Encore l'imagination de celui qui invente à conditions parei

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UNE

FÊTE DE NOËL

SOUS

JACQUES CARTIER

PAR

ERNEST MYRAND

QUÉBEC

IMPRIMERIE DE L. J. DEMERS & FRÈRE

30, RUE DE LA FABRIQUE

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1888

PRÉFACE

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Il y a quelques années le bibliothécaire de l'Institut Canadien de

Québec, donnant son rapport à l'assemblée générale des membres de cette

institution littéraire, faisait cette déclaration remarquable:

Vous me permettrez, messieurs, d'exprimer un regret; les

dix-neuf vingtièmes au moins des 7,000 volumes qui ont circulé

parmi nos membres durant l'année qui vient de finir (1879-80),

sont des ouvrages de littérature légère. C'est un véritable

événement lorsque quelqu'un demande un livre sérieux. Nous

comptons pourtant sur nos rayons un beau choix d'ouvrages sur

les sciences exactes, l'histoire, la philosophie, la morale,

mais presque personne ne vient secouer la poussière que s'y

accumule. La lecture des meilleurs ouvrages de fantaisie ne sert

qu'à délasser l'esprit, elle ne saurait ni nourrir

l'intelligence, ni former le coeur; c'est une simple récréation

dont il ne faut pas abuser.

Quatre ans plus tard, le bibliothécaire en exercice de la même

institution confirmait le diagnostic du mal signalé par son

prédécesseur.

Dans le cours de la présente année, disait-il (1883-1884), la

circulation de nos livres s'est élevée à plus de 8,130 volumes.

Parmi ces nouveaux livres se trouvent un certain nombre

d'ouvrages sur les sciences, et, si l'on en juge par la vogue

qu'ils ont obtenue, on ne saurait trio engager le bureau de

direction à augmenter la partie scientifique de notre

bibliothèque qui a été fort négligée jusqu'aujourd'hui.

Malheureusement, la circulation de nos livres fait voir que le

goût des romans n'est que trop prononcé et le meilleur moyen de

combattre la propagation de ces lectures, pour le moins

frivoles, serait d'offrir à nos membres des ouvrages

scientifiques qui les instruisent et les intéressent. N'est-ce

pas là la mission de notre Institut, mêler "l'utile à

l'agréable".

De cet état de choses, alarmant pour certains esprits pessimistes plutôt

que sérieux, un fait consolant se dégage. La statistique prouve avec

éclat, que la jeunesse de notre ville lit. Qu'elle lise un peu

légèrement, cela peut s'avouer sans trop d'alarmes, qu'elle puisse mieux

lire, cela ne compromettra personne de soutenir cet avis, un peu naïf,

comme toutes les vérités découvertes par La Palisse. Le mieux est

toujours et partout possible. Le point essentiel existe: _la jeunesse de

Québec lit_; elle aime passionnément à lire, et chez elle ce délassement

intellectuel prime de très haut dans le choix restreint de ses

amusements et de ses plaisirs. L'essentiel est obtenu, que l'essentiel

demeure.

Seulement, comme les gourmands, et les gourmets, la jeunesse préfère le

dessert aux entrées du repas, la friandise et le bonbon à la soupe et au

bifteck. Je connais plusieurs vieux de cet avis-là. Le moyen de faire

goûter à la soupe et manger le rôti ne serait pas, à mon sens, de

retrancher absolument le dessert, mais plutôt de servir une soupe

excellente, un rôtit parfait.

Ce procédé d'art culinaire a été merveilleusement appliqué aux tables de

lecture par les vulgarisateurs modernes de la science dans les oeuvres

essentiellement littéraires. Ains, pour n'en nommer que deux célèbres,

Jules Verne et Camille Flammarion se sont bien gardés de proscrire ou

d'anathématiser le _Roman_. Loin de là; c'est à la faveur, au prestige,

à l'influence bien exploitée de ce tout puissant, qu'ils doivent la

meilleure part de leurs succès. Ça été la suprême habileté de ces bons

courtisans de flatter de la sorte le Maître Souverain de notre

littérature contemporaine et, avec lui, l'innombrable légion de ses

fidèles adorateurs. Car, de quelque nom que les passions contraires le

signalent, qu'on l'idolâtre comme un fétiche, ou qu'on l'exècre et le

fuie comme un épouvantail, il n'y a que les maladroits qui osent

rencontrer de front la popularité irrésistible de l'ennemi, popularité

qui saisit, écrase, emporte et jette à l'abîme l'imprudent

contradicteur. On ne détrône pas impunément un tel monarque, et mieux

vaut, pour l'ennemi, entrer en éclaireur qu'en guérilla dans son

royaume.

Jules Verne, Flammarion n'auraient pas réussi à faire accepter leurs

ouvrages par une telle universalité de lecteurs si leurs cours

scientifiques déguisés en _romans_, n'eussent revêtu l'éclatante livrée,

parlé le langage charmeur, confessé le dogme infaillible de

l'Imagination, cette vérité éternelle de l'éternel Roman.

*

* *

J'en appelle au plus froid critique, le _Tour du Monde en Quatre-vingt

jours_ eût-il jamais valu à son auteur fortune et renommée, si Verne

l'eût intitulé simplement: _Géographie Universelle?_ De même, son fameux

roman-trilogie: _Enfants du capitaine Grant, Vingt mille lieus sous les

mers, l'Île mystérieuse_, aurait-il jamais eu chez les liseurs cet inouï

succès de vogue, si l'éditeur eût sévèrement publié une _Histoire

naturelle_ en trois volumes? Et le _Voyage au centre de la Terre_,

n'est-il rien autre chose qu'un admirable et merveilleux _Cours de

Physique et de Géologie_? Essayez d'écouler à la faveur de ce dernier

titre, un millier seulement de copies exactes du même ouvrage, et vous

m'en viendrez dire des nouvelles.

