auditoires modernes et vous croyez que les applaudissements frénétiques,
les ovations délirantes valent mieux pour le succès d'une pièce, que le
travail caché des machinistes ou la voix discrète du souffleur.
Rappelez-vous, ami, qu'ici, au Canada, nous avons donné une tragédie
devant une salle vide, sans auditoire, c'est-à-dire sans témoins. Nous
avons joué pour l'art, comme nous nous sommes battus pour la gloire, _à
la française_. Une bonne manière, croyez-m'en! N'en cherchez pas de
meilleure. Donc, pour l'Histoire qui n'assistait pas à cette
représentation dramatique, il faut nommer tous les personnages en scène,
figurants comme premiers rôles.
Aussi ne me parlait-il pas de Jacques Cartier, mais des compagnons de
Jacques Cartier; et, sans une seule hésitation des lèvres du de la
mémoire, il ne récitait, avec la volubilité du petit écolier qui apprend
par coeur seulement, les soixante quatorze noms de marins inscrits à
St. Malo, sur le rôle d'équipage, le trente-unième jour de Mars 1535.
Il ne me disait rien de Samuel de Champlain, mais causait avec un
attachant intérêt d'Étienne Brûlé, de Champigny, de Nicolas Marsolet, de
Rouen, _le petit roi de Tadoussac_, de Jean Nicollet, de François
Marguerie, de Jean Godefroy, de Normanville, de Jacques Hertel, de
Fécamp, de Jean Amyot, de Guillaume Cousture, tos interprètes du
Fondateur de Québec,[13] et qui lui avaient rendu l'inestimable service
d'apprendre pour lui la lettre et l'esprit des langues sauvages.
[Note 13: Benjamin Sulte: Histoire des
Canadiens-Français--Tome Ier, page 149. Ferland: Histoire du
Canada--Tome Ier, page 275.]
A quoi bon, disait-il, vous parler de Jacques Cartier, de Samuel
Champlain? Vous en savez suffisamment pour garder à leur mémoire un
culte d'éternelle reconnaissance. Mais leurs obscurs compagnons d'armes
et de vaisseaux, leurs frères de courages surhumains et d'héroïques
misères ne méritent-ils pas eux, l'aumône d'un souvenir?
Croiriez-vous par exemple, que les missionnaires Jésuites aient seuls en
ce pays donné des martyrs au Christ? Ignorance coupable qui ne rend pas
justice à tous les témoins du Divin Maître! Ce n'est pas amoindrir la
gloire immortelle de Brébeuf, de Lalemant, de Jogues, que d'en faire une
part à Hébert, à Antoine de la Meslée, à Louys Guimont, à Pierre
Rencontre, à Mathurin Franchetot,[14] cinq paysans, cinq confesseurs de
la Foi, cinq apôtres, qui Lui donnèrent le témoignage du sang. Cette
terre vaillante du canada favorise ceux que l'aiment, et partage, entre
les missionnaires qui l'évangélisent et les laboureurs qui
l'ensemencent, l'honneur éternel du sacerdoce et le triomphe suprême du
martyre!
[Note 14: Relations des Jésuites--année 1661--pages 35 et 36.]
Dites-moi, ami, croiriez-vous échapper à une accusation méritée
d'ingratitude en vous rappelant seulement que Dollard des Ormeaux, le
héros de Montréal, sauva la Nouvelle France en 1660?
Dollard ne mourut pas seul: ils étaient dix-sept à la tâche glorieuse;
nous sommes aujourd'hui un million de Canadiens-Français pour nous en
souvenir. Dix-sept! un chiffre jeune, tous des noms de jeunes gens,
faciles à retenir pour des mémoires jeunes aussi, vivaces et
sympathiques. Avec un peu de coeur cela devient aisé comme un jeu de
l'esprit. Voyez plutôt:
Adam Dollard, sieur des Ormeaux, le chef de l'expédition, Jacques
Brassier, l'armurier Jean Tavernier dit La Hochetière, le serrurier
Nicolas Tillemont, Laurent Hébert dit LaRivière, le chaufournier Alonié
de Lestres, Nicolas Josselin, Robert Jurée, Jacques Boisseau dit Cognac,
Louis martin, Christophe Augier, Etienne Robin, Jean Valets, Réné
Doussin, Jean Lecompte, Simon Grenet, François Crusson dit Pilote.[15]
Dites, m'avez-vous suivi? Avez-vous compté? J'ai bien mes dix-sept?
