévère de quelques grandes funérailles. Les cloches

partageaient-elles la mélancolie du maître-ès-arts? ou subissais-je

moi-même, et à mon insu, sa magnétique influence? Je ne sais trop.

J'éprouvais une angoisse comparable en intensité à cette tristesse qui

déchire l'âme quand, à votre place et à leur tour, des voix étrangères

chantent les romances de vos vingt ans, alors que pour nous la jeunesse

est morte, le rêve éteint, les illusions perdues, les espérances en

cendres, toute la vie brisée comme un verre, tout l'avenir gâché sans

retour par quelque irréparable catastrophe.

Mais cet accès de spleen dura peu. L'humeur morose d'un hypocondriaque

se fût évanouie comme un songe, fondue comme une buée dans une flambée

de soleil, à cette chaude et contagieuse allégresse dont la plus haute

clameur n'était cependant qu'un écho affaibli de cette autre joie

intérieure exubérante qui possédait les âmes chrétienne en ce saint

jour. C'était vraiment un gai spectacle que le défilé interminable des

braves gens marchant à l'église par toutes les rues de la ville. Et rien

ne rafraîchissait le sang comme ce beau et grand tapage de toute une

population en liesse.

Trois raisons motivaient ce concours exceptionnel de la foule. D'abord,

la solennité même de Noël, la plus universellement célébrée de nos fêtes

religieuses. Venait ensuite, immédiatement après, cette autre séduction

puissante des québecquois, la musique; car l'on avait préparé, à cette

occasion, un programme exquis, une véritable agape artistique, un menu

superfin qui promettait aux invités du banquet des surprises ravissantes

et des merveilles _inouïes_ de vocalises. Il aurait suffi d'ailleurs,

pour s'en convaincre, d'écouter du la rue les dilettantes (y compris

ceux qui prétendent l'être), discuter _fortissimo_ les mérites et

démérites de tels virtuoses et de telles partitions. Ces messieurs

parlaient beaux-arts avec cette chaleur émoustillée qui rappelle assez

naturellement l'habitude du champagne... et ses conséquences.

Aussi spécialement séduite par les promesses de ce _Christmas Festival_

et le spectacle éclatant de notre faste liturgique, l'élite protestante

de la cité accourait-elle de partout ses quartiers élégants et même de

la banlieue. _La Banlieue de Québec_ n'est pas précisément aux confins

de la terre, mais s'aperçoit à une honnête distance, en deçà des lignes

d'horizon. Aussi, les belles dames des équipages, toutes emmitouflées de

fourrures au fond de leurs traîneaux, comme les modestes piétons

marchant allègrement le chemin qu'elles suivaient en voiture, de

Mont-Plaisant, de l'Avenue des Érables, de Sillery, de Bergerville,

voire même de Ste-Foye, auraient consenti volontiers à ce que la ville

se fût trouvée, en cette circonstance, une fois encore plus lointaine,

pour mieux contempler la féerique beauté d'une nuit d'hiver canadien.

C'était, en effet, goûter un délice de nageur que prolonger ce bain de

lumière sidérale pénétrant, à la fois, le corps et l'âme, vibrant aux

yeux avec une telle puissance d'émission que le spectateur ébloui ne

savait plus vraiment d'où elle partait: du disque argenté de la lune, ou

de la neige immaculée.

Les toitures, les mansardes, les têtes originales des cheminées

estompaient leurs silhouettes bizarres sur la blancheur des rues avec

une telle netteté de lignes et de profils, que je croyais regarder, dans

la contemplation de ce paysage lunaire, une gravure de Gustave Doré,

agrandie au cadre de la Nature. Les ombres du tableau en étaient si

intensément noires, si brusquement découpées, tranchées dans la neige,

qu'elles me semblaient creuses comme des gaufrures aussi capricieuses

que gigantesques.