Aussi Jules Verne, ce lecteur sérieux popularisant chez les liseurs de

romans les notions premières des sciences positives et les données

mathématiques des arts, se garde bien de prévenir, voire même d'éveiller,

au cours du récit merveilleux, l'attention de son public. Public

dangereux s'il en fut jamais, excessivement difficile à retenir et à

fixer, public capricieux, changeant, mobile à l'extrême, s'abattant sur

un _livre nouveau_ avec la pétulance gourmande d'une volée de moineaux,

s'enlevant de même à grands bruits d'ailes et des cris colères, sitôt

que l'un des rongeurs s'est écrié: "_livre d'études!_"

L'auteur n'approche qu'avec une prudence extrême ce volage et farouche

lecteur. Comme aux petits enfants que l'on veut guérir, il ne dit pas:

"_Voici le remède_"; mais câlinement: "_Qui veut du bonbon?_" Tout

aussitôt le lecteur mord à l'amorce, se prend à l'hameçon et se noierait

au bout de la ligne plutôt que de lâcher l'appas. A travers l'intrigue

du récit, comme avec un filet à mailles inextricables, l'auteur amène

doucement, doucement, mais sûrement aussi, le lecteur frivole à sa

barque, c'est-à-dire, à son avis. Jules Verne éblouit, captive, capture

son lecteur avec l'éclat de style, tout comme l'autre, le pêcheur de

poissons, amorce sa clientèle avec des _mouches_ à corselet d'or et à

plumes rouges. Un tel lecteur une fois pris ne lui échappe... qu'au

dernier chapitre. Et encore le reprendra-t-il infailliblement à son

prochain roman scientifique.

Pareils ouvrages instruisent leurs lecteurs qu'ils amusent, et

l'excellence de leurs résultats est par trop évidente pour être

signalée. _Passe-Partout, Nemo, le capitaine Grant,_ sont de véritables

professeurs de géographie, d'histoire naturelle, de physique, déguisés

grimés convenablement en héros de romans. L'intrigue même du récit n'est

le plus souvent qu'une thèse scientifique, exposée, développée,

soutenue, établie au cours d'une aventure imaginaire autant qu'originale

et raconté en un très beau style, qui fleurit, comme un jardin de

rhétorique, les plaines arides du chiffre et les solitudes austères où

les savants de toutes les langues parlent le mot exact du théorème et de

l'équation.

Il est souvent advenu qu'un lecteur frivole, alléché par la description

brillante mais précise d'un monument, d'une ville, d'un pays, intéressé

par le détail inédit, mais toujours exact, des religions, des

gouvernements, des langues, des moeurs, des costumes, des industries,

des arts professés par les peuples de latitudes différentes, s'en est

allé compléter (en même temps que vérifier) dans les ouvrages classiques

de la science, les connaissances acquises à la lecture de Jules Verne.

Ses romans auront fait alors, mieux et plus vite que les pédagogues et

leurs sermons, un _lecteur sérieux_ d'un _lecteur frivole_ et reconquis à

l'amour du savoir une intelligence perdue de romanesque et d'aventure.

Alors, dans les bibliothèques publiques comme au foyer de la famille,

les livres sérieux occuperont une place d'honneur et de préséance, la

seule d'ailleurs qu'ils doivent tenir dans la demeure d'un homme

instruit. Alors ce ne sera plus, pour parler avec à propos le langage

excellent du rapporteur de l'Institut Canadien de Québec, ce ne sera

plus un véritable événement quand quelqu'un demandera au conservateur

d'une bibliothèque publique l'usage d'un livre sérieux.

*

* *

Ce que Jules Verne a tenté avec un éclatant succès pour l'enseignement

populaire de la géographie universelle; ce que Flammarion réalise avec

un triomphe é en faveur des connaissances astronomiques; ce qu'enfin la

_Bibliothèque des Merveilles_ poursuit, en vulgarisant dans les foules

les sciences exactes et les arts, je crois devoir aujourd'hui l'essayer

en faveur des archives de notre Histoire du Canada.

A part ce que nous avons appris _de force_ au collège, que savons-nous

de l'Histoire du Canada? Combien d'entre nous ont eu la bravoure de

compléter les notions rudimentaires des _Abrégés_ suivis en classe, par

la lecture entière de Ferland ou de Garneau? Quels rares étudiants, les

érudits de l'avenir, sont allés vérifier après coup, dans les archives

nationales, les données mêmes de l'histoire, ont remonté le cours des

faits et retrouvé les sources, analysé ces eaux de vérité où les auteurs

disaient avoir puisé la science, de crainte que le Mensonge ne les eut

empoisonnées d'infâmes calomnies?

Et cependant, ce ne sont pas les archives précieuses, uniques,

originales, qui manquant à Québec. L'inestimable bibliothèque de

l'Université Laval, vaut, elle seule, en trésors archéologiques toutes

les collections particulières ou publiques du pays.

Le travail archéologique se réduit maintenant à la peine de lire.

En effet, les chercheurs bibliophiles de notre Histoire du Canada,

Fribault, Jacques Viger, Laverdière, Holmes, Papineau, Sir Lafontaine,

parmi les morts, les abbés Bois, Raymond Casgrain, Tanguay, Verreault,

Messieurs Joseph Charles Taché, Douglas Brymner, Benjamin Sulte, James

Lemoine, parmi les vivants, ont taillé toute la besogne, parachevé la

tâche avant même que nous jeunes gens, fussions sortis du collège.

Le vénérable doyen de notre littérature canadienne-française,

l'Honorable M. Chauveau, a publié, dans son _Introduction aux Jugements

et Délibérations du Conseil Souverain de la Nouvelle France_, une

nomenclature aussi complète qu'intéressante des principales archives

relevées au pays depuis quarante ans, et en particulier dans la province

de Québec.

Hélas! les archives de notre histoire, nos belles et glorieuses

archives, imprimées sur papier de luxe avec du caractère antique,

reliées à grands frais, tranchées d'or ou de carmin, continuent

aujourd'hui, sur les rayons de nos bibliothèques publiques, le sommeil

de mort qu'elles dormaient autrefois dans la poussière des greniers ou

l'humidité des caves, alors qu'elles étaient seulement de vieux

manuscrits, des parchemins racornis, des bouquins noirs et luisants,

livrés à la merci des ménagères qui les utilisaient à allumer le feu.

[1]

[Note 1: Je me rappelle que ce fut dans le fond d'une boite à

bois que l'on découvrit un des volumes du _Journal des

Jésuites_, le seul qui ait échappé au même usage. L'autre ou

les autres volumes ont eu l'honneur de griller les poulets ou

mêler leurs cendres vénérables aux tisons moins historiques

d'une bûche d'érable ou d'un rondin de merisier!

Pour atténuer, sinon excuser, notre criminelle incurie, il

convient d'ajouter qu'en France aussi bien qu'au Canada, les

archéologues se plaignent amèrement de ces désastreuses

négligences. Ecoutez ce qu'en dit un archiviste célèbre:

Que de précieux documents ont allumé la pipe d'un

goujat! Que de nobles parchemins, au bas desquels était

la signature d'un roi, ont couvert les pots de conserves

de femmes de préfets, bonnes ménagères qui les faisaient

prendre dans les greniers de la préfecture... Je n'en

dis pas davantage et je ne nomme personne; il n'est pas

besoin d'autres exemples que ceux auxquels je fais

allusion, et que je connais, pour montrer que les

parchemins qui ont servi à faire des gargousses, et par

cela même, à faire de l'histoire nouvelle, n'ont pas eu

la destinée la plus triste.