[Note 15: Leurs noms, recueillis par M. Souart, curé de
Ville-Marie, furent insérés, avant la fin de l'année 1660, au
régistre mortuaire de la paroisse, le seul monument qui les
ait conservés.]
J'oubliai de lui répondre tant j'étais absorbé par la pensée accablante
de ce qu'il avait fallu de temps, de travail ferme et de patient courage
pour amener la Mémoire, cette grande Rebelle de l'intelligence, à un
aussi merveilleux degré de souplesse et de docilité. Et devant ce
miracle d'inflexible énergie, il me venait aux yeux, en regardant
Laverdière, cette comparaison formidable du belluaire s'enfermant avec
le tigre qu'il va dompter, qui barre la porte de la cage pour mieux
enlever toute issue aux défaillances de la chair, rendre humainement
impossibles la fuite ou le secours extérieur, compléter sciemment
l'immense péril pour contraindre son coeur à ramasser tout son courage,
préoccuper l'âme à ce point que la pensée même de la peur ne lui vienne
pas au suprême élan du combat.
Laverdière continua: En justice pour tous les héros de cette expédition
fameuse, il convient d'ajouter à l'immortel _Palmare_ de notre histoire
le nom de l'algonquin Metiwemeg et celui du huron Anahotaha. Car le
courage est une vertu humaine universelle qui ne se reconnaît pas
seulement à la couleur du sang ou à la nationalité d'un drapeau!
Laverdière dit encore: Je devrais ajouter, pour être complet, les noms
de Nicolas du Val, Mathurin Soulard et Blaise Juillet, trois autres
frères d'armes de Dollard qui périrent au début de l'expédition.
L'étrange mémoire que la mienne! remarqua le maître-ès-arts en se
frappant le front. Ce n'est pas l'orthographe bizarre des mots ou leurs
consonances singulières que la frappent, mais l'agencement, le nombre
des chiffres. Ainsi, dans le cas présent, ce n'est point l'originalité
de ce nom de famille Blaise _Juillet_ qui l'émeut, l'impressionne,
l'éveille, mais l'hiéroglyphe même, le profil serpenté du chiffre
_trois_, 3, un chiffre vivant pour moi, qui se tord et se dénoue, qui
remue, ondoie, frissonne, quand on le regarde fixement, comme les
anneaux d'un reptile.
Vous ne sauriez imaginer quel essaim de souvenirs agréables cette pensée
du chiffre _trois_ fait lever dans mon intelligence. D'où provient ce
phénomène? Je n'en sais rien. La raison comme le secret s'en rattachent
peut-être à une lointaine habitude de ma jeunesse. J'avais extrême
plaisir à chanter des _chansons de marche_. Vous savez les belles
chansons de St. Joachim et vous vous rappelez sans doute avec quels
élans de voix et de gaieté les disaient eux-mêmes, à l'âge d'or des
vacances, Ernest Adette et Patrice Doherty.[16]
[Note 16: Prêtres du Séminaire de Québec. Le dernier, Patrice
Doherty, spirituel au superlatif, toujours gai et d'une
amabilité inaltérable, était le boute-en-train de toutes les
fêtes, l'âme de tous les plaisirs, la meilleure application
du vers immortel du poète: Eia age, nunc salta, non ita musa
diu!
L'abbé Doherty a certes bien fait d'écouter Virgile, il est
mort à 34 ans!]