Dans le firmament bleu--un azur de ciel d'été--les fumées molles des

innombrables cheminées de la ville montaient verticales. Parfois, de

légers coups de vent, des brises égarées, cherchant leur chemin d'une

aile inquiète, couchaient comme des flammes de bougies ces fumées

paisibles, quasi immobiles pour l'oeil qui les suivait dans

l'atmosphère. Alors ces vapeurs chaudes de bois ou de charbons fondus en

braises, flottantes comme des buées sur l'air pur et lumineux de la

nuit, devenaient panachées élastiques comme de la vapeur échappée des

soupapes d'une locomotive. Et les fumerolles, comme autant de piliers

qui se cassent et qui croulent, se brisaient en une infinité de petits

nuages floconneux courant à la vitesse du vent, avec des allures

d'oiseaux sauvages passant, l'automne, dans les hauteurs du ciel.

L'atmosphère était à ce point diaphane qu'un spectateur, placé, à cette

heure de minuit, au premier kiosque de la Terrasse Frontenac, aurait

embrassé, comme ne plein jour, le féerique panorama qu'elle commande, et

saisi, jusqu'aux lignes les plus lointaines de l'horizon, le majestueux

profil des Laurentides, encore nettement accentuées à sept lieues de

distance.

Aussi, _toute la ville était dans la rue_, suivant le mot d'une femme

célèbre; tout Québec était dehors, y compris le _tout-Québec obligé_ de

tels journalistes encore plus grecs par le métier que par le style. Il

aurait d'ailleurs sufi, pour s'en convaincre, de regarder, sur la rue

La Fabrique, le spectacle de cette multitude accourue des faubourgs,

foule compacte, serrée comme les arbres d'une forêt de sapin, solide,

impénétrable comme un carré d'infanterie anglaise, et que marchait sur

l'église avec l'allure provocante de régiments qui vont se battre.

Quelle foule! remarqua Laverdière avec étonnement, quelle foule! Et son

regard, large ouvert, se promenait avec stupeur sur cette mer humaine

envahissant, à la vitesse du galop d'un cheval, le terrain vague du

Vieux Marché, naguère encore désert, silencieux, endormi comme un

cimetière.

Et aussi moi je me demandais comment logerait, dans l'étroite enceinte

de 'église, la prodigieuse multitude qui s'engouffrait maintenant sous

le portique, avec l'impatiente colère d'une eau courante, longtemps

retardée par un barrage, et qui rentre tout à coup dans le creux naturel

de son lit. Des portes béantes s'échappait, en bouffées de blanche

vapeur, la chaude atmosphère intérieure de l'église. Et de la place du

Vieux marché[41] où nous étions jusque là demeurés, Laverdière et moi,

l'on entendait parfaitement jouer l'orgue. Cet écho nous arrivait sans

doute par l'entrebâillement continu des portes, ou peut-être aussi, de

la seule vibration des grandes fenêtres du portail. L'orgue chantait

avec joie, avec élan, avec l'enthousiasme contagieux d'un allégro

militaire:

Nouvelle agréable!

Un Sauveur Enfant nous est né!

C'est dans une étable

Qu'il nous est donné!

[Note 41: Consulter les gravures de Québec en 1832.]

Si nous entrions à l'église? proposa le maître-ès-arts, d'une voix

insinuante.

A vos ordres, lui dis-je.

Et avec lui (je le croyais du moins), j'entrai à Notre-Dame.

CHAPITRE DEUXIÈME

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LA GRANDE HERMINE.

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Je renonce à vous peindre ou à comparer l'étonnement qui me saisit au

fermer de la porte. Ce fut une surprise telle qu'elle me pénétra, comme

la peur, d'un froid intense. J'eusse été, certes excusable de

m'épouvanter devant l'inattendu d'un spectacle étrange comme la

fantaisie d'un conte macabre. En face de moi, derrière moi, à ma droite,

sur ma gauche, se tenait debout une immense forêt de chênes, superbes de

tailles et de ramure.

Une fête de Noël sous Jacques Cartier · 第 3 / 17 段