Pierre Margry, _Découvertes françaises_, 40 et 41.]

Une poussière d'oubli, froide et silencieuse comme la neige, tombe sur

elles, tombe encore, tombe toujours, les recouvre, les ensevelit sous

l'épaisseur ténébreuse d'un linceul et menace de les cacher à jamais aux

regards des hommes, de les faire disparaître, comme des cadavres de

voyageurs morts de froid, sous l'uniforme niveau, l'égalité fatale de la

steppe.

Et cependant quel labeur colossal, quels argents, quelles études

n'ont-elles pas coûté aux bibliophiles, aux chroniqueurs, aux

archéologues, aux historiens qui ont eu l'héroïque courage, la

patriotique vaillance de publier en éditions d'honneur, les manuscrits

originaux, les annales primitives de la Colonie! Par contre, combien

apparaissent mesquins désespérants, ironiques, misérablement petits, les

résultats obtenus comparés à l'effort gigantesque apporté au

parachèvement d'une aussi monumentale entreprise!

Nos archives nationales! Elles ont cependant porté bonheur aux

littérateurs de la génération précédente. Elles ont porté bonheur au

regretté Louis P. Turcotte, le vaillant auteur du _Canada sous l'Union_

(1841-1867), au romancier Joseph Marmette, qui leur doit _François de

Bienville_, son meilleur ouvrage; elles ont porté bonheur à notre érudit

compatriote canadien anglais William Kirby, l'auteur du roman fameux _Le

Chien d'Or_, merveilleuse légende canadienne française que les écrivains

de la Province de Québec ont laissé échapper de leur répertoire... faute

d'études archéologiques.

*

* *

Ce procédé, qui donne à l'histoire le coloris de la légende et

l'intrigue du roman, n'est pas neuf: le _Cinq Mars_ d'Alfred de Vigny en

est un frappant exemple. Son autre célèbre ouvrage, _Stello_, n'est rien

que la trilogie biographique des poëtes Gilbert, Chatterton et André

Chénier. Mais, dans cette littérature apparemment légère par le titre et

le mécanisme des moyens, quel butin de connaissances et de souvenirs

historiques!

Ce procédé, les nouvellistes de notre littérature canadienne française

l'ont employé avec un succès relativement considérable et de vogue et

d'argent. L'histoire du Canada en a retiré un étonnant profit de

vulgarisation. Les compositions de Marmette, de DeGaspé, de Bourassa, de

Kirby, de Leprohon de John Lespérance, lui ont valu un peu de cette

popularité que l'on envie, à juste titre, aux oeuvres artistiques,

scientifiquement littéraires de Jules Verne, Arthur Mangin, Camille

Flammarion et autres lettrés, partisans déguisés des sciences exactes

auprès de la jeunesse frivole qui passe en badinant à travers un cours

d'études.

Pour combien d'intelligentes et spirituelles lectrices la grande et

martiale figure de Louis de Buade comte de Frontenac fût demeurée aussi

inconnue qu'étrangère sans la lecture de _Bienville_? C'est un portrait

coloré, si l'on veut, mais un portrait vivant, un portrait historique,

saisissant de vérité photographique, lumineux de gloire comme l'époque à

laquelle il appartient.

Combien encore, sans le roman-feuilleton du même auteur--l'_Intendant

Bigot_,--combien, dis-je, des 14,000 abonnés du défunt _Opinion Publique_

n'auraient jamais lu le savant, exact et patriotique récit de la

première bataille des plaines d'Abraham?

Et cette autre description magistrale, merveilleusement empoignante de

la Revanche du 13 septembre 1759, la victoire du 28 avril 1760, gagnée

dans les champs de la vieille paroisse de Notre-Dame de Foye, sous les

remparts mêmes de Québec avec son point stratégique légendaire,

l'immortel moulin Dumont; où l'avons-nous lue, nous les jeunes?--Chez

Garneau, Ferland, Laverdière?--Non pas; mais dans _Les Anciens

Canadiens_ de cet octogénaire littérateur Philippe Aubert DeGaspé,

publiés en feuilletons dans la _Revue Canadienne_ de 1860. Notre premier

cours d'Histoire du Canada s'est donc fait dans un roman très

canadien-français, et, disons-le à la gloire de son incontestable mérite,

très historique, absolument historique.

*

* *

Dans _Les Plaideurs_ de Racine, _Petit Jean_ exposant son cas, dit, au

troisième acte de la comédie:

"_Ce que je sçay le mieux, c'est mon commencement_."

Ça, mes lecteurs, la main sur la conscience, en pouvons-nous dire autant

de notre Histoire du Canada? Pour être aussi vrais que sincères ne

conviendrait-il pas de renverser ce vers-proverbe et de confesser en

toute humilité de coeur et d'esprit:

"_Ce que je sçay le moins, c'est mon commencement_."

Et cependant, combien l'on sait d'autres choses! Oserai-je dire de

préférence?