Quand c'était mon tour je chantais tout le temps, et au couplet et au
refrain. Or, vous avez dû remarquer, et cela comme malgré vous, combien
de fois le chiffre _trois_ entre en scène (si je puis m'exprimer ainsi)
dans l'action ou le décor de nos _chansons de marche_. Ainsi par
exemple:
M'en revenant de la Vendée
Dans mon chemin j'ai rencontré
_Trois_ cavaliers fort bien montés.
Voilà pour le couplet
J'ai vu _le loup, le renard, le lièvre_
J'ai vu le loup, le renard passer.
Voilà pour le refrain
_Trois_ personnages encore!
Autre exemple:
Mon père a fait bâtir maison
L'a fait bâtir à _trois_ pignons
Sont _trois_ charpentiers qui la font.
C'est le premier couplet du fameux _Va, va, va, p'tit bonnet-te, grand
bonnet-te!_
Le cinquième couplet demande:
Que portes-tu dans ton jupon?
Et le sixième couplet, son premier serre-file, lui répond tout de site:
C'est un pâté de _trois_ pigeons!
_Trois_! toujours _trois_, le chiffre fatidique!
Et que me direz-vous des: _Trois p'tits tambours revenant de le guerre_?
Une célèbre celle-là!
Et l'immortelle:
En roulant ma boule, roulant
Derrière chez nous est un étang
En roulant ma boule,
_Trois_ beaux canards s'en font baignant!
Toutes leurs plumes s'en vont au vent!
_Trois_ dames s'en vont les ramassant!
Ailleurs, c'est la petite Jeanneton allant à la fontaine, pour emplir
son cruchon:
Par ici-t-il y passe _trois_ chevaliers-barons!
Ailleurs encore, à St. Malo, beau port de mer:
_Trois_ beaux navires sont arrivés
Chargés d'avoine, chargés de blé.
_Trois_ dames s'en vont les marchander.
Marchand, marchand, combien ton blé?
_Trois_ francs l'avoine, six francs le blé!
Enfin, pour en finir avec le délicieux Noël canadien-français _D'où
viens-tu, bergère_, je vous rappelle son dernier couplet:
Y a _trois_ petits anges
Descendus du ciel,
Chantant les louanges
Du Père Éternel.
Ces chansons-là ont bercé le sommeil de ma première enfance, ma bonne,
mon heureuse et sainte enfance de petit paysan, réjoui la jeunesse de ma
vie d'écolier. Et l'on s'étonne après cela que la figure arabe du
chiffre trois me soit restée présente aux yeux du corps et de l'esprit,
comme un visage aimé de camarade, que les dates historiques où sa
combinaison se rencontre demeurent ineffaçablement gravées dans ma
mémoire, ou que ce nombre m'aide à grouper les personnages aussi bien
que les événements d'une époque!
A preuve: ce fut le 3 Août 1492 que Christophe Colomb partit de Palos en
Espagne, et s'en alla découvrir le Nouveau Monde. Ce fut aussi le 3
Juillet 1534 que Jacques Cartier aperçut, pour la première fois la terre
du Canada, et que ses vaisseaux entrèrent dans la Baie de Gaspé[17]. Et
de même que _trois_ caravelles la _Santa Maria_, la _Pinta_, la _Nina_
avaient découvert le Nouveau Monde, de même _trois_ navires, la _Grande
Hermine_, le _Courlieu_, l'_Emérillon_ du hardi Capitaine Jacques
Cartier, eut reconnu cet immense continent, notre pays lui-même était
divisé en _trois_ royaumes sauvages, le _Saguenay_, le _Canada_,
l'_Hochelaga_. Les premiers missionnaires du Canada étaient au nombre de
_trois_, les prêtres-récollets Jean Dolbeau, Denis Jamay, Joseph LeCaron
qui mourut de chagrin de ne pouvoir reprendre ses travaux apostoliques
au Canada redevenu français[18]. Ce fut le _trois_ Juillet 1608 que
Samuel de Champlain fonda Québec, et ce fut le 23 Mars 1633 qu'il partit
de Dieppe pour recouvrer la colonie rendue à la couronne de Louis XIII
par le traité de St. Germain en Laye. Ce furent encore _trois_
vaisseaux, le _Saint Pierre_, le _Saint Jean_, le _Don de Dieu_,[19] que
ramenèrent Champlain et reconquirent à la France Québec, aujourd'hui
irrémédiablement perdu pour elle! Et ce fut le 23 Mai 1633 que la
flottille mouilla devant la ville.