J'ai connu, quelque part, dans un séminaire classique, un écolier,

véritable bourreau de travail, qui vous défilait toute la série

chronologique des anciens rois de l'Égypte, de Mesraïm (2,200 ans avant

Jésus-Christ), à Néchao, sans oublier un seul Pharaon! Sa prodigieuse

mémoire se faisait un jeu de répéter ce tour de force pour chacune des

nomenclatures royales des vieux empires de Syrie, d'Assyrie, de Perse,

de Macédoine, toutes étiquetées par ordre de millésimes. Or, ce

bachelier virtuose, cette vivante encyclopédie ne savait même pas

l'humble successions, liste brusquement interrompue, de nos Vice-Rois,

Lieutenants-Généraux, Gouverneurs, Grands Maîtres des Eaux et Forêts,

Administrateurs, etc., etc., alors que notre patrie se nommait la

Nouvelle-France, en Géographie comme en Histoire. Chacun son goût; mais,

au mien, j'aime mieux savoir le rôle d'équipage de la flottille de

Jacques Cartier allant à la découverte du Canada, que les noms et

prénoms des Argonautes partis avec Jason, à la conquête de la Toison

d'Or.--Que vous servira, en définitive, de connaître que Nemrod fonda

Babylone; Cécorps, Athènes; Eurotas, Sparte; Salomon, Palmyre; et si

vous ne savez pas que Samuel de Champlain fonda Québec; Laviolette,

Trois-Rivières; De Maisonneuve, Montréal; De Tracy, Sorel; Frontenac,

Kingston; De la Motte-Cadillac, Détroit; De la Galissonnière,

Ogdensburg; De Contrecoeur, Pittsburg; d'Iberville, Mobile; De

Bienville, la Nouvelle-Orléans? Saint Ignace ne dirait-il pas avec un

meilleur à-propos: _Quid prodest?_

Il était donc rigoureusement logique, pour qui voulait populariser les

archives canadiennes-françaises de commencer ce travail de

vulgarisation suivant l'ordre des dates. Or la _Relation du second Voyage

de Jacques Cartier_ est sans contredit notre premier document historique

puisque l'on y raconte la découverte du Canada. Il était difficile, le

lecteur en conviendra, d'étudier un document authentique à la fois plus

précieux et plus vénérable d'antiquité.

Non travail ne sera donc, à proprement parler, que la paraphrase

littéraire du _Second Voyage de Jacques Cartier._

Oeuvre d'imagination, dira-t-on, bagatelle! Oeuvre d'imagination si l'on

veut, composition fantaisiste où cependant la _folle du logis_ n'est

qu'une esclave de la vérité historique. A ce point, qu'elle accepte les

noms de personnes, les mots anciens de la géographie, et consent à

suivre les événements, les faits, les circonstances dans leur ordre.

Elle ne les combine pas, elle les regarde; elle se promène au milieu

d'eux, les interroge, les critique, les admire, à la manière d'un

voyageur intelligent, d'un connaisseur artiste étudiant les curiosités

d'un musée ou les monuments d'une ville étrangère. Le travail d'_Une

Fête de Noël sous Jacques Cartier_ se compose d'une série de tableaux

historiques peints sur nature, de vues exactes prises sur le terrain,

photographiées à la faveur de la lumière que peuvent concentrer à cette

distance (sept demi-siècles) les meilleurs instruments des archivistes et

des archéologues.

Aussi le public instruit qui jugera _l'épreuve_ sera-t-il d'autant plus

sévère pour l'ouvrier, qu'il se trouvera toujours en mesure de comparer

la copie à l'original. Car, la raison essentielle de ce travail étant de

faire CONNAÎTRE ET LIRE NOS ARCHIVES, j'annote le _récit littéraire_ du

texte de la relation primitive[2] non pas tant pour démontrer, par la

vérité des événements, la vraisemblance de la fantaisie, que pour

multiplier aux lecteurs les occasions de lire ce _brief récit et

succincte narration de la navigation faicte en 1535-36 par le capitaine

Jacques Cartier aux îles de Canada, Hochelaga, Saguenay et autres[3]_.

Occasion rare et précieuse, s'il en fut jamais, exceptionnelle bonne

fortune de pouvoir déguster, comme un fruit d'exquise saveur, ce beau

français du 16ième siècle, un français vieux, ou plutôt jeune comme

l'âge de Rabelais et de Montaigne, exhalant en parfum la fraîcheur

éternelle de l'esprit.

Forcément, l'attention des plus légers liseurs s'arrêtera sur ces

passages empruntés à l'original unique--imprimés à dessein avec

d'anciens caractères typographiques--- extraits bizarres, étranges comme

un grimoire, où l'orthographe primitive des mots, le suranné des

expressions, la latinisme des tournures de phraser, donnent un cachet de

haute valeur archéologique.

[Note 2: Je me suis servi pour mon travail de la

"Réimpression figurée de l'édition originale rarissime de

1545 avec les variantes des manuscrits de la bibliothèque

impériale."--Paris--Librairie Tross--1863--J'ai aussi

consulté l'édition canadienne des _Voyages de Jacques

Cartier_ publiée en 1843 sous les auspices de la _Société

Littéraire et Historique_ de Québec.]

[Note 3: D'Avezac. _Introduction historique_ à la Relation du

Second Voyage de Jacques Cartier, page xvj.]

Et de même que la lecture des romans de Jules Verne a développé le goût

des études scientifiques, de même _la paraphrase littéraire d'un

document archéologique_ éveillera-t-elle peut-être, chez plusieurs

jeunes gens instruits, l'idée de consulter nos archives, de les lire, et

de se prendre, eux aussi, à leur savante et fascinante étude. Ce sera du

même coup développer chez les lettrés le goût de l'histoire par

excellence, celle de notre pays.

Tout le travail archéologique proprement dit est terminé maintenant, les

manuscrits déchiffrés, copiés, collationnés, imprimés, se rangent

aujourd'hui en beaux volumes sur les rayons de toutes nos bibliothèques.

Il n'y a plus qu'à ouvrir le livre... et à le lire! Et on ne lirait pas?

Je ne puis croire à cet excès d'indifférence ou de paresse!

*

* *

"PRENDRE PAR L'IMAGINATION CEUX-LA QUI NE VEULENT PAS DE BON GRÉ SE

LIVRER A L'ÉTUDE," tel est l'objet entier de ce livre.

Encore l'imagination de celui qui invente à conditions pareilles aux

miennes se trouve-t-elle, avec un semblable canevas, terriblement

réduite, affreusement bridée, dans le champ même de ses évolutions, le

terrain par excellence de ses manoeuvres, la _description_. Son action

restreinte demeure étroitement liée aux _causeries_ d'équipages que

défraient un petit nombre de circonstances inconnues, mais

vraisemblables, aussi rares et aussi vulgaires cependant que les

événements quotidiens, traversant la monotonie d'un long et triste

hivernage. Qui plus est, ces _causeries de matelot_ se rattachent à très

peu de sujets; sujets difficiles que l'imagination ne trouve qu'en

évoquant la vérité des sentiments intenses, vivaces, je le veux bien

admettre, mais aussi, communs à tous les hommes: sentiments de regrets

amers, angoisses lancinantes, d'illusions éblouies, croisées

presqu'aussitôt de désespoirs extrêmes, tous _sentiments personnels_ à

ces Français, acteurs d'une héroïque aventure, encore plus rongés de

nostalgie que de scorbut.

Aussi, ai-je cru devoir introduire dès le départ de l'action, un

interprète qui l'accompagne à travers l'intrigue, jusqu'à la fin du

récit. Cet interprète n'est pas mis là uniquement pour traduire les

pensées ou les sentiments des principaux rôles, la seule clarté du

langage devant suffire à cela, mais pour compléter chez le lecteur la

connaissance historique de ces mêmes personnages, de l'époque et du pays

où ils ont vécu, de leurs travaux, de leurs oeuvres.

Pour créer le type de ce personnage je n'ai eu qu'à me souvenir. Car

j'ai connu, intimement connu, dans ma vie d'écolier, au Séminaire de

Québec, Monsieur l'abbé Charles Honoré Laverdière, l'érudit archéologue,

l'éminent prêtre historien; et nul autre que lui ne m'a semblé plus apte

à remplir vaillamment ce premier rôle.

J'ai dit _interprète_, j'aurais mieux fait d'écrire _coryphée_; car mon

cicerone fantaisiste lui correspond et lui ressemble étonnamment. Avec

cette différent toutefois que le coryphée des tragédies grecques donne

la réplique aux acteurs en scène, cause, discute approuve, censure,

pleure, se lamente s'inquiète, se réjouit, se glorifie, s'exalte avec

eux; tandis que, dans le cas actuel, notre Mentor donne la réplique à

l'auditoire, c'est-à-dire aux lecteurs du livre. Il cause avec eux,

discute, approuve, condamne les idées, les sentiments, les espérances,

les désespoirs, les ambitions, les étonnements, les rêves des compagnons

de Jacques Cartier. Il profite conséquemment de l'occasion

continuellement présente de donner à ses auditeurs un _Cours quasi

complet d'Histoire du Canada_. Un nom d'homme ou de ville, une parole,

une action, une place, un monument, cités aux dialogues, ou mentionnés

dans la partie descriptive de l'ouvrage, sont pour lui autant de raison

de prendre la parole.

Ajoutez encore, comme prétextes de causerie, les analogies d'événements

ou de circonstances, les coïncidences heureuses ou bizarres, les

antithèses surprenantes d'une vie toute semée d'aventures singulières,

les parallèles glorieux, ou les fâcheux contrastes providentiellement

établis entre les hommes et leur vocation, et vous aurez autant

d'à-propos, autant d'excuses, pour ce coryphée historique de reprendre

la parole, de la garder plus longtemps même que les personnages en

scène, sa qualité de cicerone officiel lui permettant d'être prolixe,

voire même bavard sas trop d'inconvénient pour l'auteur du livre, qui

cause à sa place.

Et de même que, dans les choeurs de la tragédie antique, le coryphée

parlait quelquefois au nom de la foule, de même Laverdière parlera, de

sa voix claire et forte, au nom de l'histoire du Canada. Cet homme

autorisé en sera l'interprète accompli, et sa parole sera si vraie, si

juste, que chacun, en l'écoutant, croira entendre un écho de ses propres

pensées.

Et si le lecteur constate une divergence, ou plus, une contradiction

entre Laverdière, prononçant le jugement de la postérité, l'opinion

publique actuellement reçue, quelques heures de sage réflexions ne

tarderont pas à lui faire reconnaître et accepter la sentence du prêtre

historien. Car Laverdière ne tergiverse jamais et jamais n'hésite entre

l'opinion que l'on a et l'opinion que l'on devrait avoir sur tel homme,

telle époque ou tel événement historique.

*

* *

C'est donc au milieu d'un groupe de matelots que Laverdière se présente.

Les hardis malouins, les audacieux Bretons, compagnons de la fortune et

de la gloire de Jacques Cartier apparaissent; au lieu d'une troupe de

comédiens, c'est l'équipage d'une marine française qui donne à bord de

trois vaisseaux, je ne dirai pas le premier acte, mais la première scène

de cet immortel drame historique joué au Canada par la France Catholique

royale, pendant trois siècles consécutifs, et sans chute de rideau.

Laverdière n'est que le coryphée du spectacle; conséquemment il lui

appartient, et, comme toutes les opinions que je lui prête, la critique

qu'il en peut faire est réversible, et les lecteurs de ce livre ont le

droit de l'applaudir ou de le siffler.

_Un rôle d'équipage_ pour canevas! J'avoue la désespérante aridité de

mon sujet; mais la logique de mon raisonnement autant que le but de mon

travail n'empêchent de choisir. D'autre part, le mot _Noël_, pour qui le

médite profondément, nous ouvre tout un horizon de l'histoire

canadienne-française. Ce vieux cri de joie gauloise portera-t-il bonheur

à cet essai littéraire? Mes espérances veulent répondre oui; mais je me

souviens à temps que l'Avenir seul a la parole. D'ailleurs, étant donné

l'ingratitude et le fardeau d'une pareille étude, je n'en estimerai mon

succès que meilleur, si toutefois le succès... arrive.

S'il arrive! Eh! viendra-t-il jamais? Franchement j'aimerais mieux

attendre la Justice. Cette redoutable Boiteuse tarde souvent jusqu'au

soir de la vie; elle est lente, si lente quelquefois que les méchants,

que les coupables, les impunis de tous les forfaits comme les heureux de

tous les crimes, finissent par croire qu'il existe pour elle une

vieillesse et qu'elle pourrait bien mourir avant eux. Mais Elle vient à

son heure, toujours avant la fin, jamais trop tard. Le Succès, lui,

n'est pas tenu d'arriver. Voilà ce qui inquiète. A tout événement, l'on

me tiendra peut-être compte de n'avoir pas apporté à l'appui de ma thèse

un exemple facile ou de labeur ou d'imagination.

ERNEST MYRAND

Québec, 25 décembre 1887.

ÉCOLE NORMALE-LAVAL

Québec, 4 avril 1887.

L'honorable G. OUIMET.

Surintendant de l'Instruction Publique.

MONSIEUR LE SURINTENDANT.

J'ai entendu lire l'ouvrage de Monsieur Ernest Myrand, _Une fête de Noël

sous Jacques Cartier_. L'impression qui m'est restée de cette lecture

est des plus favorables.

Au point de vue religieux, il ne m'a paru y avoir absolument rien à

reprendre; au contraire, tout y est édifiant, moral, rempli de cette foi

naïve et ardente qui animait nos pieux ancêtres Bretons et Normands.

Au point de vue historique ce travail ne mérite que des éloges.

L'auteur, pénétré de respect et d'affection pour les vénérables

monuments de notre histoire a pris pour base de son récit nos plus

anciennes annales, et a voulu rassurer et satisfaire les lecteurs

sceptiques ou incrédules en mettant toujours en note le texte primitif

des documents sur lesquels il s'appuie.