[Note 17: Gaspé le nom français du nom sauvage _Honguedo_ que
signifie _le bout de la terre_.]
[Note 18: Le traité de Saint-Germain en Laye qui rendit le
Canada à la France, fut signé, le 29 mars 1632.]
[Note 19: Ferland, Histoire du Canada, Tome Ier, page 258.]
Que voulez-vous, me dit en riant Laverdière, reprenant haleine, que
voulez-vous, j'ai la passion du nombre _trois_! et je parierais sur lui
tout l'argent que l'on perd, soit aux tables de jeux soit à la roulette.
D'autre ont le culte du chiffre _sept_. Leur religion vaut la mienne, et
vous savez comme moi qu'affaires de goût, de modes ou de ridicules ne se
discutent pas! On les choisit seulement. J'ai les miens.
D'autre part, je vous avouerai, sans fausse honte que, de mon vivant,
j'avais la superstition du nombre 13 excessivement développée dans
l'imaginative.
Cela m'étonne!
En vérité? Vous le seriez davantage, si je vous en donnais la raison
historique!
Historique?
Écoutes, j'en appelle à vos souvenirs d'études. Ce fut le 26 (deux fois
treize), ce fut le 26 Juillet 1758 que Louisbourg capitula. Ce fut le 13
Juillet 1759, vers les deux heures du matin, que commença le
bombardement de Québec. Ce fut le 13 septembre 1759 que se livra la
première bataille des Plaines d'Abraham. Qui l'a perdue? Le 13 Septembre
1759 fut mortellement blessé le vaillant marquis de Montcalm. Avec qui
et pour qui tombait Montcalm? Ce fut par le _treizième_ article du Traité
de Paris, signé le 10 février 1763, que le roi Louis XV, de déshonorante
mémoire, céda honteusement le Canada Français et son immense territoire
à Georges III d'Angleterre. Rappelez-vous que la Révolution de 1837 fit
monter treize canadiens français à l'échafaud.[20]
[Note 20: Colborne fit juger les prisonniers rebelles par une
cour martiale; 89 furent condamnés à mort, 47 à la
déportation, et tous leurs biens furent confisqués. _Treize_
condamnés, le Chevalier de Lorimier à leur tête, périrent sur
l'échafaud. Ces mesures sévères furent fortement blâmées en
Angleterre, même par des personnages puissants, entre autres
par le duc de Wellington. Laverdière: _Histoire du Canada_,
page 221.]
Je pourrais, continua Laverdière, multiplier les exemples: je ne vous
donne que les plus cruels et les plus frappants, afin qu'ils restent
mieux en mémoire. Remarquez, s'il vous plaît, que cette fatalité du
chiffre treize est universelle, qu'elle ne suit pas telle et telle race,
ou ne s'attache pas à tel et tel peuple en particulier. Ainsi, comme
nous au Canada, les Anglais ont eu leurs dates historiques néfastes,
frappées du même chiffre. Ce fut le 13 Juillet 1755 que l'héroïque
vaincu de la Monongahéla, le brave général Braddock, mourut de ses
blessures.[21] Ce fut le 13 Septembre 1759 que leur plus grand héros,
James Wolfe, expira dans les bras de la Victoire. Ce fut le 13 juillet
1632 que Thomas Kertk remit l'_Abitation de Kébecq_ et le Château
Saint-Louis entre les mains d'Emery de Caën et du sieur DuPlessis
Bochart, les lieutenants de Samuel de Champlain. Le même jour, la
garnison anglaise reprenait la mer et le chemin de la Grande Bretagne.
Croyez-moi, le _Treize_ est une mauvaise carte; nous autres,
Canadiens-Français, l'avons eue à la dernière main, et voilà pourquoi
nous avons perdu la partie, la terrible partie jouée sur le tapis vert
du champ de bataille.
[Note 21: Braddock avait eu cinq chevaux tués sous lui pendant
l'action.]
Je lui dis en riant: Vous avez la haine du chiffre 13, j'en conclus
logiquement que vous avez _la peur du vendredi_. Ces deux superstitions
se complètent; leurs croyances ne forment qu'un dogme, comme leurs
mutuelles et mauvaises influences se confondent et se fortifie. Le
cas historique de M. de Montcalm en offre un saisissant exemple; il est
blessé à mort un _treize_, il expire un _vendredi_, et on l'enterre un
_vendredi_. Connaissez-vous rien de plus lamentable en matière de
fatalité? Aussi, pour moi, c'est la meilleure des raisons comme la plus
excellente des excuses de vous savoir de mon avis... sur ce point.
Que me chantez-vous là, interrompit Laverdière? Auriez-vous peur du
vendredi par hasard? Vous m'étonnez!
Je lui renvoyai mot à mot sa réponse de tout à l'heure: En vérité! Vous
le seriez bien davantage si je vous en donnais les raisons historiques.
Historiques? Allons donc? je vous écoute tous de même.
Frontenac, le plus illustre de nos gouverneurs, mourut un vendredi, le
28 novembre 1698, Montcalm, le plus brave de nos généraux mourut un
vendredi, le 14 septembre 1759; le premier jour du bombardement
de Québec était un vendredi, le 130 Juillet 1759, vous m'avez donné cette
date-là vous-même, il n'y a qu'un instant; les Acadiens furent enlevés à
Grand Pré le 5 septembre 1755, un vendredi; toujours un vendredi, le 5
août 1689, eut lieu l'épouvantable _massacre de Lachine_, une hécatombe
humaine, une boucherie si horrible, que l'anéantissement successif des
bourgades huronnes, et nos batailles perdues les plus sanglantes ne sont
que de pâles échauffourées comparées à ce féroce coup de main de la
Barbarie Indienne. L'histoire de la Nouvelle-France est encore rouge de
ces tueries abominables de nos ancêtres blancs par les sauvages; 1646,
1647, 1648, 1649, 1650, 1651, 1652, 1653, 1654, 1656, 1660,[22] sont
autant de millésimes ensanglantés qui se suivent comme les échos
rapides, désespérés, de ces voix lamentables criant "au meurtre!" par
toute la Nouvelle-France, sous le couteau des Iroquois. Et, cependant,
1689 seule demeure l'année terrible, l'année sinistre par excellence.
_L'année du massacre_, c'est le nom qu'elle portera dans l'histoire. Et
c'est un vendredi qui lui a valu tout cela! Enfin pour terminer, à votre
manière, par un épisode du Règne de la Terreur, ce fut un vendredi, le
15 février 1839, que François Marie Thomas, Chevalier de Lorimier, monta
sur l'échafaud!
[Note 22: 1646. Assassinats du Père Jogues et de Lalande.
1647. Meurtres commis par les Iroquois chez la tribu des Neutres.
1648. 700 personnes massacrées à la Mission St. Joseph.
1649. Destruction des bourgades huronnes St. Ignace et St Louis.
Martyres de Brébeuf et de Lalemant.
1650. Première bourgade de la tribu des Neutres enlevée par les
Iroquois.
1651. Seconde bourgade de la tribu des Neutres enlevée par les
Iroquois.
1652 Assassinats du Gouverneur DuPlessis Bochart et de 15 français.
1653. Attaques iroquoises contre Québec, Trois-Rivières et Montréal.
1654. Destruction de la Nation des _Eriés_ ou _Chats_.
1656. Massacre des Hurons par les Iroquois, à l'île d'Orléans.
Assassinat du Père Garreau.