Cet ouvrage, qui a dû coûter à son auteur beaucoup de recherches, me

paraît propre à faire aimer notre histoire et à faire étudier nos

vieilles archives, mine précieuse qui gît depuis si longtemps dans la

poussière de l'oubli et qui renferme encore tant de richesses

inexplorées. Chaque fois que l'occasion s'en est présentée, le brillant

écrivain à travaillé à grouper habilement une foule de faits

historiques, à les lier en faisceaux et à en former comme une gerbe de

lumière propre à éclairer la marche et à soulager la mémoire de

l'étudiant; la vérité est partout respectée et l'on s'instruit en

s'amusant à une saine lecture.

C'est un bon moyen, je crois, de vulgariser l'histoire consignée dans

nos archives canadiennes comme Jules Verne a vulgarisé la science, en la

présentant sous une forme attrayante et à la portée de tous les esprits.

Tout Canadien aimera à lire _Une fête de Noël sous Jacques Cartier_ et

en retirera, sans aucun doute, de grands avantages.

Le style de cet ouvrage m'a paru élégant, facile, plein de chaleur et de

mouvement, propre à en assurer le succès dans toutes les classes de la

société.

Veuillez agréer, Monsieur le Surintendant, l'hommage de mon sincère et

respectueux dévouement.

L. N. BÉGIN, Ptre.

ARGUMENT ANALYTIQUE

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PROLOGUE

UN CAUSEUR D'AUTREFOIS.

Le 24 Décembre 1885, à Québec, l'auteur d'_Une Fête de Noël sous Jacques

Cartier_ rencontre, sur la _Grande Allée_, le personnage de

Laverdière.--La conversation s'engage et l'archéologue en profite pour

donner libre essor aux souvenirs historiques de sa puissante

mémoire.--Ce que lui rappelaient en particulier le chiffre _trois_, le

nombre _treize_ et la journée du _vendredi_.--Quelle ville regardait

Laverdière. Carillons de Noël.--Une cloche absente.--Pourquoi la foule

accourait à Notre-Dame.

CHAPITRE I

LA NEF-GÉNÉRALE: "_Grande Hermine._"

Laverdière propose à son compagnon de route d'entrer à l'église... et le

transporte, à 350 ans de distance, au minuit du 25 Décembre 1535.--La

Forêt de Donnacona.--Ancienne topographie historique.--Ce qu'on peut

voir dans un profil de rivière.--Les trois vaisseaux de Jacques

Cartier.--Une chambre de batterie dans _La Grande Hermine_.--Office

divin: Dom Guillaume Le Breton, le premier des aumôniers de Jacques

Cartier pontifie en présence du Capitaine Découvreur, des officiers de la

flottille et de tout le personnel valide des trois équipages.--Etude sur

les noms inscrits au rôle d'équipage.--Le décor de la Nef-Générale.--Les

trois voilures des navires identifiées par Laverdière.--Notre-Dame de

Roc-Amadour.--_Adeste fideles_.--Foi ardente du Découvreur.

CHAPITRE II

LA CARAVELLE; "_Petite Hermine_"

Un vaisseau-hôpital.--Les scorbutiques de la flottille.--Dom

Anthoine.--Le récit d'Yvon LeGal.--Les prières de la Nativité.--Ce que

chante la Liturgie Catholique dans l Province de Québec.--Hymnes

d'église; leurs paraphrases historiques.--Les sonneries de la _Petit

Hermine_.

CHAPITRE III

LA GALIOTE: "_Emérillon_".

Les deux promeneurs quittent le vaisseau-hôpital, jettent un coup d'oeil

sur le _Fort Jacques Cartier_, et se rendent à l'embouchure du ruisseau

Saint-Michel.--Ils y découvrent l'_Emérillon_ enlisé dans la neige.--Le

cadavre du premier scorbutique, Philippe Rougemont, a été déposé à bord

de la galiote. Eustache Grossin, compagnon marinier, Guillaume Séquart

et Jehan Duvert, charpentiers du navire, font auprès du cercueil de leur

camarade la veillée des morts.--Causeries des matelots. Que deviendra

Stadaconé? La bourgade sera-t-elle grande ville? Et la montagne, comme

le rocher de Saint-Malo, aura-t-elle une ceinture de remparts crénelés,

des murailles, des tours, une citadelle pour diadème?--La mémoire de

Jacques Cartier sera-t-elle immortelle?--Adieux à Rougemont.--Les

dernières prières.

CHAPITRE IV

UN NOËL BRETON.

Réflexions de Laverdière sur les _Noëls_ de la Nouvelle-France.--Ce que

les gars de Saint-Malo pensaient des aurores boréales.--Qui les aurait

bien expliquées.--La bûche de Noël--Feu de joie.--Invocations de Jacques

Cartier.

ÉPILOGUE

Comment s'en alla Laverdière.--Et ce qu'il advint des trois vaisseaux de

Jacques Cartier.

UNE

FÊTE DE NOËL

SOUS

JACQUES CARTIER

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CHAPITRE PREMIER

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PROLOGUE

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UN CAUSEUR D'AUTREFOIS

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L'un de vos amis, me disait Laverdière, quelque littérateur à

imagination brillante, écrira sans doute merveilles sur "_Québec en l'an

2,000_". Que prouvera son succès? Pour l'avoir traité avec un éclatant

mérite, ce sujet en demeurera-t-il moins léger, capricieux, fantaisiste?

Il me rappelle, par sa facilité d'exécution, ces dentelles amusantes,

ces broderies au crochet, que l'on peut, à loisir, commencer, continuer,

abandonner, reprendre ou terminer sans compter les mailles ou les points,

ni même regarder aux dessins du patron.

C'est le genre préféré des talents faciles et paresseux. Pas d'études

pour ceux-là, pas de recherches ardues, pas de contraintes historiques

ou d'obstacles d'archéologie; il leur suffit de s'abandonner à la

dérive, à la grâce du style et de l'imagination, au fil de la plume...

le fil de l'eau, l'aval de la rivière. Et le tour est fait.