1660. Mort héroïque de Dollard des Ormeaux et de ses 17 compagnons
martyrs.]
Je crois donc fermement que ces _raisons historiques_ justifient, et
amplement, mes préjugés à l'égard du vendredi.
Êtes-vous sérieux, me répondit gravement Laverdière, et croyez-vous
réellement qu'il y ait des jours heureux ou néfastes, des chiffres
talismans, des quantièmes fatals ou des vendredis porte-malheurs? Entre
ces deux superstitions j'aimerais encore mieux choisir la fatalité du
nombre 13 que la male-main du Vendredi.
Vous n'avez donc pas lu Daniel de Foë; ou la philosophie de son rire
vous aurait-elle échappé? Le spirituel railleur inspire à _Robinson
Crusoé_ l'heureuse et neuve idée de nommer _vendredi_ le féroce
cannibale qu'il vient de découvrir dans son île-prison de San Juan
Fernandez.--Et pourquoi? En souvenir du jour où Selkirk rencontra ce
moricaud la première fois? Apparemment, oui, mais en réalité, nullement.
Il poursuivait le persiflage de ces superstitieux incurables, de ces
malades imaginaires qui veulent que rien de bon n'arrive un vendredi, et
rapportent fatalement à l'influence hostile du vendredi toutes les
mauvaises rencontres, tous les désastreux hasards et toutes les
catastrophes lamentables de la vie. Ce sauvage _Vendredi_ est gai comme
un Mardi-Gras du carnaval italien, heureux comme Polycrate. Eh!
vraiment! j'ignore pourquoi il ne le serait pas! Rappelez-vous que
Molière, le plus grand des comiques modernes (et futurs probablement),
avait l'âme triste, que les fossoyeurs chantent toujours, et qu'il n'y a
rien comme une farce de croque-mort pour faire rire!
La peur du vendredi! mais il n'y a que les mauvais historiens et les
mauvais prêtres qui aient cette épouvante-là.
Quant à la mort du Christ, vous savez ce qu'il en faut penser: vous êtes
catholique, moi je suis prêtre. Job blasphéma-t-il, lorsqu'il regretta
sur son fumier le jour de sa naissance: Et l'esclave que maudirait sa
délivrance mériterait-il la liberté? N'en disons pas davantage sur ce
propos.
Ce fut un vendredi, le 3 août 1492, que les caravelles du Génois
quittèrent Palos et la terre d'Espagne, et ce fut un vendredi le 12
Octobre 1492, que le Nouveau-Monde apparut aux vigies de _la Pinta_!
Cette découverte fut le plus grand événement de l'âge moderne. Les
siècles à venir n'en produiront jamais un plus fameux!
Ce fut un vendredi, le 28 juillet 1606 que la charrue de Louis Hébert,
laboura pour la première fois le sol fécond de notre bien-aimée
patrie.[23] Après trois siècles de récollets débordantes et d'exubérantes
moissons, la prodigieuse terre du Canada n'est pas encore épuisée que je
sache. Dites-moi la date où elle deviendra stérile? Prenez garde, jeune
homme, que ce ne soit un vendredi!
[Note 23: "Le vendredi, lendemain de notre arrivée (27 juillet
1606), le Sieur de Poutrincourt affectionné de cette
entreprise (_l'établissement de Port Royal en Acadie_) comme
pour soi-même, mit une partie de ses gens en besogne, au
labourage et culture de la terre, tandis que les autres
s'occupaient de nettoyer les chambres et chacun appareiller
ce qui était de son métier. Ce coup de charrue est le vrai
commencement de la colonie française en Acadie."--LESCARBOT.