Mais, pour les vaillants du travail intellectuel, pour les archivistes,

les chroniqueurs, les historiens, pour ceux-là qui remontent les rapides

_à la perche_, refoulent les courants à coups d'aviron, font les

portages longs et pénibles, reprennent enfin les explorations

d'avant-garde hardiment risqués par les pionniers de la civilisation

chrétienne, sur une route encore lumineuse, après trois cents ans, du

passage de la gloire catholique française,--pour ceux-là, ce n'est pas le

Québec chimérique et fantaisiste du vingtième siècle qu'ils cherchent,

mais le Québec des âges héroïques, celui du 31 Décembre 1775, ou celui

du 13 Septembre 1759; le Québec provoquant et fier du 16 Octobre 1690,

ou le Québec affolé des nuits d'Octobre 1660; le Québec puritain du 20

Juillet 1629, avec le drapeau anglais flottant aux tourelles du Château

St. Louis, ou le _Kébec_ Fondé du 3 juillet 1608, le _Kébecq_ se Samuel

de Champlain, ou bien encore, ou bien enfin le _Stadaconé_ de Donnacona,

la sauvage et primitive capitale d'un royaume barbare, la bourgade

algonquine, l'amas de cabanes indiennes blotties, come des poussins,

sous une aile d'oiseau, [4] le _Canada_[5] de Jacques Cartier,

l'immortel découvreur de notre beau pays, aperçut, au matin du 14

septembre 1535, à sept demi-siècles de notre époque.

[Note 4: "Suivant M. Richer Laflèche, ancien missionnaire

(l'évêque actuel du diocèse des Trois-Rivières) _Stadaconé_

dans la langue des Sauteurs signifie _aile_. La pointe de

Québec ressemble par sa forme à une aile d'oiseau." Ferland,

Histoire du Canada, Tome Ier, page 90.]

[Note 5: "Ils (les sauvages) appellent une ville: _Canada_".

Voyage de Jacques Cartier 1535-36, verso du feuillet 48.]

Ces retours au passé historique du Canada ne sont pas seulement un

plaisir de l'esprit, un exercice de la mémoire, une satisfaction

d'orgueil national, ils demeurent encore la préoccupation continue des

âmes grandes, des coeurs bien nés dans la poitrine à la hauteur des

faveurs reçues, et qui se font un devoir sacré, une religion sévère de

leur souvenir; dans la crainte que les aïeux, que les ancêtres ne soient

hélas! pour l'avenir, contraints de compléter la mesure de leurs

inestimables bienfaits en en pardonnant l'ingratitude.

C'était le maître-ès-arts, Charles Honoré Laverdière qui me

parlait ainsi, à Québec, la nuit du vingt-quatre Décembre,

mil-huit-cent-quatre-vingt-cinq. Il pouvait être onze heures et demie du

soir; conséquemment, pour parler le langage moderne, le style rapide du

chemin de fer, nous n'étions plus qu'à trente minutes de Noël;--trente

minutes, un temps égal à la distance qui nous séparait tous deux de la

ville où nous allions rentrer.

Aussi fallait-il marcher très vite pour arriver à Notre-Dame au temps de

la Messe de Minuit. Car nous étions encore loin, très loin même sur la

route, la _Grande Allée_, la rue fashionable par excellence du quartier

à la mode de notre actuelle cité, l'antique _chemin du Cap Rouge_, trois

fois centenaire comme la mémoire de Jacques Cartier. L'incomparable

beauté de la nuit, le besoin d'être seul, de penser librement,

longuement, l'idée et la raison d'un livre m'avaient engagé à refaire

une fois de plus, et certes sans regrets, la fascinante promenade du

belvédère.

Or, Laverdière était mort le 11 mars 1873. Rien, comme la date précise

de son décès et le quantième de son enterrement, n'était plus facile à

relever dans les régistres de l'état civil. Je dis bien aux régistres de

l'état civil, car, dans la chapelle du Séminaire des Missions

Etrangères[6], où le saint prêtre dormait enterré depuis douze ans, il

n'y avait point de mausolée, de marbre funéraire, pas même une

épitaphe gravée à son nom, qui rappelât à la mémoire distraite des

vivants ce mort enseveli sous le parvis du sanctuaire. En cela, il

n'était pas plus maltraité par l'ingratitude des hommes que son frère

illustre d'études et de sacerdoce, Jean-Baptiste Antoine Ferland,

couché, aussi lui, quelque part sous le choeur de Notre-Dame de Québec,

moins oublié même que Messieurs de Frontenac, de Callières, de

Vaudreuil, de la Jonquière [7], quatre des plus fameux gouverneurs de

notre Canada Français, obscurément enfouis à la Basilique, sous je ne

sais plus quelle chapelle latérale [8].

[Note 6: Nous avons pris habitude d'appeler Séminaire de

Québec, le Séminaire des Missions Etrangères à Québec.]

[Note 7: Ce fut en septembre 1796, que les cendres du comte

de Frontenac, du chevalier de Callières, du marquis de

Vaudreuil et du marquis de la Jonquière, furent transportées

de l'Église incendiée des Récollets à la Cathédrale de

Québec.

On agita l'idée d'élever dans la cathédrale un modeste

marbre funéraire à chacun de ces grands noms et de ces

grands chefs de notre race. La chose fut mis à l'étude,

et ce bel et si bien, que quatre-vingt trois ans après

la translation de ces ossements tout est encore à

faire! Frontenac, Callières, Vaudreuil, La Jonquière

dorment dans la ville qui a été le siège de leur

gouvernement sans avoir même une épitaphe pour rappeler

aux vivants où ils sont, et ce qu'ils étaient! Il est

vrai que Champlain, le fondateur de notre ville, n'a pas

encore de monument et que le chevalier de Mésy, autre

gouverneur de la Nouvelle France, gît ignoré dans le

cimetière des pauvres de l'Hôtel-Dieu de Québec!

Faucher de Saint Maurice--_Relation des Fouilles faites au

Collège des Jésuites, page 11_.]

[Note 8: Très probablement la chapelle Notre-Dame de Pitié.

L'_Histoire du Canada_ par Smith, publiée à Québec en 1815,

nous a conservé les inscriptions gravées sur les cercueils de

ces quatre Gouverneurs de la Nouvelle France. Les voici:

I. M. DE FRONTENAC.--Cy gyt le Haut et Puissant Seigneur

Louis de Buade, Comte de Frontenac, Gouverneur Général de la

Nouvelle France, mort à Québec, le 28 Novembre 1698.

II. M. DE CALLIÈRES.--Cy gyst Haut et puissant Seigneur

Hector de Callières, Chevalier de Saint-Louis, Gouverneur et

Lieutenant Général de la Nouvelle France, décédé le 26 mai

1703.

III. M. DE VAUDREUIL.--Cy gist haut et puissant Seigneur

Messire Philippe Rigaud, Marquis de Vaudreuil, Grand Croix de

l'ordre militaire de Saint Louis, Gouverneur et Lieutenant

Général de toute la Nouvelle France, décédé le dixième

octobre 1525.