"Louis Hébert, apothicaire de Paris, avait accompagné
Poutrincourt dès 1604, et c'est probablement lui qui dirigea
les travaux d'agriculture dont parle Lescarbot... Nous
retrouvons Hébert en Acadie et plus tard à Québec, car il fut
le premier laboureur de ces deux contrées, et les Acadiens
comme les canadiens voient en lui le colon fondateur de leurs
races." Benjamin Sulte: _Histoire des Canadiens-Français_,
Tome Ier, chapitre III, page 63.
Louis Hébert paraît être né à Paris, où il avait épousé Marie
Rollet. En 1606, il passa à l'Acadie et Lescarbot en parle
dans les termes suivants: (liv. IV): "Poutrincourt fit
cultiver un parc de terre pour y semen du blé à l'aide de
notre apothicaire, Louis Hébert, homme qui, outre
l'expérience qu'il a en son arte, prend grand plaisir au
labourage de la terre." Ferland: _Notes sur les Régistres de
Notre-Dame de Québec_, page 9.]
Ce fut un vendredi, le 24 avril 1615, que le _Saint-Étienne_ partit de
Honfleur avec Denis Jamay, Jean Dolbeau et Joseph Le Caron, les trois
premiers missionnaires du Canada.
Ce fut un vendredi, le 26 juin 1615, que la première messe fut dite à
Québec. [24]
[Note 24: Il faut excepter les messes dites, pendant
l'hivernage des vaisseaux de Jacques Cartier, en 1535-36, par
les aumôniers de la flotte, Dom Anthoine et Dom Guillaume Le
Breton.]
Ce fut un vendredi, le 6 juin 1659, que François de Montmorency Laval,
notre premier évêque, arriva à Québec.
Ce fut un vendredi, le 20 octobre 1690, que Frontenac chassa des battures
de la Canardière les miliciens de la Nouvelle-Angleterre, et les força
de se rembarquer, dans le désordre d'une folle panique, sur les
vaisseaux de l'amiral Phips.
Ce fut un vendredi, le 13 septembre 1697, que le héros de la Baie
d'Hudson, Iberville, enleva le fort Nelson aux Anglais.
J'en passe, et des meilleurs. Et pour cause. J'entasserais dates sur
dates, j'accumulerais éphémérides sur éphémérides, je couvrirais trois
fois d'événements heureux, le nombre de vos jours néfastes et de vos
quantième fatidiques, que je ne prouverais rien du tout, le nombre de
vos jours néfastes et de vos quantièmes fatidiques, que je ne prouverais
rien du tout, soit à l'encontre de votre utopie, soit à l'appui de la
mienne. Étudiez l'histoire du pays et vous trouverez que les actions
décisives, politiques ou militaires, les irrémédiables désastres, les
catastrophes finales, échappent absolument é la prétendue funeste
influence du jour qui nous occupe. La première bataille des Plaines
d'Abraham [25] fut livrée un _jeudi_.
[Note 25: "Le nom biblique que porte cet endroit à jamais
célèbre n'a qu'un rapport très éloigné avec le père des
Hébreux; il lui vient d'un certain Abraham Martin qui
possédait autrefois une partie de cette étendue de
terre.--Abraham Martin, dit _l'Écossais_, pilote, acquit, par
donation du 10 Octobre 1648 et du 1er Février 1652, vingt
arpents de terre d'Adrien Duchesne, et par concession de la
Compagnie de la Nouvelle-France, douze autres arpents."
Lemoine, _Album du Touriste._ Note E de l'Appendice.]
Que n'auriez-vous pas dit, superstitieux que vous êtes, si le combat
avait eu lieu le lendemain! Québec capitula un _mardi_, le 18 septembre
1759; Montréal, un _dimanche_, le 7 septembre 1760; le _Traité de
Paris_, qui livrait sans retour le Canada à l'Angleterre fut signé un
_jeudi_, le 10 février 1763; ce fut encore un _dimanche_ que Montgomery
fut tuée en risquant l'audacieux assaut de Québec, le matin du 31
décembre 1775. _Et reliqua_.
Croyez moi, les jours heureux ressemblent aux pierres blanches qui les
marquaient chez les anciens.