IV. M. DE LA JONQUIÈRE.--Cy repose le corps de Messire

Jacques Pierre de Taffeneil, Marquis de la Jonquière, Baron

de Castelnau, Seigneur de Hardaramagnas et autres lieux,

Commandeur de l'ordre royal et militaire de Saint Louis, Chef

d'Escadre des armées Navales, Gouverneur et Lieutenant

Général pour le Roy en toute la Nouvelle France, terres et

passes de la Louisiane. Décédé à Québec le 17 may 1752, à six

heures et demie du soir, âgé de 67 ans.]

En vérité j'aurais dû me rappeler que Laverdière était mort, et mort

depuis douze ans, quand son fantôme m'adressa la parole, la nuit de Noël

1885. Quels motifs occultes, quelles raisons majeures, quelles urgences

surnaturelles amenaient donc sur ma route ce revenant d'outre-tombe?

Pourquoi, comment, et depuis quand Laverdière était-il là? Encore

aujourd'hui ma mémoire ne donne à ces questions rétrospectives que de

flottantes et tardives réponses. Par contre, ce dont je me souviens

parfaitement est qu'il m'apparut si brusquement et me reconnut si vite,

que, dans la joie première de notre mutuelle surprise, cette pensée de

lui demander d'où il venait me manqua absolument.

Ce mot _joie_ en étonnera plusieurs. Et cependant, je le dis sans

vantardise, l'idée même d'avoir peur ne me vint pas, non par excès de

courage, mais pour cette autre raison non moins singulière et rare que

j'oubliai de me rappeler... que Laverdière était mort! Je n'ai pas

encore eu de pire distraction.

La présence quotidienne de sa photographie, la lecture de ses oeuvres,

l'habitude constante de les étudier, une discussion historique toute

récente, où l'on avait longtemps et bien parlé de lui, m'avaient sans

doute, et à mon insu, préparé doucement à cette rencontre, terrifiante é

tous égards, mais qui, dans l'état actuel de mon esprit, me parut alors

aussi naturelle que fortuite. Comme les organes corporels, les facultés

de l'âme ont leurs torpeurs; torpeurs partielles et temporaires, si l'on

veut, de la capricieuse mémoire, mais suffisantes cependant, et de

mesure à expliquer autant qu'à produire ce bizarre phénomène cérébral.

Rien de fantastique d'ailleurs ne trahissait la présence du revenant

chez le prêtre archéologue: ni le vêtement flottant sur la charpente du

squelette, ni la démarche solennelle de silence glacial eu de sinistre

gravité, ni l'accent sépulcral de la voix creuse, ni la pâleur jaunâtre

du visage. Le vent ne faisait pas osciller son fantôme et les lumières

oranges du gaz, ou les rayons bleu-acier des lampes électriques n'en

traversaient pas le spectre à la manière du jour pénétrant une vitre,

mais projetaient, au contraire sur la blancheur immaculée de la neige,

l'ombre intense de son corps palpable.

Devinez d'où je viens? me dit-il

Je lui avouai que je ne devenais pas du tout.

Je suis allé à Sillery, voir le monument que les citoyens de cette

localité ont élevé à la mémoire du fondateur de leur paroisse[9] et au

premier missionnaire[10] de la Nouvelle-France.[11]

Puis Laverdière me raconta le détail attachant de cette découverte

historique dont il avait partagé l'honneur avec son frère d'études et de

sacerdoce, l'abbé Raymond Casgrain.

De celle-ci il passa à une autre, puis à une autre, et de cette autre à

une quatrième, toujours en remontant à travers les dates,--de Brûlart de

Sillery, Commandeur de l'Ordre de Malte, au Chevalier de St. Jean de

Jérusalem Charles Huault de Montmagny;--de Montmagny, à Brasdefer de

Chasteaufort[12];--de Chasteaufort, à Samuel de Champlain; de Champlain,

à M. De Monts;--de M. De Monts, à M. De Chates;--De M. de Chates, à

Chauvin;--de Chauvin, au marquis de la Roche;--du Marquis de la Roche, à

Roberval;--de Roberval, à Jacques Cartier;--de Jacques Cartier au

florentin Jean Verrazzano.

[Note 9: Noël Brûlart de Sillery, fondateur de la résidence de

Saint Joseph. Il a donné son nom à la paroisse actuelle de

Sillery.]

[Note 10: Ennemond Massé, premier missionnaire jésuite au

Canada.]

[Note 11: Ce fut à son voyage de 1524, que Jean Verrazzano,

florentin au service de François Ier, prit possession du

Canada au nom du Roi et lui donna, le premier, le nom de

_Nouvelle France.--Relation abrégée de quelques missions des

Pères de la Compagnie de Jésus dans la Nouvelle France_ par

Bressani--annotée par le Père Martin.--Appendice, page 295.]

[Note 12: Marc Antoine Brasdefer de Chasteaufort,

_administrateur_ jusqu'au 11 Juin 1636.]

Aux clartés rayonnantes de cette intelligence d'élite, ces grands

personnages de l'histoire Canadienne Primitive apparaissaient comme des

acteurs rentrés tout à coup en scène et jouant, sur le théâtre même de

leurs fameux exploits, les premiers rôles comme les premiers actes de

notre héroïque épopée. Seulement, ils avaient tous la voix,

l'harmonieuse voix de Laverdière; ce qui, selon moi, ne gâtait en rien

l'expression de leurs sentiments les plus nobles et de leurs plus fières

pensées.

Contraste étonnant! Plus l'évènement était vieux, plus il s'en allait à

la dérive, au recul de cette irrésistible entraînement que nous appelons

le passé--l'irrévocable Passé--et mieux la vaillante mémoire de

l'archéologue historien l'arrêtait dans sa fuite lointaine, le fixait

éclatant de sa propre lumière, le rajeunissait d'actualité, le

sculptait, enfin en reliefs inoubliables sur l'épaisseur des ses propres

ténèbres.

Laverdière s'arrêtait longuement, avec une complaisance d'artiste, à

regarder ainsi passer devant lui les plus humbles figurants de notre

belle patrie. Il les faisait à plaisir défiler sous mon regard en une

procession interminable.

Ce ne sont que des figurants, me disait-il mais mon cher, quels

figurants! Que serait devenue sans eux l'action même des premiers rôles?

Qui l'aurait appuyée dans l'histoire, non pas cinq actes durant, comme

au théâtre, mais pendant toute une vie d'homme? Qui l'aurait maintenue

cent cinquante ans, solennelle et dramatique, au prix de silencieux dt

pénibles travaux, d'obéissances obscures, fidèles, passives?

Une fête de Noël sous Jacques Cartier · 第 1 / 17 段